CHAPITRE IL
La génération spontanée, pour se manifester, exige généralement le concours de trois éléments : un corps solide putrescible, de Teau et de l'air. Déjà Wrisbei^ avait parfaitement signalé ceci (1) ; et Ton sait, en outre, que divers agents généraux tels que la chaleur, Télectricité et la lumière, concourent également à ce phénomène important.
Contrairement à certains physiologistes (2), nous n'admettons pas que ces trois corps soient absolument nécessaires à l'hétérogénie, car nous verrons plus loin que si leur concours est constamment simultané dans la nature, dans nos expériences nous pouvons nous passer d'un ou de deux de ceux-ci.
Il est évident que chacun des trois corps dont la réunion est presque indispensable à la production spontanée des Proto-organismes, joue dans celle-ci un rôle spécial ; mais nous pensons que le rôle d'agent procréateur immédiat n'appartient qu'à un seul d'entre eux, au corps solide, et que l'eau et l'air ne doivent être ' ordinairement considérés, que comme
(1] Wrisberg^ Observaiionum de animakuUsinfusoriis futfttra, p. 82.
(2) BoRDACH, TraiU de physiologie. Paris, 1837^ t.L p. 19.
CONDITIONS PRÉLUIllfAUlSS DS l'hÉTÉROGÉNIE. id9
fournissant l'un le milieu \ital, et l'autre le fluide respiratoire.
Les expériences multipliées que nous avons entreprises pour arriver à cette démonstration, nous ont fait voir, en effet, qu'en variant à l'infini la substance solide de l'infusion , lorsque l'on employait toujours la même eau et le même air, les Infusoires variaient également à l'infini, comme les substances employées. Là c'était donc uniquement et incontestablement le corps solide, qui était l'agent fondamental de la procréation primordiale. Le même corps, avec la même eau, donne même des Protozoaires différents selon que ce corps a subi ou non FébuUition. Ce n'est donc pas la nature du liquide qui fait varier la génération qu'on voit apparaître, puisque l'eau n'a pas éprouvé d'addition. Ceci nous l'avons vérifié dix fois après Spallanzani, qui déjà avait annoncé qu'il naissait des Infusoires différents dans du trèfle soumis à l'ébuUition, et dans celui qui était simplement en macération (i).
Burdach, qui est ordinairement si audacieux quand il traite des hautes conceptions delà physiologie, devient timide dans le cas dont il s'agit. 11 dit que la nature des Infusoires est déterminée, non pas par la nature de l'un des corps indispensables à leur formation mais par celle de tous (2). Nous ne pensons nullement ainsi.
Il est vrai qu'en mettant le même corps solide dans
(<)Spalunzani, Opuscules de physique végétale et animale, Pa< ne, 1787. (2) BuapACH^ Traité de Pkysiologie.Pdxh, 1837» t. I.
140 HÉTÉROGÉNIB.
des liquides différents, on obtient des générations d'animalcules dissemblables, mais cela n'infirme nullement que celles-ci n'ont pas le même corps pour élément procréateur spécial. En effet, il se peut que sans participer à l'organisation des productions pri* maires, l'action particulière de tel liquide sur la substance solide en fasse surgir des éléments organisables d'une nature différente : le produit est varié, mais il n'en tire pas moins son origine de la même base. En considérant la question sous ce point de vue, on ne s'étonne plus si, dans ses expériences, TerechoTsky, en employant des eaux différentes, voyait y apparaître des Infusoires différents (1). Essentiellement dérivés du corps solide, ceux-ci n'apparaissaient sous une forme variée qu'à cause de la diversité d'action de l'eau sur ce même corps.
Vaincu par l'évidence des preuves, J. MuUer est forcé de dire qu'ordinairement les corps organiques ne se perpétuent que par des œufs ou des germes. « Mais, ajoute-t-il, on peut se demander si, lorsqu'un <( corps organique se décompose, la matière qui le a constitue ne produit pas aussi, sous certaines in- « fluences, des organismes d'une autre espèce ; si « par le concours de certaines conditions de l'air at- « mosphérique, elle se résout en Infusoires vivants, a tandis que dans d'autres circonstances elle revit a dans des plantes appartenant aux classes infé- « rieures (2). d
(i) Terechotski, Dissert, de chao infusono Urtncn, p. 53.
(2) MuLLEB, Manuel de physiologie^ 2« édition, Paris, !85i, p. 9.
CONDITIONS PRÉLIMINAIRES DE l'^ÉTÉROGÉNIE. i4i
Le grand physiologiste allemand admet donc la génération spontanée dans sa plus stricte acception : c'est presque l'antique tradition d'Àristote (1).
Il faut bien s'entendre à l'égard des sources dans lesquelles les Proto-organismes, qui naissent spontanément puisent leurs premiers éléments. Ceux-ci ne sont pas extraits de la matière brute proprement dite, ainsi que l'ont prétendu quelques fauteurs de l'hétérogénie, mais bien des particules organiques, débris des anciennes générations d'animaux et de plantes, qui se trouvent combinées aux parties constituantes des minéraux. Selon cette doctrine, ce ne sont donc pas des molécules minérales qui s'organisent, mais bien des particules organiques qui sont appelées à une nouvelle vie. Les créations qui apparaissent semblent même se présenter avec des proportions qui sont en rapport avec la masse d'éléments qui se trouvent en présence ; de manière que si dans nos expériences de laboratoire nous n'obtenons jamais in vitro que de chétives productions, dans la nature, là où tant de particules animales ou végétales se trouvent en fermentation, les générations qui surgissent ont une bien autre puissance. Bremser a développé cette thèse avec autant de logique que d'audace (2). Ainsi le Proto-organisme qui naît au sein de la substance expirante, y apparaît avec des formes d'autant plus élevées qu'il se trouve environné d'une plus grande abondance de matière organisable.
(i) Aristote^ Histoiredes animaux, Paris^ 1783. (2) BremseR) Traité zoologique et physiologique des vers irUestinaux de rhomme. Paris^ 1824^ p. 69 et suiv.
142 HÉTÉROeÉFflE.
SBCnON l. — DU CORPS PUTRESCIBLE.
Les naturalistes professent généralement que [e corps solide, cet indispensable élément de la production des Infusoires, doit absolument appartenir an règne organique. J. MuUer soutient cette proposition en se fondanl sn ce que les végétaux ont seuls la propriété de transformer Les substances minérales en êtres organisés (1). Mais Burdach se renferme dans le doute à cet égard (2). Cette question mérite d'être examinée, puisque Gruithuisen prétend qu'il a tu naître des Microzoaires dans des infusions de granit, d'anthra* cite ou de marbre coquillter (3). A l'égard des deux derniers corps, le phénomène peut être facilement expliqué. Si Ton se rappelle leur origine géologique, résultat d'un mélange d'êtres organisés et de particules minérales, ne se peut-il pas qu'il existe encore dans leurs interstices quelques vestiges de substance organique qui se trouve mise en liberté par le contact du liquide?!. Muller, a fait, avant nous, cette suppo* sition (4).
Ce qu^il y a de positif, cependant, c'est qu'aucun animalcule n'apparaît dans l'eau contenant des corps métalliques, tels que du fer, du cuivre, du plomb ou des sels de mercure (5). Le sel marin n'en produit
(1) Muller, Manu&l de ph^isiolocgie, 2« édition,, Paris,. 1851, 1. 1,
p. la.
(2) Burdach^ Traité de physiologie. Paris, 1837, 1. 1, p. 18,
(3) Gruithuisen, Beitràge zur Physiognosie und Eautognosie. — Iddes sur la ptiysiognosre et sur la génération spontanée.
(4) Muller, Manuel de physiologie. Paris, 1851, 1. 1, p. 8.
(5) Gomp. Gruithuisen, Beitràge zur Physiognosie und Eautogno-
DU G01P8 PirrEBS€IBLB. 143
pas non plus, suivant Gruithnisen, tandis que Treviranus prétend qu*il en a vu naître dans l'eau qui en contenait. Je partage absolument l'opinion de l'illustre physiologiste, car je suis parvenu au même résultat dans mea expériences. A priori, on devait le supposer, le sel marin contenant toujours quelques particules organiques. — Si Gruithuisen a eu des résultats différents des* nôtres , cela est peut-être dû à ce que ses solutions étaient trop chargées de parti-> cules minérales.
Selon Burdach, la propriété inhérente à certaines substances de produire des Infusoires, dépendrait de leur affinité pour Teau (1), et non point de leur solubilité, comme le veut Gruithuisen (2). La solubilité est si bien une qualité accessoire, que certaines substances qui en sont parfoitement douées, telles que le quinquina, le sirop, les acides azotique, sulfurique, etc., ne fournissent jamais d'infusoires.
C'est, je ne dirai pas par erreur, mais simplement par inattention , que Burdach mentionne les acides, sans restriction, comme s'opposant à la production des Infusoires (3); Tacide acétique affaibli, et d'antres, en fournissent, on le sait, en abondance.
Les animalcules apparaissent d'autant plus rapide-
sie, [K 100. — Idées mx la phjstognosie et sur la génération spoor tanée.
Trbtiranus^ B^hgiey t. Tî, p. 9105.
(1) Bini]>ACH^ Traité de physiologie. Paris^ 1. 1, p. 17.
(2) GRUiTBtnsBir, Beitràge zur Phyriognosie und Eoîttognosie, p. 100. ^ Idées sur la physiognosîe et sur la génération spontanée. «
(3) Burdach^ Traité de physiologie, Paris^ t. I/p. 17.
Î4t4t HâTÉROGÉNIE.
ment, que la substance mise en expérience est plus putrescible. Ce fait, reconnu par Priestley, et mentionné par Treviranus et Burdach, n'est pas douteux.
Le premier de ces savants avait vu aussi qu'il se développait beaucoup plus de JMiicrozoaires dans de l'eau contenant des fraises, que dans celle où l'on avait mis des graines de lin ou d'autres corps organisés d'une difficile décomposition. Spallanzani rapporte à l'appui de cette assertion, qu'il a observé que le gluten produisait plus d'Infusoires que Tamidon» D'après cela on s'accorde généralement à penser que les infusions les plus putrescibles sont celles où les Microzoaires se montrent avec plus d'abondance (1). Comment expliquerait-on ce fait dans l'hypothèse où l'on suppose que les germes de ces animaux proviennent du dehors et tombent dans le liquide? Or, comme on ne peut admettre que des êtres aussi microscopiques exigent le superflu de matière nutritive qu'on observe dans les infusions les plus chargées, il faut bien convenir que s'ils sont plus abondants parmi celles-ci, c'est que leur production n'est réellement due qu'à l'exubérance des molécules organiques qui s'y trouvent mises en liberté, et toutes prêtes à entrer dans de nouvelles combinaisons.
En s' occupant du rôle de la substance putrescible, il serait important de se faire une idée des phénomènes intimes de désagrégation et de recomposition
(1) Gomp. Treviranus, Biologie. Gœttingue, 1822^1. H, p. 360. BuRDACH j Traité de physiologie, Paris^ 1. 1^ p. 14. Spallanzari^ Opuscules de physique animale et végétale. Pavie^ 1787, 1. 1.
qu'elle éprouve durant les phases de la génération primaire, mais c'est là le point le plus obscur de la question. Nous avons déjà vu que, selon Buffon, il existerait une mutation continue dans les éléments matériels et animés des animaux, ainsi que dans la forme de ceux-ci ; les molécules organiques devenues libres par la désagrégation, pouvant entrer dans une série infinie de combinaisons nouvelles, et produire des êtres tout à fait différents de ceux dont elles provenaient (1). Ceci, est comme on le voit, la génération spontanée dans toute son extension. Celte hypothèse est naturellement la conséquence de l'autre, ainsi que M. Flourens l'avait déjà exprimé en analysant les travaux de notre Pline moderne (2) . M. Longet, après avoir émis, en abrégé, les idées dcBufTon, dit qu'il est inutile aujourd'hui de les répéter, et que nos connaissances histologiques ne nous permettent pas le moindre doute |à cet égard (3) . Nous ne traitons pas aussi cavalièrement un Jsemblable sujet; et, lorsque les physiologistes les plus considérables de notre époque émettent encore des opinions qui se rapprochent de celles de notre immortel compatriote, ses hypothèses ont bien le droit d'être considérées comme étant de quelque valeur. Naguère encore , M. Milne Edwards les partageait en partie ; s'il s'est éloigné de cette voie , d'autres
(1) BuFFON^ Histoire naturelle. Paris^ 1749. Suppl., t. IV, p. 343.
(2) Flourens, Histoire des travaux et des idées de Buffon, Paris,
(3) LoNGKT, Traité de Physiologie. Paris, t. H, p. 7.
PoucntT. tO
146 HÉTfcaoGiraB.
savants persistent encore à la suivre : il faut débrouiller où gtt la vérité (1).
Selon Wrisbergy les Infusoires ne seraient que les particules des corps soumis à la putréfaction, et qui , pendant que ce phénomène se manifeste, deviennent libres, et s'animent d'une vie propre. Cette hypothèse se rapproche donc des vues de Buffon, dont il vient d'être question. S. Schultze soutient une thèse analogue en prétendant que les MTicrozoaires ne sont parfois que le résultat dés métamorphoses de la substance organique : c'est une grande concession de la part de ce savant, lui dont les expériences tendent à prouver que l'air renferme les germes des Protoorganismes.
Dans la manifestation de ses sublimes harmonies, la nature répartit à chaque être son rôle physiologique. Les végétaux possèdent le privilège presque exclusif de s'approprier les molécules minérales, de les transformer en leur propre substance, tandis que les animaux, au contraire, ne s'alimentent que d'éléments organisés, ainsi que l'ont largement développé Burdach et J. Muller (2). De là chacun des deux règnes du monde animé a sa fonction spéciale ; les végétaux semblent avoir seuls la propriété de transformer en leur propre substance les composés binaires minéraux, tels que l'eau, l'acide carbonique et l'ammoniaque, en élevant leur combinaison à l'é-
(1) MiLRB Edwaids, /{^ertotre général d'analamie et de physiologie. Paris, 4827, t. UI, p. 47.
(2) BuROACH, Traité de physiologie. Paiîs, 1837, t. IX, p. 401. J. Muller, Manuel de physiologie. Paris, 1848, 1. 1, p. 16.