PREUVES TIRÉES DU RÉGNE VÉGÉTAL
Tout notre travail est dominé par cette pensée, à savoir : c'est que la vie ne se produit que lorsque ses éléments matériels se trouvent en présence de circonstances particulières, déterminées pour chaque entité. Reproduisez-les, elle revient; entretenez-les, elle se perpétue.
Les exemples d'hétérogénie végétale s'ajoutent à ce que nous avons déjà dit, pour le démontrer ostensiblement. Les botanistes, il est vrai, expliquent souvent par le concours de la dissémination, ces extraordinaires apparitions d'une végétation tout à fait insolite, qui se développe dans certaines localités. Et ils supposent qu'elle n'est explicable qu'à l'aide du transport des semences par l'action des vents, par la mer, les fleuves, les animaux ou par le commerce international.
Les œuvres des savants qui ont écrit sur là physiologie végétale, abondent en exemples de plantes dont les fruits ou les graines se trouvent presque miraculeusement transportés aux plus grandes distances. Les voyages maritimes des cocos des Maldives ont une grande célébrité : on sait aussi que les (lots de l'océan apportent des fruits de Mimosa et de Cocotier jusque
sur les grèves de la Scandinavie. Les tempêtes enlèvent à l'Amérique les semences voyageuses de quelques Composées, et viennent en ensemencer les plaines de l'Espagne. Les Colombes muscadivores, à ce que rapportent quelques botanistes, ont repeuplé de muscadiers certaines îles oii les Hollandais en avaient dévasté les plantations (1).
Mais quelques-uns de ces faits, comme l'a déjà signalé Bory de Saint-Vincent, n'ont peut-être pas toute l'authenticité désirable (2). Sans nier cette puissance expansive de la végétation, il y a beaucoup de cas dans lesquels l'extraordinaire dissémination qu'on nous oppose à chaque instant, est cependant extrêmement bornée. L'observation et l'expérience nous l'ont souvent démontré.
Nous citerons seulement deux exemples à l'appui de ce que nous venons de dire. La violette de Rouen, viola Rothomagensis, Des., que Lamarck découvrit il y a une soixantaine d'années sur la Roche S'-Adrien, qui borde la Seine, n'y vient que dans un espace de quelques toises, situé au pied de la montagne. Depuis trente ans, je vois cette plante pulluler dans cet espace resserré, et jamais une de ses semences ne s'est
(1) Comp. MiRBEL, Physiologie végétale. Paris, 1817, t. I, p. 348. — PoiRET, Cours de botanique. Paris, 1819, t. 1, p. 228. — Bierre ET PoTTiER, Éléments de botanique. Paris, 1825, p. 108.— Richard, Éléments de botanique et de physiologie végétale. Paris, 1846, p. 499. — DicT. CLASs., art. Dissémination. — Decandolle, Physiologie végétale. Paris, 1832, t. 11, p. 595. — Raspail, Nouveau système de physiologie végétale. Paris, 1837, t. Il, p. 30.
(2) Bory de Saint-Vincent, Géographie, botanique, Dict. classique dhist.nat., t. VU, p. 284.
transportée ailleurs. N'esl-il donc, en Normandie, aucune autre roche qu'elle daigne embellir de ses riantes corolles d'un violet clair?
Depuis le même laps de temps, j'observe au pied des montagnes calcaires de Duclair, l'Ibéride intermédiaire, iberis intermedia , qui y a été découvert par M. Guersant (1). C'est là l'unique résidence de cette plante dans notre patrie (2). Les savants qui font si habilement voyager les végétaux, pourraient-ils expliquer comment cet Ibéride, depuis tant d'années, n'a pas étendu d'un pouce sa limite géographique? cependant cette plante se trouve dans les meilleures conditions pour cela. Mais ni le commerce maritime qui répand au loin les pierres sur lesquelles elle croit, ni la grande route qui traverse le site qu'elle habite et longe la Seine jusqu'à Paris, ni les ouragans de l'embouchure du fleuve, ni ses eaux, n'ont jamais transporté l'une des semences de cette Crucifère hors de son site d'élection. îN'y a-t-il donc aucune montagne, aucun autre rocher calcaire le long des rives de la Seine, qui soit capable de la nourrir?
D'autres végétaux résident encore dans des espaces plus restreints. Le Teiicrkim scordiiim^hm . , n'a jamais poussé dans la Seine-Inférieure que dans l'espace d'un mètre carré; le Cucuhalus oliles , Lin., n'y vient que sur un mur '^V Astragalns gJycijphyllos,h\n.^ ne se propage que sur les ruines du château de Robert le diable! Nous pourrions citer une foule d'autres cas, et en
(1) GuFRSANT, Bulletin de la société philomatique. t. XXI, n° 82.
(2) Lamarck et Decandolle, Flore française^ Paris, 1805, t. IV, p. 7lu.
demander la raison aux savants qui démontrent, avec une si merveilleuse facilité, l'inexplicable transport des helminthes et des infusoires, à travers les organes profonds de l'économie animale ou l'introduction de leurs germes dans nos appareils hermétiquement clos ! Si ces végétaux perpétuellement conlinés dans ces espaces resserrés, n'y ont pas été spontanément formés à -d'autres époques, au moins on nous avouera que leur isolement séculaire est fort inexplicable.
SECTION l'"^. — EXPÉRlENCnS SUR LES VÉGÉTAUX EXÉCUTÉES A L''aiR LIBRE,
Mais, sans nous arrêter à ces faits généraux, si nous nous reportons aux preuves expérimentales, nous voyons que celles-ci abondent pour donner à l'hétérogénie végétale une incontestable démonstration.
L'expérience qui suit nous paraît avoir, à cet égard, une autorité qu'il nous semble que l'on ne pourra que bien diftîcilement contester, puisque l'expérimentateur y force^ en quelque sorte, la genèse à suivre toutes les fantaisies que sa main lui trace.
Ainsi, nous prenons un sol factice quelconque, que l'on sait parfaitemen t ne pouvoir contenir aucun germe ; puis, dans une étendue donnée, parfcutement délimitée, nous en modifions la surface à l'aide d'une substance qui est également vierge de toute séminule,et, au bout d'un certain temps, sur ce sol vierge, on obtient une végétation absolument anormale.
Expérience. — Axiomes : Une température de moins de 100% en quinze minutes, désorganise les séminules de V Aspergillus en expérience. Celles-ci ne peuvent échapper au micrographe, soit h cause de leur
grosseur qui est de 0,0028 de millimètre, soit à cause de leur coloration brune; enfin, elles ne peuvent passer à travers les filtres en papier, et jamais nous n'avons pu les voir germer en les ensemençant sur de la colle. Expérience, — Dans une grande cuvette en porcelaine, de forme quadrilatère à fond plat, on versa de la colle de farine de blé bouillante, de manière à former une couclied'un centimètre d'épaisseur. Quand cette colle commença à se figer, avec un pinceau imbibé d'une forte macération de poudre de noix de galle, préalablement filtrée, on écrivit ces mots sur la surface de sa pellicule : generatio spontanea. L'appareil fut ensuite abandonné à lui-même pendant quatre jours, après avoir été recouvert d'une lame de verre. Au bout de ce temps, la température ayant été de 24° en moyenne, et la pression de 0,76, les mots generatio spontanea, se dessinèrent sur la colle en caractères d'un beau noir, formés par les touffes serrées d'un cbampignon microscopique, absolument inconnu, que j'appellerai Aspergillus primigenius. Celui-ci s'est uniquement dé- - veloppé sur les lettres tracées avec la noix de galle. Le reste de la colle ne présente encore aucune végétation, et sa surface, explorée les jours précédents, n'a offert aucune trace des séminules de la plante qui reproduit si ostensiblement les deux mots.
Corollaire. — Comme les semences de l'Aspergillus produit dans cette expérience n'existaient point dans la colle, soit parce que celle-ci les eût désorganisées par son ébullition, soit parce que le microscope les y eût distinguées; comme elles n'ont pas non plus été apportées par la macération de noix de galle, soit
parce que celle-ci a été filtrée, soit parce que l'examen a démontré qu'elle ne les contenait pas; enfin comme l'air n'a pu les apporter, car, dans ce cas, elles ne se fussent pas réparties symétriquement, il faut bien que cette plante dérive de la genèse spontanée. On n'oserait pas sans doute prétendre que ces séminules, dispersées dans Tatmosphère, n'attendaient pour germer, depuis la création, que la combinaison tout à fait insolite qu'au dix-neuvième siècle, on devait produire dans mon laboratoire, et les mots generatio sponlanea que ma main devait y tracer. Dans le système des panspermisles, il n'y a cependant que ce moyen d'expliquer un tel résultat; car si les germes n'eussent pas été formés en vue d'une telle combinaison, cette cryptogame inconnue se fût répandue sur toute la superficie de la colle , à moins d'admettre que quelque sylphe ne les rassembla magiquement sur la trace des mots que l'on écrivait.
Cette expérience est facile à répéter. Quelle que soit la substance avec laquelle on inscrira un mot à la surface d'une plaque de colle de farine , dans la plupart des cas, celui-ci se revêtira d'une végétation cryptogamique, différente de celle qui envahira ce sol factice". Ce sol fournit si peu la nouvelle production, qu'on obtient souvent le même résultat en écrivant quelques lettres sur du papier Joseph, et en plaçant ensuite celui-ci sur la colle. Mais arrivera-t-on toujours à obtenir les caractères d'un beau noir, et parfaitement délimités, que me donna ïaspergillus primigenius? Je n'oserais le promettre. J'ai répété l'expérience plus de trente fois avec les mêmes sub-
stances , la colle faite dans les mêmes vases , et n'ai jamais encore pu revoir cette cryptogame insolite (1). A cet ensemencement scripturaire, on peut en substituer un autre qui donne des résultats non moins remarquables., en se servant de bassins d'un diamètre différent, que l'on place les uns dans les autres., et en mêlant la colle de farine avec des substances diverses dans chaque bassin. On obtient, au bout de quelques jours, des cercles concentriques qui présentent des Mucédinées d'espèce et d'aspect fort variés (2). Car
(1) Afin de ne laisser aucun doute sur cette expérience Je conserve au muséum de Rouen, des fragments de ces lettres d'un beau noir, formées par Vaspergillus nouveau. On pourra toujours les y consulter. Cette espèce est analogue àl'^. nigrescens, Rob., mais elle en diffère essentiellement par ses tigelles simples non articulés et cylindriques, et par ses capitules d'un beau noir. Voy\
pi. Il, ûg.
(2) Expérience de genèse concentrique. On prend quatre cuvettes en cristal d'un diamètre différent et que Ton place les unes dans les autres, de manière que chacune d'elle laisse entre elle et sa voisine un espace d'un pouce. Chaque cuvette est ensuite remplie de colle de farine qui a bouilli une demi-heure. Dans la cuvette du centre, la colle a été mêlée à une solution de phosphate d'am moniaque filtrée; celle qui se trouve en dehors, de colle mêlée à de la levure de bière; la troisième cuvette est remplie.de colle mélangée à une macération de noix de galle filtrée ; enfin la dernière cuvette, ou la plus extérieure, est occupée par de la colle sans addition d'aucune substance. L'appareil est ensuite recouvert d'une cloche. Résultat: après quatre jours, la température ayant été en moyenne de 2d degrés et la pression de 0™,76, on remarquait ce qui suit. Le vase central occupé par de la colle mêlée à du phosphate d'ammoniaque était rempli de pustules ocellées, d'un penicellium d'un beau bleu clair, avec des bords d'un blanc p.ur; le vase qui l'entoure, occupé de colle mêlée à de la levure de bière, a sa surface couverte par une végétation cryptogamique d'un blanc sale; tout autour, le troisième vase, rempli de colle et
il faut bien considérer ceci comme positif : dans presque toutes les combinaisons que Ton produit dans les laboratoires, ainsi qu'on l'a observe pour les animaux, on obtient des cryptogames spéciales, d'une extrême simplicité, il est vrai, mais toujours différentes pour l'apparence.
Lorsqu'un liquide albumineux est acidulé par l'acide sulfurique^ on voit bientôt y apparaître des vésicules sphériques qui, ainsi que l'ont remarqué MM. Andral et Gavarret, après un temps fort court, s'allongent, se ramifient, et forment un végétal microscopique (1). M. Cagniard-Latour rapporte qu'en mettant en contact de l'eau filtrée avec de la vapeur d'acide acétique, il a vu naître une nouvelle espèce de conferve (2).
On le croirait à peine, et cependant c'est un fait bien positif, la forme des vases ou leur substance, influent énormément aussi sur les végétaux microscopiques que l'on obtient dans nos laboratoires (3).
de noix de galle, forme un encadrement brun, sa surface e'tant totalement envahie par des aspergillus, dont les têtes sont de cette couleur. Enfin, au dehors, se trouve le vase qui contient la colle et dans lequel on ne distingue encore rien.
(1) Andral et Gavarret, Recherches sur le développement du pénicillium glaucum, sous l'influence de V acidification ^ dans les liquides albumineux normaux et pathologiques. Ann. de chimie et de physique, t. VIII, p. 385.
(2) Cagniard-Latour, Mémoire sur un végétal confervoïde d'une nouvelle espèce. Ann. des se. nat. Botanique;, t. IV, p. 32.
(3) Expérience. Une couche de colle de farine d'un cenlin.ètre d'épaisseur, est placée dans une bassine de cuivre très-mince, argentée récemment. Après quatre jours , toute sa surface est couverte de touffes rapprochées de mucédinées diversic olore-^, qui lui donnent exactement l'aspect d'un granit vert et rouge. A côté,
Section ii. — expériences sur la vrgétation exécutées a vaisseaux