CHAPITRE IL
Certains savants se révoltent à l'idée que des êtres organisés puissent sortir fortuitement de la matière amorphe. Ils n'y ont pas songé, car la cause est jugée affirmativement et sans réplique; il ne s'agit simplement ici que de savoir si le phénomène se continue avec la succession des siècles, ou s'il a été anéanti à tout jamais.
Personne ne contestera, je l'espère, qu'au moment du fiât lux toute la création d'alors fut évoquée du néant; le chaos s'organisa, les globes se dispersèrent dans l'espace, et de la matière sans forme et sans vie, la toute-puissante main de Dieu fit surgir les animaux et les plantes. Cette première phase de Torganisalion ne fut donc qu'une véritable génération spontanée s'opérant sous l'inspiration divine I
Pour quelques«uns, la question de la génération spontanée est un imprudent défi jeté à la face de la religion ; question formidable s'il en fût, qui, selon eux, sape les bases de nos croyances el renverse les lois de la terre et du ciel I frayeurs illégitimes, car si le phénomène existe, c'est que Dieu a voulu l'em-
ployer à ses fius ; et nous ne pouvons y voir que l'une de ces mystérieuses voies, aussi variées que merveilleuses^ qui/orcent notre front à s'incliner en présence de sa sagesse infinie. A ceux qui ne le concevront pas, nous nous contenterons de répondre par ce versetf que l'un de nos poètes a si noblement interprété.
Qui vides mulia^ nonne custodies? qui aperlas habes aures^ nonne audies? (Is, xuii, 20.)
Ëtrange anomalie ! c'est cette suprême intelligence qui sonde les profondeurs des cieux, pèse les globes disséminés dans Timmensité; puis, trop à l'étroit sur sa plage terrestre, s'élance dans les sphères de l'infini et pénètre les mystères incréés; c'est celte même intelligence, inquiète, audacieuse, qui enchaîne impérieusement la main de Dieu, et lui défend d*animer d*une étincelle de vie quelques molécules inertes!
C'est ce même homme aussi, dont à chaque instant le cerveau crée spontanément la pensée immatérielle, qui prétend qu'il ne peut rien surgir de la matière! On le voit, à son gré, rêver des régions imaginaires, se bercer de visions féeriques, et c'est lui qui, si magnifiquement doté par la libéralité divine, prétend lui arracher le sceptre de la création !
Si Dieu renverse parfois les lois iinmuablesqui régissent l'univers, pour susciter au milieu de nous ces miracles qui étonnent le vulgaire et fortifient la foi; si à sa voix suprême les murailles s'écroulent, les morts sont ressuscites, n'est-ce pas le comble de l'orgueil que de lui contester le pouvoir de créer un ciron? Et si, à un moment donné, il n plu au sublime architecte de tant de merveilles d'anéantir quelques
fragments de son œuvre^ pourquoi donc vouloir lui défendre d'en combler les lacunes? aux Mastodontes, aux Rhinocéros, aux Hippopotames, aux Éléphants, qui animaient autrefois le sol que nous foulons aujourd'hui, ont succédé d'autres races d'animaux ; tout a changé à la surface de la terre, et, durant notre éphémère passage sur celle-ci, nous, nous prétendons effacer les impérissables traces du passé et limiter les phénomènes de l'avenir I
Il est certain qiie parmi les savants qui ont repoussé l'existence de la sponléparilé, beaucoup ont été dominés ' par de respectables convictions : op-pressa gravi sub religUme (1). Mais rien n'autorise ce zélé insensé, et tout, dans le vivant spectacle de la création et dans notre conscience intime, proteste contre lui.
La Genèse dit bien qu'après le sixième jour Dieu se reposa. Mais quel est donc le verset du livre sacré qui nous annonce qu'il s'impose de ne jamais reprendre son œuvre? Oîi^donc est-il dit qu'après ce repos, il ait brisé ses moules et anéanti sa faculté créatrice ?
Enfin, si l'on prétendait que c'est faire déroger la majesté suprême que de Tastreindre à de journalières innovations; pour ne pas immobiliser le génie créateur dans l'éternité, ce qui serait la négation de l'omnipotence divine, n'est-il pas possible d'admettre que celui dont les mains ont façonné le germe de tant d'êtres merveilleux, ait, avant d'abandonner son
(1) Luci^CE, De rerum naturd, lib. I.
POUCMET. î
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œuvre, posé des lois dominatncesdç la matière et de la Yie, délermiDant les circonstances dans lesquelles la puissance organisatrice peut se manifester et donner naissance à de nouvelles combinaisons. Ces lois, en définitive, ne seraient qu'un] parallèle de celles qui régissent la génération sexuelle, la scissiparité, la gemmiparité, etc.
Les théories des hétérogénistes, loin d'énerver les attributs du Créateur, ne font qu'en augmenter la divine majesté. Si parfois, dans le silence de son laboratoire, le savant produit l'évolution de quelque être nouveau, son orgueil ne saurait s*abuser ; il sait qu'il n*est là que l'ouvrier intelligent qui réalise les conceptions du sublime maître. Il s'est borné à placer la matière dans les circonstances où, conformément à la loi suprême, la force organisatrice devait s'y manifester : ainsi fait le chimiste lorsqu'il produit un cristal inconnu!
Nous nous abritons ^ous l'éclat des plus vives lumières de l'Église; mais si cela n'était pas, à ceux qui nous le reprocheraient nous répondrions avec saint Augustin : que la science et la théologie s'avancent par des sentiers divers, mais que toutes deux mènent à la connaissance de la vérité (1).
De place en place, en effet, l'Écriture proteste contre ce repos dans lequel on veut inutilement enchaîner l'esprit de TËternel, et tout semble, au contraire, y indiquer que celui-ci n'est jamais inactif. Moïse lui fait
(1) Duo surU quœ in cognitionem Dei ducunt^ creaiio et Scrip tura.
dire : je tue et vivifie^comme si c'était Tœuvre de tous les instants (1).
Lorsque Dieu commence à débrouiller le chaos, les commentateurs se trouvent embarrassés pour exprimer Tétat des choses à la suite de ce premier grand acte de la suprême volonté. La terre était informe et en désordre, et Jérémie la compare à un pays désolé, ravagé (2) ; les ténèbres régnaient à la surface de l'abime, et TEsprit de Dieu planait au-dessus des eaux.
Telle est la version de la Septante. Mais S. Cahcn pense que le dernier membre de phrase pourrait bien n'exprimer que l'action d'un vent violent qui labourait la surface de l'abîme (3); et selon le rabbin Jarchiy le texte exprime mot à mot l'action de Toiseau qui plane ou qui couve (4).
C. Morton, dans ses jRec^cA^^ ethnologiques ^ ql donné une traduction rigoureuse du verset de la Bible qui commence le récit de la création, et qui a été l'objet de tant de commentaires. Voici sa version :
Dans le commencement Êlohim créa l'universalité des cieux et l'universalité de la terre. Et la terre fut tohu et bohu (5), masculin et féminin, principes disloqués ou confondus, paraphrastiquement a sans forme et en masse confuse; » et les ténèbres furent sur la face
(i) MolsB, XXXII, 39.
(2) Jérémie. Gortip. Gahen, Genèsêy i.
(3) Cahen , La Bible avec Vhébreu en regard, ou les principales variantes de la version d^s Sepianle. Paris, 1834, p. 1.
(4) Jabchi, Commeni. in Pentateuchum. Naples, 1491.
(5) TAoAou Doôo^u, littéralement, selon J. A. B. Bost., Dict, de la Bible. Paris, 1849, 1. 1, p. 231 .
de rablme ; et (le souffle) Tesprit d*Elohini plana comme un oiseau qui descend sur la face des eaux (1).
Saint Basile dit aussi qu'à Torigine de la création les eaux couvraient toute la surface de la terre ; et, en suivant la version syrienne, qui, selon lui, se rapproche le plus du sens exact de l'Écriture, que l'Esprit'Saint en planant sur l'abtme, les échauffait et les fécondait f semblable à un oiseau qui couve ses œufs, et, en les ^chauffant, en excite la puissance vitale (2).
Nous avons fait quelque attention au texte de la Genèse, parce que, comme l'exprime Luther, Scriptura primum intelligi débet grammaticè antequam possitexplicari theologicè (3).
Il est évident qu'après avoir décrit la création d'une si large manière, l'auteur inspiré de la Genèse n*en reparle plus, et que rien, dans ce livre, n'autorise à supposer qu'il puisse advenir une répétition de l'action créatrice. Nous le savons, mais rien non plus n'y autorise à prétendre que l'Esprit divin s'est im* posé de ne jamais retoucher son œuvre ! cette immense épopée occupe à peine quelques lignes, et sans doute qu'après avoir esquissé si brièvement un si grandiose tableau, on ne devait pas s'attendre à y rencontrer des détails sur les actes subséquents; ils
(i) s. G.UovtoUfTypes ofmankind, or Ethnological researches. Philadelphie^ 1854, p. 562.
(2) Saint Basile le Grand, Homélies sur l'ouvrage des six jours, LyoD, 1827, p. 386.
(3) Comp. Gliddon. Archaeological inlro .uclîon lo the Xlli chapterofGenesis. Snpr. à MontON, p. 573.
HÉTAPHTSIQCB. lOi
découlent naturellement de rîntelligence suprême et de Tincessante activité du Créateur.
Cependant, de place en place, nos livres sacrés protestent contre l'immobilité dont on prétend frapper la création. Nous avons déjà vu qu'on rencontrait dans le livre des Juges quelques faitsqui sembleraient dériver de l'hétérogénie (1). Mais dans d'autres en-* droits les indices sont bien autrement manifestes, bien autrement irrécusables.
L'audace du Psalmiste, par exemple, ne s'arrête pas aux étroites considérations qui enchaînent notre époque. Dans ses chants inspirés, lorsque ses pensées s'élancent vers la région des nuages, abandonnant l'esprit de Dieu à ses mobiles inspirations, il s'écrie dans l'une de ses brillantes métaphores :
Emilies spiritum tuum et creabuntur^ et renovabis faciem terrœ ; averlente autem tefacierriy turbabuntur; auferes spiritum eorum et déficient^ et in pulverem suum revertentur (2) .
Lorsque dans un autre endroit le Psalmiste proteste que les limites de la terre sont dans la main de DieUj il est évident qu'il fait une allusion à la volonté du Créateur, pouvant à son gré suspendre ou continuer son œuvre (3).
L'idée de Faction incessante de l'Éternel sur la création ne surgit pas seulement dans l'esprit de ceux qui méditent ce sujet, mais on trouve même, de
(i) Historique, p. 10 Bib, sac. Juges, xiv, 14. Ecclésiaste, m, 20.
(2) Salomon, Psalm. cm, 30.
(3) Salomon; Psalm. xciv, 4. ^
i02 HÉTÉROGÉNIE.
place en place, des passages des saintes Écritures qui viennent la confirmer. Ainsi, lorsque le Christ était poursuivi par les Juifs pour avoir guéri un malade, le jour du sabbat, il se retourne en leur disant, Pater meus usque modo operatur^ et ego operor^ Mon père travaille jusqu'à maintenant, et je travaille aussi (1 ). » Tous les commentateurs ont considéré cette phrase comme signifiant que Dieu avait travaillé jusqu*à présent, constamment, sanscesse, toujours (2). a Dieu s'était reposé au septième jour de la création, dit Gerlach en s'inspirant de Tœuvre de saint Matthieu; mais ce repos n'était que la joie du Créateur, prenant son plaisir au bonheur de la créature qui venait de sortir de ses mains. Or, ajoute-t-il, la conservation du monde, et surtout son rétablissement après la chute, exige l'action créatrice de Dieu, sans aucune interruption (3). »
Dans sa magnifique définition de la création, saint Jean s'exprime comme si elle s'exerçait sans discontinuer. C'est un acte du Dieu éternel et tout-puissant, s'écrie-t-il, par lequel il appelle à l'existence, des choses visibles et invisibles, matérielles et spirituelles (4).
Les opinions d'Aristote sur la génération spontanée eurent presque autant de sectateurs que sa phi-
(i) Évangile selon saint Jean, chap. v, 17.
(2) Gerlach, L. Bonnet et Ce. Baup, Le Nouveau Testament. Paris, 1846, p. 365.
(3) Gerlach, Le Nouveau Testament y avec notes expUcatives. Paris, 1846, p. 365.
(4) Saint Jean, Apocalypse^ yr, u. Ps. cxlyiii, 5. (Bost, 1. 1, p. 227,)
VÉTAPHTSIQUE. i03
losophie, et l'on n'est pas surpris d'en retrouver quelques vestiges dans les écrits des Pères de l'Église eux-mêmes. Saint Augustin s'exprime ainsi dans un passage de ses œuvres : « Ut omittam aliter de homne nasci filium^ aliter capUlumj pediculum) lumbricumy quorum nihil est filius^ etc. (1). »
Enfin la preuve manifeste que les prétentions des hétérogénistes n'ont jamais dérogé à l'orthodoxie, c'est que nous ne sommes absolument aujourd'hui que l'interprète des opinions de l'un des plus grands philosophes chrétiens, de ce même saint Augustin que nous venons de citer. C'est sa thèse que nous dé* veloppons ici avec l'assurance et la précisipn que nous donnent les sciences au dix-neuvième siècle. Voici ce qu'il dit dans ses lettres sur la Genèse : <c La pro- « duction des êtres vivants et animés n'était complète « et terminée que d'une certaine manière dans leur « principe et dans leur cause, en ce sens que la terre « et les eaux, en passant du néant à l'être, avaient « reçu en même temps le pouvoir d'amener au jour, K à l'époque fixée, les êtres vivants destinés à ré- « pandre dans les airs, dans les abîmes des mers et « sur tous les points du globe, la vie et le mouvea ment qui forment le plus bel ornement de la na- « ture... Ainsi les êtres vivants n'ont apparu dans a l'état actuel que dans le temps, ou autrement dit, « par le déroulement successif des siècles (2). »
Saint Jérôme, ce génie audacieux des beaux temps de l'Église, combat aussi avec nous pour restituer à
(1) Saimt Augustin, Enckiridion, cap. xv.
(2) Id.9 Lettres 9ur la Genèse.
lui HiriROGÉNIE.
TËternel sa puissance suprême. Dieu, dit*il, ne cesse pas d*être Créateur et d'être continuellement agissant. Selon lui, la nature, soit matérielle, soit spi* rituelle, est dans un mouvement permanent ; et celte vie permanente, cette puissance d'action est un caractère ou plutôt le grand caractère de la Divinité (1). Ce principe de saint Jérôme, comme le dit M. Benoit de Matougues, est la base de toute philosophie, et en cela il est d'accord avec les savants de nos jours (2).
Enfin, si la question de Thétérogénie était aussi brûlante que le prétendent certaines consciences timorées, eût-on vu des Pères de l'Église en devenir eux-mêmes partisans? eût*on vu aussi le béatifié Albert le Grand, l'ami de saint Thomas d'Âquin, et plusieurs savants jésuites tels que les Kircher (3), les Fabri (4), et les Bonanni (5), l'embrasser sans le moindre scrupule? Et l'un de ces ardents défenseurs de la foi eût-il dédié au pape Alexandre VU, l'œuvre dans laquelle il traite cette question avec une audace à nulle autre pareille (6) ?
La philosophie moderne, dépouillée de tout le mys-
(i) Saint Jérôme, Œuvres de saint Jérôme. Paris, 18*1.— TVatW contre saint Jean^ ioéque de Jérusalem (préface, p. 26).
(2) B. DE Matougues, Saint Jérôme et son siècle, 1841 (préface de l'édition du Panthéon littéraire),
(3) Kircher, Mundus subterraneus. kmsteTàam, 1778.
(4) Fabri Tractatus duo, quorum prior est : Deplantis et de gène» ralîone animalium^ posterior : De Aomtne. Paris, 1666.
(5) Bo:<AMNi, Observationes circa viventia quœ in rébus viventi* bus reperiuntur, cum micrographie curiosd . Rome, 1691 .
(6) Le père Kircher a dédié à ce pape son ouvrage le plus célèbre, le Mundus mbterraneus. Ëdit. d'Amsterdam, 1778.
MiTAPHTSlQUE. 105
ticisoie qui Tenchatoait naguère, ne vient-elle pas elle-même prêter un auguste appui à la thèse de rhétérogénie? Elle restitue à la matière sa véritable dignité en Tassociant intimement à l'esprit, et, par cette étroite combinaison, elle en explique d'une plus satisfaisante manière les mobiles mutations. La phi^ losophie de la nature conduit à cette conclusion, car, ainsi que Heine en convient lui-même, elle n'est qu'un développement du panthéisme ancien (1). L'école allemande, après avoir successivement dédaigné le matérialisme de Locke et l'idéalisme de I^ibnitz, en est revenue au panthéisme de Spinosa, qui forme le point initial et la base des doctrines de Fichte (2) et de Schelling (3), En effet, ces deux philosophes enseignent qu'il n'existe qu'un seul être, le moij l'absolu ; et qu'il y a identité entre l'idéal et le réel (4).
Il n'est pas à dédaigner, en traitant un sujet aussi abstrait que le nôtre, de rechercher quels sont les procédés par lesquels on peut s'aventurer dans son étude. Nous avons reconnu que la route la plus sûre était de suivre, presque toujours, cette méthode expérimentale qui, depuis Galilée, a tant fait progresser les sciences naturelles, et qui consiste à prendre pour point de départ l'observation dés phénomènes, à en rechercher les causes, conformément à ce que l'on appelle \à méthode àposteriorij méthode que nos sa-
(i) H. Hbinr, De V Allemagne. Paris, 1855, 1. 1, p. i69.
(2) J. Fichte, Doctrine de la science,
(3) ScBELLiNG, Idées pour servir à une philosophie de la nature,
(4) H. Hei»e, De V Allemagne. Paris, 1855, t. I, p. 165.
vants les plus profonds nous conseillent tous pour éviter Terreur (1).
Cependant pour élucider Timportante question de la génération spontanée, ce n'est pas trop d*appeler à son secours toutes les ressources de Tesprit humain, et de mettre en œuvre ses plus nobles facultés. Là aussi on peut répéter ce que dit Is. Geoffroy Saint- Hilaire, en parlant des sciences naturelles en général : L'observation y l'analyse sont indispensables ; mais elles ne suffisent pas; le raisonnement, la synthèse ont aussi leurs droits (2). Mais pour arriver à la découverte de la vérité, à la vraie science, selon l'expression de la philosophie germanique, il ne faut abuser ni des moyens de Galilée, ni des inspirations de Schel- Jing.
Après avoir traversé des époques d'inexplicable crédulité, nous sommes tombés dans un excès contraire. En embrassant la voie de l'expérimentation, nous avons affecté le plus profond scepticisme pour tout ce qui n'en découlait pas; nous avons ainsi tari une des plus fécondes sources de tout progrès, le critérium de l'intellect, qui discute et qui juge. Nos devanciers en avaient abusé, mais nous, nous l'avons trop dédaigné. Si Zenon et les stoïciens subordonnaient toute la nature à l'action d'un feu vital intellectuel; si Âristote admettait que les éléments et les astres sont dominés par un agent universel intelligent (3) ;
(i) CnusMitiL,LeUre8 sur la méthode m généraL Pari8^1856y p.l2.
(2) Is. Geoffroy Saint-Hiuirb^ Higtoire naturelle générale. Paris, «854, t. I, p. 317.
(3) Aristote, De calo, cap. ii et xii.
si Descartes prétend qu'une flamme vitale pénètre le cœur des animaux et en règle tout le mécanisme (1) ; si Gassendi considérait comme une sorte d'âme du monde la chaleur latente qui pénètre les globes et l'espace (2) ; enfin, si saint Thomas, pour expliquer une métaphore de Job et de saint Matthieu (3), a pu penser qu'il existait des espèces d'âmes dans les astres et les cieux (4), faut-ii, à cause de ces écarts de l'imagination, nier l'attraction planétaire et le principe vital ? On n'oserait le prétendre. 11 en est de même de l'hétérogénie; quoique certains naturalistes aient poussé trop loin leurs prétentions, en lui attribuant une fantastique puissance, il n'en est pas moins positif qu'elle s'exerce dans une sphère déterminée, plus modeste, il est vrai, mais que ses résultats sont évidents.
Ainsi que le dit Is. Geoffroy Saint-Hilaire,dans son magnifique ouvrage, l'expérimentation, telle que la conçoit Schelling, n'est que la vérification d'une idée préexistante; et d'après lui on ne doit condescendre à interroger les faits matériels que pour constater, en quelque sorte, les prophéties de l'intelligence (5). Mais, selon nous, le philosophe allemand sacrifie ici l'un des plus féconds résultats des expériences ; car si fréquemment celles-ci ne torturent la matière et
(1) Descartes^ Traité des passions, art. 9. Paris, (844^ p. 508.
(2) Gassendi^ Physic, 1. 1^ p. 158.
(3) MtHaphore dans laquelle il est question des vertus des cieux. (Job, chap. ix; SAiirr Matthieu^ chap. xxiy.)
(4) Tract, de indulgeniiâ,
(5) Is. Geoffroy Saint-Hilaire, Histoire naturelle générale des règnes organiques. Paris, 1854, 1. 1, p. 308.
i 08 HÉTéftOGÉNIE.
Torganisation que pour les faire déposer en faveur des théories préconçues, souvent aussi le savant, en voyant des phénomènes insolites, inattendus, surgir pendant ses opérations» en déduit à posteriori des lois que jamais son esprit n*eût fait éclore spontanément.
Professer une théorie opposée, c'est sacrifier Tu^ lile moitié des recherches expérimentales. Nous, nous avons essayé de les mettre en œuvre sur leurs deux faces et de leur donner ainsi toute leur force.
Pour la recherche des majestueux phénomènes de la création, il ne faut ni trop oser, ni trop craindre ; Tintelllgence et Tcxpériraentation ont leurs écueils, et on ne les évite qu'en les unissant étroitement : c'est là la vraie science. L'esprit seul, dans son infinie fécondité, édifie dans l'immensité du vide, et l'expérience reste souvent stérile si ses résultats ne se trouvent ni vivifiés, ni agrandis. Il ne faut se laisser entraîner ni par les témérités des philosophes de la iialtir6, ni par la timide réserve de V école des faits ; il faut savoir observer et oser, c'est làquenous conduit la méthode philosophique introduite dans la science par l'immortel E. Geoffroy Sain l-Hilaire (1).
C'est, armé du flambeau dont on lui doit les premières clartés, que nous voulons ici nous avancer.
En se bornant à une étude philosophique ou spéculative de la nature, on se plonge dans un inextricable dédale, et l'esprit se perd au milieu des plus chimériques conceptions : c'est le règne de la sco-
(1) Comp. Geoffroy Saim-Hilaire^ Philosophie anatomique. Paris, 4818. — Serres, Anatomie transcendante^ Méxn. inséré dans les Arm. des se. nat.^ <827, p. 47.
MÉTAPHTSIQDE. i 09
lastique replacé sur le trône des sciences modernes! Schelling impose le plus modeste rang aux observateurs, et prétend qu'il leur serait aussi difficile d'édifier un système que de traverser V Océan sur un brin de paille (1). Mais on pourrait lui demander si c'est toujours à priori que nos plus illustres savants ont conçu ces systèmes magnifiques devenus la gloire de notre époque? Rœmer cherchait-il à préciser la vitesse de la lumière quand il découvrait la différence d*immersion des satellites de Jupiter (2)? Goethe avaitil rêvé la structure du crâne, quand, en se déchirant sous ses pieds, une tète de Mouton la lui révélait au milieu d'un cimetière du Lido (3)?
Lorsque toute notre carrière a été consacrée à l'expérimentation, nous ne pouvons accepter, avec Schelling, que la pensée est la source de toute vraie science, et que les faits sans théorie n'expriment rien (4)1 Ce que nous voulons, c'est que Tintelligence soit fécondée par les faits, et, que, dans ses déductions les plus audacieuses, elle s'appuie toujours sur les éléments du connu pour en abstraire les théories. C'est là la vraie science, qui ne peut être que l'expression philosophique des faits acquis et développés dans toutes leurs conséquences.
Nous faisons entrer largement dans la science de la nature, le même élément intellectuel que le chef
(1) Schelling. Traduction de Bénard, p. i77.
(2) RoEMBR, Mémoires de V Académie des sciences, 1673.
(3) Goethe, (Euvres d'histoire naturelle. Parts, 4837.
(4) ScuBLLmc^ Zeitschrift. 1800. (Annales). Sur la spéeulatitm ei Vexpérienee en physique^ p. 365. Traduit par Bénard.
i 1 0 HETBR06ENIE.
de la philosophie allemande y introduisait, mais, contrairement à lui, nous, nous voulons des théories essentiellement déductives^ et non des théories intuitives; car, selon Schelling, si l'observation et Texpérience ont à intervenir dans la vraie science^ c*est, non pour découvrir, mais pour vérifier les conceptions de notre esprit.
Ainsi, sur ce vaste champ clos où depuis si longtemps luttent, sans victoire décisive, tant d'adversaires d'un haut mérite, nous venons jeter un élément nouveau ; c'est le large exercice de la pensée, s'appliquant à scruter des masses de faits pour en déduire des lois.
L'histoire naturelle estessentieliement une science de faits, comme le dit Cuvier (1), mais elle resterait bien au-dessous de ses splendeurs, si on l'enserrait dans le pur examen de ceux-ci (2]. La science de la nature ne s'élève au niveau de la philosophie que lorsqu'on y associe l'exercice des plus hautes facultés humaines, et les expériences et les observations n'ont de prix qu'autant que l'intelligence en déduit toutes les conséquences. C'est ce que nous avons prétendu faire aujourd'hui, non plus en opérant sur des bases restreintes, mais en étendant immensément le champ de Tobservation, en mulli-
(1) CoviER ET Valbnciennes^ Histoive naiureUe des poissons. Paris, 1828, 1. 1, p. 1.
(2) GuviER^ Nouvelles Annales du Muséum d'histoire naturelle, i832.
CoiDp. Is. Geoffroy Saint -Hilairb, Histoire naturelle générale des règnes organiques. Paris, 1844, 1. 1, p. 289.
pliant à rinfini les expériences, et en ne déduisant aucune loi de celles-ci en particulier, mais en tirant nos conclusions de ce que nous présentait leur ensemble. Ainsi, la pensée et l'expérimentation ont pu s'avancer avec une certitude presque mathématique.
Nous ne prétendons pas pousser la hardiesse de la pensée jusque dans les sphères de l'inconnu, cl oser dire comme Schelling, que celle-ci est la science tout entière (1); mais ce que nous voulons, c'est qu'elle apparaisse laidement sur lascène de l'expéri • mentation, et que la majesté de ses conceptions vienne corroborer les faits et en déduire des lois stables. Lascience de l'observation ! mais c'est celle du vulgaire, et prétendre y restreindre le savoir et le génie c'est les faire descendre de leur trône élevé. Que les témérités de l'intelligence aient leur libre cours» dans nos laboratoires ou au milieu de nos bibliothèques, nous l'accordons bien volontiers; mais qu'au moins, lorsqu'elles apparaissent sur lascène de l'enseignement, elles ne s'y montrent qu'avec la corroboration de l'expérience et de l'observation.
Nous nous résumons en disant que ce que nous voulons, c'est la doctrine de l'illustre E. Geoffroy Saint-Hilaire, ce sont : les faits d'abord, et leurs conséquences ensuite, c'est là la science complète (2);
(i) ScHELLiNG, PhHosophische Briefe iiber dogmalismus undkri- Hcismus. 1795. (Lettres philosophiques^ dogmatiques et critiques.)
(2) Et. Geoffroy Saint-Hii^aire, Considérations et rapports nouveaux d*ostéologie comparée (Mém. du Muséum^ t. X^ p. 184)^ —
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car, comme l'exprime Henri Martin, il serait illusoire de supposer que la découverte des formules biologiques pût se faire àpriori (1).
On a poussé beaucoup trop loin le scepticisme, lorsque Ton a jugé la question qui nous occupe, et généralement ses antagonistes ont considéré comme un axiome, quMl fallait repousser tout ce qui se dérobait à l'investigation matérielle. Mais nous ne consentons pas à ce que l'on écarte ainsi le plus noble attribut de notre nature, l'exercice de la raison, consacré à la démonstration de la vérité. Nous demandons que celle-ci jouisse de toute sa prérogative, en prenant pour point de départ Texpériraentation. Si, au milieu de ses infinies combinaisons, elle peut mal interpréter quelques faits, lorsqu'elle n'aspire qu'à statuer sur l'ensemble d'un immense nombre de ceux-ci, il nous parait que ses prétentions sont réellement bien légitimes.
Nous n'avons voulu suivre ici ni cette science uniquement rationnelle, spéculative, philosophique; ni celle qui nous restreint à l'observation matérielle. Nous avons emprunté des ressources de toutes parts, pour féconder notre œuvre. Tantôt nous nous sommes appuyé sur Tautorité des faits, et tantôt sur les déductions qu*en peut abstraire la pensée ; tantôt sur l'observation, tantôt sur les commentaires de l'in-
Principes de philosophie zoologique, Paris, 1830, p. 188, 189. ~ Cpoip. Victor Meunier, Histoire philosophique des progrès de la zoologie générale. Paris, 1840, p. 78.
(1) Henri Martin, Philosophie spiritualiste de la nature, Paris, 1849, 1. 1, p. 41.
MÉTAPHYSIQUE. il3
telligeDce. Nous avons employé les deux éléments : la méthode empirique et la méthode rationnelle.
La matière organique subit un incessant travail de décomposition et de désagrégation, véritable cycle de vie et de mort, dans lequel elle se trouve à jamais enchaînée, et qu'elle parcourt en présence des siècles qui passent et servent de muets témoins à la renais* sance et aux perpétuelles funérailles des êtres. Telle est la loi suprême, tout naît et périt tour à tour ; rhomme et la Monade elle-même ne sauraient s*y dérober. De tout temps Tintelligence humaine s'est efforcée de débrouiller quelles sont les mystérieuses puissances qui président à cette immense arène de destruction permanente et d'efforts organisateurs.
Les recherches sur l'origine des choses ne semblent-elles pas un attribut de notre esprit inquiet et témérairement investigateur? Ne voit-on pas la même tendance se révéler dans toutes les cosmogonies, dans tous les écrits des philosophes, comme pour rappeler que Dieu même tradidit mundutn disputa-' tionibus eorum ?
Cette puissance qui produit à la surface du globe ce mouvement intime de la matière, durant lequel celle-ci s'anime et expire tour à tour, était regardé par Kircher comme le Monde archétype ou idéal des Égyptiens, Mundus archetypuSy qu'il appelait aussi -Mundus causœ causarum (1). Ce mythe, n'est-ce pas cet immense mouvement générateur qu'engendrent partout la matière et la vie, la substance et l'esprit?
(1) KiRCHERy Œdipus œgypiiacus, Romœ, 16o3^t. II, p. 404.
POUCBIT. 8
i i 4 HÉTiROGÉNI£.
Mais si ce grand acte générateur de la nature est partout ostensible, les mystérieux phénomènes par lesquels il s'opère sont Tobjet de perpétuelles dissidences parmi les philosophes et les savants, et ceuxci se trouvent partagés, à cet égard, en groupes fort distincts. William Whewell, auquel on doit d'importants efforts tendant à introduire l'ascendant de la philosophie dans les sciences, a fort bien tracé, à ce sujet, la limite des différentes écoles qui ont successivement régné dans celles-ci (1).
Trois hypothèses ont tour à tour été exhumées pour expliquer les phénomènes de la vie, et sont devenues le partage de trois écoles distinctes.
Dans la première, tous les actes de l'organisme se trouvent sous l'empire des lois qui régissent la matière brute. Les physiciens atomistes de l'antiquité ont été les promoteurs de ce grand système, seulement, l'obscurité qui régnait alors dans les sciences les restreignit à de vagues généralités ; mais les modernes ayant mieux scindé les connaissances humaines, il se manifesta parmi eux plusieurs sectes trèstranchées.
Les uns ne voyant uniquement dans la manifestation de la vie que des phénomènes de mécanique et d'hydrodynamique, pour eux tout s'y réduit à un simple jeu de leviers et de siphons. Sanctorius, Boerhaave, Borelli, Keil, Robinson et Sauvages peuvent être regardés comme les chefs de cette phalange de physio-
(I) Vf. WHEWeLL, Tfhephilosophy of the iîiductive sciences, London, «847, t. f, p. 548.
logistes que l'on a appelés lattomécaniciens (1). Les autres, transformant les organes vitaux en de yéri tables matras de chimie, réduisaient l'existence aux simples lois des affinités de la matière; telle était Técole des lalrochimistes , dont Sylvîus et T. Willis furent les principaux apôtres (2), et que l'illustre Newton lui-même parut sanctionner (3). Mais ce fut T. Willis surtout qui lui donna un grand renom, en prétendant expliquer une foule d'actes physiologiques par les seuls phénomènes de la fermentation (4).
Ces deux écoles ne sont en réalité que des reflets de la philosophie cartésienne et, Ion peut en somme considérer Descartes comme en ayant été le principal promoteur par sa métaphysique (5).
Les partisans de la seconde école, au contraire,
détrônent la matière et n'expliquent la vie qu'à Taide d'un principe immatériel, intelligent , qui en
régit et en domine mystérieusement tous les actes :
c'est là l'école du spiritualisme. Dans l'antiquité, ses
chefs étaient Platon, Aristote ,etGalien(6). Durant
(1) Comp. SAiicTORiu8^i4r5 de staticà medicind. Veoise, 1614. BoERHAAYB, Institutioties feimediccB. Leyde> 1708.
BoRELLi, Demotu animallum, Romae^ 1680.
Keil, Tentaminamedico-physica. Londres, 1718. RoBiNsoNy Traité de l'économie animcde, Londres^ 1738. Sauvages, Physiologiœ elementa. Avenione, 1754.
(2) Stlyius, Opéra medica. XmsieL, 1679.
(3) Haller dit dans ses œuvres : Neque magna illa mens Newtoni^ ita ah hypothesium amore pura fuit, quin ex fermerUatione humo^ rum, spiritw in ipso corde generari conjecerit.
(4) T. Willis, De fermentaiione. In opéra omnia. Genève, 1680.
(5) Descartbs, Traité des passions, etc.
(6) Galien, De formatione fœtûs^-^ Galien admettait trois sortes
1 1 6 HÉTÉaOGÉfllE.
l'époque moderne^ ce furent Paracelse, Van Helmont(l) et Stahl(2)y qu'on s'étonne de ne pas compter au nombre des chimiâlres.
Cette école, ainsi que celle qui précède, porta l'empreinte du génie de ceux qui en furent les adeptes : ses doctrines sont tempérées par une philosophie rationnelle, quand elle est dirigée par des hommes d'un génie élevé ; mais elle tombe dans les extravagances de l'illuminisme, lorsqu'elle se trouve dans les mains des fauteurs de la Cabale ou de l'Alchimie (3). W. Whewell lui donne même alors le nom à* école mystique (4), lorsque ses partisans, et tel fut Paracelse, font intervenir les esprits élémentaires, les salamandres et les gnomes, dans l'accomplissement des phénomènes de la vie (5) .
Enfin, vient la troisième école, ou le vilalismCf qui dérive frauduleusement des deux autres. Selon celle-ci, les phénomènes vitaux ne résultent ni d'un principe immatériel, intelligent, ni des lois qui régissent les corps bruts, mais d'une force particulière inhérente à l'organisme. C'est cette force qu'on a
d'Ames : une ftme végétative pour les plantes; une Ame sensitive qui s'y ajoutait chez les animaux; et enfin une Ame raisonnable qu'on rencontrait^ en outre, chez l'homme:
(1) Van Helmont, Ortus medidnœ, Amsterdam.
(2) Stabl, Theoria medica vera. Physiologia.EBle, 1737.
(3) Ainsi Paracelse , dominé par ses errements cabalistiques, admettait aussi que les astres influençaient directement nos organes. Le soleil agissait sur le cœur, la lune sur le cerveau, Vénus sur les organes génitaux.
(4) W. Whewell , The philosophy ofthe induetive sciences. Lon* don^ 1847, 1. 1 p. 548.
(6) Pakacblsb, De vite rerum naturaliurn.
M&TAPHTSIQUC. 117
appelée principe vital. Cette école, qu'on a nommée aussi école orgardcistCt ne remonte pas au delà du dix-septième siècle ; on en trouve les premiers' rudiments dans les œuvres de Glisson, savant anatomiste de Cambridge ; mais elle a surtout été illustrée dans ces derniers temps par les Bichat et les Broussai8(l).
Cette prétendue propriété vitale n'est qu'un emprunt fait à lanimisme ancien y dont seulement l'école moderne a fait un usage moins rationnel. Les philosophes de l'antiquité et les stahliens de notre époque entouraient d'un certain prestige ce principe animateur; aucun lien ne l'unissaità la matière qu'il régissait souverainement : c'était un être d'une essence suprême. Les vitalistes d'aujourd'hui le font descendre de ses régions élevées, et immolent sa suprématie en l'enchaînant étroitement à l'organisme dont, selon eux, il semble plutôt le résultat que le coordonnaleur.
Quelle que soit l'autorité et le génie de ceux qui ont propagé le vitalisme, il est cependant évident que s'il y a une mutuelle influence entre la matière et le principe de la vie, ce principe n'en dérive certainement pas. Il est évident qu'un agent coordonnateur domine toutes les manifestations vitales, mais aucune des écoles ne l'a suffisamment défini.
(i) Gusso!!^ Tractatusdenaturdsubskintiœ energeHcâ.LonûTeB, i672.
BiCHAT^ Recherches physiologiques sur la vie et la mort, Paris,
Broussais^ Examen des doctrines médicales. Parts, i 821 .— Cours de phrénologie, Paris, 4836.
\ i 8 HÉTÉftOGÉNIE.
Deux systèmes sont seulement restés en présence aujourd'hui : l'un est celui de Técole de Montpellier, qui représente V animisme '^ l'autre celui de l'école de Paris, VOrganicisme^
La première école, sous les inspirations de Stahl et magnifiquement secondée par le génie de Bar- Ihez, s'est peut-être perdue par son spiritualisme exagéré (1). L'autre, éblouie par l'éclat des sciences modernes, en voulant trop leur emprunter, est menacée du même naufrage.
Ainsi que l'a dit avec une profonde raison un grand physiologiste de noire époque, M. Bérard, nous ne connaissons les causes premières de rien, et ces causes seront placées à tout jamais au delà de notre intelligence (2).
Et, en effet, l'essence du principe vital est tout aussi difficile à déterminer que l'est celle du principe immatériel des slahliens. Quelques physiologistes se révoltent même contre son existence, a On a imaginé, dit Magendie, des propriétés vitales et je m'étonne que l'esprit puisse se contenter d'une semblable mystification (3). » Nous dirons avec plus de calme, que l'intervention de celles-ci n'explique pas mieux les phénomènes de la vie que ne le faisait l'animisme, qu'on a prétendu détrôner. A notre sens, les doctrines de l'école de Stahl auraient même un immense avantage sur le vitalisme, c'est d'être plus ingénieuses et plufr*élevées.
(1) Bahtiiez, Nouveaux éléments de la science de Vhommê. 1778.
(2) Béeaad, Cours de physiologie. Paris, i848, 1. 1, p. 142.
(3) Mâgbrdib, Phénomènes physiques de la vie.
MÉTAPHTSIQUE. il9
Les partisans de cette dernière école ne sont du reste pas plus d'accord entre eux sur le nombre des propriétés vitales, que ne Tétaient les successeurs de Stahl et de Van Helmont sur le nombre et les attributs des archées et des âmes. Les uns, avec Âdelon, englobent toutes les propriétés vitales en une seule, qui est la sensibilité (1). D'autres multiplient celles-ci à rinfiniy tel est Gerdy, qui en compte jusqu'à dixhuit (2).
Bichat etBroussais ont beau protester qu'il n'existe dans l'organisme que des tissus et des appareils excitables et vivants, et que l^animisme n'est qu'une entité chimérique; notre sens intime se révolte contre une telle prétention; elle blesse la dignité humaine, et tout révèle au philosophe que si dans le jeu de l'organisme une foule d'actes peuvent avoir leur n^obile dans des forces inhérentes à la matière elle-même, il en est d'autres, d'un ordre plus élevé, qui dérivent d'une puissance immatérielle.
S'il faut se garantir des écarts de l'animisme des stahliens, il faut non moins se préserver des efforts irrationnels de l'école moderne. M. Bérard se borne à penser qu'un arrangement particulier de la matière organique pourrait donner naissance à des phénojmènes que ni la physique ni la chimie ne nous expliquent complètement, etc'est à eux seulement qu'il entendrait donner le nom de propriétés vitales ou
(1) Adelon^ Physiologie de Vhomme, Paris, 182^.
(2) Gerdt , Physiologie philosophique des sensations et de Vin- (eUtpence. Paris, 1846.
120 HÉTÉROGiNlE.
mieux de propriétés organiques (1). Dans ce cas ce serait donc le corps brut qui, par ses combinaisons, produirait Tessence immatérielle.
Nous aimons mieux penser que le principe coor* donnateur domine et régit Torganisme, que de croire que Tharmonieux ensemble des phénomènes vitaux est subordonné à la modalité de la matière vivante. Poumons, le génie de Tarchitecte devance la construction de l'édifice, et les matériaux de celuici n'engendrent nullement Tinlelligence qui préside à son admirable disposition. D'après nous enfin, la force vitale rassemble les particules et en forme des organes; mais cette force ne puise pas ses matériaux dans les éléments chimiques environnant le lieu où elle se manifeste, elle ne groupe que des molécules organiques binaires ou ternaires ; car c'est en vain qu'on en voudrait saisir la manifestation là où se rencontreraient isolés les divers corps dont lacombi* naison constitue chimiquement l'organisme. Ce sont probablement ces molécules que M. Lebert nomme globules organo-plastiques (2).
Cependant, au milieu de ce conflit entre les organicistes et les spiritualistes, nous qui bientôt allons nous efforcer de saisir les premières traces du mouvement vital, nous devons préliminairement essayer d'indiquer quel doit être là le rôle simultané de la matière ostensible et du principe insaisissable qui l'anime.
(i) BÉBARDy Cours de physiologie. Paris^ 4848. (2) LsBSRTy Mémoire sur la formation des organes dé Ut circula" tion du sang dans Vembryon du poulet.
MfcTAPHTSIQUE. 121
Lorsque la philosophie antique, a^ec Ëpicure, prétend que le groupement fortuit de myriades ato«> miquesy purement matérielles et inertes , peut faire surgir des images animées et sensibles, c*est là une liypothèse qui est aussi confuse que le chaos d'Hésiode. Mais si Ton admet que les atomes eux-mêmes sont animés, ainsi que le prétendaient quelques sages de la Grèce, on conçoit alors qu'une pensée, qu*un sentiment en dirige les combinaisons, et que de celles-ci peuvent surgir des êtres aux formes variées & l'infini, et se reproduisant avec les mêmes caractères lorsque des combinaisons, qui ne sont plus l'effet d'un hasard incommensurable , se présentent de nouveau. Envisagée ainsi, l'hypothèse des atomistes devient beaucoup plus élevée et plus sérieuse, et les hommes les plus éminents, tels que Bayle et Leibnitz(l), ne dédaignent pas de la prendre en considération.
On admet bien sans conteste que c'est par une force spéciale, un mode particulier de sensibilité, l'affinité, que les molécules, s'attirent et se combinent pendant les opérations de la chimie. Pourquoi donc voudrait-omque les molécules qui se groupent pour former l'organisme fussent dépouillées d'une qualité que l'on accorde si libéralement aux particules
minérales? Si les molécules qui entrent dans un être organisé ne sont point aussi somptueusement partagées que le voulait Démocrite, au moins faut-il abso-
(i) Batlb^ Dictiotmaire philosophique. Paris^ 1820^ t. IX, p. 178. — Leib!«itz, Monadologie. Paris, 4842^ p. 392.
122 HÉTÉROGËNIK.
lument leur accorder un mode spécial de sensibilité, qui régit et domine leurs combinaisons. DeBlaini^ille n'était pas éloigné d'admettre une espèce de sensibilité dans les molécules minérales (1 ) et M. Trécul ne irient-il pas de décrire des cristaux organiques vivants (2)?
Les plus ardents partisans de l'hétérogénie ne renouvellent nullement aujourd'hui Thypothèse surannée d*Êpicure. Il semblerait absurde de soutenir que les Monades inorganiques peuvent en se groupant engendrer spontanément le plus simple organisme. Les défenseurs actuels de la génération spontanée émettent que celle-ci ne peut se produire qu'aux dépens des corps oi^anisés subissant les phénomènes de la décomposition, ou dans l'intérieur des corps vivants. Selon eux l'énergie avec laquelle se manifeste la spontéparité et l'élévation organique des êtres qu'elle engendre dépend du plus ou moinç d'abondance de matériaux au sein desquels les nouveaux êtres créés se sont développés (3).
Les doctrines del'organicismc pâlissent en présence des merveilleux phénomènes de la vie ; tout atteste qu'une sagesse suprême a réglé le^urs de ceux-ci, et qu'ils ne peuvent être abandonnés au caprice de
(I) Db Blain ville. Dans le moment où les molécules composantes s*attirent^ dit-il, pour former la molécule composante,'il y a réellement quelque chose de la vie. (Anatomie comparée. Strasb., 1822^ Introd*, p. 15.)
(2] Trécul^ Comptes rendus 1858.
(3) BuRDACH, Traité de physiologie. Paris, 1837, 1. 1.
BREHSsa, Traité zoologiqtie et physiologique sur les vers irUestinauœ. Paris, 1837, p, 70.
MÊTAPHYSIQCS. 123
la matière aveugle ; aussi, à toutes lés époques, voiton les philosophes et les naturalistes s'efforcer d'évoquer des causes mystérieuses, des êtres incorporels, pour jeter quelque lumière sur l'existence des ani-mayx et des plantes. L'antiquité se fît remarquer par ses tentatives dans cette direction, et le moyen Age religieux tomba dans les exagérations du spiritualisme lo plus outré.
Coïstme s'ils étaient encore sous l'ascendant de la scolastique, Adanson et Kepler multiplient les intelligences au sein dé la matière, pour en expliquer les plus insaisissables mystères. Rien n'arrête même l'astronome allemand : craignant d'abandonner les astres errant sans guide dans l'espace, et troublant l'harmonie des cieux, il leur accorde une âme di* rectrice qui coordonne leurs courbes savantes; il va même jusqu'à les considérer, ainsi que la terre, comme de grands êtres organisés dont les montagnes réprésentent l'ossature, les fleuves l'appareil vascu*laire, et les volcans les bouches destinées à leur servir d'émoncloires (1).
Dans presque toutes les cosmogonies on semble indiquer que l'esprit divin est en quelque sorte infiltré dans chaque fragment de la création : Jovis omnia plenQy disaient les anciens. Cette pénétration indéfinie des parcelles de la Divinité dans toutes les mo-
(i) ÂDAifSON accorde des flmes aux plantes, et, selon lui, chacune d'elles en a même plusieurs. [Familles des plantes, Paris, i763. t. I, p. 32.
Kepler, De Stella Martis. — Harmon. mnndi, 1619.
m HiTÈROGiNIB.
léculesdela matière, ce panthéisme, enfin, qui anime d'un souffle divin tous les atomes, né au sein de l'antiquité et ressuscité par la moderne philosophie allemande, ne vient-il pas prêter son appui à l'hé-* térogénio ?
Selon les panthéistes. Dieu pénètre tout le monde matériel et son esprit remplit tous les espaces intermoléculaires. Saint Augustin pour rendre ce fait palpable au milieu de l'harmonie des globes, compare Dieu à un grand lac et le monde à une éponge qui nage au milieu et se gonfle de sa divinité (1). Mais les successeurs deKant vont plus loin, et pour eui la matière n'est pas seulement imprégnée de l'esprit divin, elle est une parcelle de Dieu même.
Cet esprit immatériel, intimement unià la matière, ne doit-il pas en régler les mouvements, en présider les transformations et lui imposer des lois ? là, la faire apparaître par la succession harmonieuse de la génération, ailleurs l'animer spontanément ?
Ce principe suprême, identique avec la substance du monde, d'après les audacieuses conceptions des Spinosa, des Kant et des Schelling, se révèle déjà dans Texistence presque automatique des plantes comme dans la vie sensitive et mobile des animaux (2) ; et il se révèle surtout chez l'homme, cette plus haute manifestation de la création, lui dont l'intelligence est déjà assez exquise pour isoler sa propre individualité de la nature objective ; chez l'homme,
(1) H. Heine, De VAllemagne. Paris, 1855, t. T^ p. 78.
(2) Spinosâ, Tractatustheologico-pohticus. Amst., 4670.
MÉTAPHYSIQUE. it5
oui d*après la philosophie allemande, la divinité arrive à la conscience d'elle même (1).
Nous ne voulons pas rétrograder jusqu'aux doc-» trines de Van Helmont et de Slahl, en prétendant que Toi^anisme est le résultat d'une puissance architectonique inhérente à Tàme, et que celle-ci se fabrique en quelque sorte le corps qu'elle habite. Mais sans ravaler à ce rôle l'essence immatérielle de lavie, il faut bien qu'il y ait une harmonie intime entre le choix des matériaux et le principe immatériel qui doit les animer, et que des lois suprêmes en déterminent la corrélation.
Il est évident qye pour Stahl, l'&me est à la fois le principe de la vie organique et celui de )a pensée; mais ce puissant promoteur de tous les ressorts de l'existence matérielle et intellectuelle perd de ses prérogatives en siégeant chez les animaux ; cependant il est évident queStahl accorde également à ceux-ci une âme architectouique, et, comme le dit M. Lemoine, les passages abondent dans son œuvre pour le prou*ver (2). C'était une conséquence des doctrines du grand philosophe, puisque pour lui Tàme est le principe vital, et que c'est ce principe qui édifie et conserve l'oi^anisme (3).
Dans son chapitre sur le conflit entre Tàme et l'oi^anisme, J. MûUcr, qui s'est inspiré des idées de deux métaphysiciens allemands, Herbart et
(1) R. Heikb, De VAUmagne. Paris, 18S5,t.I, p. 83.
(2) Lemoine, Slahl et l'animisme. Paris, 1858, p. 83.
(3) StkULjDisquisitio de mechanismi et organismi diversUate, p. 83.
126 HÉTÉROGBNIE.
Bobrik (1), admet que, outre la force vitale qui est inhérente au germe, celui-ci possède une aptitude latente aux phénomènes intellectuels ou qui dérivent de Fàme, et que celle-ci y établit ses manifestations à mesure que les appareils où elle réside se développent eux-mêmes. L'illustre physiologiste, qui se rapproche ainsi des doctrines de Stahl, compare les relations qui existent entre Tâme et Torga-nisme aux rapports des corps impondérables et de la matière (2).
Nous devons avouer que lorsque Ton fouillé fort avant dans les primitives manifestations de Torga-^ nismê, les voiles s'épaississent et le» difficultés abondent. En suivant les philosophes on tombe souvent dans les exagérations du spiritualisme ; en marchant avec les physiologistes on se surprend matérialiste. La vérité plane entre les deux opinions opposées.
Enhardis par les témérités de Leibnitz, les premiers observateurs des Microzoaires se sont égarés en attribuant des facultés d'élite à d'aussi frêles animaux. En effet, ne les a-t-on pas vus, avec Gleichen (3) et Grusius, se plonger dans le dédale de la métaphysique (4), et, renouvelant à l'égard de ces animalcules,
(1) EtwkKT, Lehrhuohzur psychologie. Kœnisberg, 1834. * Bobrik, System der logik. Zurich, i838. If (2) J. MoLLEH, Manuel de fhynologie, Paris, i851, t. II, p. 536.
(3) Gleicben, Dissertation sur la génération, etc. Paris, an VU, p. 444.
(4) Le professeur Crusitrs va jusqu^à prétendre que leur |rae surpasse en perfection celle de certains animaux. ^ Christ, âdg. CMsiii4n(et(ttn^u6er, etc. (Manière de bien penser sur les événe* ments naturels). Leipsig, 1749, part. Il, p. 126. — -Gomp. Roesel, Récréations entomologiques, p. II, p. 514.
les prétentions de quelques philosophes et de saint Basile lui-même, relativement'è Tàmedes bêtes (1), discuter gravement pour établir si les Infusoires en possèdent une ou non 1 C'est par de tels errements qu'ils ont si profondément déprécié Thétérogénie.
L'étude du principe vital est Tune des plus difficiles que Ton puisse offrir à la sagesse humaine ; et plus on examine les systèmes des philosophes^ plus on tombe dans l'incertitude.
Le principe de vitalité dérive-t-il des Monades de Leibnitz, ces atomes de la nature, ces éléments des choses, comme il les appelait aussi ! monades qu'il considère comme de véritables automates incorporels (2), ou comme des forces qu'on peut assimiler à des points métaphysiques ^ ayant quelque chose de vital et une espèce de perception (3), et qu'il va même jusqu'à dire qu'on pourrait appeler âmes (4) î
La succession de la vie à la surface du globe enchaîne la matière dans un cercle étroit auquel elle ne peut se soustraire : elle est successivement attirée et repoussée par des phénomènes incessants. Mais les particules organiques, tantôt intimement unies, et formant des organismes, et tantôt à Tétai de liberté dans Tespace, n'en sont pas moins animées d'une t;îe latente^ qui paraît n'attendre que leur groupement
(1) Sàimt Basile^ Hexa^imeron, ouVOEuvre des six jours. Lyon^
(2) Lbibnitz^ Monadologie, Paris^ 1842^ p. 391 .
(3) Lbibnitz^ Système nouveau de la nature et de la communication des stj^stances. — Euler, Int., p. 15.
(4) Lbibritz^ Monadologie, Paris, 1812, p. 392.
128 * HÉTéROGiNlE.
pour se manifester ostensiblement. U semble que pour les molécules organiques, il n'y ait pas de mort réelle dans toute l'acception du mot, et qu'il n'y a pour elles qu'une transition à une nouvelle vie ; c'est ce que Plenck (1), Bremser (2) et Treviranus (3) ont parfaitement senti.
Brachet embrasse la question d'une manière éle* vée. Selon lui» la vie de la matière oi^anique dérive d'un principe qui lui est étranger, le principe viialj qui se répand dans toutes les parties de l'être oi^aniséy par l'intermédiaire du système nerveux ganglion* naire, dont il prétend même reconnaître lexistence dans l'organisation végétale.
D'après ce physiologiste, quoique ce principe vital ne puisse être isolé de l'organisme, il n'en a pas moins une existence indépendante, distincte à laîois de la matière et de l'àme intelligente, et pourtant il est intelligent lui-même puisqu'il préside au développement des organes et qu'il en règle les lois physiologiques. Brachet pense que celui-ci stagne dans « un vaste réservoir ou tourbillon vUal, qui enveloppe le globe terrestre, et que c'est de lui que part cette
(1) Plbnck dans son Hygrologia, s'exprime ainsi :
« Terra nostrœ telluris putredinis producta absorbendo nigra et fertilissima evadit, hinc plantis praestantissimum praebet pabulum. Hinc elucescit morte , et putrefactione hominis corpus non perire^ sed duntaxat ejusdem structuram organicam deleri , et perenni circule elementorum unius destructionem alterius esse generalionem. »
(2) BasHSSB^ Traité loologique et physiologique iur Us vers in* têstinauœ.Pms, 1837, p. 89.
(3) TasYiRAïus, Mull.^ p. i .
étincelle de vie qui anime chaque être organisé... et à lui qu'elle retourne toutes les fois qu'elle abandonne le corps (1). »
Cette idée qui fractionne d'une manière indéfinie l'essence vitale et lamatière,estextrémement avancée. En subordonnant ainsi l'arrangement de la matière à la rencontre du principe qui le régit et le domine, on arrive à la production de l'hétérogénie dans tout et partout.
Mais si le sens intime nous révèle facilement quelles sont les diverses puissances qui président à toutes les manifestations organiques , leur pondération et leur modalité nous offrent d'insolubles difficultés, lorsque nous tentons d'en élucider la portée. Faut-il, en sapant toutes les merveilles de l'organisme, ainsi que le fait Guilloutet, ne voir dans les diverses fonctions vitales que le simple jeu des forces attractives et répulsives du calorique (2)7 El ce sont de tels adversaires que l'on oppose aux Stahl et aux Barlhez !
La gi*ave question de l'essence des corps avait été l'objet de longues méditations de la part d'Euler. Ceux-ci , selon lui, sont constitués par deux principes liés étroitement ensemble, l'un matériel et l'au* Ire spirituel, donnant lieu aux remarquables phénomènes de la vie (3). Comme l'a dit Barlhez, il faut reconnaître que toutes les parties de l'organisme ont
(i) Brachbt^ Physiologie élémentaire de Vhomme. Paris, 1855.
(2) GoiLLOOTET, Nouvelle théorie de la vie, Paris, 1807, p. 1 1.
(3) EuLER, Lettres sur divers sujets de physique et de philoso^ phie. Pari^ 1843, p. 208.
POCCHET d
130 BÉrtROOtlflB.
une faeuUé vitale et même une sorte de perception , ce qui peut seul expliquer les divers actes qui s'accomplissent dans les corps vivants (1).
Mais c'est à la moderne philosophie de la nature qu'est due la démonstration la plus incisive 9e V éternel aniagonisme qui règne entre fesprit et la matière^ l'idéal et le réel ^ et enfin l'établissement de ce parailéliame qui s'observe dans la plus sublime conception de la création, l'espèce humaine (2) !
Toutes les eosmogonies s'accordent sur ce point, c*est que la matière a précédé le souffle divin qui l'anime (3). Le livre fondamental de notre foi s'exprime dans ce sens, lorsqu'il nous dépeint les scènes imposantes de la création. Celle-ci n'a été qu'un grand acte de la volonté de Dieu réagissant sur l'inei^ tie de la matière préexistante, et lui intimant la vie et le mouvement Quelques philosophes chrétiens pensent aussi, avec Gassendi, que le texte sacré ne dit nullement que le monde a été produit de rien, mais au contraire qu'il a été formé à l'aide d'une substance inapercevable, ex inmd materid (4).
II est évident que les^ êtres oi^aniaéa sont sous l'empire d'un principe vital, sans lequel toutes leurs fonction» s'anéantissent ; mais les liens qui enchal^ nent cet agent immatériel à la matière elle-même,
(1) Baetbbz^ Nouv. éUmerUs de la science de Vhammefi. l, p. 48. {%) Conp. Brhsbr ^ Traité woohgiqiêe et phfffhlogique sur les vers irUestinauœ. Paris, 1837^ p. 74.
H. Hbinb, De V Allemagne. Paris^ 1855, 1. 1, p. 77.
(3) BûRT SA«T*VmciiiT, Diet. elass. d^hist. nat., art. Matière^ t.X>p.248.
(4) Gassendi^ Physica, 1. 1, p. 163.
mAtaphtsique. f Jl
sont loin d'être connus. L'esprit C[ui coordonne la marche des organismes est-il éternellement lié à leur ensemble matériel, ou change-t-il seulement d'^édiâce à mesure que ceux-ci se succèdent? Qu'est devenu ce régulateur de tous les actes de la vie chez ces Rôtifèresy ces Tardigrades, ces Vibrions, que, dans leurs expériences, ^allanzani (f ), Donné (2), Gérard (3), Toyaient tour à tour périr et renaître? On rapporte que des Microzoaires exhumés des profondeurs de la terre, où ils gisaient compris dans des roches extrê* mement anciennes, ramenés à la lumière, reprennent la vie au contact de Teau, comme s'ils venaient de s'engourdir (4)1 Mais où donc s'était réfugié cet immatériel agent qui régissait anciennement ces imperceptibles êtres? Est-il resté près d'eux pendant tant de milliers d'années de sommeil, ou un esprit nouveau s'y est-il mêlé au moment où le hasard les a rappelés à lexistence? Il faudrait s'expliquer pour savoir si la vie est restée latente dans les cadavres de ces anciens contemporains du déluge, ou si une force vitale nouvelle vient les ranimer au moment de leur immersion !
C'est en exagérant à Textréme les plus simples phénomènes de la vie, que certains philosophes ont perdu la cause qu'ils voulaient défendre. Ainsi il y a des forces souvent définies, sinon expliquées, qui
(1) SPALLAsrARY, Opuscuhs de physique ammcUe et végétale. Parts, I7S7. t. U, p. 203.
(2) DomÉ. Coure de Microscopie, Paris^ 1814.
(3) Gérard^ Dici. univ,d'hist. not.^art. Génération,
(4) Id., ihid,, p. 60. .
132 HËTÉR06ÈNIB.
président aux mutations de la matière et à la formalion des corps bruts et des êtres organisés ; et c'est en voulant les élever au rang des plus hautes facultés, que souvent les sophistes anciens ont soulevé tant de répulsion. Â des prétentions qui dérogeaient à la simple raison on a répondu par une dénégation formelle. Par exemple, évidemment, il existe une force qui préside au groupement des molécules ; quoique insaisissable, toutes les ressources de l'intelligence se réunissent pour la démontrer. Mais Démocrite l'a rendue ridicule en professant que les atomes avalent une âme, car la lecture de saint Augustin ne nous permet pas de douter en effet que ce philosophe ait enseigné que les atomes étaient animés. Democritus^ dit-il, Aoc distare in naturalibus quœstùmibus ab Epi" euro dicitur^ quod iste sentit inesse concursUmi ato-
morum vim quamdam animalem et spiritcdem
Epicurus verô neque aliquid in principUs rerum ponit prœteratomos {l).
Pourquoi donc ainsi, par de stériles observations de laboratoire, vouloir intervenir dans le domaine des faits que la suprématie de la pensée résout avec bien plus de profondeur et de maturité que le microscope et la pointe du scalpel? Les anatomistes ont trop de tendance à se laisser entraîner aux exigences du matérialisme. Il y a deux parties dans tout être organisé : la substance grossière qui le compose, et la puissance vitale qui en régit et coordonne tous les éléments ; et c'est cette dernière cependant que l'on
(1) AuGusT., Epist. LVl.
MÉTAPHYSIQUE. i 33
oublie, elle qui, au fond, en constitue la seule essence biologique ; c'est tout à fait comme si , en faisant rhistoiredes splendeurs monumentales d'une cité, on omettait qu'on les doit à la féconde intelligence de ses architectes ! Nous, nous admirons l'organisme, et nous oublions l'élément intelligent qui le met en mouvement; nous voyons la matière, nous n'apercevons pas la vie.
Mais hàtons-nous de proclamer, en achevant ce chapitre, que quelques penseurs ont sondé la question d'une manière élevée, et parmi eux on peut citer en première ligne Bilrdach et Treviranus.
La théorie de Burdach relativement aux grandes mutations vitales qui se manifestent à la surface du globe se trouve résumée dans les lignes suivantes : « La génération, dit l'illustre physiologiste, est la « réalisation de la tendance à la totalité ou à l'indice vidualité ; les deux directions de la nature dyna*- « mique et matérielle se réalisent simultanément « dans le produit organique ; une pluralité de parties « en activité continuelle se trouve englobée dans une « forme déterminée, et ramenée à l'unité d'action <( par le conflit ou la réaction mutuelle des activités « diverses. Cette réunion de ce qui était isolé dans le a corps inorganique, fait que le produit organique m de la nature ressemble davantage à l'univers; son a corps est un monde en petit, un microcosme, et « l'unité idéale de sa vie une émanation de l'àme du « monde ; le particulier y devient individu et tout, « par le fait de sa participation à l'infini. Chaque a chose terrestre est une partie de l'univers et prend
i 34 BMBROGimE.
part à l'idée primordiale. » Ainsi, selon Burdach, le même esprit unique qui produit Tunivers, y crée des individualités portant en soi le caractère du tout, et c'est ainsi que primordialement la vie apparaît sur la terre comme gén^tion ^ontanée(l).
' Déjà Gleichen avait touché le c6té philosophique de la question. U lui semble qu'il serait peut-être plus noble de supposer que la sagesse suprême a imprimé des lois immuables aux éléments de Toi^anisation, que d'admettre qu'elle en dirige à chaque instant la force plastique, pour coopérer à l'incessante fécondité de la nature (2).
Après s'être reposé de ses expériences et en avoir médité les résultats, Treviranus est arriiré à profes(^ ser, comme dernière conclusion, qu'il existe dans toutes les parties du globe une matière absolument indestructible et d'une incessanteactivité,etque c'est d'elle que dérivent les végétaux et les animaux les plus simples et les plus complexes ; elle est l'essence du plus humble Byssus et du Chêne altier ; de la Monade invisible et de la monstrueuse Baleine. U pense que cette matière invariable dans son essence, mais variant comme les circonstances, peut prendre toutes les apparences des corps vivants dans ses multiples et infinies combinaisons. Matière amorphe pendant son état de liberté, mais revêtant toutes les formes des
(1) BuRDACH, Traité de physiologie, Paris, 1838, t. II, p. 336. (S) GLE1CHE5, Dissertation sur la génération, etc. Paris, an VII , p. SOO.
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corps organisés pendant le temps que dure leur existence (1).
En effet, en considérant les forces décomposantes qui s'emparent des grands organismes^ et le résultat de leur désagrégation, on voit que chacun de leurs atomes n'abandonne momentanément ses affinités^ que pour rentrer dans une autre sphère d'attrac^ tion active et vivante, après avoir éprouvé un temps d'arrêt entre deux existences, un stage momentané, entre les perpétuelles oscillations de son acti* vite vitale. Aussi, en considérant abstractivement chaque molécule organique, est-on tenté de se de* mander, si elle ne recèle pas quelques étincelles de vie, Lateat scintiUula forsan?
Mais le principe vital ne préside pas à lA formation de l'ovule par les mêmes procédés qu'à l'exercice de la pensée ou du mouvement. Le premier acte est tout à fait intime et résulte de lois préétablies, qui opè-* rent sans que l'individu en ail conscience, et qui peuvent se manifester sur une foule de points, sous une foule de formes. Les actes du mouvement, au contraire, résultent du libre arbitre de l'individu. Ce n'est pas plus l'organisme qui engendre un nouvel être par son concours intelligent, que ce n'est celui-cî qui [régit l'acte respiratoire. Chacun de ces phénomènes est le résultat de l'action vitale, dont le seul souffle a animé et a primitàvemetU fait surgir l'oiganisme aux dépens de la matière; et c'est ce même souffle vital qui peut, loin d'un ovaire, comme
(1) TiiBviEAin», Biologie, t. IL
1 36 HÉrÉROGÉNIE.
dans le sein de celui-ci, présider à l'évolution primaire des êtres de la création .
 Faide de cette conception. Ton n'abandonne plus les combinaisons de la matière aux chances inespérées du hasard, et chaque particule animée a son but et ses instincts de combinaison. Ainsi se trouvent réfutées les imposantes objections de Galien et dePiutarque (1).
Lorsque, contrairement aux idées généralement reçues, nous venons ici prétendre que ce n'est pas la mère qui forme l'œuf, par un mouvement expansif de son organisme, mais que c'est, au contraire, l'ovule qui recèle en lui-même toute sa puissance architectonique, nous sommes loin d'être le seul qui professions cette idée. Stahl la soutenait déjà de son temps, a Le fœtus, dit-il, et toutes les parties qui l'envelop*peut et le contiennent immédiatement, jouissent d'une vitalité qui leur est propre et non étrangère (2). V C'est là, mot à mot, ce que nous prétendons soutenir aujourd'hui.
Les hétérogénistes peuvent se partager en deux groupes distincts : les uns, à l'exemple de Lamarck, considèrent les agents physiques comme suffisants pour déterminer la matière brute à s'organiser; les autres, au nombre desquels on compte Redi lui-même, suivant M. De Quatrefages, et surtout Rudolphi, Oken, Morren et Nordmann, admet-
(i) Plutarque, Adv, CoJot. — Comp. Batlb, Dtce. hist., t. VI p. 178.
(2) Stahl, Theoria medka vera. Halœ, 1737, p. 385.
tent une force plastique existant dans les êtres i^ivantSy et pouvant y produire certains êtres organisés (1). On voit^ parce qui précède, que nous appartenons à la dernière école.
(1) De Qoatrefages^ Rapport sur Vhelminthologie (Ànn. se. nat. zoolog.i854^t. I, p. 8).