HYPOTHESE ANCIENNE
Cette hypothèse a surtout été soutenue par Pallas"; et il l'a fait avec une suite d'arguments qui, au premier abord, ne paraissent point dépourvus de valeur (f). Ce naturaliste prétendit que les Enlozoaires sont beaucoup plus fréquents sur les hommes et les animaux qui habitent dans les grands centres dépopulation, où Ton fait ordinairement usage de réservoirs ou de rivières qui reçoivent les immondices. Selon lui, ils sont aussi plus communs dans les localilés où les hommes et les animaux vivent environnés de causes débilitantes, de malpropreté. Le naluraliste prussien prétendit également qu'on trouve peu de vers dans les contrées les moins peuplées de la Russie et de la Sibérie. Et il ajoute enfin que les animaux de proie, qui avalent leur nourriture avec voracité, sont beaucoup plus sujets aux vers intestinaux que ceux qui, tels que les Ruminants et les Rongeurs, vivent d'herbes ou de substances végétales, qu'ils n'avalent qu'après leur avoir fait subir une trituration prolongée.
Les faits abondent pour combattre Pallas. L'argument de la plus grande fréquence des Helminthes sur les habitants des cités populeuses, et leur rareté dans les pays dépeuplés , s'explique facilement , la génération de ces animaux étant, on le sait, sin-
gie. Paris, 1837, 1. 1. — Bérard, Cours de physiologie. Paris, 1848, 1. 1, p. 100.
[{) Pallas, De infestis viventibus intra viventia. Rotterdam, 1768. — Neue nord. Beitrœge. 1781.
gulièrcment favorisée par les causes débilitantes. A laide du système de Pallas, il serait fort difficile d'expliquer la présence des vers chez les Hollandais, qui poussent la propreté jusqu'à un point fabuleux. La communication se concevrait seulement par l'intermédiaire de l'eau puisée dans les rivières qui reçoivent les déjections. Ce naturaliste semble lui-même se réfuter à l'avance, en convenant que les œufs des helminthes se détruisent fort rapidement quand ils se trouvent éloignés du milieu indispensable à leur conservation (1). Mais en admettant leur introduction avec les boissons, on s'aperçoit qu i l'aide de cette hypothèse, il est de toute évidence que l'on ne peut expliquer comment certains helminthes, envahissent les organes sans communication avec l'extérieur.
Enfin, en supposant que c'est à l'aide des boissons, que les animaux absorbent leurs vers intestinaux, comment expliquerait-on leur abondance à l'intérieur de beaucoup de Rongeurs, qui vivent uniquement d'herbes et ne boivent jamais?
Relativement à ce qui concerne la plus grande fréquence des helminthes chez les animaux carnassiers que chez les herbivores, malheureusement pour l'hypothèse favorilede Pallas, de nombreuses nécroscopies d'animaux ont démenti son assertion et prouvé que c'est le contraire qui existe. Bremser rapporte que sur vingt loutres qu'il ouvrit, pas une seule ne contenait d'Entozoaires ; et que parmi cinquante-quatre lapins sauvages qu'il disséqua, il n'y en avait, au contraire,
(I) Pallas, Neue nordische Bcitrœge, erster Band. Leipzig, 1781.
532 BÉTKROGÉMK.
que cinq à l'intérieur desquels on n'en trouva point. 11 ajoute en outre qu'ayant anatomisé dix-sept chamois provenant des montagnes de la Styrie , tous , à l'exception d'un seul, contenaient des vers (1). Comment donc Pal las expliquerait-il ces faits? Aucun helminthe sur des loutres qui vivent d'animaux qui en sont remplis; et, au contraire, une abondance de vers intestinaux sur des lapins qui ne broutent que de l'herbe! Comment surtout expliquer leur abondance sur ces chamois dont parle Bremser, eux qui n'habitent que les solitudes glacées des montagnes (2)?
Embarrassés pour expliquer par la simple transmission la présence des Entozoaires, quelques auteurs ont supposé que ceux-ci n'étaient que des vers qui vivent normalement dans l'eau ou dans la terre , et qui après s'être introduits dans le corps des animaux, y subissent diverses métamorphoses.
Cette étrange opinion, dont Brera a été l'ardent défenseur, n'est pas assez sérieuse pour que la science doive s'armer pour la combattre (3) ; quelques lignes
(1) Bremser, Traité anatomique et physiologique sur les vers intestinaux. Paris, 1824, p. 36.
(2) Une seule expérience, mais une expérience fondamentale, suffirait pour renverser tout l'échafaudage accumule par Pallas; c'est celle de Schreiber. Ce naturaliste a soumis un putois, pendant l'espace de six mois, à un régime qui se composait uniquement de vers intestinaux et d'œufs de ceux-ci, puis de laitage ; et, au bout de ce temps, lorsqu'il sacrifia ce mammifère, il ne trouva aucun helminthe dans ses organes. — Schreiber. Cité par Bremser, p. 37.
(3) Brera, Traité des maladies vermineuses, Trad. Paris, 1804. — Memorie fisico-mediche sopra i principali vermi del corpo umano . Crème, 1811. .
seulement en démontreront toute la nullité. Et d'ail* leurs, la structure des helminthes est absolument différente de celle des animaux dont on prétend les faire descendre, et quand Y habitat impose quelque modification à une espèce , celle-ci n'est jamais que superficielle et ne transforme pas l'organisation de fond en comble ; et sous un état identique , un animal ne renverse pas toutes ses habitudes pour s'accommoder à une nouvelle manière d'être. L'œstre, qui à l'état de larve vit dans le canal digestif du cheval, devenu insecte parfait , y périrait au bout de quelques minutes; les libellules, les éphémères, dont les larves vivent sous Veau de nos marais pendant plusieurs années, seraient noyées en un moment si, lorsqu'elles se sont revêtues de leurs ailes, on les plongeait dans leur ancien élément (1).
BTPOTHÈSE DES MIGRATION .
Évidemment embarrassés pour expliquer la propa-
(1) Si Linnée a pu croire avoir trouvé le distoma hepaticum, le tœnia lata et l'ascaris vermicularis dans des marais; si Uuzer a prétendu que les vers de terre et les Ascarides lombricoïdes n'étaient que les mêmes animaux; si Beireis assure avoir rencontré l'ascaride lombricoïde de l'homme dans une fontaine prèsd'Helmstadt; si Gradin dit avoir observé un Ténia dans un marais; enfin, si Schaeffer prétend qu'il a rencontré des Douves du foie vivant dans l'eau ; Otto-Frederic Mûller, Pallas et Bremscr ont renversé de fond en comble leurs prétentions. — Otto-Fredfric Muller, Vcrm. terr. hist., t. I, p. 36. — Gmelin, Reisen 3 ter Theil, s. 302. Tab. 30. — Schaeffer, Die Engelschnecken, s. 29. Pallas, iVordische Beitr, t. I, s. 42. — Bremser, Traité zoologique et physiologique des vers intestinaux de l'homme. Paris, 1824, p. 8, 9.
gation des helminthes, les adversaires de la génération spontanée ont récemment supposé que les œufs ou les petits de ces animaux, étaient d'abord introduits dans les voies digestives, et qu'ensuite ils pénétraient diversement dans toutes les parties du corps des êtres sur lesquels ils vivent, même les plus profondes, les plus inaccessibles.
D'après un certain nombre d'helminthologisles modernes, voici ce qui adviendrait normalement.
Les vers intestinaux, après avoir été introduits à Félat d'œuf à l'intérieur de certains animaux, écloraient dans ceux-ci, et y passeraient la première phase de leur vie. Puis, à l'aide d'une extraordinaire migration, ils parviendraient enfin dans une autre espèce pour y terminer leur existence. Et, comme sous ces deux états ces vers ne se ressemblent nullement, on les aurait considérés comme étant des êtres fort différents. Citons, à titre d'exemple, l'histoire du Ténia de l'homme. Selon ces helminlhologistes, les œufs de ce ver, après avoir ttécxpulsés avec nos déjections, seraient mangés par le porc; et, uncfoisintroduits dans son cana' digestif, à l'aide des crochets dont les embryons sont armés, ceux-ci perforeraient les tissuset parviendraient à s'enfoncer dans les organes profonds. Arrivés là, en se développant, ils y constitueraient ce que l'on nomme le Cyslicerque du cochon (1), que l'on avait jusqu'à ce jour considéré comme une espèce particulière. Ensuite, l'homme en mangeant du porc cru, au milieu de la chair duquel ces Cysticerques sont restés vivants,
(I) Cysticercus cellulosœ. Rud. Dre ras.
I INTRODUCTION DES HELMINTHES PAE l' ALIMENTATION . 535
les introduirait dans son intestin où, en changeant d'habitat, ils revêtiraient une nouvelle forme et deviendraient le Ténia de l'homme (I). Ainsi donc, ce serait le porc qui aurait la fonction spéciale d'élever pour nous la jeune progéniture de notre ver solitaire.
Ceci avait été soupçonné depuis longtemps, car Nitzsch, guidé par l'analogie, a fait remarquer que les vers vcsiculaires pourraient bien n'être que des individus appartenant à d'autres familles d'helminthes, et dont les formes ont subi une déviation spéciale (2). Mais Kûchenmeister, de Zitlau, fit connaître le premier, par des expériences, cette transformation des Cysticerques en Ténias (3), et celles-ci ont été répétées par Lewald, Siebold et Van Beneden (4).
Sous l'influence de ces récentes investigations de la science , Kûchenmeister a même posé comme une loi fondamentale, que tout animal infesté de Cysticerques en trouve la source dans sa nourriture, ou dans sa proie infestée par des Ténias. Et il ajoute que cela lui a été confirmé par ses observations particulières et par celles de MM. Von Siebold, Lewald, Roll, Eschricht, Van Beneden, Moller et surtout par Leuckart (5).
(1) Tœnia solivm; Rtid. Brem.
(2) Nitzscb, art. Anlhoctphalus dans l'Encyclopédie d'Ersch et de Grutier, 1*20.
(3) K<xhemieister, Comp. Mou oire présente* a l'Académie des sciences, avec celle devise : Omne vivum exovo; Gcneratio œquivocanulta. |85:».
(4) Va* Beneden , Mémoire qui a obtenu le prix de l'Académie des science?, en 1853. Pans, 1K58, iu-4°, avec 27 pl.
(5) Ub Siebold, Expériences sur la transformation des Cysticcr-
HÉTÉROGÉNU
D'après les savants qui ont le plus récemment étudié les helminthes, tels que MM. Kûchenmeister et Van Beneden, les crochets que les embryons du Ténia présentent et meuvent à l'intérieur de l'œuf, leur serviraient h perforer les tissus des animaux, pendant leurs migrations. Si Ton songe, dit Van Beneden, que ces embryons ne dépassent guère le volume d'un globule du sang de la grenouille, on comprendra aisément qu'ils perforent les parois de l'intestin pour s'enkyster sous le péritoine, ou pénétrer dans les vaisseaux et se répandre avec le sang dans divers viscères, sans en excepter le cerveau et les yeux (1).
Dans sa Physiologie, de Siebold avait annoncé le premier, que le Cysticerque qui vit dans le foie des rats et des souris, n'était autre chose que le Ténia du chat, égaré et devenu vésiculeux (2). Plus tard les expériences du docteur Kûchenmeister deZittau, l'engagèrent à s'occuper de ce sujet. Des Cysticerques communs sur les lapins et les lièvres, le Cysticerçus pisiformis, furent administrés à des chiens pour voir s ils ne donneraient pas naissance au Tœnia serrala, qui
ques en Ténias. Breslau, 1852, etc. — Lewald, De Cysticercorum in Taenias metamorphosi. — Roll, On the result of the administration ofthe Tape-Worm. — Van Beneden, Les Vers Cestoïdts ou Acotyles. Bruxelles.— Moller, Gazette médicale, 1854. — Leuckart, Archiv fùrphysiol. Heilkunde, XI, p. 404,art. Parasiten und Varasitismus.
(1) Van Beneden, Nouvelles observations sur le développement des Vers cestoïdes. Ann. se. nat. Zoologie. 1853, t. XXIX, p. 318. — Acad. des scien. 4853, p. 788. — Kûchenmeister, On animal and vegetable parasites ofthe human body. Londres, 1857.
(2) De Siebold, Manuel de physiologie. 1851, vol. II. J'admettrais volontiers l'idée qu'uu cysticerque n'est qu'un ténia déforme'.
INTRODUCTION DBS HELMINTHES PAR i/ ALIMENTATION . 537
est aussi fort commun sur cet animal. Ces expériences, faites de concert avec M. Lewald, son élève, furent couronnées d'un plein succès (i).
Les auteurs qui ont soutenu la thèse de la transmigration des Cysticerques, ont prétendu, comme on le suppose, que c'étaient ceux des animaux dont ils se nourrissent le plus communément qui les peuplaient de Ténias. Ainsi, selon eux, le Cysticercus fasciolaris, qui habite sur le rat et les souris, devient le Ténia du chat; le Cysticercus pisiformis du lapin, se transforme en Tœnia serrata du chien (2) ; le Cysticercus cellulosœ du porc, devient, mangé par l'homme, le tœnia solium ou ver solitaire. On ne nous a pas encore dit, que je sache, quelle est l'espèce du premier de ces genres qui fournit notre Botryocéphale î
VanBeneden, rapporte qu'ayant administré, vers la fin d'octobre 1853, à un porc, des œufs du Tœnia sotium rendus par une femme, lorsque l'on tua cet animal en mars 1854, on rencontra dans ses muscles et surtout dans ses muscles intercostaux, un grand nombre de Cysticerques complètement développés ou à l'état descolex (3). Kuchenmeister complète latrans-
(1) De Siebold, Expériences sur la transformation des Cysticerques en Ténias. (Société nationale silésienne de Breslau, 1852; — Institut, n9 974.) Voir Ânn.des se. nat., Zoologie, 1852, t. XVII, p. 377.
(2) 11 a donc deux systèmes de migrations, puisque ce ténia, selon quelques helminthologistes, donne le cœnurc du mouton, — Ccenure au cerveau du mouton, — Cysticerque de l'intestin sur le lapin? Inexplicables contradictions !
(3) Vaw Bf.neden, Note sur des expériences relatives au développement des Cysticerques. Ann. des se. nat. Zoologie, 1855, t. I, 104.
migration de cet helminthe en assurant qu'ayant administré un certain nombre de Cysticerques à une femme condamnée à mort, et l'ayant ouverte le lendemain de son exécution, il découvrit dans l'intestin de celte suppliciée, dix jeunes ténias. De cette observation, le savant de Zittau conclut que le Cyslicerque cellulaire du porc est le jeune individu du Ver solitaire de l'homme (1).
(I) Kucbf.kmfister, Lettre sur des expériences relatives à la transmission des vers intestinaux chez l'espèce humaine. Annales des sciences naturelles, Zoologie. 1853, t. V, p. 377.
Expériences de M. Kxlchenmeister. — «. Environ cenl trentedeux heures avant le moment fixé pour l'exécution d'une femme condamnée à la décapitation, pour assassinat, je lui (1s avaler, à son insu, un Cysticercus tenuicoltis, et au bout de vingt heures, je lui donnai six Cysticercus pisiformis, n'ayant pas à ma dis|>osilion de Cysticercus cellulosœ. Ces Vers, dépouilles de leur vessie caudale, furent administrés dans un potage, dont la température était à peu près celle du corps humain.
« Environ quatre-vingts heures avant l'exécution, j'ai pu me procurer de la viande de porc, contenant des Cysticercus ce luloste, provenant d'un animal tué depuis soixante heures, et, le lendemain, je Asservir à la condamnée du boudin dans lequel j'avais introduit douze de ces Vers; enfin d'autres Cysticercus celluloses* au noml.re de dix-huit, puis quinze, ensuite douze et dix-huit, lui furent administrés avec des aliments, quelle prit dans divers repas qui procédèrent l'exécution de soixante-quatre, vingt-quatre et douze heures.
« L'autopsie ne put être faite que quarante-huit heures apiès la mort. Ayant fait tremper les intestins dans de l'eau pendant quelque temps, je parvins à découvrir dans le duodénum quatre jeunes ténias, qui tous a\ aient encore sur la tète une ou deux paires de crochets; l'un de ces Vers avait encore la couronne de crochets presque complète. Ces parasites axaient de H à 8 millimèlies de longueur, et ressemblaient au tœnia solium par le nombre, la grandeur et la forme de leurs crochets. Je
Un petit helminthe, presque microscopique, qui envahit par millions tout le système musculaire de Thomme, le Trichina spiralis, dont on doit la connaissance à MM. Owen, Farre et Hilton (I), avait jusqu'à ce moment paru ne pouvoir être expliqué que par la génération spontanée; mais quelques physiologistes ont aussi annoncé avoir, par l'expérience, prouvé ses migrations. M. Herbst a eu l'heureuse idée d'employer cet helminthe dans ses tentatives de transmission, parce que, comme il est extrêmement rare , son développement dans les sujets consacrés à celle-ci, ne peut être considéré comme une coïncidence. M. Herbst a été exlraordinairemcnt favorisé à cet égard , ayant rencontré plusieurs animaux infestés de Trichina; il a choisi l'un d'eux, un blaireau, pour ses essais (2), Ayant donné la chair de cet animal à manger à de jeunes chiens, au bout de trois mois, quand on les tua, tous leurs membres furent examinés et l'on reconnut qu'ils contenaient un nombre aussi
trouvai aussi, dans la lavure des intestins, six autres Téniasqui manquaient de crochets, mais qui, du reste, ressemblaient tout à fait aux précédents. »
(ij R. Owek, Transactions de la Société zoologiqne de Londres. 18J5, t. I, p. 315. — Lectures on tl\e comp anat. andphys.. p. 62. — A. Farre. Comp. zool. Traus. t. I. Uilton, Médical Gazette. February 1833. Ce ver, qui est long de 8/10 de millimètre, vit dans de petits kystes à l'intérieur desquels il est enroulé, et qui ont un demi -millimètre de longueur. A l'hôpital Saint- Barthélemy de Londres, on en trouva dix-sept à l'intérieur d'un des muscles des osselets de l'ouïe, sur un militaire qui y était mort.
(2) M. Herbst Va rencontrée presque simultanément sur un chat, un chien, un hibou et un blaireau.
540 HÉTÉRO G ÉME.
considérable de Trichina spiralis qu'en possédait la chair de l'animal qu'ils avaient dévorée (1).
En résumé, on peut donc dire qu'il résulte des expériences et des observations de Kuchenmeister, Leuckart, de Siebold, Lewald, Van Beneden et Moller, que les Cysticerques et les Cénures ne sont que de jeunes Ténias, qui, pour arriver à un entier développement, ont nécessairement besoin d'abandonner l'animal sur lequel ils vivent d'abord, pour aller, après une migration plus ou moins longue , se développer sur une autre espèce d'animal, souvent fort différente.
SECTION IV. — DiSCUSSIOn DE L'HYPOTHÈSE DES MIGRATIONS.
Les observations et les expériences récentes sur la genèse des helminthes étant considérées, par quelques physiologistes, comme ayant donné le dernier coup à l'hétérogénie, il est de notre devoir d'examiner si cette prétention est aussi fondée qu'on l'a pensé. Nous apporterons dans cet examen la plus extrême impartialité, mais aussi nous y mettrons une sévérité qui n'accusera que notre ardeur à démêler le vrai , mais
(1) Herbst, Expériences sur la transmission des vers intestinaux. Société des sciences de Gœttingue, 1851; Institut. n° 956. Ann. des se, nal. 1852.
(2) Kuchenmeister , On animal and vegetable parasites ofthe human body. London, 1857, t. I, p. 34. — Leuckart, Archiv. fûr physiol. — Db Siekold, Mémoire sur les vers rubannés et vésiculaires de l'homme et des animaux. Ann. des se. nnt. Zool. 1855. — Lewald, De cysticercorum in Tœnias metamorphosi. — Van Beneden, Vers Cestoïdes ou Acotyles. Bruxelles.— Moller, Gazette médicale. 1 851 .
jamais la loyauté d'aucun expérimentateur. La discussion nous prouvera que de nouvelles expériences sont peut-être encore à désirer, pour mettre la question hors de doute ; et qu'il n'est pas absolument démontré, pour tout le monde, que quelques helminthes ne se produisent pas par la génération spontanée.
Nous avons devant nous des antagonistes d'un grand renom, des expérimentateurs consommés, et au premier abord, notre entreprise paraîtra téméraire. Elle ne l'est cependant nullement , et eux-mêmes , en se combattant réciproquement, nous permettront d'établir, sans conteste, que leur victoire est encore fort indécise. Là, nous assisterons à leurs luttes; ailleurs, nous les verrons successivement changer d'opinions, et, avec le scepticisme qui seul convient au milieu de tant d'indécisions, nous nous demanderons où est la vérité?
En doutant des migrations, nous n'avons pas la prétention de venir ici contester une conquête scientifique, vierge de toute atteinte. Nous ne sommes pas le seul dont les doutes ne soient pas absolument dissipés, car si M. de Filippi a pu dire que les recherches de de Siebold et de Steenstrup (1) avaient démontré que les Cercaires sont des larves de Distomes; d'un autre côté, des savants du plus grand mérite, tels que Ehrenberg et Diesing (2), prétendent encore que les
(1) De Filippi, Mémoires de l'Académie de Turin, 2* série, t. XV. — De Siebold, dans Burdach, Phys.t t. III. — Steenstrup, (Jeter den Générât ionswechsel. Copenhague, 1842.
(2) Eurerberg, Monatsbericht d, k. Akademie zu Berlin, 1851, p. 776. — Diesing, Systema helminthum. Vindobonœ, 180O, t. I.
mômes Cercaires sont des animaux parfaits. Du resle, quelques expérimentateurs nous viennent déjà en aide, en contestant de fond en comble les nouvelles investigations, dont nous nous bornons seulement à signaler l'imperfection ou à nier les conséquences. Ainsi MM. Ercolani et Vella ont récemment combattu les conclusions de Kuchenmeister, de Siebold et de Van Beneden, en prétendant que leurs recherches n'étaient point applicables à l'entière solution de la grave question de la genèse des helminthes. Ces savants ont même échoué dans leurs expériences, en voulant obtenir des Cysticerques en employant des œufs de Ténia (1).
Presque tous les savants modernes qui ont spécialement étudié les vers intestinaux, s'accordent à penser que ceux-ci ne peuvent d'abord se produire qu'à l'aide de la génération spontanée. Rctzius avoue que l'apparition des Entozoaires lui parait pouvoir tout aussi bien s'expliquer par elle, que par rémission des œufs; Reil et d'Outrepont partagent celte opinion ; Linck, Baillieet Cooper sont également unanimes sur ce point (2). Rudolphi et Bremser, auxquels on doit de si beaux travaux sur les helminthes, n'hésitent pas eux-mêmes à dire que ces animaux dérivent en par- Ci) Ercolani et Vella, Comptes rendus de l'Académie des sciences, 1855, 24 avril.
(2) Rktzius, Lect. publicœ de vermib. intestinalib. imprimis humants. Holmiœ, 1788. — Reil et d'Outrepont, Perpétua materiœ organico-animalis vicissitude Halœ, 1728. — Linck, Versuch einer Geschichte und Physiologie der Thiere. Chemnilz. 1805. — Baillie, Morbid anatomy. — Cooper, On intestinal worms. Lond., Med. Soc, t. V.
DISCUSSION DE l'hYPOTUÈSE DES MIGRATIONS. 543
tiederhétérogénie; Tiedemann, Burdach, Bérard et beaucoup d'autres physiologistes partagent cette manière de voir, qui est aussi la nôtre (I). Enfin, M. Dujardin, qui a écrit récemment un traité sur les Entozoaires, a été conduit à la même conclusion à l'égard de plusieurs d'entre eux. Dans un de ses chapitres, il avance que l'existence du Trichina spiralis est un puissant argument en faveur de la génération spontanée de certains helminthes (2). Dans un autre endroit, la même idée revient, lorsqu'il parle d'un Distome qui se rencontre dans le foie des limaces et n'offre aucun organe sexuel ; il dit qu'il s'y produit spontanément (3). M. Gérard prête aussi ce mode de génération à la plupart des vers intestinaux (4).
C'est à tort que M. C. Vogt prétend que la reproduction des vers intestinaux a été le dernier refuge des partisans de Thétérogénie (5), car ils en tirent encore aujourd'hui de vigoureuses objections contre les prétentions de leurs antagonistes; et celles-ci sont, jusqu'à ce moment, restées sans réponse. M. Vogt lui-même, malgré son mérite éminent, n'apporte sur
'I) Rudoi-PHî, Entozoorum historia naturalis. Amst. 1808, L I, p. 375- \ 00. — B emsek, Traité zoologique, physiologique des vers intestinaux de Vhomme. Paris, 1824. — Tikdejiakn, Physiologie de l'homme, Paris, 1834. — Bubdach, Traité de physiologie. Paris, 1837, t. I, p. 30. — Bérard, Cours de physiologie. Paris, 1859.
(2) Dujardin , Histoire naturelle des helminthes. Paris, 184i>, p. 294.
(3) Dujardin, i6irf., p. 408.
(I) Gérard. Dict. uni y. oVhist. nat. Paris, 1845, t. VI, p. 67. (5) Ch Vogt, On the transmigration ofWorms. Dans The ann. and. mag. of natural hislory. T. IX, p. 436.
344 HÉTÉROGKNIE.
ce sujet aucun fait positif, dans le court article où il parle si facilement de ses adversaires.
Résistance vitale des helminthes et de leurs œufs. — Dans le but d'élaguer Tune des principales difficultés qu'offre leur système, les partisans des migrations ont supposé aux helminthes ou à leurs œufs, une résistance vitale extraordinaire. 11 est facile de passer leurs assertions à un critérium infaillible, il ne faut que les opposer à celles des autres naturalistes.
Depuis bien des années, Rudolphi, dans son fameux Traité des vers intestinaux, avait raconté aux savants que des Ascarides placés dans une forte solution d'aloès, y restèrent vivants pendant quatre jours (t).
On sait aussi que Rudolphi rapporte que de pareils vers, extraits d'un cormoran, après avoir séjourné onze jours dans de l'alcool, n'avaient pas encore cessé de vivre. Enfin M. Miran dit que des Entozoaires de ce genre, retirés d'un poisson, revinrent aussi à la vie après avoir été desséchés (2).
Les œufs, peut-être avec plus de raison, ont étéconsidérés comme jouissant encore d'une plus grande résistance vitale. Dans l'eau ils paraissent pouvoir se conserver très-longtemps. M. Verloren, a vu ceux de Y Ascaris marginata y vivre une année entière ; et M. Davaine dit avoir reconnu que les œufs de l'Ascaride lombricoïde de l'homme restent sous l'eau six mois
(1) Redi, Osservazioni degli animali viventi che si trovano negli animait viventi. Firenze, 1684.
(2) Rudolphi. Entozoorum synopsis, p. 250. Mirai*. Wiegtnann's Jrchiv. 1840, p. 35.
avant de commencer leur développement. Tout ceci se conçoit parfaitement; mais, ce qui est tout à fait extraordinaire, c'est de voir MM. Ercolani et Vella, prétendre que des œufs et des embryons d'Helminthes, après avoir été six jours dans l'alcool et avoir subi une dessiccation de trente jours, ont été complètement revivifiés (1). Van Beneden va beaucoup plus loin encore, puisqu'il dit que « des œufs pris de vers conservés depuis assez longtemps dans l'alcool, ayant été placés dans l'eau, on y a trouvé, au bout de quelques jours, des embryons vivants ; et que la vie n'était pas non plus éteinte dans des œufs retirés de préparations anatomiques séchées depuis plusieurs années, ou même plongées dans l'acide chromique (2). »
Tout cela est prodigieux, et l'on doit regretter que Van Beneden ne dise pas si c'est lui-même qui a observé de tels faits. Cependant voici d'un autre côté un des plus ardents partisans des migrations, Kiichenmeister, qui soutient une thèse absolument contraire. Cet helminthologiste prétend que l'action de l'alcool est absolument mortelle sur les œufs des Ténias; et il considère comme tout à fait faux, le fait rapporté par Mol 1er à l'égard du Cysticercus cellulosœ qu'on aurait obtenu à Paris, avec des œufs du tœnia solium, conservés dans l'esprit-de-vin (3).
(1) Ercolani etVELLA, On the embryogeny and propagation of intestinals Worms. Ann., and mag. of. nat. hist. London 1854, XJV, p. 156. — Comptes rendue de l'Ac. des scienc. 1855, 24 av.
(2) Van Beneden, Zoologie médicale. Paris, 1859. T. II, p. 312, de l'Homme et de la perpétuation des espèces, Bruxelles, 1859.
(3) KiicHENMEiSTER, On animal and vegetable parasites of human body. Londres, 1857. 1. 1, p. 45.— Môller. Gaz. méd., 1855.
POOCHET. 3 5
IIÉTÉROGÉ
A l'égard de ce qui concerne l'extraordinaire vitalité des helminthes, nous ne pouvons croife tout ce qui se trouve plus haut. Les auteurs sont unanimes, au contraire, pour considérer ces animaux comme succombant au bout d'un temps fort court lorsqu'ils sont extraits de leur habitat normal. Bremser et Burdach affirment qu'ils périssent presque immédiatement après la mort de l'animal qui les nourrit; M. Robin a vu que les échinocoques succombaient en quelques heures lorsqu'on les en avait enlevés (1).
Relativement à l'innocuité de l'acide chromique et de l'alcool, nous ne pouvons rien dire, n'ayant pas pu faire d'expérience sur ce sujet. Mais ne sommes-nous pas en droit de nous demander si ce phénomène extraordinaire, strictement examiné, ne perdrait pas tout son prestige? Nous avons déjà vu que les Rotifèrcs, que Spallanzani et MM. Doyère et de Qualrefages pensaient pouvoir être impunément tués et ressuscités (2), succombaient, au contraire, dans des expériences exécutées avec précision. Et en se fondant sur des observations bien dirigées, MM. Pennetier et Tinel ont mis ce fait hors de doute (3).
(1) Bremser, Traité zoologique et physiologique des vers intestinaux. Paris, 1824. — Burdach, Traité de physiologie. Paris, 1837, t. I, p. 27. — Nysten, Litthé et Ch. Robin, Dictionnaire de médecine. Paris, 1858.
(2) Spallanzani, Opuscules de physique animale et végétale. Paris, 1787, t. Il, p. 205. — De Quatref aces, Souvenirs d'un naturaliste. Paris, 1 856. — Doyère, A nnales des sciences naturelles. 1841.
(3) Pennetier, Journal l'Ami des Sciences. Paris, 1859, Juin. — Tinel, l'Union médicale. Paris, 1859,n° 72. Ce que l'on a pris pour une résurrection est simplement l'éclosion des jeunes Rotifèresou des Tardigrades, ces animaux possédant une enveloppe imper-
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De l'introduction des oeufs des helminthes. — La circonscription géographique des helminthes, parfois si limitée, n'est-elle pas elle-même un argument fort sérieux contre leur introduction par la voie des aliments? Un fleuve, une rivière établissent, en certains pays, une limite Irès-tranchée entre les lieux envahis par deux espèces fort distinctes. Ainsi, d'après M. Boudin, le Botryocéphale, qui réside spécialement dans l'est de l'Europe, en Russie et en Pologne, s'arrête à la Yistule; et en deçà de ce fleuve, on ne rencontre plus que le Ténia solitaire (i). Cette ligne de démarcation est tellement tranchée, qu'à Dantzick, qui est située sur ce cours d'eau, de Siebold devinait la résidence des personnes à la nature des helminthes qu'elles expulsaient (2). Si c'était la nourriture, comme celle-ci est identique sur les deux rives du fleuve, on ne voit pas pourquoi des deux côtés on ne rencontrerait pas les mêmes vers.
Une chose aussi serait bien inexplicable pour les helminthologistes qui prétendent que les vers se propagent par les aliments : c'est l'extrême fréquence de quelques-uns de ceux-ci, comparée à la rareté de leurs analogues. Ainsi , d'après MM. Boudin et Odier, le quart des habitants de Genève aeu, ou aura, leBotryo-
méable, sons laquelle ils peuvent se conserver vivants, malgré la sécheresse.
(1) Boudin, Traité de géographie et de statistique médicales. Paris, 1857, t. I,p. 336.
(2) R. Wagner, Handwôrterbuchder Physiologie. BT&unsclmeig, 1844, t. Il, p. 652.
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céphale (1); ce Botryocéphale dont la larve n'a point de crochet, et dont on ne peut expliquer la migration ; ce Bolryocéphale, enfin, dont les voyages extraordinaires sont encore un mystère, et qui là est plus commun que le Ténia! Est ce donc qu'à Genève on ne mange point de porc, ni de toutes ces viandes qu'on dit être la source du Ténia des Français?
Enfin, l'hypothèse de l'introduction des Ters intestinaux par l'alimentation, et, par suite, celle des migrations, sont tout à fait renversées par l'existence bien constatée de ceux-ci, soit sur des animaux encore à la mamelle, soit môme sur des fœtus encore contenus dans l'utérus. Parmi les nombreux exemples que I on pourrait citer, mentionnons seulement les suivants : Gœze, Bloch et Rudolphi ont fréquemment rencontré de longs Ténias sur de jeunes agneaux encore à la mamelle (2) ; Bremser en a trouvé quarantecinq sur un jeune corvus frugilegus, encore au nid et sans plumes (3) ; Rudolphi dit avoir observé plusieurs fois dcâ Douves du foie sur plusieurs autres oiseaux aussi jeunes; Fromann a rencontré de ces vers sur des agneaux nouveau-nés (4); enfin Pallas et Bloch
(1) Boudin, Traité de géographie et de statistique médicales. Paris, 1857, t. 1, p. 336. — Odier, Médecine pratique, p. 224.
(2) Ggezk, Naturgeschichte d. Eingeweidewiirmer , cité par Bremser, p. 27. — Bloch, Abhandl., etc. Berlin, 1782. — Rudolphi, Entozoorum seu vermium intestinalium historia naturalis. Amster- <!;m\ 1808.
(3) Bhkmser, Traité zoologique et physiologique sur les vers intr-finaux. Paris, 1824, p. 27.
(4) IIudolphi, idem. — Fromann, Observ. de verminoso in ovibus et juvent is reperlo hepate. Ephemerides nat. cur. 1677.
assurent que des Ténias ont élé observés à l'intérieur du fœlus humain par Brendel et Heim (1). Hippocrate dit qu'on en a découvert dans les intestins d'un enfant qui venait de naître, etRudolphi dans ceux d'un chien qui venait d'être mis bas. Quoique M. Blanchard ait contesté la présence des vers intestinaux dans le corps du fœtus (2), c'est un fait établi aujourd'hui par des observations si positives qu'il n>st pas possible de le nier. M. Berthélue a rappelé qu'il y a sur ce sujet des observations positives qui remontent au dix-septième siècle (3); et Graetzer, dans son Traité des maladies du fœtus, cite des faits nombreux et bien établis d'helminthes développés sur l'espèce humaine, pendant la vie utérine (4). Van Beneden, lui-môme, prétend que de jeunes cochons naissent parfois en ayant déjà des Cysticcrques (5). Il serait vraiment utile de sortir de toutes ces contradictions. En effet, si les helminthes entrent avec les aliments, comment peut-il s'en rencontrer sur le fœtus? Nous avons vu que la transmission de la mère à celui-ci était impossible.
. Les enfants ne sont ordinairement sujets qu'aux Oxyures et aux Ascarides, et ce n'est que par exception que l'on rencontre chez eux des Ténias et des Cysticerques. Si les œufs provenaient du dehors, pourquoi ne rencontrerait-on pas aussi bien chez eux ces derniers
(1) Pallas, De infestis viventibus intra viventia. Rotterdam, «768. — Bloch, Abhandl., etc. Berlin, 1*782.
(2) Blanchard, Mémoire lu à l'Académie des sciences en 1848.
(3) Berthéiuk, Revue zoologique, 18t8, p. 1 19.
(4) Grartzer, Maladies du fœtus. Breslau, 1837.
(5) Van Beneden, Zoologie médicale. Paris, 1859, t. II, p. 260.
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Entozoaires, qui semblent n affecter que l'homme adulte. — On ne peut arguer que les enfants n'offrent pas les conditions de vitalité qu'exigent ces vers, puisqu'on en a observé sur plusieurs, exceptionnellement, et qu'on en trouve fréquemment à l'intérieur de quelques jeunes animaux, tels que les chiens. Ce n'est là qu'un argument accessoire. Mais ne semblet-il pas que si ces Entozoaires ne se développent ordinairement que dans l'âge adulte, c'est que celui-ci seulement, livre à leur état naissant une substance assez animalisée pour leur permettre de coercer les matériaux nécessaires à leur organisation.
Si l'air, l'eau et les aliments étaient les véhicules des helminthes, ceux-ci seraient assurément plus uniformément répartis qu'ils ne le sont sur ces animaux. Pour ne pas rester, à ce sujet, dans le vague des généralités, citons quelques exemples. Le Trichina spi-* ralis, en particulier, ne peut être assurément expliqué par aucun des moyens derrière lesquels les ovaristes se retranchent. Tout à coup ce ver, dont nous avons déjà parlé, se déclare sur les individus et pullule par myriades dans tous les muscles de l'écono^ mie. En voyant se manifester un tel phénomène, on conviendra immédiatement qu'il a fallu que le milieu ambiant dans lequel a vécu la personne infestée renferme un incalculable nombre de germes de cet Entozoaire, un nombre qui surpasse même tout ce que Ton peut imaginer. Or, comment se peurrait-il faire que lorsque beaucoup d'hommes habitent le même lieu, vivent de la même nourriture, présentent le même accès à l'infection, ont le même âge, et souvent
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la même constitution, comment se pourrait-il faire, dis-je, que quand la cause qui agit est si multiple, si répandue, un seul individu se trouve cependant infesté?... Tel est le cas d'un soldat dont tout le système musculaire fut littéralement envahi par le Trichina spira/w, et en telle abondance qu'on en trouva jusque dans les muscles de l'oreille interne (1).
Si la cause provenait du dehors, si les germes de ce Trichina avaient été contenus dans l'air ou dans l'eau, comment expliquerait-on pourquoi aucun des autres militaires de la même caserne n'a éprouvé, je ne dirai pas cette véritable infiltration générale d'Entozoaires, mais seulement l'attaque de quelques-uns? La cause, ayant eu une incalculable énergie, devait agir sur un grand nombre d'individus, comme cela s'observe dans toutes les épidémies; et elle le devait d'autant plus qu'elle trouvait dans sa sphère d'action des sujets dans la même condition. Quoil l'atmosphère ou la nourriture, qui possédaient pour le militaire en question de si amples matériaux léthifères, avaient une parfaite innocuité sur ses compagnons de chambrée ou son camarade de lit! Seul il a été infesté par des myriades d'animaux dont les germes ont enveloppé tous les autres soldats, et aucun de ceux-ci n'a été tourmenté par un de ces vers qui tuent leur camarade! Tout cela tiendrait du prodige, dans l'hypothèse des migrations.
L'examen des animaux peut nous fournir des arguments analogues à ceux qui précèdent.
(I) R. Owen, Transactions de la Société zoologique. Londres,
On rencontre parfois à l'intérieur de quelques-uns une extraordinaire abondance d' helminthes, landis que les autres individus de la même espèce n'en offrent jamais un nombre qui lui soit comparable; c'est ainsi que M. Nathusiusatrouvé dans une cigogne noire, plusieurs centaines d'helminthes appartenant à des genres trèsdivers, et disséminés dans presque tout l'organisme ( 1 ) .
Krause rapporte aussi qu'un cheval de deux ans et demi contenait plusieurs milliers de vers très-disparates (2).
Envoyant ces animaux tourmentés par un si grand nombre d'helminthes, on se demande comment, en admettant que c'est à l'aide de l'air ou des aliments que se transmettent ces parasites, on pourrait expliquer pourquoi cette cigogrte et ce cheval sont ainsi devenus de véritables pépinières de vers, tandis que leurs congénères n'en étaient point affectés, quoique vivant dans les mêmes circonstances. Cependant cela
(1) Nathusii;s, WiegmamCs Archiv, 1837. — Vingt-qnatre /Maria labiata dans le poumon, seize syngamus trachealis dans la trachée, plus de cent spiroptera alata entre les membranes àc l'estomac, plusieurs centaines d'holostomumexcavatumà&nsVinXcsi'w grêle, environ cent distoma ferox dans le gros intestin, vingt deux distoma hlans dans l'œsophage; cinq distoma hians (?) entre les membranes de l'estomac, et enfln un dtstoma echinatum dans l'intestin grêle.
(2) Krause, Wiegmann's Archiv, 1840. —Plus de cinq cent dixneuf ascaris rnegalocephala .ceniqus.ire- vingt-dix oxyuris curvula, deux cent quatorze strongylus armât us, plusieurs milliers de strongylus tetracanthus, soixante-neuf lœnia perfoliata, deux cent quatre-vingt-sept filaria papillosa, et six cysticercus fistularis.
Dujardin, Histoire naturelle des helminthes. Paris, 1845. p. 13.
aurait dû être si les vers provenaient réellement du dehors. Si cela ne s'est pas présente, c'est que ceuxci n'ont trouvé la raison de leur apparition que dans la nature des circonstances particulières qui leur ont été offertes par les deux animaux en question, circonstances qui chez eux en ont déterminé l'apparition spontanée.
A l'aide de l'expérience, Pallas a prouvé que des œufs d'Entozoaires peuvent se greffer sur un autre animal que celui qui les a produits, et se développer là où on les a placés. Il rapporte avoir introduit, par une plaie, quelques œufs de Ténia du chien dans la cavité abdominale d'un autre animal de cette espèce, et qu'ils s'y sont parfaitement développés, jusqu'au point d'atteindre la longueur d'un pouce dans l'espace d'un mois. Mais, comme le fait judicieusement observer Bremser, cela est insignifiant, puisque ces œufs possédaient toute leur fraîcheur, venant d'être extraits à l'instant même d'un autre chien (1). Cette expérience soulève quelques objections fondamentales. Comment donc ces œufs de Ténia ont-ils donné naissance à de jeunes individus finement annelés, ayant le faciès de leurs parents, et non pas à des Cysticerques, ce qui devrait avoir eu lieu, si les faits annoncés par les partisans des migrations sont exacts? Comment s'est-il pu faire aussi, en suivant leurs errements, qu'il se soit développé de jeunes Ténias à la surface du péritoine, eux qui pour arriver dans l'intestin des
(1} Bremser, Traité anatomique et physiologique des vers intestinauœ. Paris, 1824, p. 42.
animaux, leur site de prédilection, opèrent de si extraordinaires voyages?
Absorption des oeufs ou des embryons. — Pour être à l'abri de tout reproche, les expériences de migrations artificielles des helminthologistes auraient dûf absolument, se rapprocher de la marche de la nature, et c'est ce qui n'a pas eu lieu.
Ces expériences sont tellement subordonnées aux précautions que prennent les physiologistes , que Kuchenmeister avoue lui-même que, pour en faciliter la réussite, on doit avoir la précaution d'enlever les enveloppes des Cysticerques, et même d'inciser la vésicule de ceux qui sont volumineux, parce que, sans cela, ils sont vomis très-facilement. Dans la nature, les animaux qurmangent accidentellement des Cysticerques prennent-ils ces précautions (l)î
Mais si, dans ces expériences, le Cysticerque, que l'on a mis libre dans l'estomac, traverse cet organe pour aller ensuite se développer sur l'intestin grêle, cela ne dit nullement que, dans l'ordre naturel, les phénomènes se passent ordinairement ainsi. Aussi sommes-nous porté à considérer ces expériences, non comme exprimant la marche normale de la nature, mais comme n'étant qu'une transposition artificielle d'un animal qui, placé dans de défavorables circonstances, n'y devait jamais présenter qu'une forme tératologique; mais qui, transporté par le bienfait de la transmigration, dans un habitat plus propice, y prend toute son extension. Ainsi une plante s'étiole et meurt
(\) KiicHENMEiSTEB, On animal and vegetable parasites of thê human body. Londres, 4857, 1. 1, p. 83.
dans un sol trop restreint et privé d'éléments nutritifs, mais devient un végétal robuste quand ensuite on la confie à une terre plus riche et plus étendue.
Admettons cependant que cette difficulté soit levée» et que l'œuf ou l'embryon d'un Cestoïde se trouve parvenu dans l'intestin d'un animal; comment de là opérera-t-il sa migration pour se rendre dans les organes éloignés? Les helmintbologistes prétendent qu'il est absorbé, mais les physiologistes sont fortement autorisés à nier que cela soit possible.
Il est vrai que Herbst, par ses expériences sur les fonctions du système lymphatique, avait fait supposer que des molécules de lait ou d'amidon pouvaient être absorbées dans l'intestin, et passer dans le système sanguin (1); et que, plus tard, Œsterlen, ayant nourri des lapins, des chats et des poules avec de la poussière de charbon, a retrouvé des parcelles de celle-ci, de m* A de millimètre, dans le sang des veines du mésentère (2). Il est vrai aussi que F. Éberhard a retrouvé des molécules de soufre de ^ à ^ de millimètre de diamètre, dans le sang des veines mésaraïques de divers chiens qu'il avait nourris avec du soufre sublimé (3). L'on sait aussi, que Mensonides et Donders prétendent qu'ayant fait avaler, de vive force, de l'amidon à des grenouilles, au moyen d'une seringue,
(1) Herbst, Le Système lymphatique et ses opérations. Gœtlingue, 1844 (en allemand).
(2) Œsterlen, Annales de Henlc et P feu fer pour la médecine rationnelle, Heidelberg, t. V, p. 434.
(3) F. Eberhard, Recherches sur le passage des matières insolubles de l'intestin et de la peau dans, le sang. Zurich, 1847 (en
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