‹ Hétérogénie: ou traité de la génération spontanéeChapitre 36 sur 56 · FORCES GÉNÉSIQUES · texte numérisé non relu

FORCES GÉNÉSIQUES

de sa manifestation. M. Boudin assure que des végétaux parasites se développent parfois sur des pseudomembranes (1); ainsi se développe l'ovule spontané sur la pellicule proligère, qui est aussi une véritable pseudo-membrane.

Et, en poursuivant cette pensée, on pourrait dire que les phénomènes génésiques ne dérivent pas de la matière en mouvement, mais de la matière en décomposition ; car les fluides granuleux au milieu desquels apparaît tout vestige d'organisation , semblent évidemment dériver d'une excrétion de l'organisme, et peut-être ceux-ci, comme tant d'autres fluides sécrétés, subissent-ils déjà certaines réactions chimiques intimes? ainsi donc, il y a peut-être à l'origine de la vie, soit pour l'ovule spontané, soit pour l'ovule maternel, une absolue identité.

Que l'être vivant s'engendre dans un ovaire ou dans une pellicule proligère, il n'en est pas moins le résultat d'une force transmise à la matière, et cette force ne dérive pas plus de la mère, à son point initial, qu'elle ne le fait plus tard, quand, après une mort séculaire, une semence reprend le cours d'une vie si longtemps interrompue.

Si l'ovule adhérait à la mère par le moindre funicule, on pourrait supposer qu'il n'en est qu'une expansion et que celle-ci lui transmet activement des parcelles de matière et de vie. Ce qui a égaré l'opinion et fait tout confondre, c'est l'ovule des mammifères, qui, après avoir cheminé libre dans le canal sexuel,

(t) Boudin., Traité de géographie et de statistique médicales. Paris, «857. t. I, p. 323.

HÉTÉnOGÉNIE,

se fixe et adhère à l'un de ses points et en reçoit la vie à l'aide de son cordon. Mais tel n'est pas ici le cas ; à son point initial, l'ovule s'engendre spontanément au milieu des fluides qui baignent les interstices de l'ovaire, comme le grain de fécule se produit dans la cellule végétale. Si autrefois on supposait que celuici adhérait au tissu qui le produit par un funicule, personne aujourd'hui ne saurait le soutenir (1). Il en est de même pour l'ovule.

Micrographie atmosphérique. — Nous avons déjà vu que Burdach, Hensche, de Baer et Ehrenberg avaient conclu de leurs expériences, qu'il n'existait aucun œuf d'animalcule dans l'atmosphère (2); et, à l'aide d'expériences répétées, nous sommes arrivé à la même opinion.

Il n'entre nullement dans notre pensée, cependant, de prétendre que c'est un fait absolu. On rencontre parfois quelques œufs de Microzoaires flottant dans l'air, comme on y rencontre une infinité de corpuscules légers, mais c'est une véritable et rare exception ; aussi, jamais ceci ne pourra fournir un argument sérieux pour expliquer l'extraordinaire apparition des Microzoaires partout où s'offre la moindre flaque d'eau corrompue. En analysant l'air, jamais nous n'en avons trouvé d'une manière notable nageant dans ce fluide, soit que nous le prenions dans notre laboratoire, qui devrait en être encombré ; soit

(1) Raspail, Chimie organique.

(2) Burdach, Traité de physiologie. Paris, 1837, t. 1, p. 25. Ehresberg, Die geographisohe, etc. (de la répartition géographique des Infusoires sur le globe).

MICROGRAPHIE ATMOSPHÉRIQUE. 433

en le prenant dans un lieu élevé. Lorsque j'ai bien positivement découvert un œuf de gros Microzoaire, et cela ne m'est arrivé que deux fois, c'était dans la poussière de ce même laboratoire ; et cet œuf, toujours déformé et que l'immersion n'a jamais ranimé, s'y rencontrait mêlé à une foule de corpuscules. Si j'ai été étonné, ç'a été d'en rencontrer si peu, là où cependant il aurait dû tant en exister, si réellement l'air en est le véhicule.

M. de Quatrefages ayant de nouveau prétendu que l'atmosphère est le disséminateur des germes (1), le meilleur argument que nous puissions lui opposer est la citation de nos expériences qui confirment absolument celles des savants que nous venons de nommer.

Dans nos expériences, les macérations de poussière ont presque constamment été peu fécondes et ne nous ont présenté aucunes espèces d'une organisation élevée. Si les œufs des Microzoaires étaient réellement déposés par l'atmosphère, les anciennes couches de poussière en devraient contenir une immense quantité, et, pour peu que leur vitalité se conserve, chaque fois que l'on expérimente, on devrait avoir une récolte immensément plus abondante et plus variée que lorsque l'on se sert d'une simple macération de plantes; la poussière recélant parfois la rosée d'œufs amassée depuis des siècles, tandis que nos vases ouverts ne reçoivent que le dépôt d'un petit nombre d'heures. — Tout cela est, je crois, logique. Et, cependant, c'est le contraire qui s'observe.

(1) De Quatrefages, Comptes rendus de l'Académie des sciences. Paris, 1859, t. , p.

434 HÈTÉROGÈME.

Tout ce que nous avançons, Tune de nos expériences le démontre plus que suffisamment.

Expérience. — Je pris 5 grammes de poussière séculaire dans les combles de la cathédrale de Rouen, et ils furent mis dans 100 grammes d'eau distillée. Ensuite, dans un vase pareil à celui qui avait été employé, on mit 100 grammes d'eau distillée et 5 grammes de tiges d'aster de la Chine, sèches, etqui avaient été exposées pendant deux heures dans un bain de sable chauffé à 200°. Les deux vases furent placés ensemble sous la même cloche de verre ; et huit jours après, une température de 18° en moyenne ayant régné, on les observa. Celui qui contenait la poussière séculaire n'était rempli que de Vibrions et de Monades assez clairsemés. On y voyait en outre, mais en fort petit nombre, quelques Kolpodes. Le vase qui contenait les tiges d'aster était encombré de Monades et de Kolpodes. C'était donc l'expérience dans laquelle il y avait lieu, dans l'hypothèse de lapanspermie, d'espérer une plus nombreuse progéniture, que celle-ci, au contraire, était plus rare.

Du reste, nous allons voir que l'opinion de M. de Quatrefages succombe en présence des faits ; l'expérience la condamne, et l'observation l'anéantit sans retour. En effet, l'analyse nous démontre que les petits corps sphériques ou ovoïdes dont parle ce savant, et qui, selon lui, font naître l'idée d'un œuf d'une excessive petitesse, sont tout autre chose que ce qu'il pense.

L'atmosphère qui nous environne contient en suspension une foule de corpuscules qu'on y voit mani-

MICROGRAPHIE ATMOSPHERIQUE. 135

festement voltiger lorsqu'on introduit un rayon de lumière dans un endroit obscur. Ceux-ci se composent de parcelles de l'écorce minérale du globe, de débris d'animaux et de plantes, ainsi que des détritus de tout ce qui est employé pour nos besoins. Ces divers corpuscules y sont d'autant plus nombreux que l'atmosphère se trouve plus violemment agitée par le vent. C'est à eux que nous donnons le nom de poussière, soit lorsqu'ils se trouvent ostensiblement dans l'air, soit lorsqu'ils forment des dépôts dans nos habitations ou ailleurs.

Le transport des masses de poussière qui sont enlevées par l'air a été décrit dans la Géologie de M. de Beaumont (1), L'illustre savant a démontré combien cet acte, qui nous semble ne se produire que sur une faible échelle, avait cependant de notables résultats. J*ai eu l'occasion de reconnaître que ses vues étaient exactes. On a bien signalé comment certaines villes , telles que Pompéï et Herculanum avaient été en partie ensevelies sous une pluie de poussière volcanique; mais la science se tait à l'égard de phénomènes peut-être encore plus remarquables que produit, dans nos cités, l'accumulation de la poussière atmosphérique déposée par la succession des siècles. C'est un fait qui m'a plusieurs fois frappé durant mes voyages. Je ne parle pas du transport du sable qui vient combler les gorges des montagnes des bords du Nil, après avoir franchi les sommets de la chaîne lybique , ni de celui qui envahit l'intérieur des temples de l'ancienne

(I) Eus de Beaumotit, Leçons de géologie.

Êgyptc, et arrive presque à leur comble; mais je veux signaler ici le dépôt lent de la poussière qui se produit dans toutes nos cités, et qui tend sans cesse à en exhausser le sol. Cet amas de poussière n'est pas sensible au milieu de l'activité de nos villes modernes et du système de nivellement des rues; mais la manière dont la poussière s'accumule et exhausse le sol dans certaines villes, ou dans certains monuments en ruines, constitue assurément un phénomène important. C'est cette accumulation de poussière qui a envahi la plupart des monuments de Rome, qu'il a fallu en quelque sorte exhumer quand l'amour de l'art nous a porté à les revoir. L'arc de Septime-Sévère réside aujourd'hui au fond de l'excavation qui a été creusée pour le remettre en évidence. II en est de même du socle des colonnes Trajane et Antonine! En Égypte, j'ai reconnu que la petite ville d'Esné, qui entoure le temple, s'est successivement élevée presque jusqu'au niveau des chapiteaux de ses hautes colonnes. Maintenant, on descend un long escalier pour arriver sur le parvis de ce temple, qui assurément était autrefois au niveau du sol.

La poussière n'étant formée que par je dépôt des corpuscules que charrie l'atmosphère , il est évident que son étude attentive n'est que l'analyse microscopique de l'air. La poussière se compose d'unç multitude de corpuscules solides de nature variée. MM. Ch. Robin et Littré (1), qui ont donné une bonne nomenclature de ceux-ci, prétendent que leur diamètre varie

(1) Nysten, Dictionnaire de médecine de Nysten, onzième édition, par Robin et Litthé. ^118,1858, p. 1147.

MICROGRAPHIE ATMOSPHÉRIQUE. 437

de 0,00 1 de millimètre et moins, jusqu'à 0,010. Mais à l'intérieur de quelques monuments des environs de la mer, exposés à de forts coups de vent , nous avons souvent rencontré des particules de silice qui atteignaient 0,0140 de millimètre.

Les granules d'origine minérale présentent peu de variété. Ils proviennent essentiellement du détritus des roches qui se trouvent à découvert dans la contrée dont on observe la poussière, de manière que celle-ci résume, au microscope, la constitution géologique du sol. On rencontre presque partout des grains de silice. Sur les rivages de la mer, souvent même ceux-ci forment presque en totalité la poussière qui remplit les constructions; il en est de même des temples de l'Egypte situés sur la limite des déserts. Dans ces diverses circonstances, les granules de silice sont gros, très-anguleux et offrent des angles fort aigus; ils sont ordinairement incolores, hyalins, parfois aussi jaunes ou noirâtres. Outre ces gros grains, on trouve presque partout de très-fins granules de silice, qui ont une telle ténuité, qu'ils s'offrent, dans le champ du microscope, sous l'aspect de granules sphériques, transparents , qui ont l'apparence de très-petits œufs ; aussi, ce sont eux qu'à cause décela quelques micrographes ont pris, en effet, pour des œufs d'une excessive finesse. On évite facilement cette erreur en faisant complètement carboniser la poussière dans un creuset de platine porté au rouge, et ensuite en la traitant par l'acide chlorhydrique affaibli. Les granules de silice dont nous parlons résistent à cette épreuve, et après ils se montrent encore sous la même

438 HÉTÉBOGÉMK.

apparence ; ce qui ne saurait avoir lieu pour des corps organisés.

J'ai trouvé la poussière presque entièrement composée de carbonate calcaire dans les lieux où de grandes surfaces de nos assises de craie 6ont à découvert, et en particulier dans des chapelles situées le long de nos falaises. Dans toutes nos églises construites en pierres calcaires tendres, le détritus pulvérulent se compose en grande partie de ce calcaire. Dans nos habitations, on rencontre souvent du sulfate de chaux. J'ai parfois découvert des parcelles d'oxyde de fer dans la poussière ; elles étaient d'un brun rouge transparent, et elles furent principalement observées dans les environs des grandes constructions en fonte. Enfin, on trouve aussi dans la poussière, des parcelles de noir de fumée, provenant de la combustion de nos cheminées.

Les particules provenant du règne animal sont principalement les suivantes : divers animaux desséchés, infiniment petits, tels que des Acarus, suivant MM.Ch.RobinetUttré^etdesRotifères^'après M. de Quatrefages (1). J'y ai trouvé beaucoup de squelettes d Infusoires siliceux, surtout des Navicules et des Bacillariées ; des Vibrions et des Oxyures desséchés, des fragments d'antennes d'insectes divers ; des écailles d'ailes de papillons diurnes et nocturnes ; des poils de laine de couleurs variées, provenant de nos vêtements, souvent teints en beau bleu ou en rouge ; des

(1) Nysteis, Dictionnaire de médecine, onzième édition, par Ch. Robin et Littré. Paris, 1858, p. i 147. — De Quatrefages, Comptes rendus de ï Académie des sciences, 1859.

MICROGRAPHIE ATMOSPHÉRIQUE. 439

barbules de plumes, des cellules épithéliales ; des fragments de peau d'insectes. Je n'y ai jamais rencontré que deux kystes d'Infusoires du diamètre de 0,0150 de millimètre. M. de Quatrefages professe avoir aperçu des œufs de Microzoaire mêlés aux corpuscules atmosphériques (1) ; mais ce naturaliste n'ayant pas donné le diamètre de ce qu'il considère comme des œufs, il est difficile de s'entendre sur ce sujet ; cependant nous y reviendrons ci-après.

Les corpuscules de poussière qui appartiennent au règne végétal, et que j'ai observés sont les suivants : des fragments de tissu de diverses plantes; des fibres ligneuses en petit nombre ; plus souvent des fragments de cellules; fréquemment des poils de végétaux appartenant à des espèces variées; des fragments d'aigrettes de synantbérées ; des filaments de coton, ordinairement teints de diverses couleurs, provenant de nos vêtements ; quelques grains de pollen d'épilobium et de pin ; des capsules de fougères et des spores de cryptogames, mais en fort petit nombre. Enfin, j'ai constamment rencontré , presque partout où mes observations se sont étendues, une certaine quantité de fécule de blé mêlée à la poussière soit récente, soit ancienne. Puis, mais infiniment plus rarement, de la fécule d'orge ou de seigle.

M. Ch. Robin (2), qui a fait des recherches analogues aux miennes, et sans les connaître, est arrivé aux

(1) De Quatrefages. Comptes rendus de V Académie des sciences. Paris, 1859, t. XLVII1, p. 31.

(2) Ntstbn, Dictionnaire de médecine, onzième édition, par Robin et Litteé. Paris, 1858, p. 4U7.

i40 HKTÉROGÉNIE.

mêmes résultats et a rencontré aussi de la fécule dans presque toutes les poussières qu'il a explorées : on en découvre même, selon lui, sur la peau des hommes vivants et des cadavres, qui y est libre ou adhérente aux lamelles épithéliales.

Il est donc évident que l'atmosphère tient en suspension une certaine quantité de fécule de blé, mêlée à ses corpuscules de poussière. Cette fécule se retrouve dans tous les lieux où on l'emploie pour l'alimentation, et elle y est facile à distinguer par ses caractères physiques et chimiques. Ses grains sont tantôt ovoïdes et tantôt sphériques ; leur diamètre varie généralement de 0,0336 à 0,0112 de millimètre. Outre ceux-ci, on rencontre des grains naissants, extrêmement petits. Les grains d'une grosseur moyenne sont beaucoup plus communs que les autres, et les trèspetits sont extrêmement abondants. Dans les gros, on distingue parfois assez bien les couches concentriques et le hile ; mais à cause sans doute de leur pesanteur, ces gros grains sont fort rares, même dans les monuments où les autres abondent. Il est assez curieux de signaler que cette fécule, malgré son existence parfois séculaire, possède encore presque tous les caractères physiques et chimiques de la fécule récente ; par l'ébullition dans l'eau elle se gonfle et se dissout.

L'iode la colore en bleu avec plus ou moins d'intensité, et bientôt sa couleur disparait sous l'influence de la lumière. Un fait qui m'a frappé, c'est que parmi la fécule que j'ai observée dans la poussière ancienne, datant de plusieurs siècles, de temps à autre, j'ai ren-

MICROGRAPHIE ATMOSPHÉRIQUE . 441

contré des grains qui s'étaient spontanément colorés en un beau bleu clair. Était-ce dû à l'influence du temps, ou aux traces de vapeur d'iode que contient l'air, suivant M. Chatin (1)? L'identité de cette fécule aérienne avec la fécule ordinaire devient encore évidente par son action sur la lumière ; elle la polarise aussi; seulement quand elle provient d'un dépôt fort ancien, elle ne la polarise pas avec autant d'intensité que la fécule récente*

Il est évident que c'est cette fécule, parfaitement caractérisée physiquement et chimiquement, ou que ce sont des grains de silice, que M. de Quatrefages a pris pour des œufs de Microzoaires. C'est de leurs plus fins grains dont il est question, lorsqu'il dit qu'il reconnut dans de la poussière, « plusieurs de ces petits corps sphériques ou ovoïdes que connaissent bien tous les micrographes, et qui font naître involontairement l'idée d'un œuf d'une extrême petitesse (2). *> Cette image est exacte, mais la moindre épreuve chimique dissipe immédiatement l'illusion , et prouve que ces granules ne peuvent être ou que des grains excèssivement fins de fécule, ou que des grains de silice encore plus ténus, et dont j'ai parlé plus haut. Quelquefois aussi, ces petits corps oviformes ne sont autres que des granules de calcaire devenus transparents par leur immense ténuité.

Je m'étonne que, dans le cours de ses observations,

J$t) Comp. Boudin, Traité de géographie et de statistique médi- *cales. Paris, «857, t. 1,158.

(2) De Quatrefages. Comptes rendus de V Académie des sciences . Paris, i859,t.XLVUI, p. 31.

M. de Quatrefages n'ait pas reconnu, ni les gros grains de fécule, ni les grains de grosseur moyenne beaucoup plus abondants. Par le mot plusieurs dont ce zoologiste s'est servi, il n'indique nullement cette profusion d'œufs qui devraient être sur le porteobjet, à chaque investigation, si la poussière était réellement le réceptacle des œufs atmosphériques; car il faut que l'air en contienne d'incalculables myriades pour encombrer chaque macération de tant de légions d'animalcules. Et il en faut non-seulement pour fournir toutes les petites espèces, mais encore toutes les grosses qui, elles aussi, apparaissent en incalculables cohortes.

Étonné de l'abondance proportionnelle de la fécule que je rencontrais parmi les corpuscules aériens, pour arriver à une démonstration rigoureuse de ce fait , je me suis mis à interroger la poussière de tous les siècles et de toutes les localités. J'ai exploré les monuments de nos grandes villes, ceux des rivages et ceux du désert ; et presque partout j'en ai trouvé en plus ou moins d'abondance.

J'ai découvert de la fécule dans les plus inaccessibles réduits de nos vieilles églises gothiques, mêlée à leur poussière noircie par six à huit siècles d'existence; j'en ai aussi rencontré dans les palais et dans les hypogées de la Thébaïde, où elle datait peut-être de l'époque des Pharaons; là, j'en ai même recueilli qui avait pénétré jusqu'à l'intérieur du crâne de quelques animaux embaumés. Douée d'une puissance extraordinaire de conservation, les années semblent à peine l'altérer; seulement celle qui est fort ancienne

MICROGRAPHIE ATMOSPHÉRIQUE. 443

contracte une légère teinte jaunâtre et offre une superficie moins lisse ; puis elle bleuit plus facilement par l'iode que ne le fait l'amidon récent, et ce réactif lui donne proportionnellement une teinte plus foncée.

On peut poser en thèse générale, que dans tous les pays où le blé forme la base de l'alimentation, sa fécule pénètre partout avec la poussière et se rencontre dans celle-ci en quantité plus ou moins notable. On en découvre d'autant plus que Ton explore des lieux plus rapprochés du centre des villes, et situés plus bas. Au contraire, la fécule est de moins en moins abondante et ses grains deviennent de plus en plus fins, à mesure que Ton s'éloigne des grands centres de population et que Ton explore des monuments plus isolés. Je n'en ai pas rencontré dans le temple de Jupiter Sérapis situé sur le rivage du golfe de Baies, ni dans celui de Vénus Àthor placé sur les confins de la Nubie.

On remarque aussi qu'à mesure que l'on s'élève sur les montagnes ou les monuments, la quantité de fécule mêlée aux détritus atmosphériques devient de moins en moins considérable. Dans l'abbaye de Fécamp, qui est au-dessous du niveau du sol et située dans la partie centrale de la ville, la fécule abonde dans la poussière de ses chapelles. Dans la cathédrale de Rouen, on en rencontre en quantité considérable vers la région inférieure de la tour de Georges d'Àmboise, mais ses proportions diminuent de plus en plus à mesure qu'on s'élève; abondante encore dans la poussière séculaire qui se trouve dans les combles du cœur, elle devient de plus en plus rare à mesure que Ton monte dans la flèche. On n'en rencontre plus que très-peu à la base

HÉTÈROGÉME

de la pyramide de fonte, et il ne s'en trouve plus un seul grain au sommet de celle-ci. Il en est de même lorsqu'on s'éloigne des villes, ou lorsque près d'elles on explore des montagnes élevées.

Dans une chapelle isolée, située sur les bords de la mer, et bâtie sur une falaise de cent dix mètres d'élé* vation, la poussière amassée sur une statue de saint, était en grande partie composée de grains calcaires enlevés aux parois de la montagne et transportés par le vent dans le fond du monument, ouvert jour et nuit

Ml

plumules d'ailes de phalènes, qui sans doute y ont souvent cherché un abri, mais fort rarement un grain de fécule était aperçu dans le champ du microscope; tandis que dans les détritus des villes, à chaque observation on en découvre plusieurs grains de grosseur moyenne, et un grand nombre de grains de petite taille.

Une batterie des bords de la mer, située dans un lieu isolé et que l'on n'avait pas ouverte depuis soixante ans, m'a présenté une poussière noire, tout aussi pauvre en fécule que celle de la chapelle de la falaise; mais la nature de cette poussière était absolument différente ; elle était presque entièrement composée de granules de silice très-anguleux, transparents et incolores. La fécule y était représentée en si petite quantité, que souvent on n'en rencontrait qu'un seul grain sur une dizaine d'observations.

Voici quelques-unes des observations de micrographie atmosphérique qui m'ont conduit à dire ce qui précède.

micrographie atmosphérique. 445

Poussière du laboratoire du muséum d'histoire naturelle de Rouen. — On a trouvé ce qui suit dans quatre décimètres carrés de poussière, ayant six mois d'ancienneté et recueillie sur une planche élevée. Fécule de blé abondante ; deux grains de fécule de pomme de terre ; pollen de malvacée, pollen d'épilobium, pollen de pin ; anthère d'orchidée; fragment de tissu cellulaire végétal ; vaisseaux rayés ; spores ; filaments de coton roses et verts ; granules de charbon; poils d'ortie et de plusieurs autres plantes; poils de laine blancs; poils de laine bleus ; un ascaride vermiculaire desséché ; plumules de papillon diurne; un œuf d'Infusoire déformé, ayant son centre occupé par une masse jaune ; squelettes siliceux de Bacillaires et de Navicules ; fragments d'antennes d'insectes de divers genres.

Tour de Georges d'Amboise a Rouen. — Endroit non fréquenté, situé vers le bas du monument, et dont la poussière, en quelque sorte charbonnéepar le temps, date peut-être de deux ou trois cents ans. Fécule de grosseur moyenne, très-abondante, et parmi laquelle, de temps à autre, on découvre quelques grains colorés spontanément en un beau bleu clair. Cette fécule a généralement de 0,0224 et 0,0280 de millimètre de diamètre; on y rencontre de temps à autre des filaments de coton ; des fibres et du tissu cellulaire de divers végétaux; puis des poils de laine teints en bleu, en vert ou en rouge; des filaments de toiles d'araignées; des fragments d'insectes ; des plumules de papillons nocturnes. La base de cette poussière était principale- •

HÊTÊROG

ment formée de grains calcaires; il y avait peu de granules siliceux.

Intérieur de l* abbaye de Fécamp. Poussière datant de cinq a six siècles. — Poussière grise, composée en grande partie de granules calcaires; grains de silice de toutes les grosseurs; les plus volumineux anguleux, les plus fins oviformes ; fécule très-abondante, de toutes les grosseurs, et dont quelques grains sont colorés spontanément en un beau bleu ; filaments de coton de diverses couleurs; squelettes de Bacillaires, de Navicules; filaments de laine bleus, verts et rouges; fragments de poils de lapin.

Ruines de Thèbes. Poussière prise dans les basreliefs des palais de Karnac. — Poussière à base siliceuse; grains de silice à arêtes vives, transparents comme du cristal ; et grains de silice opalins à angles mousses, provenant des détritus des colonnades de grès ; fécule de blé paraissant fort ancienne, dont la surface est rugueuse, et se bleuissant fortement par Piode; fécule rcniforme, indéterminée, que l'iode colore en bleu foncé ; poils de laine d'une belle couleur rouge ; poils de chameau ; squelettes de Bacillaires et de Navicules.

Tombeau de Rhamsès II (Sésostris), au fond du désert de Biban-el-Molouk. — Poussière à base calcaire et siliceuse; corps organisés infiniment rares. Point de fécule ; un fragment de Bacillaire; granules d'un beau vert et d'un beau bleu, provenant des peintures qui ornent l'intérieur des chambres sépulcrales.

Chambre sépulcrale de la grande pyramidb de Giseh. — Poussière à base calcaire; granules de silice

MICROGRAPHIE ATMOSPHÉRIQUE. 417

diversement colorés. Point de fécule. Filaments de coton ; filaments de laine ; poils de chauve-souris. Quelques squelettes de Bacillariées.

Temple de Vénus Athor a Phyljs. — Poussière siliceuse ; gros granules de silice diversement colorés, jaunes, rougeàtres, bruns ou noirs, à angles obtus ; granules rougeàtres de syénite ; fécule nulle ; corpuscules de limon du Nil; quelques Bacillaires fort rares; hors cela, nuls produits organisés ; beaucoup de grains de silice extrêmement fins, ovoides ou globuleux, transparents, analogues à de petits œufs. Plaques de mica.

Temple de Sérapis sur les rivages du golfe de Baies. — Poussière prise dans une excavation des colonnes, produite par une Pholade. Granules siliceux abondants, jaunes ou incolores ; granules calcaires d'un beau vert diaphane, qui ne sont que la poussière des colonnes de marbre cypolin, produite par les Mollusques ; squelettes de Navicules et de Bacillariées très-abondants, et constituant plus de douze espèces. Squelettes d'Infusoires stelliformes. Fécule nulle.

Tête de chien momifiée, provenant des temples souterrains (spéos) de Beni Hassan. — Extérieur du crâne : granules de silice, gros, anguleux, blonds ou jaunes; fécule assez abondante, de 0,0224 à 0,028 de millimètre de diamètre, que l'iode bleuit facilement, à couches concentriques très-apparentes.

Intérieur de la caisse du tympan : la même fécule très-abondante ; un à trois grains de grosse taille à chaque observation (1).

(1) Cette fécule, qui m'a paru être différente de celle du blé, a

i48 HÈTÉROGÉME.

Cette abondante suspension de la fécule dans l'air atmosphérique, et sa dissémination dans tous les endroits où celui-ci pénètre, se conçoit facilement. Des corps bien autrement pesants que l'amidon, on le sait, sont fort souvent transportés très-loin par les mouvements de l'atmosphère. On a fréquemment mentionné, sous le nom de pluies de soufre, les tourbillons de pollen enlevé aux forêts de pins et déposé au loin par l'action des vents. Au rapport de Kaemtz, les typhas couvrent parfois aussi les étangs de leur poussière fécondante. Les vents, durant les orages, entraînent même des corps bien autrement pesants. Il n est plus douteux actuellement qu'ils peuvent enlever des reptiles et des poissons, en labourant la surface de la mer et des marécages, et donner lieu à ces pluies d'animaux qui, aujourd'hui, sont un fait incontestable.

M. Duméril a rapporté d'irrécusables observations de pluie de grenouilles; d'autres ont cité des avalanches d'épinoches (1). Le docteur Conny dit même qu'un orage enleva à la mer un immense nombre de petits merlans et les transporta au loin dans le comté de Kent (2). Wolke parle d'un étang de poissons, dont toute la population fut enlevée ainsi que l'eau et transportée au loin (3). D'autres citent des faits analogues;

élé considérée par M. Ch. Robin comme étant de la fécule d'orge ou de seigle.

(1) Duméril. Comptes rendus de l'Académie des sciences.

(2) R. Conny, Lettres dans Us transactions philosophiques. Londres, 1816, t. XX, p, 289.

(3) Wolib, Relations du professeur Wolke (Gilbert' s Annalen), t. X, p. 482.

MICROGRAPHIE ATMOSPHÉRIQUE. 449

des mares mises à sec et dont toute la population fut transportée à une lieue et demie de l'endroit (1). Après cela, faut-il s'étonner de la dissémination normale de la fécule au sein de l'air calme ou peu agité, et de son introduction dans les endroits les plus retirés? .

Nous venons de voir qu'il est évident que c'étaient, soit les plus fins grains de fécule, soit les plus fins grains de silice de l'atmosphère, qui seuls avaient pu être pris pour des œufs. Mais, à cette démonstration toute physique, il faut ajouter une preuve de plus pour qu'on ne puisse pas dire qu'aux deux corps que nous mentionnons, il a pu s'en joindre une troisième espèce. C'est ce que j'appellerai la démonstration biologique.

Expérience. — 0n prit deux grammes de poussière séculaire provenant du pourtour de la cathédrale de Rouen; cette poussière, d'une teinte noire, comme charbon née par le temps , fut placée dans un tube mince, au fond d'un bain d'huile, et pendant une heure un quart elle resta soumise à l'action d'une température de 215°. On la mit ensuite dans cinquante grammes d'eau distillée que l'on plaça sous une cloche en verre.

Trois jours après, la température ayant été en moyenne de 1 8°e t la pression de 0 , 7 5 , on examina le résultat de l'expérience. D'endroit en endroit, on découvrait des Monades analogues au Monas lermo, Mull.

(l)Comp. Mauduyt, Monde savant. Art. Ichthyologie . 1835, n°* 80 et 83. — A. Pelletier, Observations et recherches expérimentales sur les trombes. Paris, 1840, p. 42.

POLCHET. * 9

50 HETÉROUÉMB.

En outre, il y existait des Vibrio spirillus et des Vibrio undula, ainsi que quelques grosses Monades que je n'ai jamaisvues et qui sont analogues au Monas lens, Mull. Le lendemain, toutes les petites Monades étaient mortes et formaient une pellicule proligère sablée, dans laquelle on apercevait, soit des ovules de grosses Monades, soit de ces Monades faisant effort pour se détacher de la fausse membrane, soit enfin de ces Monades en parfait mouvement et fort agiles. Le cinquième jour, on y rencontra quelques Kolpodes, mais on n'y observa aucun filament confervoïde.

Expérience. — La même poussière de la cathédrale de Rouen, dont il est question dans l'expérience précédente, fut chauffée de 280 à 300°, pendant vingt minutes, dans un bain d'huile, et elle en sortit presque totalement charbonnée; deux grammes de celleci furent délayés dans cinquante grammes d'eau distillée. La macération fut placée sous une cloche de verre et elle y passa trois jours. Durant ce temps, la moyenne de la température fut de i 8°, et la pression de 0,75, Observée alors, la superficie du liquide était remplie de particules noires, charbonnées, au milieu desquelles nageaient d'abondantes Monades différentes de celles observées dans la poussière, qui n'avait été chauffée qu'à 215°. Ces Monades, excessivement nombreuses, ont 0,0056 de millimètre de diamètre et offrent une teinte brune et un point noir. Je ne les ai jamais rencontrées. De place en place, il existe aussi une foule de granules immobiles, qu'avec de l'habitude on sait n'être qu'une immense quantité de Monades mortes, formant déjà une pellicule proligère.

MICROGRAPHIE ATMOSPHÉRIQUE. 451

Enfin, le cinquième jour, la macération s esl peuplée subitement d'une abondance de gros Kolpodes, longs, striés, à estomacs nombreux et remplis. C'est une espèce non décrite.

En outre, on voitçà et là une conferve moniliforme, composée de filaments entremêlés et remplis de granules, et que je n'ai jamais observée jusqu'à ce moment.

Ces deux expériences ne viennent-elles pas, avec tout ce qui précède, démontrer que l'air n'est nullement le réceptacle des germes des animalcules, contrairement à l'hypothèse de quelques savants, récemment reproduite par MM. Milne Edwards ol de Quatrefages (1)? Cette poussière, amassée depuis tant de siècles, et qui devrait non-seulement être riche du récent dépôt de l'air, mais encore des dépôts anciens, est si peu le réceptacle des œufs, que lorsqu'elle a subi une température de 215 à 300°; qui a dû, sans conteste, brûler toute la progéniture qu'elle pouvait contenir ; elle n'en est pas moins féconde. Cela démontre bien que les animalcules qui peuvent naître d'une poussière quelconque ne viennent pas d'oeufs que celle-ci recèle, mais bien d'ovules qui s'y forment spontanément, puisque, qu'elle soit intacte ou presque charbonnéc, elle n'en est pas moins proligère.

Ceci est si vrai que, par une de ces anomalies si communes en de telles expériences, c'est la macération qui devrait être la moins proligère qui Test devenue davantage! En effet, dans la poussière qui a été

(!) De Quatrefages, Comptes rendus deV Académie des sciences. Paris, Janvier 1859.

452 HÉTÉROGÉNIB.

presque totalement charbonnée par 300<> de chaleur, on observe une quantité considérable de Kolpodes, et une conferve si rare, que je ne l'ai jamais vue se former; tandisquedans la poussière chauffée seulement à 215°, et non charbonnée, les Kolpodes sont infiniment rares et la conferve y manque absolument.

M. de Quatrefages, au nombre des preuves qu'il allègue pour démontrer la présence des œufs dans la poussière atmosphérique, dit qu'au bout de trois quarts d'heure, il a vu des Monades se mouvoir dans celle-ci après qu'on l'avait imbibée d'eau (1 ). Ce savant n'ayant pas fait connaître à quelle température ses observations ont été faites, je n'ai pu les répéter exactement. Pour moi, jamais je n'ai vu un seul animalcule se mouvoir dans la poussière avant douze à dix-huit heures, à une température de 15°; mais souvent il m'est arrivé d'y reconnaître le mouvement brownien immédiatement après qu'elle avait été plongée dans l'eau, ce qui pourrait en imposer à un observateur moins exercé que le savant que nous venons de citer.

Dans le but de pousser la démonstration jusqu'au bout, j'ai pris une abondance d'animalcules, appartenant à des genres extrêmement variés, depuis les Rotifères jusqu'aux Monades (2). J'ai laissé ces animalcules se déssécher lentement parmi le limon qu'on avait recueilli avec eux; puis, au bout de deux jours,

(1) De Quatrefages, Comptes rendus de l'Académie des sciences. Paris, Janvier, 1859.

(2) Voici les genres qui y avaient des représentants : Rotifere, Kolpode, Kérone, Paramécie, Plœsconie, Navicule, Bacillaire, Spirillum, Monas Bacterium.

MICROGRAPHIE ATMOSPHÉRIQUE. 453

quand la dessiccation était parfaite, j'ai imbibé de nouveau d'eau tous ces Microzoaires, et jamais parmi leurs nombreuses espèces, je n'en ai vu une seule revivre; pour la plupart, môme, leurs cadavres avaient subi quelques lésions par l'effet de la mort. Quelques Bactériums de petite taille, auraient encore pu là égarer certains observateurs ; ils étaient animés d'un manifeste mouvement brownien, qu'un micrographe ne pourra jamais confondre avec leur locomotion vive et saccadée (1).

Dans ces expériences les Rotifères ont été de ma part l'objet d'une attention toute spéciale, et je me suis convaincu que ces Microzoaires, dont on a partout proclamé l'extraordinaire résurrection, ne se ranimaient pas plus que les autres animalcules lorsqu'ils sont réellement morts. Quand on voit périr sous ses yeux des Rotifères, on se convainc bien rapidement qu'ils ne pourraient même jamais ressusciter. Quelques-uns se contractent en une espèce de sphéroïde irrégulier, mais d'autres en expirant subissent de véritables dilacérations. En humectant des Rotifères, soit seulement vingt-quatre heures après leur mort, soit après quarante-huit heures , jamais je n'en ai vu un seul se ranimer. Ce qui en a imposé pour une résurrection, c'est que lorsqu'on leur rend de l'eau, le corps de plusieurs se gonfle et s'allonge de nouveau par un véritable phénomène d'endosmose, et l'animal semble revenir à sa primitive forme. La queue devient saillante,

(I) En effet, lorsque les Baclérium sont bien vivants, ce qui dure peu, leur natation est très-rapide.

434 II ÉTÉROGÉNIE .

mais cette apparence de résurrection en reste là. Et si alors on examine l'état des viscères on s'aperçoit immédiatement que ceux-ci ont subi par la mort une grande perturbation, et même souvent une désorganisation complète. Ce gonflement s'opère en une ou deux heures; puis ensuite, en suivant pendant dix à douze heures ce qui se passe, on voit que nul phénomène vital ne se produit dans le cadavre de l'animalcule, et qu'enfin il se désagrège complètement. Quelques Rotifères, même avant ce temps, se crèvent et expulsent une partie de leurs viscères. Quelques-uns ne subissent nullement l'action de l'endosmose et restent en boule.

On voit, d'après ce qui précède, que maintenant, même en s'appuyant sur les nouvelles conquêtes de la science, il devient facile de démontrer d'une irrécusable manière qu'on a attribué à l'air un rôle absolument faux. M. Balbiani, ainsi que nous l'avons dit, a reconnu que les Paramécies possédaient seulement un petit nombre de fort gros œufs, mais dont il n'a pas, que je sache, donné la mesure. J'ai reconnu ces œufs sur les Kolpodes et les Kérones, où ils sont aussi fort gros, et présentent à l'intérieur des mères un diamètre de 0,0150 à 0,0224 de millimètre. Enfin, M. de Quatrefages lui-même a trouvé aussi de ces gros œufs secs dans la poussière qu'il a observée au microscope; et selon moi c'est à eux qu'il donne avec beaucoup de micrographes le nom d'Infusoires enkystés. C'est donc un fait acquis, ces œufs sont connus, mesurés, soit sur les mères, soit à l'état sec dans la poussière. Je pars de là et j'exécute l'expérience suivante :

MICROGRAPHIE ATMOSPHÉRIQUE. 458

Expérience. — Je prends une cuvette en cristal de trente centimètres de diamètre et remplie d'eau distillée. J'y plonge dix grammes de lin chauffé à 200° pendant deux heures. Cette cuvette est ensuite recouverte d'une cloche et placée dans une autre grande cuvette de cinquante centimètres de diamètre, remplie d'eau distillée presque jusqu'au niveau de la première. Après quatre jours, dont la température a été en moyenne de 25% on examine le résultat de l'expérience. La cuvette du centre est encombrée de Kolpodes et de Paramécies ; on ne trouve pas un seul de ces animaux, ni un œuf dans la grande cuvette qui la contient (1).

Cette expérience, si simple en apparence, ne suf-fit-elle pas à elle seule pour renverser tout l'échafaudage de la panspermie aérienne? Si, malgré la cloche qui le recouvre, une pluie d'œufsest tombée sur le vase central pour y produire ces animalcules entassés par millions, a-t-elle pu épargner l'eau découverte qui l'environne? On n'oserait pas sans doute nous faire cette objection, car dans toutes les expériences analogues, le même résultai se produit. Dirat-on qu'un seul œuf suffit pour engendrer une si prodigieuse progéniture? mais la scissiparité n'est qu'une hypothèse sans fondement, proposée pour expliquer facilement un phénomène embarrassant, et que Ton a acceptée avec enthousiasme, à cause de son étran-

(f) J'ai répondu ailleurs à l'objection de la nécessité d'une nourriture appropriée pour les œufs, dans l'eau. Ce n'est pas assez sérieux pour y revenir.

HÈTÉROG

gelé; et d'un autre côté, ne sait-on pas actuellement que la génération normale est, elle-même, tout aussi impuissante pour expliquer le phénomène, depuis que M. Balbiani en a démontré les lenteurs et la pénurie (1).

Osera-t-on prétendre aujourd'hui que les œufs tombés dans l'eau ont échappé à notre observation? Mais nous répondrions que c'est impossible, tant ils sont apparents, car sans même employer de forts grossissements, on leur donne le volume d'un petit pois; et d'ailleurs, pour arriver à l'équivalence de la population du vase central, ils devaient se rencontrer en nombre prodigieux dans le vase extérieur; et, n'y en eût-il que très-peu, je le répète, ils n'échapperaient pas. Enfin, dira-t-on encore aujourd'hui ce que l'on disait il y a quelques années avec E hrenberg (2) , que ces œufs se réduisent à une telle ténuité par la dessiccation qu'ils deviennent invisibles. Mais pour les Kolpodes et les Paramécies, qui seuls sont ici en question, les observations de M. Balbiani et les miennes rendent cette ancienne objection tout à fait impossible aujourd'hui. En effet, nous avons démontré, chacun de notre côté, que lesMicrozoaires ne produisaient pas des œufs, mais de véritables embryons assez avancés en développement, car on aperçoit déjà leurs mouvements automatiques dans le ventre de la mère et les pulsations de leur cœur. Dira-t-on que ces embryons ont acquis inutilement un tel développement, et qu'ils ont inutilement commencé à vivre, pour pé-

(1) Balbiam, Génération sexuelle chez les Infusoires. Journal de physiologie. Paris, 1858, t. 1, p. 34C.

(2) Ehrenberg, In fus.

MICROGRAPHIE ATMOSPHERIQUE. 457

rir ensuite et devenir invisibles, afin de se transporter, par le moyen de l'air, eux qui naissent dans l'eau, partout où certains zoologistes prétendent qu'ils circulent. Tout cela offrirait autant d'impossibilités, s'il n'y en avait pas une plus grande encore, c'est celle du nombre.

Expérience. — Une autre expérience, tout aussi simple que la précédente, vient encore démontrer l'absence des embryons d'Infusoires dans l'atmosphère. On prend un tube à boule de Liebig, et on le remplit d'eau. Puis, à l'aide d'un vase aspirateur, on fait passer à travers cette eau cinquante litres d'air atmosphérique; si, après huit jours, on explore celle-ci on n'y rencontre aucun Microzoaire vivant, ni aucun embryon. Si, au contraire, on amis à côté une macération de foin, étant seulement en contact avec un demi-litre d'air, c'est-à-dire avec cent fois moins de ce fluide, à la même époque, on y compte un incalculable nombre de Kolpodes ou de Paramécies dont les œufs n'auraient pu échapper à l'observation dans l'autre expérience.

Nous pouvons dire en terminant ce chapitre, que ce qui est réellement dans l'atmosphère s'y retrouve aisément; et que si nous ne l'avions pas suffisamment démontré, les récentes recherches de M. Gigot sur les émanations marécageuses viendraient le constater (1).

(1) L. Gigot, Recherches expérimentales sur la nature des émanations marécageuses. Paris 1859, pl. u, m, iv, où cet auteur a figuré de nombreux corps recueillis dans l'air des marais.

Résumé. — Ainsi donc, tout ce qui précède prouve que certains Microzoaires non-seulement apparaissent spontanément, mais en outre qu'ils ont aussi des organes sexuels et produisent des œufs. Les observations et les expériences nous ont également démontré que ceux-ci ne sont nullement en suspension dans l'atmosphère en assez notable quantité pour pouvoir, le moins du monde, expliquer la fécondité des eaux stagnantes ou des macérations. Enfin que ce que les auteurs ont pris pour des œufs ne peut certainement s'attribuer qu'à la fécule que contient la poussière ou aux lins grains de silice ou de carbonate calcaire qu'on y rencontre si abondamment.

Dans la discussion académique à laquelle la génération spontanée a donné lieu, c'est M. de Quatrefages lui-même qui s'est chargé de donner aux doctrines qu'il prétendait défendre, le plus splendide démenti qu'on puisse leur infliger. En effet, si quelque chose peut renverser de fond en comble l'hypothèse de la panspermie et l'ovarisme absolu, c'est évidemment la découverte de la reproduction sexuelle des Microzoaires. Car, nécessairement, M. de Quatrefages s étant appuyé sur les observations de M. Balbiani, doit en subir toutes les conséquences, et celles-ci sont accablantes pour lui : cet observateur ayant reconnu que les Paramécies ne produisaient chacune que cinq à six embryons, et même après un accouplement et une gestation fort longue pour de tels animalcules.

Cette exiguité dans la reproduction rend mathématiquement impossible la diffusion atmosphérique ;

MICROGRAPHIE ATMOSPHÉRIQUE. 459

et ensuite, par le volume de ses produits, elle défend que ceux-ci puissent passer inaperçus.

Or, la raison se révolte, en présence de tous ces faits nettement posés ; et elle ne peut accepter que des embryons, après avoir acquis un tel volume, une telle organisation, s'arrêtent dans leur cycle vital, se contractent et se solidifient au point de devenir invisibles, eux qui avaient un volume tellement apparent, une organisation si avancée !

Une seule assertion suffirait même pour renverser, et ce changement de milieu de Tœuf, et celte extraordinaire mutation de volume : c'est que jamais on ne voit un œuf de Paramécie subir de renflement dans nos macérations.

Page 1