‹ Hétérogénie;Chapitre 11 sur 49 · HISTORIQUE. ANTIQUITÉ · texte numérisé non relu

HISTORIQUE. ANTIQUITÉ

9ante(l). Il cite particulièrement à ce sujet les marais des environs de Cnide, qui, à l'époque de la canicule, devenaient absolument à sec, et dans lesquels on voyait pulluler une espèce de muge, aussitôt que les premières pluies de l'automne y avaient ramené l'eau (2). « Il se forme, dit-il, de la même manière, « en Asie, à l'embouchure des fleuves, d'autres petits a poissons de la grosseur de ceux dont on fait les a sauces (3) ; » ailleurs il prête la même origine aux anguilles (4); selon ce philosophe, les chenilles de divers papillons ne seraient que le produit des plantes diverses sur lesquelles elles vivent (5), et il va même jusqu'à prétendre que certains insectes dérivent do la rosée qui baigne les feuilles à l'époque du printemps (6), et que les poux du corps s'engendrent spontanément dans les chairs et viennent ensuite surgir à la surface de la peau (7).

Théophraste a été le continuateur de son maître relativement à ses opinions sur la spontéparité. On a de lui un livre sur les animaux qui apparaissent su» bitement ; on le trouve dans la Bibliothèque de Photius(8).

(I ) A KiSTOTE, Histoire des animaux, Traduct. de Camus, 1. 1, p. 363.

(2) ADA^soIf dit quelque chose d'analogue des marécages de la Sonégambie (Voyage au Sénégal),

(3) ARisTOTE^iJi5toiredesammatia;.Traduct.deCamus,t.l, p. 303.

(4) Jd,, p. 367.

(6) Id,y p. 287.

(8) F. Redi, Génération des insectes, coll. acad.^ t. VI, p. 443, cite ce livre.

POOCHET. *

18 irtEÉBOGÈraB*

I>aD8 la suiAe, les théories des philosofdies.grec» ique nous venons de citer se répandirent parmi les écri- Tains de la république €t de l'empire romain , et pJusîeure de ceux qui illustrèrent Tépoque d'Auguste, les admirent même sans le moindre contrôle.

C*est ici le lieu de rappeler Lucrèce, qui a traité son sujet comme poêle et comme physicien, et a si audacieusement développe les théories atomistiques de Leucippe et d*Ëpicure (1). Rien n- arrête ce penseur téméraire^. Il croit possible , dit Bayle, que les mêmes atomes dont uti homme a été composé,' et qui se dissipent par la mort, reprennent, avec le temps, la même situation et repro* duisent un homme : mais il veut q ne les accidents -de ce nouvel homme ne concernent en aucune manière le premier (2).

Pline assure qu'il existe quelques animaux qui sont engendrés par des êtres non engendrés, et dont l'origine n'est nullement semblable à celle des autres espèces (3), et il assure aussi qu'il se forme vue foule d'insectes ailés à même la poussière des cavernes (4).

(i) LucHÉCE, De rerum naturd» Parts, 16S0 :

Nonne vides quscumque morâ, fluidoque liquore Corpora tabuerint, in parva animalia verli?

(2) Batle, Dictionnaire historique H critique. Paris, 1S20, t. IX, p. 528.

(3) Pu?iB, Histoire naiurelle, liv. X, ch. Lxxxyii : « Quedam Yero gigiiunlur ex non genitis^ et sine ullà simili origine. »

(4) Plixb, Hist. nai., liv. XU^oilë par Buffon, L XI, p. 30, édition deOeux-Ponis.

HiSTomioim. -* nmQurrÉ. 49

. Dîqilore de Sicile, en décrivant le sol de la fertile Egypte, prétend que, lorsque le soleil échauffe et dessèche le récent limon du Nil, on voit sortir de celui-ci une foule d'animaux dont Torigine ne peut être douteuse, puisqu'il en est encore parmi eux qui, incompléteoient formés, débattent à la surface du sol leur tronc tout à (ait achevé, tandis que leur train de derrière encore informe et incomplet reste adhérent à la terre (1)«

Ovide, dans de magnifiques vers, a raconté le même fait (2); et lorsqu'il décrit le déluge de Deucalion, il va même plus loin, en préten^nt que c'est à la terre seule que fut abandonnée la reproduction des animaux (3). Plutarque dit lui-même, que le sol de l'Egypte passait pour engendrer spontanément des rats (4), et Porphyre fait aussi mention de celte croyance (5). Enfin, tout te monde sait que Virgile

(1) DiûuoiiB DE SiciLB, Bibliothèque historique» Paris, 1846, i. 1, p. 12.

(2) Ovide, Métamorphosée, liv. I, y. 422 :

Et eodem in corpore sœpè

Altéra pars vivit; rudis est pars altéra tellus.

(3) Ovide, Métamorphoses, Paris, t. 1, p. 33 :

Caetera divei'sis tellus animalia forrois Sponle suà peperit...

(4) Plutaqque, SympoMocM^ lib^ll, p. 131. Par ce mot il Taul enten(ti*e de petits mammifères de l'ordre des Rongeurs, car le Rat proprement dit était tnvoiiiiii aux anciens.

(S)CciBip. Camcs, Noies tur l' Histoire des animaux d'Arfstote, p. 711. — ViLLSifAYF., tHdu sur les Métam, if Ovide, p. 429.

prétendait que les abeilles naissaient au milieu des chairs en putréfaction d'un taureau (1).

S II. — Moyen k^e.

A Tépoque du moyen âge, les écoles étant sous l'empire absolu de la philosophie péripatéticienne, les idées des maitres de la scolastique, lorsqu'ils ne furent pas entraînés par le sentiment chrétien « rappellent évidemment celles du chef de l'école antique. C'est ainsi qu'Avicenne, dans son ouvrage sur les Déluges, prétend qu'après les grandes inondalions du globe, de nouvelles races d'hommes se sont produites à même les amas de cadavres humains abandonnés par l'eau (2).

Les auteurs citent encore comme l'un des partisans de la génération spontanée , Grescenzi, le plus savant agriculteur du moyen âge (3). Et, d'aprèseux, celui-ci, à l'exemple des anciens, prétendait que des essaims d*abeilles pouvaient naître des entrailles d'un taureau.

§ III. — BenaUmnee.

A l'époque de la Renaissance et durant les pre-

(1) ViRciLF, Géorg.,ép\3. d'Aristée.

(2) AviCENTiE, De congélations et conglutinatione lapidum, dans Ars aurifera, Bâie, iOiO, t. I. — Villbrave, Métam. d*Ovfde, Paris, 1806. Notes, 1. 1, p. i29.

(3^ Cité par Rrdt, Générât. de$ ins», coUect. académ., t. VI, p. 42 (. — Je pense qu'il est question ici du célèbre agronome du jnoyiMi âge, n'ayant pu vérifier cette citation.

HISTOBIQUE. — REIIAISSAMCB. 21

mières années qui la suivirent, les écoles, malgré Teffort des deux Bacon (1), ne s'étant point encore soustraites au joug de la philosophie du Stagyrite, il en résulta nécessairement que les idées du chef inattaquable y furent généralement professées, et que presque tous les savants d'alors, à Texeraple d'Arislote, admirent, sans le moindre doute, l'existence des générations spontanées. Parmi eux, on peut citer principalement Matthiole, qui n'hésite pas à considérer les grenouilles comme naissant du limon des marécages (2) ; Cardan, qui prétend que Teau engendre les poissons et que beaucoup d'animaux naissent de la putréfaction (3).

On peut ajouter à ceux-ci, Aldrovande (4), Séb. Munster (5), Rondelet (6), Licetus, (7), Moufet (8), Jonston (9), Th. Bartholin (10), Gassendi (1 i ), Scali-

(1) RogerBacoh, Opus majus. Londres, 1733. — FrançoisBaco?!, Novum orgcmum. Paris^ 1S43.

(2) Matthiole, Commentarii in seœ libros Pedar. Dioscorid. Venise, trad. de J. Desmoulins, p. 216.

(3) Cardan^ De subtiliiaie, trad. franc. Rouen, 1542, p. 256.

(4) Aldroyande, Opéra otnma. Bononiœ, 1642.

(5) Séb. McmsTER, Cosmographie universelle. Paris, 1575.

(6) Rondelet, Universœ aquatilium historia pars aUera, etc.

Lyon, 1554.

(7) LicKTUs, De monstris. Amsterdam, 1665.

(8) MouFBT, Insectorum sive minimorum animalium theatrum. Londi-es, 1634.

(9) Jonston, Theatrum universale omnium animalium. Amsterdam, 1718.

(10) Th. Baethoun, De vermihus in aceto et semine. Copenhague,

(11) Gassendi, De vita^ moribus et pladtis Epieuri. Lyon,

Si HilÉBOGÉNIS.

ger {l)y qui pour la plupart admirefit sur ce^MffM les errements des anciens {%). ' * *^

Vers Tépoque de la Renaissance, la oanse^de^l^ltè^ téfogénie fut aussi embrassée sans scrupule par plu^ HÎeurs religieux, et entre autres par quelques jésuites,* qui ont joui d'une grande réputaUon scientifiqaey tels que le P. Kircber, connu par sa vaste êru^-^ tion (3); le P. FaJK'i, savant mathématicien français^ qu'on prétend avoir connu la circulation avant Harvey, et qui mourut à Rome grand pénitencier du pape (4) ; puis le P. Bonanni , naturaliste et anth* quaire italien (S), et enfin le P. Cabée (6).

Dans son Mundus sublerranetis ^ le P. Kircher a écrit de longs et curieux chapitres sur la question qui nous occupe et il s'en déclare Tun des plus ardents partisans. Pour lui, les exemples abondent, ei il en trouve même des plus extraordinaires. La ferveur du savant jésuite était telle pour cette thèse; qu'il allait jusqu'à prétendre que des fragments de tiges dé certains végétaux, en tombant dansl eaus'y transfor*; ruaient en animaux divers; et, pour convaincre ses lecteurs^ il a même fait reproduire quelques figures de

(1) ScALiGER, Traduction latine de l'Histoire des animama d^Aris* tofe. Toulouse, i 6 19.

(2) Comp. RfiiM, GénéraHon des msecUs^ coU. acad., t. Vf, p. 424. .1

(3) P. KiRCHBii, Mundus iubterranêtês^

(4) P. Fabri, Tractatus duo : quorum prior est De plantiB^ et de generatione animalium ; posâstior Bb hominê. Parls^ laSSi^

(5) BoNANKi, Obsercativnes circa viventia, quœ viventibus repê^ TiunttiT, cum microffraphdà amosé, Rome, 1 M 1

(6)CABiE.

HISTOMQUK. miAnSAKCB. §3

eeux*ei dans son œuvre (1). Là il présente les ehoses avec tant d'assurance qoe Redi ne dédaigna pas à*e^ sayer de les vérifier par rexpérience(2). Le P, Rircher avait une si grande ferveur pour la cause de la génération spontanée qu'il allait jusqu'à professer qu'il suffisait d'ensemencer la terre avec des serpents pulvérisés pour récolter une moisson d*opbidiens!

I^ P. Bonanni , naturaliste connu par son livre sur la conchyliologie (3), a été aussi l'un des plus zélés partisans de la génération spontanée (4), et ses opinions ont eu de son temps assez de retentisse^ ment pour que Redi ait aussi cru devoir lui répondre (5). Il a même été assez avancé pour prétendre que les diverses espèces animales et végétales^ en se décomposant y produisaient chacune des espèces particulières; opinion que Buffon a lui-même reproduite Iwsqu'il était dans toute la maturité de sa carrière (6).

Amis du merveilleux et frappés de Tétrange aspect de tous ces monstres plus ou moins authentiques qu'ils décrivirent dans leyrs œuvres, Aldrovandeet

(1) KiBCHER, Mtmduê Mi&ferraner/«. Amsterdam, 1778, lib. XU De panspermid rervm, p. 371.

(2) J. Bedi, De la génération des; inHctes^ coll. acad., t. VI, p. 443.

(3) BoRANin, Ricreaziime deW occkio e délia menie neW osservazione délie chiocciole. Rume^ i68l .

(4) BoNARNi^ Observafiones, etc.

(5) F. Redi^ Osservazioni inlomo agit animali viventi che si trovano negli animait viventi. Florence , 1681. Trad. de la colî. acad., t. VI, p. 487.

(6) BoFFON, Hist. na(.^ Suppléments. Deox-Ponts, 1786, t. If, p. 38.

24 HArÉROGtNIB.

Licetus (1) se déclarèrent naturellement partisans de la génération spontanée. L'audace du premier n'est arrêtée par rien. Dans son Ornithologie^ il existe même un passage fort curieux dans lequel il expose que les bernaches sont produites par certains arbres qui habitent le nord de notre continent; et, pour mieux persuader ses lecteurs» il consacre une grande planche à illustrer ce sujet. Celle-ci représente un arbre portant des anatifes en guise de fruits, et audessous de celui-ci des bernaches, qui sont censées en être sorties, nagent à la surface d'un lac (2). Sëb. Munster a reproduit une fable analogue, et l'a aussi illustrée par une figure dans son important ouvrage. D'après cet érudit, ce serait un arbre des rivages des Orcades qui produirait les bernaches, et il représente même celles-ci sortant de ses fruits oviformes (3).. Enfin, je me plais à croire que, par respect pour notre espèce. Rondelet (4), Gesner (5), Theuet (6), Â. Paré (7), Olaus Magnus (8) et Aldrovande (9) ont

(1) Aldrovande^ De moUihuê erustaeeis, etc, p. 583. — Licbtus, De monstris, Amsterdam, 1665.

(2) Aldrovande, DemoUihus crtistaceis^ etc., p. 543, appelle ce prétendu îmiiConcha anatifera»

(3) S. Munster^ Cosmographie universelle. Paris, 1575, t. I, p. 100.

(4] BoNDELET, Ubri de fiiscibus marinis, Lyon, 1554.

(5) Gesner^ Historiœ arUmalium. Tiguri, 1551.

(6) Theuet, Cosmographie, cti. x-xxii, etc.

(7) A. Paré, Œuvres chirurgicales, édition de i. F. Malgaigne. Paris, 1841, t. m, liv. XIX.

(8) Olaus Magnus, Historiade gentibussepterUrionalibus. Rome, 1555. De piscibus monstruosis.

(9) Aldrovande, Monstrorum historia, Bologne, 1642.

HIgTOBIQCB. — ÉPOQUE MODERIOS. S5

dû considérer comme le produit d'une génération anormale ces monstres étranges^ dont leurs œuvres renferment de longues descriptions ou d'incroyables dessins, véritables conceptions d'une crédulité sans bornes ou d'une imagination en démence.

Cependant nous devons avouer, en terminant, que quelques-uns des savants de la Renaissance, vaincus par l'observation , pour concilier celle-ci avec la foi qu'imposaient les doctrines du maître révéré, s'efforcèrent déjà de trouver quelques expédients. Rondelet fut du nombre. Tout en admettant avec Aristote que les anguilles s'engendrent spontanément du limon en putréfaction, il ajoute que, cependant, dans certaines circonstances, ces poissons sont également le produit du rapprochement des sexes (1).

I IV. — lÊpoqoe moderne.

L'époque moderne fut remarquable par l'accroissement extrême des partisans de la génération spontanée. La découverte du microscope ne contribua pas peu à ce résultat. Le monde nouveau d'êtres organisés que cet instrument révélait; ces animalcules, dont l'infinie petitesse étonnait tous les observateurs, leur paraissaient ne pouvoir s'expliquer qu'en supposant que la matière elle-même parvenait à s'animer. La plupart des savants, en voyant surgir presque sous leurs yeux ces myriades d'animalcules nouveaux pour eux, supposaient même avoir pris la nature

(1) RoNDELBT^ Des poissons de rivière , chap. zx.

S6 WÈtÈSLÙBÈnE,

sor le feit; quelques-uns seulement doutaient encore. On reconnaît, d'après cela, que durant les deux derniers siècles qui ont précédé noire temps, l'histoire de Thétérogémese lie intimement à la découverte et aux perfectionnements du microscope; les partisans ou les adversaires de cetle hypothèse ayant souvent trouvé dans Templof de cet instrument des arguments nouveaux pour l'appuyer ou lai coA)* battre !

Aussi I d'après nous, l'histoire des découvertes qui dorvent être embrassées pour apprécier tout ce qui concerne l'hétéfogénie, doit-elle se diviser, pour l'époque moderne, en trois périodes, qui sont aussi les trois grandes phases de l'histoire des microzoaires. La première ne comprend que les temps où le microscope simple est employé; c^est une époque d'investigation superficielle; on ne voit guère y briller que Leeuwenhoek, Hdrtsoeker et Baker. La seconde commence au tçnips où le microscope composé est inventé et permet un plus scrupuleux examen des faits; c'est l'époque durant laquelle Needham, Buffoii et 0. F. Huiler font leurs observations. En6n, on arriveaudernier perfectionnement de Tinslrument ou au microscope achromatique; c*esl la troisième période, alors que les £hrenberg, les Dujardin, les Yalentia et les Czermak (i) font leurs beaux travaux sur Torganisation des microzoaires ; et ce fut seulement alors, aussi , que l'on parvint à embrasser toute l'immensité du monde nouveau révélé par cet instrument.

(0 Valewtiw, Nov. act, nat, cur., t. XIX. — Czbrmak^ Beitraege zu der Lehre von der Spermatozoen. Vienne .

HISTOUQIIB. — iVOtCB MODERlfB. i7

L'imagination n'avait rien supposé d*au8si extraordinaire I Ce fut alors qu'on put découvrir ce MMoti crepusculuSj Ehr., dont le diamètre n'a guère qu0 0,0005 de millimètre, ténuité qui est telle que M. R. Owen suppose qu'une seule goutte d*eau en contient parfois cinq cents millions d'individus^ nombre qui égale celui de Tespèoe bumaine répanr due à ia surface de la terre (1).

^ Les premiers «observateurs qui firent usage du microscope, étonnés de tant d'jètres inattendus. qu'il leur révélait et n'ayant encore que des instrument assez imparfaits, admirent généralement la.généra* tion spontanée; mais lorsque de grands perfectionne^ ments permirent de ooieux apprécier les. obj^ets cl de découvrir que des anirpaleules, que l'oa avAil consi^ dérés précédemmeuit comme *de simplesfragifteat| de gélatine doués de formes.et de vie, possédaieol parfois une organisation fort avancée , l'opinion de quelques oAtiiralistes fui ébranlée et les doutea coni-* mencèrenl à surgir parmi eux. Il y a, donc, comme nous venons de le dire» une liaison intime eutre rhistoire de la génèratMin spo»tanàe «t celle du mî* croseopOt si souvent invoqué pour en dissiper lep ténèbres.

I» Microscope simple (dix-septiéme siècle).

La Hollande peut, ajuste titre, revendiquer d'avoir

(t)R. 0'WEti,LeoîureonUuc(m^pa!raHveAnaiomy€mdFkyàiology of ihe Jnaerte(>rate AmnuUs. Londres, •1S43, p. IS. -- « Numbcar equalling that of the whole human species now exûstinf upoo tbe surface of the etrth. »

28 HÉTÉROGÉNIB.

été le berceau de la micrographie, car ce fut dans ce pays que Leeuweohoek et Hartsoeker employèrent pour la première fois le microscope, dont ils se disputèrent si vivement rinvention.

Mais ces premiers investigateurs n'employèrent que des microscopes simples^ et leur patience infinie, leur sagacité, en triomphant de tous les obstacles, leur permirent cependant, malgré Timperfection de leurs instruments, de faire une foule d'observations précieuses qui ont servi de point de départ à la science des infiniment petits.

Leeuwenhoek, que la Hollande compte au nombre de ses plus illustres enfants, n'en a jamais possédé d'autres ; et ce fut avec ceux-ci que ce savant, que l'on considère ajuste titre comme le père de la micrographie, fit ses plus importantes découvertes. On peut encore vérifier cette assertion dans les collections de la Société royale de Londres ; car, en mourant, il légua à ce corps savant, dont il était membre, tous ceux dont il s'était servi (1).

A l'aide de ses microscopes simples, Leeuwenhoek découvrit les animalcules spermatiques, découverte qui eut un immense retentissement, ainsi que quel* ques autres animalcules qui dérivent évidemment de la génération spontanée (2) . Cependant ce naturaliste n'en fut pas moins un ardent antagoniste de cette thèse, dont on aurait cru qu'il devait être le défen-

(1} Baker dit que les plus fortes lentilles de Leeuwenhoek ne grossissaient les objets que cent soixante fois en diamètre. Glbi-

CHEN, p. 15.

(2) Leeuwenhoek, ÀrcanaruUurœ détecta. Delft, 1695.

HISTORIQUE. — iPOQCB MODBRIfB. 29

seur-né. Quelques auteurs, avec M. Dujardin, ont attribué àLeeuwenhoekla découverte des infusoires; mais la sagacité du micrographe hollandais s'est plutôt exercée sur d'autres animalcules que sur ceux des infusions proprement dits, et il possède assez de titres de gloire sans qu'on ait besoin d'y ajouter celui-ci (1).

Lorsqu'il est question de Leeuv^enhoek, on ne peut oublier de citer Hartsoeker, qui fut son émule et eut de si vives luttes avec lui à l'égard de la priorité de la découverte des animalcules spermatiques et de divers autres sujets. Ce savant, qui a écrit plusieurs traités sur l'optique, a acquis plus de célébrité comme physicien que comme micrographe ,(2); cependant il s'est aussi occupé des animalcules microscopiques, qu'il n'observa également qu'avec de simples lentilles (3). Hartsoeker s'est encore fait remarquer par ses étranges conjectures concernant certains êtres organisés.

En renouvelant l'hypothèse de la panspermie, ce physicien imagina que les germes invisibles des animalcules spermatiques voltigeaient dansrair,et qu'ils entraient dans le corps des animaux par la respiration ou avec les aliments; puisque ceux qui convenaient à chaque espèce se rendaient aux organes génitaux des mâles, où ils subissaient leurs divers développements. Mais cette étrange hypothèse ayant été

(1) DujARDiN^ Dict. univ. d'hist. nat. Paris, 4846^ art. Infusoires, t. VI [, p, 43.

(2) Hartsoeker^ Principes de physique, 1696.

(3) 11 se servit d*abord de lentilles fabriquées avec des fils de verres exposés à la flamme d'une chandelle.

130 HftntaioaÉifiB.

abandontiée par lui, il admît ensuite que la formation de» êtres dépendait d'une f&ree plasiiqne miel- Ugente quiy comme uneespèce d'âme végétative, préside à leur création et régit le jeu régulier de tenrs fonctions.- Bartsoeker a > développé ce système dans plusieurs de ses ouvrages ( t ) .

Ainsi que le fait observer Fonlenelle, Tàme phsti- ^e ou formatrice du physicien hollandais est fort analogue aox naiureê f;/a^fî^rtie8>deCudworth qui ont eodipté tant de partisans, %i ce n'était que ces dernières, selon le philosophe anglais, agissent sans con- -naissance, tandis que la force plastique d'Harlsoeker est intelligente (2).

> Un naturaliste hollandais qui vivait vers la même époque que les deux savants précédents, Goedaerl, semble admettre la génération spontanée des insectes, puisque Ton trouve cette phrase dans son ouvrage : a Les vers s^engendrent de toute substance et lesanimaux terrestres, comme les aquatiques, en produisent à fbison (3). »

' Baker, micrographeanglais qui a joui d'une grande célébrité durant le siècle dernier, ne se servait aussi que du microscope simple, et ce fut à l'aide de celuieîqu'ilajottta si amplement aux travaux de Leeuvcn-

[\y Hamtsokkeii, Conjectures physiques. Amsterdam, 1706. — Éclaircissements sur les Conjectures physiques. Amsterdam, 1710.* — Suite des Conjectures piiysiques et des Éclaircissements sur les Conjectures physiques. Ariislerdam, 1712.

(2) Fû:«tenelle, Éioge d*Hartsoeker. PartB. ^ Cvowoiith, True ésdeUéctaàl SyUem of the Universe. Londres, 1678.

(3) GoKDAERT^ Histoire naturelle des insectes. Amsterdam, 1*00.

BlSTOmiOQB. «-* iPOftCB MODBRNB. 91

hoek, enàécTîyautf maïs il efit trai assez imparfaite-» ment, un assez grand nombre d'animalcules qui avaient échappé à ce savant, et qu'il observa dans Teau des marais et dans les infusions de foin et de quelques autres plantes (!)•

L'hypothèse de la génération spontanée avait tra* versé une succession de siècles sans que Ton songeAt même à Tallaquer, mais nécessairement, en passant par le critérium de Técole expérimentale de la Renaissance, elle perdit une partie de son prestige. Les premiers coups lui furent portés dans TAcadémie del Chnento d'immortelle mémoire; là, au dix-septième siècle, Redi, qui en fut l'un des plus illustres membres, démontra par de nombreuses expériences que beaucoup d'insectes que Ton avait crus s'engen* drer spontanément dans les chairs en putréfaction, ne se dérobaient pas à la loi générale. Cet expérimentateur ayant recouvert des viandes en putréfaction avec une gaze, reconnut qu'aucuo ver ne naissait à leur surface, et que les mouches attirées par l'odeur infecte de la chair voltigeaient sans cesse autour de Tappareil ; et, dans l'impossibilité d'approcher de la substance qu'il contenait, se born«^it à déposer leurs ueufs sur la gaze vers les points les plus rappro* chés de la viande. Cette expérience fut répétée avec du fromage et diverses autres substances, et toujours elle eut le même résultat; aussi fa condusion du savant italien fut « que les vers qui naissent dans les

(i) BiA«E|i, Thê Microtcape mode eaty^ London» 1.743, ^ EmphymerU for the Microse, ilt^2. , .

32 HÈTiROGÈIfre.

chairs y sont produits par les mouches et non par ces chairs elles-mêmes (i). »

Les expériences de Redi eurent à son époque Un immense retentissement, et il les compléta à son point de vue en soutenant que les entozoaires qui. s engendrent dans les autres animaux, et qu'on regardait comme étant essentiellement le produit de Thétérogénie, avaient des organes sexuels et suivaient, pour se reproduire, la voie normale (2).

C'était là, comme on le voit, toute une révolution Tians les idées généralement admises; cependant Redi, qui fut certainement trop facile à l'égard des vers intestinaux, manqua d'audace lorsqu'il s'agit des insectes qui s'engendrent à l'intérieur des tissus des plantes; il crut que ceux-ci pourraient bien dériver d'une génération spontanée.

Redi, dont les travaux ont encore une grande célébrité, avait victorieusement renversé toutes les traditions de l'antiquité concernant la génération encore inexpliquée d'une foule d'animaux inférieurs. Hais après avoir bien convaincu son époque que ceuxci ne naissaient nullement par des voies anormales, mais simplement à l'aide d'œufs, cet heureux novateur voulut trop généraliser ses observations, en prétendant que ce mode de reproduction est universel. Là est le reproche qu'on peut lui adresser; cependant il faut dire que lorsqu'on lit attentivement son œuvre, on y rencontre de place en place quel-

(1) Rkdi, Esperienze intomo alla generazione degl' insetti, 1638.

(2) Redi, Osservazioni intomo agit animait viventi <^si trooano nêgli animait viventi, 1684.

HISTORIQUE. — ÉPOQUB MODERNE. 33

ques a^eux indiquant qu'il n'était pas parfaitement convaincu; aveux qui s'élèvent contre les prétentions de ceux qui rangent Tillustre naturaliste de Florence parmi les adversaires absolus de l'hétérogénie.

Il suffit de citer quelques passages des œuvres de Redi pour se convaincre de la vérité de ce que nou$ avançons. Au début de son Traité de la génération des insectes j il semble déjà refuser le combat, en disant qu'il ne prétend nullement examiner les opinions des phi losophes, ni se prononcer à leur égard (1). Presque immédiatement après avoir parlé de la création , il dit qu'il est porté à croire que depuis celle-ci , la terre n'a produit d'elle-même aucun être organisé, et il ajoute, enfin, qu'il lui paraît vraisemblahle que toutes les espèces se perpétuent par des semences (2). De telles assertions sont loin d'être aussi explicites qu'on le prétend.

Plus loin, le doute est encore plus manifeste; et là, il est impossible de ne pas voir que le savant florentin admet aussi la génération spontanée. En parlant des vers qui habitent les végétaux, il prétend que leur génération s'opère de deux manières : « L'une, dit-il, c'est lorsque ces vers viennent du dehors; l'autre, qui ne me paraît point incroyable^ c'est que la même vertu qui produit les fleurs et les fruits y fait naitre aussi les vers qui se trouvent renfermés dans ceux-ci (3). »

(i) F. Reoi^ EoDperimenia circa genercUionim insectorum, Amste* lodarnî^ 1671^ p. 24.

(2) F. Redi, t6.

(3) F. Ubdi, Expériences sur la génération des insectes, Trad. collect. acad.^i.VI, p. 447.

PoucHiiT. s

34 HÈTÈHOGâNIE.

Mais lorsque Redi arrive aux vers intestinaux , il ne résiste plus à Tévidence» et là, il en explique franchement l'apparition en invoquant la génération spontanée. On lit dans un de ses chapitres : « Je suis porté à croire que toute matière vivante peut d'ellemême produire quelques vers qui se transforment en insectes volants... » Et deux lignes plus bas, il ajoute : « Je suis trcs-porté à croire que les vers et les autres insectes qui se trouvent dans les intestins et dans les autres parties du corps humain s'y engendrent de la même nianière (1). » Redi, ainsi qu'on le voit, ne doit donc pas être compté au nombre des adversaires absolus de Thétérogëniel

Dans d'autres circonstances, Redi, malgré la nature de ses travaux et son opinion arrêtée , a plusieurs fois failli à ses convictions. Ainsi, en pariant de larves qu*il a observées à divet*sos reprises dans le crâne des cerfs, et dont il donne la figure dans son œuvre (2), il dit que le même principe actif et vivifiant qui produit ces petits animaux dans la tête des cerfs et des moutons donne peut-être aussi naissance aux poux qui tourmentent les hommes, les quadrupèdes et les oiseaux (3). N'omettons pas ce-

(1) F. Rf3>i, Expériences sur la génération des insectes. Coll. acad., t. VI, p. 458 Osservazioni inlornoagli animali viventi che si trovanonegli animali viventi. Florence, 1684.

(2) F. Redi^ Expérimenta circa generationem inseetorum. Amslerdam^ 1771, p. 303. Aristote avait déj^i parlé de ces vers ou larves que Ton trouve dans la lête des cerfs. Hist. des anim., iiv. H^ €h. XV.

(3) F. Redi, Expérimenta circa generationem inseetorum ^ Anisterdaiii, 1771, p. 309,et Collcct. académique, p. 460.

pendant de dire qu'il ajoute qu'il est porté à croire avçc J.. Sperlingius^ que ces insectes naissent des œufs déposés par les femelles (1). 11 est bien ques-> tion ici d'un insecte, et non d*un cœnure, ce que quelques naturalistes avaient pensé (2), car Redi représente exactement sa larve dans ses planches* Ainsi donc voici le chef des adversaires de Thélérogénie que nous surprenons doutant à plusieurs reprises.

Mais la lacune que l'illustre médecin florentin laissa dans son œuvre fut rapidement comblée par Vallisneri, qui fut l'élève et le continuateur des ira* vaux de Redi» et qui traita le môme sujet avec plus de sévérité quo son maître, en n'y admettant aucune exception. En effet, Yallisneri dans ses Dialogues^ publiés en 1700, démontra que les insectes qui résident à. l'intérieur des plantes se reproduisent aussi par les lois ordinaires de la génération (3).

EnGn, vers la même é|)oque, Swammerdam contribua avec Redi et Yallisneri à former le trio auquel revient toute la gloire du premier effort vigoureux dirigé contre rhypothèse, si populaire, alors de la génération spontanée. Ce grand observateur, en décrivant la reproduction des insectes, dans sa Bible de la nature f et en suivant les diverses phases de leurs merveilleuses métamorphoses, est venu apporter aussi d'incontestables preuves en faveur de tout

(i) J. Spbrlihgius» Zoologie.

(2) Gérard» Dict. univ, d'hist, nat. Paris, 1845» p. 57.

(3) Vallisnrri^ Dialoghi fra MalpigM e Plinio irUomo la curiosa origine di tnoUi inselti. Venise, 1700.

36 HÉTiROGÈIVIB.

ce qu'a?aient a?aQcé les deux savants italiens (f).

Swammerdam ne parait être que le trait d'union qui relie les travaux de Redi à ceux de notre époque ; il embrassa naturellement les vues de Tillustre médecin de Cosme III , dont il ne fut , en quelque sorte y que le continuateur; mois Swammerdam se montra beaucoup plus inexorable que son prédécesseur envers les générations spontanées (2). Il combat victorieusement, il est vrai , quelques vestiges de la crédulité des anciennes époques, encore abondamment dispersés dans les écrits des savants d'alors, mais il n'attaque aucun des faits transcendants que la science et la philosophie modernes ont évoqués avec autorité pour démontrer Thétérogénie. Et d'ailleurs, Swammerdam ne possédait guère le calme d'esprit nécessaire pour éclairer toutes les obscurités de la question; ses relations avec Antoinette Bourignon l'avaient conduit à une vie ascétique peu propre à la découverte de la vérité ; aussi Tantagonisme de Swammerdam est-il d'une moins grande importance pour nous que celui de Redi.

Mais une étrange chose se passa par rapport à Swammerdam , c'est que, tandis que toute sa sollicitude s'épuisait à combattre les générations spontanées, l'un des éditeurs de la traduction de sa Bible de la ncUure^ M. Gueneau, de son côté, sapait à ou-

(1) Swammerdam 9 Biblia naturœ, seu historia insectorum, Leyde, 1737. Traduite dans le tome XVH de la Collection académique.

(2) SwAMXERDAM, Biblia naturœ ieu historia itisectorum. lieyde,

HISTORIQUE, — éPOQGB HODBRNB. 37

trance ses vues dans une longue introduction qui précède cet ouvrage (1).

En France, M. de Réaumur, l'un des membres les plus saillants de TAcadémie des sciences, eut la gloire de populariser les découvertes des trois savants que nous venons de citer. Et, dans un ouvrage, monument impérissable de la science, il consigne une foule de curieuses recherches sur la reproduction des insectes, dont les lois générales, posées par ses devanciers, avaient encore besoin d'être étayées par de nouvelles observations. Les travaux du naturaliste français sont un modèle de précision et de sagacité ; aussi sont-ils encore consultés de nos jours comme ayant la fraîcheur de la veille, et laissent-ils loin derrière eux ceux de ses prédécesseurs (2).

Lesser, naturaliste allemand, qui vécut à la même époque que Réaumur, professa des vues analogues aux siennes, relativement à la génération spontanée. En effet, le savant auteur de la Théologie des insectes ne pouvait naturellement être compté au nombre des hétérogénistes , lui qui, armé du texte sacré et le prenant partout comme point de départ, commence son livre en livrant une bataille en règle à toute lancicnne philosophie (3).

Si jusqu'ici nous avons omis le nom d'Harvey, c'est que son aphorisme, devenu si célèbre, omne

(1] GuEKEAu^ Bible de la nature. Introduction, Collection académique, p. 24.

(2) Réauhur, Mémùires pour servir à Vhistoire des insectes. Paris^ 1734.

(3) LcssER^ Théologie des insectes. Paris, 1745, Hv. I, p. 55.

à la voix du Créateur, et le savant d'outre-mer termine ce paragraphe par un singulier rapprochement en prétendant qu'elle aussi, Eve, sous la même inspiration , n'a été qu'une expansion subite de cette même matière, se détachant du corps d'Adam comme un jeune polype se détache du polype mère (1) !

Celait à Needham qu'il appartenait de mettre un frein aux prétentions exagérées des successeurs de Redi. Le premier, selon J.Muller (2), il eut la gloire de démontrer que si la putréfaction n'engendre point d'insectes, au moins, sous son influence, il se produit des myriades d'animalcules auxquels les naturalistes imposèrent d'abord la dénomination d'infusoires (3).

. Ses travaux ouvrirent une nouvelle carrière à l'observation; aussi les traces du micrographe anglais furent-elles rapidement suivies par des naturalistes du plus grand mérite. Parmi eux on remarqua d'abord Wrisberg, 0. F. Muller, Ingenhousz; puis par la suite, Treviranus, Schuitz, Bory Saint-Vincent, Ehrenberg, Du jardin.

Needham , si souvent associé à Buffon lorsqu'il s'agit de travaux microscopiques, avait au sujet de l'origine des microzoaires une théorie à lui ; il pensait qu'ils se

(0 Nbrdbam, Notes sur les nouvelles recherches microscopiques de Spallanzani, p. U4et^suiv.

(2) J. McjLLER^ Manuel de physiologie. Paris, 1845^ p. 10.

(3) Needham^ New microsoopical discoveries. Londres, 1745. — Trad. en franc, sous le titre de Découvertes faites avec le micrO' scope, Leyde^ 1747.

HISTORIQUB. — APOQtn MODBBIIB. 43

produisaient à l'aide d'une force végétative particulière (1).

Les travaux de Buflbn doivent se trouver natureK lement placés après ceux de Needham, dont il fut presque le commensal, à Tégard de ses observations microscopiques, car c'était souvent ce dernier qui les lui préparait.

Un homme comme Buffon, dont la pensée e&t si souvent audacieuse, devait marcher témérairement en avant de son siècle : aussi le voit-on embrasser sans hésitation la cause de l'hétérogénie, alors si con* froversée. Et dans l'un do ces moments où le naturaliste s*effacc devant le philosophe^ il s'écrie : « Il y a peut-être autant d*ètres, soit vivants, soit végétants, qui se réproduisent par l'assemblage fortuit des molécules organiques, qu'il y a d'animaux ou de végétaux qui peuvent se reproduire par une succession con-* stante de générations (2). » Dans un autre endroit de ses œuvres'il fouille encore plus avant la question, a On s^assurera même, dit-il, que cette manière de génération est non-seulement la* plus fréquenteet la plus générale, mais la plits ancietiney c'est-à-dire la première et la plus universeUe (3). »

C'est absolument cette même thèse, qu'a développée récemment l'école allemande, en s'appuyant de toutes les ressources de la science moderne.

(1) Needham^ Nouvelles Recherches sur les découvertes imcroseopiques A, I^p. t7t.

(2) BvFPON^ Histoire naturelle. Suppléments, t. IV, p. 335 ; édit de Deux-Ponls, t. XI, p. 17.

{Z)hv9fov, Histoire naturelle^ t. \i, p. 420.

44 ntanbioGÈNiE.

Bufion, n'ayant encore en sa possession que d'imparfaits instruments d'optique, et trompé par l'apparence confuse de certaines infusions, avait cru reconnaître qu'il existait une matière ou àe^ molécules or ^ ganiques et vivanieSj universellement disséminées dans les animaux et les plantes, et servant successivement à leur génération et à leur développement. Quoique parti d'observations inexactes, l'illuslre naturaliste n'en était pas moins dans une voie rationnelle, seulement il fallait reporter sa pensée dans l'inconnu du monde moléculaire.

Quelques lignes empruntées à BufTon donneront une idée exacte de son système; nous citons ici textuellement l'illustre naturaliste, parce que souvent on a exposé fort inexactement ses opinions. « Lorsque les molécules organiques vivantes, dit-il, ne sont plus contraintes par la puissance du moule intérieur, lorsque la mort fait cesser le jeu de l'organisation, c'est-à-dire, la puissance de ce moule, la décomposition du corps suit, et les molécules organiques qui toutes survivent, se retrouvant en liberté dans la dissolution et la putréfaction des corps, passent dans d'autres corps aussitôt qu'elles sont pompées par la puissance de quelques autres moules; en sorte qu'elles peuvent passer de l'animal au végétal, et du végétal à l'animal sans altération (1). » Peu de lignes plus bas il ajoute que si pendant leur état de liberté ces

(i) Ses convictions sont tellement grandes, qu'il rapporte que des populations de l'Élhiopie qui se nourrissent de sauterelles, ont parfois le corps enyahi et dévoré par ces insectes, qui se sont reproduits à même leurs débris. Ëdit. de Deux-Ponts, t. XI, p. 26.

HISTORIQUE. — ÉPOQUK M0D81UV8. 45

molécules ne se (rou?ent pas sous la puissance d*un moule identique, il en résulte une infinité de générations spontanées (1).

Ce qu'il y eut de remarquable , c'est que Taudacieuse idée du savant Français passa en Italie et y fut soutenue par Filippo Pirri (2) dans un ouvrage qui reçut en quelque sorte }c baptême de FÉglise , dans les mêmes États où Galilée , plus de cent ans avant , prononçait Timpérissable abjuration de son système (3).

Buffon ne se bornait pas à limiter aux animaux microscopiques la génération spontanée, il retendait aussi aux ténias, aux ascarides et aux autres ▼ers intestinaux (4) ; ce grand naturaliste croyait aussi que chaque espèce en se putréfiant, donnait naissance à une espèce particulière d'infusoires (5).

Mais, avouons-le sans détour, Buffon était peu apte à élucider un tel sujet. L'illustre historien de la nature ne s'entendait qu'à décrire les plus majestueux phénomènes de celle-ci; et c^élait à d'autres, c'était à Daubenton, &Needham, qu*il abandonnait presque entièrement le soin d*en explorer les plus

(1) BoFFOif, Histoire naturelle, Deux-Ponts, 1785, t. XI, p. 21-22.

(2) Filippo Pirri, Riproduzione de * corpi organizati, con licenza de* superiori.

C3) Solem esse in eentromundi et immobilem tnotu loeali, est propasitio absurda etfalsa in philasaphia, et formaliter hceretica, quia est expresse contraria sacrœ Scripturœ,

(4) BuFFOM, Suppléments à l'hist. nat, Deux-Ponts, 1786, t. U, p. 27.

46 BilÉROGÉNIE.

obscufs repli». En effety que pouvaitnoa attendre de BtiffoD, lui qui, sans jamais avoir, bien vu les animalcules spermaliques des chiens, qui sont cependant si faciles à observer» prétend, nonobstant, en trouver de pareils sur les ovaires de la chienne, elle qui n'en possède pas le moindre vestige! Et pour constater une teUe découverte, il cite deux témoins oculaires, Needham et Daubenton, assurant que ces savants ont répété dix fois cette observation (1).

Le plus rude antagoniste des générations spontanées est incontestablement l'abbé Spallanzani. Jusqu'à lui, elles n'avaient été attaquées que par bou^ tades et souvent avec assez d'incohérence ; mais le professeur de Pavie se passionne contre elles, et accumule les expériences elles volumes pour en démpu^ trer la fausseté. Â4-il réussi? C'est ce que nous prouvera la suite de cet ouvrage.

C'est principalement sur les travaux de Spallan-* zani que s'appuient les antagonistes de l'hétérogénie^ et cependant on peut dire, sans sévérité, que ces travaux, qui n'ont pas été sans valeur à Tépoque à la* quelle existait l'iHustre expérimentateur, sont aujourd'hui largement distancés par les découvertes modernes. Il faut aussi ajouter que le naturaliste de Pavie n'était peut-être pas assez zoologiste pour etihbrasser complètement la question.

L'œuvre de Spallanzani, au premier abord, parait

(4) Il se servait cependant de microscope composa. Gleichen, Dissertation sur la génération, les animalcules et ceux d'infusion, Paris^ an VII^ p. 55-56.

assez volumineuse ; mais quand on la soumet aux sévérités de l'analyse, on s'aperçoit immédialemenft qu'elle contient bien moins de matière qu'on ne l'aurait cru , à cause de la manière prolixe dont tous les faits sont exposés : c'est plutôt un rhéteur qui écrit qu*un expérimentateur qui expose. Souvent même les faits sont narrés avec tant de détails qu'il en résulte un certain embarras pour les débrouiller et que l'auteur lui-même n'est pas toujours exempt d'obscurité ou de contradictions.

Cependant, les plus exclusifs antagonistes de la spontéparité se groupent tous autour de Tétendardde Spallanzani qui pour eux est presque un prophète. Nonobstant, de place en place, vaincu par l'évidence, celui-ci avoue les faiblesses de la cause qu'il soutient, et fait quelques concessions au sujet d'une matière qui n'en souffre aucune; car dans celle-ci, la moindre concession est une défaite absolue.. . Ainsi, n'est-ce pas un aveu sans réplique que celui qui échappe au célèbre professeur de Pavie lorsqu'il dit : « Les infusoires tirent sans doute leur première origine de principes préorganisés; mais ces principes sont-ils des œufs, des germes ou d'autres semblables corpuscules? S'il faut offrir des faits pour répondre à cette question, j'avoue ingénument que nous n'avons sur ce sujet aucune certitude (1). » Que peuvent être, en effet, ces corpuscules préorganisés, si ce ne sont des molécules organiques toutes prêtes à entrer en

(i) Spallanzani^ Opuscules de physique animale et végétale, Pavie, 1787, 1. 1, p. 230.

48 HËTÈROGiniB.

combinaison pour la production de quelque nouvel être T

La lecture de Spallanzani révèle même à chaque page, qu'il sent son impuissance pour expliquer l'apparition des microzoaires dans les expériences de nos laboratoires. Là, il dit, <c que l'on n'a aucun fondement « pour croire qu'ils commencent à paraître dans les a infusions, lorsqu'ils y tombent de l'air (1). n Ailleurs, et c'est sa théorie de prédilection, il émet, au contraire, que c'est ce fluide qui transporte partout avec lui les germes de l'immense variété de protozoaires que nous observons; mais il ne sait dire au juste quelle est la nature de leurs introuvables éléments procréateurs. Il avoue seulement qu'il est raisonnable de croire qu'ils proviennent de quelques germes ou de quelque principe préorganisé (2). Ce principe qu'il prétend n'être pas toujours visible est un vrai mythe ; admettre l'existence de ce moteur organique impalpable, c'est substituer la prééminence de la matière à celle de la forcé biologique.

Spallanzani prétend que le système de Buffon n'est qu'une fiction ingénieuse, c'est déjà quelque chose et l'on pourrait lui répondre que son espèce de Panspermie,àlui, reposeencore surde bien plus fragiles bases, et nous espérons le démontrer dans cet écrit. Du reste, comme le dit J. Muller, le savant italien, n'ayant pas fait connaître précisément les espèces d'infusoires qu'il a observées , ses expériences perdent beau-

(l)SpALLANZjini, Opuscules de physique animale et végMaU. Pavie, 1787, 1. 1, p. 231.

coup de leur valeur (1) ; et celles de Treviranus^ qui les renversent y sont bien autrement concluantes (2).

Dans une de ses lettres à Bonnet, l'abbé Spallanzani disait que la théologie naturelle pourrait retirer de vives lumières de la connaissance du développement des animalcules infusoires; mais le célèbre professeur de Pavie avouait qu'il n'existait aucun sujet qui exigeât du naturaliste une logique plus serrée (3). Je partage aussi cette opinion; mais c'est justement parce que cet élément lui a été tout à fait enlevé que de si longues controverses ont entravé son avancement.

Bonnet, qui par l'importance de son œuvre a été placé à la tète du parti des ovaristes, nous paraît avoir traité la question de la génération plutôt en philosophe qu'en observateur profond et en naturaliste. Et ceux qui ont parlé des opinions de ce savant, qui a joui d'une si grande célébrité durant le siècle dernier, l'ont fréquemment cité, plutôt d'après son ancienne réputation que d'après la lecture de son livre. Celui-ci n'est que le produit de la jeunesse de l'auteur, car l'on sait que Bonnet, lassé prématurément par ses observations microscopiques, abandonna de bonne heure les sciences naturelles pour se livrer entièrement à I9 philosophie. Son ouvrage sur les corps organisés porte partout l'empreinte d'une production incomplètement élaborée; c'est

(i) J. McLLER, Manuel de physiologie, Paris, 1845.

(2) Treviranus, Biologie, t. H, p. 279.

(3) Lettre de Ch, SpallanzgmàBonnett menUonnée parGleichen, op.ett., p. 174.

POUCHET. 4

50 HÊTÉROGÉNIR.

plutôt une succession de propositions sur des sujets fort variés que ce n'est l'exposition d*une doctrine appuyée sur l'expérience ; il est coupé par une multitude de chapitres et d'innombrables alinéa. L'un des deux volumes^ qui est formé de 328 pages, offre 360 chapitres : c'est plus de chapitres que de feuilles ; il y en a parfois trois dans chacune d'elles, ce qui en rend la lecture difficile. Souvent même, les faits sont bien moins clairement énoncésqu'on n'aurait ledroitde s'y attendre de la part d'un professeur de philosophie*

La réputation de celui-ci a peut-être fait la fortuné de ses doctrines sur l'histoire naturelle; mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que, pour notre compte, Touvrage du célèbre Genevois nous a paru loin d'avoir la valeur scientifique qu'on lui prête généralement, quand on ne l'a pas sondé d'un bout à l'autre , et j'avoue que quelques-uns de ses passages m'ont été absolument inintelligibles. Bonnet est même fort vague, lorsqu'à la première page de son œuvre il expose ce qu'il entend par l'emboîtement des germes, hypothèse dont il va devenir l'ardent défenseur.

Il débute en avançant que cette hypothèse a accable A r imagination sans effrayer la raison (1). » Je commence par ne pas être de cette opinion, car, pour moi, elle me semble les épouvanter l'une et l'autre. On oppose à l'emboîtement d'effrayants calculs, et l'on sait qu'Hartsoeker assurait que « la première graine serait à la dernière et a la plus petite qui paraîtrait la dernière année

(i) BoiiHBT, CoMidérations sur les corps organisés. Amsterdam, 1772, 1. 1, p. 2.

HISTORIQUB. — ÉPOQUB HODERlfS. tfl

a du soixantième siècle, comme Tunité suivie de « trente mille zéros est à l'unité, i» d'où le physicien hollandais concluait que l'emboitement était absurde (1). M. Hallen disait que l'imagination se trouvait comme étourdie en voyant qu'un seul ver spermatiqùe, millionième partie de l'homme, renferme un million d'autres petits animalcules qui se développent successivement (2); Gleichen n'était pas moins effrayé d'une telle supposition (3).

On lit quelques lignes plus bas : « Le soleil un « million de fois plus grand que la terre a pour ei- « trème un globule de lumière, dont plusieurs mil- < liards entrent à la fois dans l'œil de Tanimal vingt « millions de fois plus petit qu'un ciron. »

« Mais la raison perce encore au delà. De ce glo- « bule de lumière, elle voit sortir un autre univers « qui a son soleil, ses planètes, ses végétaux, ses « animaux, et parmi ces derniers un animalcule qui « est à ce nouveau monde ce que celui dont je viens « de parler est au monde que nous habitons. »

C'est là toute la substance de l'un des plus importants chapitres de l'œuvre de Bonnet, où il est question de définir ce qu'il entend par emboîtement ; chapitre qui ne renferme que dix-huit lignes (4)1 Voici les grands antagonistes que l'on nous oppose*

(1) Hartsoeker, Physique.

(2) HALLEiiy Naturgeschichte der Thiere (Histoire naturelle des animaux), p. 74.

(3) Gleicben, Dissertation sur la génération, etc. Paris^ an VU, p. 65.

(4) BoKNET, Considérations sur les corps organisés. Amsterdam, n72, 1. 1, p. 2.

5Ï HÈTÊROOÉNIE.

Je ne sais si quelques personnes pourront considérer tout cela comme sérieux, mais pour moi j'aime à traiter les sciences avec plus de rectitude. J'avoue ne pas connaître les yeux de ces animaux vingt-sept millions de fois plus petits que le ciron; et que mon imagination neva pasjusqu'à suspendre des soleils autour d'un atome de lumière, et à le peupler de végétaux et d'animaux !

En somme, l'hypothèse de Bonnet n'est que la Panspermie renouvelée de l'antiquité. Il sature toute la création de germes près d'éclore; les êtres animés, comme les substances inertes, en sont gorgés, et, selon lui, ils tombent de l'air dans les infusions, ou ils y préexistent; et il les fait parfois résister aux agents les plus désorganisateurs, au feu lui-même (1). Et cependant tous les naturalistes ne savent-ils pas que des températures peu élevées anéantissent à jamais les organes reproducteurs des animaux et des plantes (2)? Dugès tuait à volonté les germes du vibrio glutinis à l'aide d'une chaleur de SO"" (3) ; et Morren va plus loin, en prétendant qu'il ne faut qu'élever la température à 45* pour détruire tous les germes organiques qui cheminent dans Tcspace (4).

Mais lorsqu'on lit attentivement Bonnet, on voit que ce savant, à plusieurs reprises, avoue la faiblesse de ses convictions. Il dit lui-même que son système

(1) Spa.lla?izani , Opuscules de physique animale et végétale, Paris, 1789, t. Il, p. 304.

(2) MoscATi^ Acta Acad, Bonon,^ t. CXI.

(3) Dugès, Traité de physiologie comparée, Paris, 1839, t. IH, p. 210.

(4) MoRRBif, Cf. Doges, Phys, comp.y 1. 111, p. 210.

est sujet à de grandes difficultés (1). En développant celui-ci il s'est fréquemment attaqué à Buffon, en essayant de renverser sa théorie des molécules orgar niques ; mais, hélas ! comme il est loin de notre Pline français, pour l'élévation des pensées et T entraînement du style 1

Comme observateur, le baron de Gleichen mérite d'être placé fort au-dessus de Spallanzani et de Boa* net. S'il n'a pas embrassé un aussi grandcadre qu'eux^ évidemment, lorsqu'il se rencontre sur le même terrain, l'avantage reste de son côté. Ainsi, quand Gleichen représente les zoospermes de l'homme, il le fait avec une remarquable précision pour son époque (2), tandis que Spallanzani n'en donne qu'une figure absurde (3). Mais ce qui a peut-être empêché l'œuvre du micrographe allemand d'avoir tout le retentissement qu'elle méritait, c'est qu'il y combattait les plus rudes athlètes de son époque, les Buffon, les Bonnet, et Spallanzani lui-même.

Gleichen a exposé ses idées avec modestie, mai^ non pas sans avoir la conscience de sa force. Il sait qu'il a contre lui les hommes les plus émineqts de son époque, mais il sait aussi qu*il peut s'appuyer sur quinze années d'observations et de patientes méditations, et il ne craint pas de s'avancer.

(1) Bonnet^ Conndirations sur les corps organisés, Paris, 1772^ 1. 1, p. 118.

(2) GuEiCHBR, Dissertation sur la génération» Paris, an YII, pi. i, fig. \ . — Certains histologistes de notre époque, je regrette de le dire, n'ont pas surpassé cette ligure.

(3) Spallanzani^ Opuscules de physique animale et végétale. Paris, 1787, pi. 3, fig. 1.

Dans son important ouvrage, Gleichen, admirateur des idées d*0. F. Muilersur la génération spontanée, les admet et les regarde comme étant en parfaite concordance avec ce qu'il a appelé germes originaux.

Gleichen a eu le courage d'attaquer de front Buffon, pour avoir méconnu Tanimalité des zoospermes et les avoir confondus avec ses molécules organiques (1); car en effet l'intendant du Jardin du Roi avait pensé que les animalcules de la semence représentaient ces molécules auxquelles il fait jouer un si extraordinaire rôle dans la genèse de l'oi^ga* nisme.

On peut dire que Gleichen ne s'est pas borné à de simples supputations logiques, il a voulu éclairer la question par l'observation ; et malgré l'imperfection de ses instruments, il n'en trace pas moins clairement les phénomènes qui président au groupement des molécules organiques pour former un animalcule complet (2).

EnGn l'investigation anatomique des infusoires doit une idée heureuse au baron de Gleichen. Ce fut lui qui conçut le premier de faire avaler des substances colorées aux microzoaires pour éclairer leurs organisations et leurs fonctions ; il leur donna du carmin. Mais le célèbre observateur ne tira aucun fruit de ces expériences à cet égard, et il avoue, après les avoir exposées, qu'il ne sait nullement que penser de leur

(i) Gleichen^ Dissertation sur la généraiion. Paris^ an VU^

(?.) Id., ibid., p. 109.

résultat (1). U faut arrher à Ehrenberg pour obtenir la solution du problème (2).

On pourrait seulement reprocher à Gleichen d'aifoir trop délayé son sujet ; car c'est à peine si dans son ouvrage^ qui offre une certaine étendue, il attaque au vif la question de la production des microzoaires; mais, au contraire, il dépense de longues pages à discuter les opinions de Buffon, de Spallanzani et de ses autres antagonistes, à l'égard de lagénération des grands animaux. Cette direction scientifique, il faut malheureusement l'avouer, était celle de son époque I Bonnet et Spallanzani semblent eux-mêmes n'écrire que pour attaquer, ou combattre les systèmes de leurs adversaires.

Cependant au milieu des longueurs de l'ouvrage de Gleichen, on trouve de place en place quelques vues fort larges, quelques aperçus épars que la science n'a fait que développer. C'est ainsi que déjà il y parle fort nettement de la pénétration du sperme à l'intérieur de l'œuf (3); acte déjà entrevu sérieusement par Lesser et le baron de Wolf (4), et remis en lumière récemment par MM. Claparède, F. Keber et Bischoff (5).

(i) Gleichen^ Dissertation sur la génération, les animalcules spermatiques et ceuœ d'infusion. Paris^ an VH, p. 200.

(2) Ehrenberg^ Die Infusionsthierchen, etc.

(3) Gleichen, Dissertation sur la génération, les animalcules spermatiques et ceux d'infusion, Paris, an VII, p. 63.

( i) Wolf, Pensées sur les ouvrages de la nature^ p. 730.

Lesser, Théologie dés insectes.

(5) Clapahéde^ Biblioth, univ. de Genève, 185, t. XXIX^ p. 306.

F. Keber, Eintritt der Samenzellen in das £i (De l'entrée des cellules spermatiques dans l'œuf). Kœnigsb., 1864.

Bischoff^ Bestàtigung des Eindringens der Spermatozoiden in das Ei (Sur l'entrée des spermatozoïdes dans l'œuf). Giessen, 1864.

56 HÉTâROGÉlflB.

Gleichen, qui, dans tout le cours de son oraTre, a^oue, de place en place, combien l'explication de k génération des infusoires lui parait difficile, en termi* nant son livre, fruit de tant d'années de travail, revient un peu sur ce sujet : c'est qu'en effet, à ce momentseulement, il a cru avoir soulevé un coin du voile de cette importante question; mais il n'est guère plus heureux là qu'il ne le fut à l'égard de l'emploi des substances colorantes. En cet endroit il parle des vorticelles, qui paraissent lui avoir été jusqu'à ce moment peu connues, et par une étrange aberration il considère leur filament postérieur comme un oviducte , et la substance de l'infusion qui y adhère parfois, comme des amas d'œufs. C'est aussi à cet endroit seulement qu'il confesse avoir observé la scission de quelques vorticelles, et il ne figure celles-ci que dans l'une de ses dernières planches. Alors seulement, et pour la première fois, il pose en principe, que les infusoires se propagent de trois manières : par des œufs, par des petits vivants, et par scission (1). Mais pour cette dernière, Gleichen, qui a passé quinze années de sa vie à manier un mi* croscope, confesse ne l'avoir jamais observée que trois fois que trois fois lorsqu'il achève son œuvre!

A l'égard de la reproduction des protozoaires, un observateur scrupuleux qui consacra quinze années de sa vie à observer des infusoires, Gleichen, confesse qu'il n*est pas plus avancé que je ne le suis moimême. « Je dois avouer, dit-il, que malgré toute l'activité que j'ai mise dans mes observations, mapa-

(i) Gleichen, Dissertation sur la génération. Paris, an VU, p. 218 et pi. 29.

USTORIQVE. — ÉPOQUE MODERNE. 57

tience, le temps que j'y aiemployé, il ne m'a point été possible pendant plusieurs années d'en rien diredecertain (1). » Après cela que des physiologistes qui n'ont peut-être jamais observé ce phénomène viennent ave^ assurance parier de scission comme d'un fait nor* mal ! Vraiment il y a plus que de la présomption.

Othon-Frédéric Mûller, qui fut réellement le pre* mier des micrographes de son époque, n'hésita pas un moment à admettre que les infusoires, dont il a été le plus fécond historien, ne sont que le résultat de l'hétérogénie, et qu'ils se produisent ex moleadis brutis el quoad sensum nosirum inorganicis (2).

Le grand naturaliste avait même sur la génération spontanée une théorie spéciale qu'il a exposée dans la préface de son important ouvrage. « Les animaux a et les yégétauXi y lit-on, se décomposent en par- « ticules oi^aniques, douées d'un certain degré de « "vitalité et constituant des animalcules très-sin^Ues, a lesquels sont susceptibles de se développer comme « des germes par l'adjonction d'autres particules, « ou de concourir eux*mômes au développement de « quelque autre animal, pour redevenir libres après « la mort et recommencer éternellement un pareil « cycle de transmutations. » 0. F. MûUer n'admettait ce mode de formation que pour les microzoaires les pi us infimes et il pensait, en quelque sorte, l'avoir saisi à son origine, et avoir vu les particules

(i) Glbichen, Dissertation sur la génération. Parls^ an VI], p. 122.

(2) 0. F. MuLLBR, Animalcula infiuoria, fluviatilia et marina^ quœdeteœit , etc. Opusposth, cura Othon. Fabricii. Leipzig^ 1787.

organiques dont il parle dans le mouvement de décomposition des corps (1).

Mais ce qui est très^egret table, c'est que le savant auquel la science doit de si amples travaux sur les infusoires, lui ait été ravi avant d'avoir terminé son œuvre; lui qui avait tant éclairé l'histoire de ces animalcules, aurait pu, à n'en pas douter, jeter aussi de vives lumières sur leur génération, encore si imparfaitement connue (2).

On s'accorde aussi à attribuer à 0. F. MûUer la dénomination dHnftisoires, sous laquelle on désigne les animalcules qui vont tant nous occuper (3). Cette dénomination, qui a été généralement acceptée, nous parait cependant absolument défectueuse, par la raison que Tessence de ces animalcules n'est point d'apparattre seulement dans les infusions, puisqu'on en trouve aussi dans tous les liquides où il existe des produits organiques en macération. On découvre également des infusoires dans la mer, dans toutes les eaux stagnantes ; aussi à ce nom nous préférons ceux de Microzoaires employé par de Blain ville (4) ou de Protozoaires dont Goldfuss, Carus et Siebold ont fait usage (5), parce que ces noms, que nous avons

(i) 0. F. MuLLBR, Vermiumterrestriwnet fiuviatilium Histaria,

(2) Le traité d'O. F. Mûller fut publié par les soins d'Othon Fabricius.

(3) De Blainyille, Dict. des sciences naturelles, t. XXIII, p. 416^ et autres auteurs.

(4) Id., ibid., 1830, t. LX^ p. 140.

(6) Goldfuss, Manuel de zoologie. Nuremberg, 1820^ en allemand.

HISTORIQUE. — ÉPOQITE MODERNE. 59

nous-méme adoptés depuislongteiups, nous paraissent infiniment plus convenables et ne donnent aucune idée fausse sur ces animalcules, surtout les premiers (1).

De Blain ville les appelait aussi il^a^/ratre^ (2), et Latreille Agasifiques (3)^ dénominations qui ont nécessairement dû être abandonnées du moment où Ehrenberg, et après lui, R. Owen et Carus reconnaissaient que loin d'être privés d'estomac, ces animalcules possèdent souvent de nombreuses cavités gastriques (4).

Goeze, observateur habile et pasteur à Quedlimbourg, a suivi de près 0. F. Mûller et a même contribué à faire connaître l'œuvre de celui-ci en en publiant quelques fragments (5). On lui doit des observations sur la scission des microzoaires, qu'il a même représentée (6). Il a aussi observé plusieurs de t;es animalcules dans les infusions (7).

Plus on étudie les protozoaires, plus on reconnaît qu'il est difficile de débrouiller les ténèbres de

Carus^ Traité élémentQtre d'anatomie comparie, Paris^ 1835.

SiyOLD et Stannius, Anatomie comparée.

(i) PoDCHET, Zoologie classique. Paris, 1844, 1. 1\, p. 588.

(2) Db Blainvillb^ Bull, de la Soc. philom.

(3) Latreille, FamiUes naturelles du règne animal. Paris, 1825, p. 550.

(4) Ebreivberg^ Die Infusionsthierchen, etc.

R. Owen, Lectureson the comparative Anatomy and Physiology of the invertehraie animais. Londres, 1843, p. 22. Carus, Traité élémentaire d'anatomie comparée, Paris, 1835.

(5) GoEZB, Berliner Sammlungen (Collections de Berlin], t. IV, p. 94.

(6) GoEZB, dans sa Traduction de Bonnet, ^. 7, fSg. 7.

(1) GoEZR, Recueil de la Société des amis de la nature de Berlin, l. III, p. 375.

60 EÉTÉROGÉNIG.

leur origine. Il n'y a que les physiologistes superficiels qui trandient la question avec une impertuii>able présomption. Ce que nous disons avait été parfaitement senti il y a longtemps par Goeze. « Unousmanque^ dit ce laborieux ministre protestant, d,es expériences suffisantes et concordantes qui puissent servir de base à un système parfait et certain, qui réponde à toutes les difScultés sur ce sujet obscur, et qui nou^ permette de dire : Ainsi, et non autrement, s'opère toute génération des animalcules d'infusions (1 ) . ]»

3o Microscope achromatique (diz-nenvième siècle).

Vers les premières années du dix-neuvième siècle, l'étude des sciences prit un immense essor, et les instruments mis à la disposition des savants ayant subi de grands perfectionnements, celles-ci entrèrent dans une nouvelle et brillante phase. L'anatomic et la physiologie comparées, dans leurs progrès incessants, jetaient alors de vives lumières sur l'organisation et la vie des moindres êtres de la série zoologique comme sur les plus obscurs végétaux.

Depuis cette époque jusqu'à ce moment, les plus illustres zoologistes et les physiologistes les plus en renom, favorisés par l'emploi du microscope achro^ matique et le progrès de l'iconographie, éclairèrent sans relâche et avec une rectitude inaccoutumée, la structure et lagénésie d'un grand nombre d animaux inférieurs et en particulier celles des microzoaires. La connaissance plus intime de ceux-ci fit faire un

(i) GoBZE^ Mémoire sur ks animaicuUs mères d'infusions. — Cité par Gleichen^ p. 174.

grand pas à la question qui nous préoccupe, et Ton peut dire qu'à compter de cette époque, Thistoiredes générations spontanées entre dans une nouvelle voie plus sévère et plus philosophique.

n'est vrai de dire aussi que la science moderne, en découvrant les organes génitaux et le mode de reproduction de certains organismes inférieurs dans lesquels ceux-ci étaient précédemment inconnus , a semblé restreindre le cercle de la génération spontanée et les prétentions des hétérogénistes. Mais ce résultat a souvent été plus apparent que réel , car, ainsi que nous le démontrerons avec les physiologistes les plus considérables de l'époque, de ce que Ton découvre l'appareil sexuel dans un certain être et qu'à un moment donné il se reproduit par la génération normale, il n'en résulte pas qu'à sa première apparition il ne se soit pas formé par la spontéparité. Telle est aussi l'opinion desBuffon (1), des Lamarck(2), des Burdach (3) et des Bremser (4).

Lamarck doit occuper Tune des premières places parmi la série des grands naturalistes modernes qui ont abordé la question de la génération spontanée, et cela non-seulement à cause de l'époque à laquelle il vécut et qu'il a tant contribué à illustrer, mais aussi à cause du courage et de la rectitude avec lesquels il émet son opinion à cet égard.

(1) BuFFON, SupplémerUsà l'Hist.nat. Deux-Ponts, 1786^ t. H,

(2) Lamarck^ Philosophie zoologique. Paris^ 1809, t. U, p. 88.

(3) BuRDACu, Traité de physiologie. Paris, 1837, t. 1.

(4) Brkmser^ Traité zoologique et physiologique des vers intestinauœ. Paris, 1824, in-8% et atlas de 15 planches.

M HETEROGENIE.

Il n'était guère possible que Lamarck, dans son écrit sur la philosophie zoologique, passât sous silence la question de l'hétérogénie; il en parle en effet, non avec ces phrases entortillées qu'affectent certains auteurs pour tourner le sujet et décliner presque à l'avance la responsabilité de leurs opinions» mais avec la netteté et l'assurance d'un homme convaincu (1).

«Les corps, dit leLinnée français, sont sans cesse assujettis à des mutations d'état, de combinaison et de nature, au milieu desquelles les uns passent continuellement de l'état de corps inerte ou passif à celui qui permet en eux la vie , tandis que les autres repassent de l'état vivant à celui de corps brut et sans vie. Ces passages de la vie à la mort et de la mort à la vie, font évidemment partie du cercle imrçense de toutes les sortes de changements auxquels, pendant le cours des temps, tous les corps physiques sont soumis (2). »

Mais déjà Lamarck avait préludé à cette exposition catégorique du sujet, en disant, dans un autre ouvrage, que la nature crée elle-même les premiers traits de l'organisation dans des masses où il n'en existait pas précédemment, et qu'ensuite

le mouvement vital développe et compose les or ganes (3) .

Plus loin Lamarck pose la question avec une netteté qui ne souffre aucun doute, et sa conviction est si

(1) Lamarck^ Philosophie zoologique, Paris, 1809, t. H, p. 80.

(2) Jrf., t6td., p. 6i.

(3) Lamarck, Recherches sur les corps vivants, p. 92.

profonde que pour mieux Tinculquer à ses lecteurs^ il souligne chacune de ses phrases. <x La nature ^ dit-il, à r aide de la chaleur y de la lumièrey de V électricité et de T humidité y forme des générations sponta-^ nées ou directes^ à V extrémité de chaque règne des corps vivants^ où se trouvent les plus simples de ces corps (1). »

. Le grand zoologiste, après avoir si franchement tracé ses conyictions, s'avance même bien au delà de cette première pensée, et déjà il explore une route que suivront plus tard la plupart des naturalistes philosophes de l'Allemagne. Après avoir dit : « C'est pour moi une vérité des plus évidentes, que la nature forme des générations spontanées au commencement de l'échelle animale ou végétale, » il se demande s'il ne s'en produit pas également dans des régions plus élevées de l'organisme? Il n'a pas encore des convictions arrêtées à l'égard du dernier fait, mais il avoue qu'il y a tant d'observations bien constatées qui l'indiquent, et que la nature a tant de ressources, qu'il est presque tenté d'y croire. Il lui parait même présumable que les vers intestinaux, et que quelques insectes parasites pourraient bien n'être que le résultat de la génération directe, et que les moisissures et divers champignons pourraient aussi avoir la même origine (2).

Cependant, après avoir si nettement tranché la question, nous devons avouer que, lorsque, six ans plus tard, Lamarck publie son grand ouvrage sur les

(1) Lamarck, Philosophie zoologique. Paris, 1809, l. H, p. 80.

(2) /d., ibid., p. 88.

64 HérÉROOÈNIE.

Invertébrés, il semble devenu moins hardi que ne Tétait Tauteur de la Philosophie zoologique. Sa description des infusbires est embrouillée ; et lorsqu'il parle de leur reproduction, lui qui précédemment poussait l'audace si loin, il devient là de la plus extrême timidité. Il ne parle plus que des cissiparité, sans faire attention que, pour que celie-ci s'accomplisse, il faut 'qu'il y ait nécessairement d'abord, dans une infusion, une procréation spontanée ou par des œufs (1). Cependant plus loin , comme par un aveu qui lui échappe, en décrivant les monades^ il dit que ces véritables ébauches de l'animalité ^e forment^ lorsqu'il fait chaud, dans les eaux croupissantes ou dans les marécages (2).

On eût désiré trouver dans les œuvres des savants qui suivirent Lamarck des opinions sinon d'accord avec les siennes, au moins exprimées avec la même franchise et sans la moindre équivoque, et c'est ce que l'on ne rencontre nullement dans celles des hommes qui, tels que Cuvier et De BIflinville, pourront en quelque sorte être regardés comme ses successeurs.

Cuvier ne doit être mentionné ici que pour compléter cette esquisse historique ; car ce naturaliste d'une immense valeur a traité la question qui nous occupe, si légèrement et si vaguement, qu'en conscience, si nous pénétrons le sens de ses paroles,

(4) Lamarck, Histoire naturelle des animaux sans vertèbres. Paris, 1815^ 1. 1, p. 404.

(2) id., ibid.

(3)/<i., «6id., p. 411.

nous ne sondons réellement pas dans celles-ci les re* plis cachés de sa pensée. M. Laurillard, qui a été l'un des plus intimes confidents du grand homme, nous apprend que celui«ci « croyait à la ^préexistence des germes. Non pas, dit-il, à la préexistence d'un être tout formé, puisqu'il est bien évident que ce n'est que par des déyeloppements successifs que l'être acquiert sa forme, mais, si l'on peut s'exprimer ainsi, à la présence du radiad de Véire^ radical qui existe avant h série des évolutions, et qui remonte au moins certainement, suivant la belle observation de Bonnet, à plusieurs générations (1).»

Cuvier admet donc une sorte d'emboîtement autre que celui de Bonnet, une espèce d'emboîtement métaphysique ; car le radical de Vêtre n'est réellement que cette force qui préside à tout mouvement organique ; cette force, tellement évidente qu'elle a été pressentie et admise par tous les physiologistes, car ceux-ci n'ont réellement différé que sur le nom qu'ils lui imposaient et sur son mode d'action.

Que cette force culminante de l'organisme soit appelée Radical de l'être par Cuvier; Ârchée, forma^ mm ortus et spiritus vUœ^ parYan Helmont (2) ; Principe vital, par Barthez (S); Ame, par Stdhl.(4), cela n'y fait absolument rien , c'est Taveu de son existence et de son impulsion qui constitue toute la doctrine. Mais cet être abstrait, Cuvier ne le fait

(t) Lauiullarb, Éloge de Cuvier , p. 55.

(2) Van Helmont, Opéra omnia. Tract, de anima,

(3) Barthez, Nouveaux éléments de la science de Vhomme,

(4) Stahl, De organismiet mechanismi diversUate, Halfe^ 470S.

POUCHBT. I

66 aÈTiEROGtNIB.

remonter qu*à plusieurs générations ; il a donc été précédemment libre de toute liaison organique, et ce n'est donc qu*à un certain moment qu'il s'est conjuguéy uni à la matière pour lui imposer une période d*éTolutions. Là, à cet instant, a commencé une gé* aération primordiale ; c'est évident : un principe abstrait a coordonné des matériaux épars, en a dominé l'arrangement et a créé un nouvel être. Nous ne demandons pas autre chose; seulement, pour nous, ce principe a tantôt sa sphère d'action dans le tissu ovarique, tantôt dans la matière oi^anique amorphe ; dans l'un comme dans l'autre cas, sa puissance et son œuvre offrent d'aussi profondes ténèbres à notre intellect.

Latreille a suivi les mêmes errements que Cuvier; cependant il s'avance assez pour qu'on puisse le compter parmi les partisans de la génération primitive, puisqu'il dit, dans l'un de ses ouvrages, que les protozoaires naissent à nu dans les diverses matières animales ou végétales en infusion (1).

L'illustre successeur de Lamarck et de Cuvier, M. De Blainville, en reprenant leurs travaux, y a laissé de vivaces empreintes de son génie. Dans son histoire des zoophytes (2), qui n'est pas l'un de ses moindres titres de gloire, ainsi que dans plusieurs de ses articles du Dictionnaire des sciences naturel^ les, il se trouve forcément appelé à se prononcer sur

(1) Utkeillb, Familles fuUurelleê du règne animal, Paris, 1825, p. 551.

(2) Db Blmnvillb, Manuel d'actinologie ou de zoophytologie, Paris, 1834.

BISTORIQUS. — iPOQDB MODERNE. 67

Torganisation et la reproduction des microzoaires. Dans un très-court article sur ceux-ci, écrit en 1822^ on ^oit poindre de toutes parts les plus ingénieux aperçus sur l'organisation et la classification de ces . êtres : c'est en quelques lignes toute une ébauche de leur histoire (i). Dans ses écrits subséquents, le grand naturaliste ne s'avance guère au delà, surtout pour ce qui concerne leur reproduction et leur organisation.

On devait essentiellement s'attendre à ce résultat; car ce savant, dont je me glorifie d'être l'élève, et qu'un de ses plus illustres antagonistes, par une bien noble abnégation, en conversant avec moi, rangeait parmi les princes de «la zoologie moderne, n'était guère apte aux patientes observations que nécessite l'exploration des infiniment petits; son naturel bouillant, impatient, était l'obstacle insurmontable. Ne Tai-je pas entendu, dans ses cours de physiologie comparée, employer toutes les ressources de sa logique pour démontrer que les zoosperraes n'existaient nullement (2)7 A l'égard de la génération des microzoaires, il est constamment indécis ; lorsqu'il prélude à leur histoire, il récuse la génération spontanée à r^ard d'une grande partie de ceux-ci, mais il parait disposé à l'admettre pour les autres (3) ; huit ans après, lorsqu'il produit son grand travail sur les

(1) De Blaimville^ Dictionnaire des sciences naturelles. Paris^ 1822^ I. m, p. 419; — t. LX, p. «41.

(2) De Blainville , Cours de physiologie générale et comparée. Paris, 1835.

(3) De Blain villb^ Dldionnaire des sciences naturelles. Paria, 1822 , t. XXIH, p. 420.

6S hêtArogênie.

zoophyteSi il n'est encore nullement fixé, et on le Yoit se résumer, en disant : « Nous n'avons, du reste, rien de bien positif sur le mode de reproduction de ces animaux (1). »

Ëtait-il possible que l'ardent anatomiste parvînt à une autre conclusion sans de patientes et longues observations? et il n'en avait jamais fait, puisqu*il confesse lui-même , dans son dernier travail sur les microzoaires, que toutes les expériences qu'il a entreprises ne sont point encore terminées au moment où il écrit l'histoire de ces animaux.

Dans soD premier article sur les infusoires , De Biainville, sans être influencé par les assertions de Spallanzani, acceptées sans contrôle par tant de physiologistes (2), avoue seulement que l'espèce de scission par laquelle on a cru que les infusoires se reproduisaient, peut se concevoir à priori, mais il ajoute qu'il serait cependant important de voir si elle a certainement lieu (3). Ce n'est que huit ans plus tard , en revenant sur ce sujet , qu'il dit enfin : <x Nous nous sommes assuré positivement que plu^ sieurs espèces de kolpodes peuvent se propager en se coupant à peu près par le milieu du corps. Nous avons vu, ajoute-t-il, cette singulière scissure plusieurs fois d'une manière indubitable (4). »

(i) De Blairtille^ Art. ZoophyteSy IHct. des se. nat. Paris^ 1830, t. LX, p. 444.

(2) LoNGBTy Traité de physiologie, etc.

(3) Db Blaihtillb, Dietiomaire des se. naturelles. Parts^ 1822. t. XXID^ p. 420.

(4) Db BLàiRYiLLK, Dict. desse.fuU. Paris» tSdO, t. LX; p. 144. — Manuel de zoopkytologie. Paris, «834.

HISTORIQUE. — ÉPOQUE HODERNE. 60

Nous en sommes absolument au même point, n'ayant vu cette scission que comme une rare exception durant plus de dix années d'obseryation.

L'un des élèves de M. De BlainYîUe, M. P« Gervais, a montré moins d'hésitation que son maître. Quoique confessant que la science ne possède pas assez de faits pour trancher la question, il n'en considère pas moins l'hypothèse de la génération spontanée comme tout à fait inadmissible. Selon lui, les germes des infusoires et des entozoaires sont probablement tenus en suspension dans les fluides que nous respirons ou dans ceui qui composent notre nourriture ou qui circulent dans notre organisme. Partout, dans cette Yéritable panspermie, ils se trouveraient à l'état latent, pour ne commencer leur évolution qu'au momeut oii ils rencontrent les circonstances favQrables(i).

À l'étonnante indécision qui a régné dans les œuvres des deux naturalistes auxquels leur incontestable célébrité imposait de nous éclairer sur une aussi grave question, nous pouvons actuellement opposer les opinions d'une série d'hommes illustres, philosophes, naturalistes et physidlogistes , qui ont marché sans hésitation sous la même bannière que les Buffon, les 0. F. Nûller et les Lamarck.

A leur tête, on compte Cabanis, deux fois illustre , et comme philosophe et comme médecin. Ses allures franches contrastent ostensiblement avec la contenance timorée de Cuvier. Dans ses cou«dé-

(f ) E. Gervaw, Dkt. ê'hiaoire nat. et des phènom. de la fuUure. Paris, 1836, t. IV, p. «48.

70 HÉTÈR06ÉNIE,

rations sur la vie animale, il revient assez souventsur Torganisation de la matière, etià, de place en place, on peut apprécier ses doctrines sur la génération spontanée, qu'il admet d'une manière fort étendue.

Cabanis professe que, suivant certaines circonstances, la matière inanimée est capable de s'organiser, de vivre et de sentir (1) I

il ne se borne pas à croire que la force plastique s'épuise au delà de la production des infusoires; cet illustre penseur n'est pas moins audacieux que l'école allemande. Selon lui, fréquemment, les poui et les vers intestinaux qui assiègent l'homme, devraient leur origine à la génération spontanée. A l'égard de ces derniers, ses convictions sont telles, qu'on le voit s'égarer avec la même bonhomie que le firent quelques auteurs de l'antiquité (2). Il prétend qu'on peut parfois en suivre à l'œil le développement, parce que l'on voit assez fréquemment des enfants expulser des lambeaux de vers intestinaux a à peine ébauchés et traînant après eux des portions plus ou moins considérables de glaire, dans lesquelles les parties organisées vont s'évanouir et se fondre par d'insensibles dégradations (3). »

Ces animaux, suivant Cabanis, se forment au milieu et à l'aide des humeurs des êtres chez lesquels

(1) Cabanis, Rapports du physique et du moral de l'homme. Paris, 1824, t. H, p. 240.

(2) DiODORE DE Sicile, Bibliothèque historique. Paris, 1846, t. Il, p. 12.

(3) Cabanis, Rapports du physique et du moral de l'homme. Paris, 1824, t. II, p. 242.

HISTORIQUE. — ÂPOQDE MODERNE. 71

on les observe ; car après ce que l'on vient de lire il ajoute: « On trouve sur les quadrupèdes, sur les oiseaux et dans les différentes parties de leur corps, des peuplades d'animalcules très-variées, que l'on peut, à juste litre, regarder comme des générations de la substance même de l'individu (1). »

Parmi les plus ardents partisans de la génération spontanée qui apparurent au commencement du dixneuvième siècle, et envisagèrent la question plus sérieusement qu*on ne l'avait fait d'abord, il faut citer en première ligne Bory Saint-Vincent. Déjà il s'exprime à ce sujet fort nettement dans l'un des articles de V Encyclopédie méihodiquej en disant : « Il est bien démontré maintenant qu'il existe des créatures végétantes, et même très-vivantes, qui peuvent naître spontanément sans œufs ni germes, sauf à disparaître sans se reproduire, ou bien à se reproduire par scission (2). » Il émet là une idée exacte, selon moi, car il existe quelques microzoaires qui me paraissent ne jamais se reproduire autrement que par l'hétérogéuie ; mais en terminant il est moins audacieux que l'école qui va le suivre immédiatement, et prétendre que certains animaux naissent primitivement par spontéparité, puis, après cela, sécrètent des œufs et se reproduisent parle mode normal (3).

(1) Cabanis, Raftports duphytique el du moral, Paris, 1824,1. II,

(2) BoRT SAiirr-ViNCENT, Ency. mHh. Zoophytes, art. Psyeko^ diaires^i. U, p.691.

(3) Brehser, Traité zoologique et physiologique des ver» tfileiftnaux. Paris, 1824.

BuRDACB, Traité de phy$iologie. Paris, 1. 1.

7t HÉTÉR06ÉN1B.

Dans la suite» Bory Saint* Vincent n'abandonne point son idée. Ses méditations le portent, au contraire, à la développer plus ostensiblement; c'est ce qu'on le voit faire dans plusieurs articles du Dictirni'noire classique iThistoire naturelle, où il semble déjà éclairer, mais encore timidement cependant, la route presque inexplorée que les physiologistes allemands vont franchir audacieusement^ en ne craignant pas d'affronter les mystères de l'inconnu à l'aide des seules forces de la pensée (i).

Dans son article Microscopiques, du Dictiùnnaire classique, ce naturaliste s'exprime ainsi : « L'idée de générations spontanées révolta d'abord de trèsbons esprits, et le microscope en démontre pourtant l'existence. Ces assertions seront sans doute traitées légèrement par la presque totalité des savants qui, ayant formé leur manière de voir d'après des créatures où les sexes sont incontestables, ne sauraient consentir à ne pas avoir tout connu ; mais lorsque l'habitude des observations du genre de celles où nous nous sommes longtemps et patiem* ment exercé, sera très-répandue, et que pour étudier la nature on adoptera la marche du simple au composé, force sera de ne les plus trouver absurdes (2).»

M. Dumas, qui a jeté de si vives lumières sur cer^ tains points de la physiologie comparée, et en particulier sur la génération, a été conduit par ses nonn

(1) BoRT Saint-Yincekt, Dictionnaire cla$8. d'hist, nat., arUde MaUère.

(2) BoRT, Dictionnaire eloêsiqw d'higtoire naturelle, Paris, 1820, t. X, p. 541.

niSTORIQUE. — ÉFOQUE MODERNE. 73

breuses expériences sur celle-ci , à considérer certains animaux inférieurs, tels que les infusoireset quelques vers intestinaux, comme pouvant devoir leur origine à la génération spontanée. Selon lui les spermatozoaires n'auraient pas une autre source. L'illustre chimiste a formulé ses opinions avec une netteté, avec une précision qu'on voudrait souvent retrouver dans les oeuvres de beaucoup de naturalistes de notre époque, qui sont souvent fort obscurs, fort indécis, lorsque la nécessité les conduit à traiter ce sujet;

M. Dumas ne se borne pas à combattre les étranges prétentions de quelques-uns des partisans de la thèse qu'il embrasse sans hésitation ; il en pose les conditions, et il en trace minutieusement les phénomènes, tels qu'il les a observés durant ses délicates expériences (i).

Si là il condamne de trop crédules obserTateui*s qui, à l'exemple de Fray, imbus des idées anciennes, s'imaginent encore que les substances en putréfaction peuvent engendrer des mouches ou d'autres insectes aussi compliqués ; s'il s'élève éne^quement contre les prétentions de Spallanzani, lorsqu'il professe que les germes des infusoires résistent à Tébuilition, ailleurs il sait tracer avec une admirable précision tous les phénomènes à l'aide desquels la nature procède au développement spontané des moindres êtres de la création. Devenu Tun des plus habiles ipicrographes de son époque, il nous révèle

(I) Ddmas^ Annales de$ idenees naturtlUs^i. 1,11, III. — Didionr Miré eloêiiqne d'histoire naturelle. PBn%, 1S25, t. VII>p. 104.

74 HÉTÉROGÉlflB.

comnienty dans les infusions, les molécules animées se groupent successivement pour donner enfin naissance à des êtres plus élevés, à des microzoaires résultant de ces agglomérations. M. Dumas a tracé la route que devraient suivre tous les observateurs. Il donne l'exemple en ne décrivant que ce qu'il a vu; et il appelle de nouvelles expériences qui, comme il le dit, débarrassées aujourd'hui de toutes les chan* ces d'erreurs que la physique et la chimie peuvent nous permettre d'éviter, pourront enfin éclairer une si importante question, et rendre à la physiologie le plus éminent service (1).

Mais si la question de l'hétérogénie a jamais été traitée avec une grande élévation, et parfois même avec une profonde philosophie, c'est assurément en Allemagne qu'on l'a observé. Ce que nous avons à peine effleuré, l'audacieuse persévérance des naturalistes allemands l'a fouillé à fond, et ceux-ci se sont livrés à ce sujet à toutes les témérités de la pensée. Au premier rang des défenseursde l'hétérogénie, brillent principalement les noms des Bremser, des Tiedemann,des Burdach, des Carus,et surtout celui deTreviranus, qui s'en est occupé avec toute la sagacité d'un expérimentateur consommé.

Les magnifiques développements que prit l'étude des sciences au commencement de notre siècle portèrent les penseurs à sonder les plus mystérieuses opérations de la nature. Des instruments d'une rare perfection leur étaient offerts, et en s'aidanl de toutes

(1) Douas, Armales des êdenees naturelles^ 1. 1, \\, lU. — Picttonnoire classique d'histoire naturelle, Paris, 1825, t. VII, p. 221.

les ressources synihétiques que les découvertes récentes leur donnaient si libéralement, ils ont pu s'avancer moins timidement que leurs prédécesseurs, et c'est alors qu'ils ont quitté la voie uniquement hypothétique pour lui substituer des théories philosophiques, ou de véritables déductions tirées de l'observation et de la comparaison des faits.

Bremser, savant médecin allemand, intervint dans la discussion en 1818, dans son Traité des vers thtestinaxix. Son but était de démontrer que, lors<que ceux-ci apparaissent pour la première fois dans le corps des animaux, ils s'y produisent par la génération spontanée. Cet auteur a traité ce sujet fort largement, et souvent même il lui donne une grande élévation en empruntant ses arguments aux phases géologiques du globe ou à la zoologie.

Bremser a non-seulement considéré les infusoires et les vers intestinaux comme étant dus à l'hétérogénie, mais il prétend aussi que certains insectes, tels que les poux, lui doivent parfois naissance. Il n'ignore pas que ces animaux possèdent des ovaires et des œufs, et même que plusieurs sont vivipares; mais ces objections n'enchatncnt nullement un esprit aussi indépendant que le sien, et on le voit professer que, lorsqu'ils apparaissent pour la première fois chez Thomme ou les animaux, ils y naissent spontanément (1).

Les théories de Bremser ont reçu indirectement la sanction d'un des plus illustres savants de notre

(1] Bremser^ Traité zoologique ef physiologiqtu des vers inieetinauœ. Paris, 1824, p. 65.

76 HËTÈROGÉNIB.

siècle : Humboldt semble s'y associer, puisque dans une de ses lettres il cite l'ouvrage de rhelminthologiste allemand comme un excellent traité (1).

L'esprit philosophique d'Oken ne pouvait laisser passer inaperçue une thèse telle que la spontépa* rite, encore toute pleine d'obscurité, il est vrai^ mais qui se prétait à de si magnifiques développements, m'admet sans conteste et va même plus loin, puisqu'il considère tous les êtres comme n*étant composés que d'animalcules microscopiques (2). Cependant on doit dire que ce grand naturaliste a plutêt traité cette question à l'aide de l'argumentation qu'en exposant des faits.

Carus, qui est peut-être le plus audacieux de ses compatriotes lorsqu'il affronte les questions délicates de l'anatomie transcendante, traite la question des générations primordiales avec moins de clarté que ceux-ci; mais cependant on s'aperçoit assez qu*îl en est partisan lorsqu'il dit, dans son Àrnaamie comparée y « que toute naissance ^ toute génération, «est, quant à son essence, la production d'une « chose déterminée par une chose non déterminée, < mais déterminable, et que le déplacement spon- « tané d'un être déterminé qui natt d'un être indé- « terminé, est la ligne primordiale et en même temps « le symbole de la vie (3). x>

(!) HvmoLDT, Lettre à M. Panckouke, imprimée eo tète de la traduction de Bremser.

(2) Gérabd^ Dkt. wiiv. d'hist. not., t. VI, p. 66. DwARDw, Histoire naturelle deê infueoiret. Paris, p. 92.

(3) Carus, Anatomie comparée. Paris, 1835, t. lU, p. 13.

HISTORIQUE. — ÉPOQUK MODERNE. 77

Mais ptirmi les savants allemands qui se sont occu* pés de la génération spontanée, Treviranus et Tièdemann doivent être cités au nombre de ceux qui l'ont défendue avec plus d'autorité (l).Le premier a analysé avec la même sagacité les travaux de Needham, Wrisberg, O. F.MûUer, Ingenhousz, etc., qui en furent d'ardents partisans, et ceux de Spallanzani, de Terechovski, leurs antagonistes (2) ; et, en physiologiste consciencieux, avant de combattre ou d'ap* prouver les doctrines des autres, il a répété leurs expériences, et ensuite il les a diversement variées.

Ainsi que presque toute Técole allemande» Treviranus et Tiedemann admettent, comme Buffon Ta-^ vait fait, une matière organique primaire, amorphe^ susceptible par sa concentration de se revêtir de for^ mes diverses, sous l'influence de la vie qui vient l'animer. En parlant de cette véritable matière plastique, subissant toutes les mutations imaginables, Treviranus. dit qu'elle est dépourvue de formes, mais ' qu'elle est apte à prendre toutes celles de la vie et à les conserver sous l'influence des causes extérieures ; mai^que, quand ces causes cessent d'agir, elle prend d'autres formes sous des influences nouvelles (3).

Mais Tiedemann, surtout, expose ses opinions en des termes dont la netteté ne laisse rien à désirer: « Les êtres organisés, dit ce célèbre physiologiste, « sont produits par leurs semblables ou doivent nais-

(i) TBENiïJkfiVs, Biologie. Gœttingue, 1802. TmDBMANR, Physiologie de Vhomme. Paris, 4831.

(2) Terechoyski, Diss. de chao infusorio Ldnnœi.

(3) Tbevuunub, Biologie. Gœttingue, 1802, t, II, p. 267-403.

« sance à la matière des corps organisés en état de « décomposition (i). » Ailleurs il ajoute : « La pui»- « sance plastique de la matière ne s'éteint pas après

< la mort; elle conserve la faculté de revêtir une nou- « velle forme et de se montrer apte à jouir de la vie. « La mort ne porte donc que sur les individus orga- « nisés, tandis que les matières organiques entrant « dans la composition de ces êtres, continuent à pou- « voir prendre forme et recevoir la vie (2). »

Poussant Tinvestigation des faits jusqu'à sa dernière limite, Tiedemann va même jusqu'à tracer les conditions dans lesquelles les molécules de la matière vivante peuvent animer d^autres existences ou celles qui leur en interdisent la puissance ; c'est alors qu'il dit : a Les matières organiques qui se séparent de leur « organisation conservent, lorsqu'elles ne sont pas

< ramenées à leurs éléments ou converties en corn- « posés binaires par laction des affinités chimiques, « la propriété de reparaître, avec le concours d'in- « fluences extérieures favorables, de la chaleur, de « l'eau, de l'air et de la lumière, sous des formes

< animales ou végétales plus simples, qui varient « toutefois eh raison des influences à Taction des-

< quelles elles se trouvent soumises (3). » Burdach, Tun des savants les plus éminents de la

laborieuse Allemagne, ayant dû, dans son œuvre, se prononcer sur la génération spontanée, on reconnaît qu'il l'a considérée comme un fait indubitable. A cet

(OTiEDBMAicN, Physiologie de V homme. Paris, 1831, 1. 1, p. iOO.

(3) Id., p. 152.

aiSTORIQUE. — ÉPOQCB MODBHNE. 7ft

égard, rien n'arréle l'illustre pbysiologisle; et sortant des voiesoù lA timidité enchaîne ordinairement les plus ardents partisans de l'hétérogénie , lui, il en étend les phénomènes beaucoup plus loin qu'eux. Ne se bornant pas à admettre qu'elle ne produit de nos jours que des ëlres de la plus infime oi^anisation, il lui prèle aussi le pouvoir de donner naissance à certaines créatures d'un ordre élevé dans la série zoologique ou botanique. Il va mètne jusqu'à concevoir que dans certains cas exceptionnels il peut en naître encore des champignons (1), des vers, des insectes, des crustacés et peut-être même certains animaux vertébrés (2).

Le traité de Burdach contient le plus complet exposé qui ait encore paru sur la matière. Il s'y appuie de tant d'autorités imposantes, il cite tant de fiu'tset il les élucide avec une si laborieuse persistance, qu'il convainc ses lecteurs, sinon de l'eiistence absolue de tous ceux-ci, au moins de celle de la plupart d'entre eux.

J. Mûller a marché dans la même voie que ses compatriotes. Il admet une génération spontanée qui ne serait que le résultat de la décomposition des grands organismes, dont les molécules, en se dissociant, deviendraient autant d'animalcules, a Of- « dinairement, dit-il, les corps organiques d'une ccr- « taine espèce ne naissent que d'autres rorps de la « même espèce qu'eux, c'est>à-dire, par des œufs a ou des bourgeons. Hais on peut se demander si,

(l)B(miuCB, TraUé de physiologie. Paris, 1831,1.1, p. 31. (% id., p. 30-45, etc.

$0 HÂTÉROGÈNIE.

« lorsqu'un corps organique se décompose^ la ma- « tière qui le constitue ne produit pas aussi, sous « certaines influences, des organismes d'une autre « espèce; si non-^seulement elle est apte à vivre, « mais encore continue de vivre avec d'autres modi- « fications ; si par le concours de certaines condi- < tions, c'est-à-dire, par l'action de l'air atmosphé- « riqne, de Teau, de la lumière, elle se résout en « infusoires vivants, tandis qu'en d'autres circon- « stances elle revit dans des plantes appartenant aux « classes inférieures, les moisissures (1). »

Plusieurs des savants allemands que nous venons de citeront même donné à la génération spontanée une puissance que nous sommes loin de lui accorder, mais qui témoigne de leurs profondes convictions. Nous ne la plaçons que sur l'extrême limite des deux règnes ; là où Tanatomie et la physiologie semblent presque faire défaut, eux n'ont pas craint de lui attribuer des organismes parfaitement déterminés. Burmeister prétend que les poux et l'acarus de la gale peuvent en être le résultat (2) ; Bremser, comme nous venons de le dire, lui attribue aussi les poux et certains entozoaires munis d'appareils sexuels (H); Burdach semble croire que non-' seulement elle produit des infusoires, mais encore qu'il peut en résulter des poissons (4), opinion que

(1) J. MuLLEa, Manuel de physiologie, Paris, i83l, p. 9.

(2) Burmeister, HandbiAck der Entomologie, Berlin^ 170c> (Manuel de Tentomologie] .

(3) BaBMSER, Traité des vers inteslinmux dé F homme. Paris, 18t4.

(4) BuRDACii, Traité de physiologie. Paris, t. I, p. 45.

nous avoDs déjà vu être celle du prince des zoologistes (1).

Mais si rÀllemagne paya largement son contingent à la question de l'hétérogénie et si ses physiologistes les plus éminenls l'acceptèrent comme un fait démontré, les zoologistes anglais s'en occupèrent beaucoup moins; les uns ne l'admirent qu'avec un extrême doute, les autres la combattirent vivement.

Au nombre des Anglais qui n'ont abordé qu'avec réticence la question.de l'hétérogénie, Allen Thomson doit être cité au premier rang. Ce savant avoue que celle-ci n'a dû son discrédit qu'à l'obstination de quelques-uns de ses partisans à invoquer des faits manifestement impossibles, et que, sans cela, elle eût conquis plus de prosélytes (2).

Tandis que le majorité des hommes transcendants de l'Allemagne embrassait si énergiquement la cause de l'hétérogénie, en France, on voyait surgir de moment en moment quelques partisans de cette hypothèse; mais ceux-ci plus timides et moins disciplinés, loin d'avoir la ferveur des Bremser, des Burdach, des Tiedemaun et des Treviranus, n'émettaient leurs opinions que comme autant d'aveux arrachés de vive force par les circonstances.

Cependant, quelques-uns des naturalistes, élevés à l'école philosophique de Geoffroy Saint-Hilaire, avec l'indépendance du maitrQ, ont aussi abordé la

(i) Aristote, Histoire des animaux, traduct. de Camus, t. I, p. 36a.

(2) ALLEN Thomson, Génération, todd's Çyclopœdia of AtuUomy and Phystology, t. XI^ p. 431.

POCCOBT. 6

question à l'aide de la même franchise que nous avons rencontrée chez les Allemands. Parmi eur, Dugès doit occuper l'un des premiers rangs. Moins hardi que les physiologistes que nous venons de citer, et peut-être moins préparé qu'eux par l'expérience et la méditation, il se contente seulement d'exprimer ses convictions, mais sans leur donner ce développement qu'on aurait pu attendre de lui, et qu'on aurait cru devoir entrer dans le plan de sa physiologie comparée.

Cependant Dugès n'hésite pas à dire que les objections qu'on oppose à la spontéparité lui paraissent de peu de valeur, et que c'est aux doctrines opposées qu'il faut adresser le reproche d'être inintelligibles (1); assertion tout à fait marquée au cachet de l'exactitude; car, ainsi que nous le démontrerons, l'hétérogénic explique lucidement certains phénomènes dont les ovaristes ne peuvent donner la moindre solution; et ses vérités, facilement accessibles, contrastent ostensiblement avec les obscures conceptions de ses antagonistes.

• Parmi les derniers travaux relatifs aux Infusoires, viennent ceux de M. Dujardin. L'œuvre de ce naturaliste laborieux a une réelle importance soit par les bonnes observations dont il est rempli, soit par son étendue. L'auteur, avec une grande indépendance, attaque avec vigueur les hypothèses qui lui paraissent erronées, et il ne craint pas, pour le triomphe de ses opinions, d'affronter les plus rudes antagonistes. C'est

(1) Dugès, Traité de physiologie comparée. Paris, 1839, t. lllj p* 207, 208.

ainsi qu'il reproche à Ehrenberg d'avoir attribué aux Infusoires une richesse d'organisation qu*on ne leur découvre nullement (1). En cela il a tort, et une longue pratique du microscope nous a convaincu de l'authenticité de ce qu'avance l'illustre mierographe de Berlin. Avec la moindre attention on vérifie sur plusieurs genres cette disposition polygastrique contre laquelle s'élève le naturaliste français : on précise le diamètre des estomacs^ et on les voit se remplir à volonté d'aliments^ comme nous l'avons observé à tant de reprises (2).

M. Dujardin, dans divers endroits de ses œuvres, admet évidemment la génération spontanéCi soit pour les infusoires^ soit pour quelques helminthes (3). Mais ce que Ton devait attendre d'un naturaliste qui est si riche d'observations, c'eût été de formuler nettement ses principes à ce sujet et d'émettre sur quels faits il les fonde principalement ; et c'est ce que Ton ne trouve pas nettement exprimé dans ses généralités sur la physiologie de ces animaux. A divers ses reprises il dit aussi que plusieurs de ceux-ci sont dépourvus de sexe et se reproduisent par scission. N'avoir point de sexe, c'est n'avoir poini| d'œufs, et comme avant que de pouvoir se diviser il faut naître, alors, forcément, il faut bien que le premier

(i) DujARDiTf, Histoire naturelle des infusoires, Paris, 1841.

(2) PoocHGT^ Recherches sur les organes de la drculationj de la digestion et de la respiration des infusoires, — - Comptes rendus de rAcadémiedesscieaces^ 1848-1849.

(3) DujARDiJi, Histoire naturelle des infusoires, Paris/ 1841 j et Histoire naturelle des helminthes, 1844é

microzoaire qui se produit dans une macération^ y soit engendré spontanément !

Cependant^ M. Dujardin^ en traçant l'histoire des vers intestinaux^ est forcé d'avouer que l'apparition de plusieurs d'entre eux ne peut se concevoir ration* nellement que par l'hélérogénie (1). C'est ainsi qu'il explique seulement par elle l'apparition de certains helminthesmicroscopiques(/rtc^{na sptra/îs, R. Ow.) , qui envahissent parfois presque lous les muscles de l'homme (2).

Dans son Histoire naturelle des Infusoires, la même question, si vivace à l'égard de ce sujet, s'était déjà présentée ; mais dans cet ouvrage il oscille à diverses reprises : là il semble avoir de grandes tendances à expliquer par la génération primaire l'ap* parilion de certains protozoaires ; ailleurs ce mode de reproduction lui parait moins clair (3).

En s'occupant de l'histoire des vers intestinaux, M. Eudes Deslongchamps a aussi été conduit à se prononcer sur leur mode de propagation et il n'a pas hésité à embrasser à ce sujet les vues généralement professées par les helminthologistes allemands, et à dire qu'il considérait ces animaux comme étant le résultat de la génération spontanée. Il ne prétend pas en avoir découvert aucune preuve directe, mais ainsi que tous les naturalistes consciencieux, il trouve que, sans invoquer ce moyen, il est absolument

(1) DiUÂRDiii, Histoire naturelle des helminthes, Paris, p. 294-408.

(2) W., Ibid,, Paris, 1844.

(3) Jd., Histoire nalurellc des infusoires. Paris, 18 il, p. 100.

impossible d'expliquer comment s'engendrent, certains entozoaires (1).

Au nombre des derniers naturalistes qui admettent la génération spontanée il faut encore compter A. Richard. Il passe, sans s'y arrêter, sur la reproduction des Infusoires; mais entraîné par ses convielions, avec cette probité dont il a été un si vivant modèle, Tillustre professeur dont je m'honore d'avoir été l'ami, termine son œuvre sur la zoologie mé* dicale en disant que pour un grand nombre de vers intestinaux, la génération spontanée lui parait le mode le plus probable qu'on puisse admettre pour expliquer leur origine (2).

Quelques naturalistes éminents de notre époque, ayant restreint. le cercle de la génération spontanée, n'admirent plus guère celle-ci que dans les êtres dont l'organisation s'était jusqu'alors dérobée à nos recherches; et à mesure que leur structure nous fut dévoilée par la micrographie, on craignit désormais d'attribuer cette origine à des animaux doués d'appareils vitaux assez complexes.

En suivant cette impulsion, Ehrenherg, auquel on doit de si belles observations et un si magnifique ouvrage sur les Microzoaires, passa naturellement parmi les adversaires de la spontéparité (3),

(i) Eudes Deslongchamps, Encyclopidte méthodique, ZoophytêSy Paris, 4824, l. II, p. 773.

(2) A. Richard, histoire naturelle médicale. Zoologie. Paris, 1849, t. I, p. 510,

(3) Ehrenbehg^ Die Infusionsthferchen als vollkommene OrganiS' men. Leipsig^ 1838.

Le célèbre professeur de Berlin nous apprit que divers animalcules microscopiques, auxquels certains naturalistes refusaient toute trace d'organisation (1)^ étaient cependant doués d'appareils vitaux fort multiples et d'une merveilleuse ténuité. Ses découvertes étaient tellement inattendues, que plusieurs savants proclamèrent que l'on était presque tenté de les considérer comme un roman ingénieux (2); elles étaient cependant bien positives.

Les volumineux travaux d'Ehrenberg ayant amplement éclairé l'organisation des infusoires, le savant de Berlin voulut les compléter en signalant les organes génitaux de ceux-ci; mais dans cette dernière tentative il fut moins heureux que dans les autres. N'ayant jamais observé d'accouplement entre ces animaux, il en conclut qu'ils devaient être hermaphrodites. Il prit parfois pour des œufs les molécules produites par la diffluence, et considéra comme des appareils générateurs mâles les vésicules contractées que présentent certains microzoaires (3); vésicules que Spallanzani regardait comme des appareils de respiration (4) et que nous avons enfin exactement déterminées, en démontrant qu'elles ne pouvaient être que des cœurs lançant le sang dans toutes les

(i) 0. F. MuLLSR^ Animalium infusoriorum succincta historia. Gopenh., 1773. — Dujardin, Histoire nattirelle des infusoires. Paris, 1841. — Dict. univ, cThist. miur. Paris, 1846, t. VII, p. 44.

(2) Comp. Gérard, Dict. univ. d'hUt. mt. Paris, 1845, t. VI,

(3) Ehrenberg, Znsàltze zur ErkemUniss, etc., 1838. Suppléments, etc.

(4) Spallarzahi, 0|nisc. de phys, anim. et veg.

HISTORIQUB. — ÉPOQUE UODEHIOS. 87

parties du corps, et que nous avons signalés jusque dans Tœuf où on en constate déjà les pulsations (1 )•

Ehrenberg doit être compté au nombre des plus savants antagonistes de la génération spontanée. Il l'attaqua vivement dans plusieurs de ses écrits, mais c'est surtout dans son Mémoire sur le développement et la durée de la vie des Infusoires que se trouvent ses principaux arguments, ceux à Taide desquels il . croit principalement faire triompher ses opinions. Dans cet écrit il prétend avoir constaté que la reproduction de ces animalcules se fait normalement à l'aide d'œufs; ce que nous combattrons victorieusement plus loin, au moins à l'égard de la plupart (2). Car si nous croyons fermement avec Ehrenberg que les microzoaires les plus élevés, tels que les Rotifères, possèdent des organes génitaux et pondent des œufs, nos observations nous ont convaincu que cela ne se produit nullement dans ceux d'une plus simple texture, tels que les Kolpodes et encore plus les Monades. De Siebold partage absolument notre opinion (3).

Quelques physiologistes de notre époque» entraînés par l'ascendant d'Ehrenberg, se sont aussi déclarés contre l'hétérogénie. Parmi eux on compte M. Longet, qui, quoique n'ayant répété aucune des expériences de ses prédécesseurs, n'en tranche pas

(1) PoDCQETy Recherches sur les organes de la circulation, de la digestion et de la respiration des animaux infusoires, Acad. des sciences^ 1848-1849.

(2) Gomp. le chapitre de la polémique.

(3) De Siebold et Stannius, Anatomie comparée. Paris^ 1850^ p. I, p. 23.

itioiDs nettement toutes les questions les plus délicates du sujet ; puis, en suivant la tactique des antagonistes de la génération spontanée, expose longuement les faits qui peuvent lui être opposés, et passe sous silence les principaux arguments qu'on peut invoquer en sa faveur (1).

Ce physiologiste considère même certains faits comme la loi générale, tandis qu'ils ne forment probablement qu'une rare exception ; telle est, entre autres, la scission spontanée des infusoires. Mais si dans l'œuvre de ce savant, l'hétérogénie est attaquée sans discussion, nous voyons, par compensation, un de nos plus célèbres physiologistes français, M. Bérard, soumettre la question à toutes les sévérités de la logique, et avouer avec franchise que, dans certains cas, il est impossible de ne pas reconnaître l'existence de la génération primordiale (2).

Devons-nous nous arrêter sur les opinions d'un autre physiologiste, M. Bourdon, qui, au dix-neuvième siècle, lorsque les beaux travaux des 0. F. Mûller, des Bory deSaint-Yincenl, des Ehrenberg et des Dujardin, ont vu le jour; et lorsque nous possédons des microscopes achromatiques et des micromètres qui mesurent un dix millième de millimètre, vient soutenir que les infusoires ne sont pas des animaux, et que peut-être ils ne se meuvent pas (3)!...

Mais si certains physiologistes français attaquaient

(1) LoNGET^ Traité de physiologie, Pàvis, i848.

(2) Bérard^ Cours de physiologie. Pacîs^ iSiS.

(0 BooRDON, Principes de physiologie comparée, Paris ^ 1830, p. 51,55.

l'hétérogénie sans apporter contre elle aucun argument solide, il n'en était pas de même en Allemagne et en Belgique. Là, les découvertes de Steenstrup sur les générations alternantes ayant ouvert la voie, on vit successivement Kûchenmeister, de Siebold, Lewald, Leuckart, Kœlliker et Yan Beneden, donner naissance à d'importants travaux sur la génération des Helminthes et s'efforcer de rétrécir ainsi le cercle des générations spontanées (1). Devant revenir, en son lieu , sur l'effort nouveau tenté par ces savants, nous n'insisterons pas ici sur leurs expériences.

Parmi les naturalistes qui ont travaillé, durant ces dernières années, à débrouiller la question qui nous occupe, on ne peut omettre de citer M. Gros, médecin français résidant à Moscou. C'est un ardent partisan de l'hétérogénie; mais il esta regretter que ce savant ail souvent traité cette question avec plus d'entratnementque de logique. Il annonce, sans la moindre hésitation, d'inconcevablesmétamorphoses. Selonlui, il n'existe aucune différence entre la cellule végétale et la cellule animale, et tels animaux, tels que les Euglènes, en se pari tissant, donnent parfois naissance à des conferves; et les Rotifères peuvent produire des

(i) Steenstrup, On the aUernation of générations. Lond., 1845. . KucHEKMEiSTER, On animal and vegetable parasites of îhehuman body. Londres^ 1857 (traduction anglaise).

De Siebold, Exp. sur la transf, des Cysticerques en Ténias . 1 852 ^etc .

LewalD; De cysticefcorum in tœnias metamorphosi,

Leuckart, Parasiien und parasitismtis (Archiv. fur physiol. Ileilkunde.t.XL).

KoLUiLEti, Zeitschrift fiir Wiss. zooL^i. \\l, p. 139.

Van BsNEDENy Les vers cestoïdes, Bruxelles, 1850.

90 HÉTÉROGiNDB.

champignons (l)... Mais nous ne suivrons pas plus loin M. Gros ; ce fragment de ses œuvres sulïït seul pour nous justifier.

Les derniers travaux ayant trait à la génération spontanée, qui soient parvenus à notre connaissance, sont ceux de MM. Claparède et J. Lachmann , de Lieberkuhn et de Balbiani.

MM. Claparède et Lachmann, dans leur Mémoire présenté à TAcadéroie des sciences (2), n*ont, à ce que dit le savant rapporteur, ajouté à ce que Ton connaissait déjà aucun de ces faits fondamentaux qui ouvrent desvoies nouvelles (3), et n'ont guère fait que mieux signaler ce qui avait été étudié précédemment.

M. Lieberkuhn est entré plus au vif dans la question, et paraît avoir découvert chez quelques paramécies des organes remplis de spermatozoaires. En outre, il a mieux précisé, qu'on ne l'avait fait, un grand nombre d'assertions sur la scissiparité, la gemmiparité et le développement des embryons des protozoaires (4).

Enfin, M. Balbiani a ajouté quelques faits curieux aux observations qui précèdent, et est venu clore les divers travaux émis récemment sur la reproduction des infusoires. Il a reconnu que la paramécie verte,

(1) Gros, Bidletin de la Société impériale des nahiralieîes de Moscou, 1854, n. 3, p. 273.

(2) Glapabédb et Lachmann, Mémoire coijronné, portant pour épigraphe : Omne vivutn eœ ovo.

(3) De Quatrepages, Rapport sur le concours (Comptes rendus, 1858, t. XLVi, p. 275).

(4) Lieberkuhn, Mémoire préserUé à l'Académie des sciences et qui a obtenu le grand prix des sciences physiques, 1858.

mSTORIQ€E. — ÉPOQUE MODERNE. 91

paramecium bursaria de Focke, après s'être multipliée par scission spontanée pendant un certain temps, finissait par présenter des organes des sexes, mâles -^et femelles, reconnaissables à leurs ovules et à leurs spermatozoaires ; et que ces animalcules donnaient naissance à des embryons, après y avoir préludé par un accouplement, qui se prolonge durant cinqàsix jours(l).

Les faits avancés par M. Balbiani paraissent être le résultat d'observations attentivement exécutées, mais ainsi que ceux que l'on doit à MM. Claparède, Lachmann et Lieberkuhn, ils touchent à peine à la question qui nous préoccupe^ parce qu'ils n'impliquent nullement qu'à leur première apparition ces êtres n'ont point été le résultat de la spontéparité ; et il est même de doctrine parmi les hétérogénistes, d'admettre que certains animaux, chez lesquels on observe des sexes et qui se reproduisent à l'aide d'œufs, à certaines époques, cependant, n'en doivent pas moins leur primitive apparition à la génération spontanée (2).

Nous ne pouvons omettre, en terminant, cette esquisse historique de l'hétérogénie, de parler de nos premiers efforts pour arriver à la démonstration de ce phénomène. Dans un ouvrage qui avait pour objet l'élude de l'ovulation spontanée des mammifères,

(1) Balbiani^ Note sur l'existence d'une génération secouelle chez les ïnfusoires (Comptes-rendus de rAcadémie des sciences), 1858, t. XLYI, p. 628, ei' Journal de la physiologie de l'homme et des animaux, par Brown-Sequard. Paris, 1858, p. 347).

(2) C'est ce que Bremser, Rudolphi et d'autres ont professé à regard des vers intestinaux.

99 BÉTÈROGÉNIE.

nous avons déjà fait entrevoir que la scissiparité est beaucoup moins fréquente qu'on ne le suppose ordinairement (1); le temps et un nombre énorme d'observations nous en ont de plus en plus convaincu. Dans cet ouvrage aussi, nous nous sommes attaché à démontrer qu*à de rares exceptions près, dans tout le règne animal , la génération a lieu à Taided'œufs; et nous verrons ici que les microzoaires eux-mêmes, dans la génération primordiale, sedéveloppent souvent, ainsi que les autres animaux, à Faide d'ovules; mais seulement que les leurs ont pour site une pseudo-membrane et non le stroma de l'ovaire; voilà la seule différence.

Beaucoup d'animaux inférieurs avaient paru se soustraire à la loi générale de la reproduction ; mais les recherches de Rudolphi, de Gavolini, de Ber* thold, de Gaede, jde Rathke, de Yalentin, de Grant et de Laurent, nous ont démontré que la plupart de ceux-ci, tels que les helminthes, les gorgones, les actinies, les méduses, les astéries, les échinodermes, ^ les flustres et les éponges, produisent des œufs (2).

(1) Poucinrr, Théorie positive de l'ovulation spontanée. Paris, 1847, p. 27.

(2) RoDOLPBi, Entozoorum seu vermium intestinalium historia natwralis. Amsterdam, 4808.

Câtolini , Memorie per servire alla storia dei Polipi marini, Naples, 4785.

Berthold, Beitràge zur anatomie, zootomie und physiologie. Gœitingue, 4834.

Batbke, In floriep's notizen, t. XXl.

Valertifi, Repertorium, 1840.

Graîit, Heuêinger's zeitschrift fur organische Physik, t. U, p. 63.

Laurent, Recherches sur l'hydre et l'éponge d'eau douce.

Ëhrenberg nous a fait connailre ceux de quelques espèces d^iafusoires, et nous-mêmes nous avons suivi le développement de plusieurs de ces œufs spontanés et avons signalé leur gyration et leur punctum saliens (l).

En terminant cet exposé historique, nous dirons que ce que Ton peut reprocher aux adversaires de la spontéparité, c'est d'être restés immobiles en présence de la marche ascendante des sciences philosophiques. C'est à cent ans en arrière de notre époque qu'ils vont souvent emprunter leurs arguments. Quelques phrases des naturalistes du siècle dernier sont citées par eux comme inexpugnables ! Et n'est-ce donc rien que d'avoir pour soi toute l'antiquité et tous les penseurs de l'école moderne? Si les Redi, les Sw^ammerdam, et les Spallanzani furent de respectables adversaires, ne pouvons-nous pas leur opposer les Treviranus, les Tiedemann, lesBremser et les Burdach?

Ainsi que l'observe judicieusement M. Gérard, dans un excellent article sur la génération spontanée, on a toujours opposé à ses partisans de simples dénégations et pas d'argumentation serrée. Cette question, dit-il avec raison, est plus vivace que jamais, et l'on ne peut,sans fermer les yeux à l'évidence, se refusera voir que, depuis Buffon,les naturalistes les pluséminents y ont ajouté foi ; qu'aujourd'hui les hommes

' (1) EuREKBERG, Organisation, systenuUik und geographùche Ver^ haUnùs der Infusionsthiérchen. Berlin^ 1830.

PoucnET^ Recherches sur les organes de la eirculation, de la digestion ft de la respiration des animauœ infusoires. (Comptes rendus de naslitut, 1848-1849.)

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qui ont le plus reculé devant les idées philosophiques des encyclopédistes» les Anglais et les Allemands, admettent eux-mêmes cette théorie (1). »

Gérard, Di<^. univ. d'hist. nat. Paris, 1845, t. VI, p. 50, article Génération.

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