‹ Heures académiques: discours et conférencesChapitre 43 sur 67 · I. Coilectûm Guùot, t, VII, p · texte numérisé non relu

I. Coilectûm Guùot, t, VII, p

Digiti;

VUE DU Xlir SIÈCLE. LUVII

Messieurs, pour bien comprendre la situation au moment où nous sommes arrivés, c'est-à-dire en 1262, il est indispensable de faire un retour en arrière de quelques années.

Vers la fin de 1250, Frédéric II, épuisé par la guerre, la politique et les excitations sensuelles, cherchait à s'étourdir en frappant tout ce qui se trouvait à sa portée. Les ordres sanguinaires se multipliaient pour venger ses défaites^ le triple anathème du pape, et les complots tramés contre sa vie, nonseulement dans rindomptable Sicile, mais à Pnrme, au sein de la Lombardie, et jusque dans son plus intime entourage, par Pierre de La Vigne, Tancien promoteur de quelques actes honorables trop rares dans ce règne. Au mois de décembre, il voulut revoir son séjour de prédilection, Lucera relevée de ses ruines, colonie de ses chers Sarrasins transportés de Sicile dans la Capitanate. Un désir maladif l'attirait vers cette population cosmopolite, campée sous les mosquées et les minarets qui lui rappelaient rOrient dont il avait pris les mœurs. Dans cette espèce de pandémonium se confondaient, sous leurs costumes bariolés, les gitanes forgeant le fer, les moresques aux paupières teintes de henné, les géants égyptiens, les bohémiennes amoureuses des colliers de verroterie , les nécromants conviant les morts à leurs banquets, les gitanas vendant des amulettes : enSn tous les spécimens d'un peuple à

Digiti;

LXXVIII LECTURE A LA 80RB0NNB.

filiation énigmatique, insultant Dieu par des rites empruntés aux Juifs, au Coran, à Brahma, et au pyrrhonisme charnel d'Hayraddin le Maugrabin. — N'ayant avec lui, dans ce voyage, que cinquante archers de sa garde sarrasine, d'où sortait Jean le Maure son grand camérier, Frédéric avait bâte de se sentir au milieu des cohortes réunies de cette milice farouche dont il mit plus d'une fois à l'épreuve la bravoure et le dévouement aveugle; soldats fatalistes et chiaoux toujours prêts à faire tomber des têtes. A Lucera il retrouverait les îmans et les ulémas dont il recherchait l'entretien, aux heures données à la culture de son esprit, pour se délasser en* suite à l'audition de quelque chant syriaque ; les Juifs habiles à lui procurer de l'argent, sans pareils dans la flatterie. Là étaient ses astrologues musulmans; son âme inquiète puisait dans leurs prédictions, dans leurs énigmes, avec une anxiété fiévreuse qui le galvanisait, les joies ou les terrears de l'avenir. Là enfin était son harem, diversion de ses chagrins, luxe de sa vieillesse anticipée; il ne se fiait plus qu'au sourire des aimées pour conjurer les fantômes qui obsédaient ses nuits sans sommeil. — Il n'y arriva pas.

La mort l'attendait à une halte qu'il dut faire au château de Fiorentino, construit sur un escarpement de l'Abruzze au cœur de l'ancien Samnium, et perdu dans cette saison rigoureuse au milieu des neiges. On a fait de son agonie des récits divers, où se retrouvent les passions qu'il avait soulevées et qui lui survécurent. Sa dernière heure fut-elle paisible.

Digiti;

VUB DU XIII« SIftOLE. LXXIZ

OU eo&tulflive? Nul ne peat l'aOIriDer après tant de témoignages contradictoires.

Le seul fait avéré, les traces en subsistent, c'est ^^ ses ordres pour Tavenir furent consignés dans un testament dicté, en présence de plusieurs témoins, au notaire impérial Nicolas de Brindes, et par lequel il distribua son héritage ainsi qu'il suit : à son fils Bîné Conrad, roi des Romains, l'Allemagne et Naples; à son second fils Henri, les possessions au-delà du Phare, et, suivant le choix de l'ahié, le royaume d'Arles ou celui de Jérusalem, l'un et l'autre d'une valeur égale... et insaisissables.

L'héritier du fils rebelle de l'empereur, portant la peine du crime de son père, fut exclu.

Mainfroy, l'enfant du cœur, confirmé dans la principauté de Tarente, eut la régence de l'Italie méridionale pour l'exercer, comme bailli ou vice-roi, au nom de Conrad, alors en Allemagne, et de Henri, mineur. A défaut d'héritiers laissés par ces deux princes, c'était à Mainfroy que l'Italie méridionale serait définitivement dévolue.

Ces dispositions ayant été prises, dans l'heure lucide ménagée par la nature à ceux que la vie va quitter, le moribond fit approcher, pour un dernier entretien, le fils qu'il aima plus que ses héritiers légitimes, et quelques compagnons fidèles de ses vicissitudes. — A ce moment suprême, dit-on, entra Bianca Lancia, la mère de Mainfroy ; et une faute, dont le remords était resté cher, aurait reçu la bénédiction réparatrice de l'archevêque de Païenne, en préSMice de l'heureux mortel qui lui devait une for*

Digiti;

LXXX LECTURB A LA 80RB0NNB.

tune royale. On a raconté aussi que le bâtard» n'ayant plus rien à attendre qu'un changement dans les volontés de son père s'il revenait à la vie, Tétouffa ; mais nous ne rapportons cette accusation que pour la rejeter parmi les calomnies méprisées. — Les hommes extraordinaires sont la pftture des apologistes et des détracteurs excessifs.

Les libéralités de Frédéric à son fils naturel, sans doute exorbitantes, étaient pourtant légales ; et il n'y fut pas contredit par les princes qui auraient pu se croire lésés. Mais le testateur n'avait pas prévu l'ambition qu'allumerait dans le cœur de Mainfroy le dépôt confié à sa sollicitude, ni les grandes qualités du dépositaire, à qui le nouvel empereur ne fit. pas longtemps obstacle.

Pendant que F Allemand Conrad s'aliénait les indigènes par les atrocités commises pour réduire Naples, l'Italien Mainfroy s'étudiait à capter la sympathie des populations qui l'avaient vu naître, et leur devenait chaque jour plus cher. En même temps le régent s'insinuait dans la confiance de son frère, qui, encore plein de jeunesse et de force, fît un testament par lequel son esprit aveuglé livrait au cap« tateur la tutelle de son fils au berceau. — Le jeune empereur mourut si à propos que Mainfroy fût encore accusé d'un crime. Ce qu'on ne peut révoquer en doute, c'est que le régent fit répandre le bruit de la mort de Conradin, et mit tout en œuvre pour accréditer cette imposture, si bien qu'il ne tarda pas à obtenir des barons un serment de fidélité. Ayant pris le titre de roi, il fut couronné avec les cér&no-

Digiti;

V0B DU «II* SlftCLB. LXZXI

nies d'usage dans la cathédrale de Païenne, dont il se fraya le chemin, nous voulons le croire, en champion de Tindépendance'sicilienQe, et non par le fratri« dde dont on Ta noirci.

n y a, pour nous, un intérêt particulier à examiner quelle attitude observa la cour de France pendant que les papes et les empereurs étaient aux prises. -^ Les territoires du royaume et de l'empire se touchant sur un grand nombre de points, et plusieurs principautés allemandes se trouvant enclavées dans le réseau géographique de la France, il était sage d'éviter, autant que possible, tout discord avec un souverain qui pesait alors sur notre frontière depuis le Rhône jusqu'à l'Escaut. Telle fut, en effet, la pensée de Blanche de Gastille quand, sous la minorité de son fils, elle fit confirmer à Melfi (1227) les anciens traités d'alliance avec l'empereur, à qui les plénipotentiaires de la régente ne contestèrent pas le titre de roi de Sicile. Louis IX suivit ces errements et s'attacha au principe d'une stricte neutralité, dont il ne se départit que lorsqu'il y fut contraint pour sauvegarder l'honneur de son État ou la foi en péril. Poussant à leur limite extrême les ménagements pour le pouvoir reconnu, il refusa, bien qu'assuré de l'appui du pape, de poser son &ère Robert d'Artois en compétiteur à l'empire.

Lorsque la déchéance fut prononcée au concile de Lyon, Louis IX s'interposa pour amener une récon-

Digiti;

luzii IiEctvbs a la sobbonhb.

Ciliatiôn, qu'il sollicita en vain d'Ianooent IV dan» les entreTues deCIuay. L'inflexible Innocent, d'après la Grande chronique de Mathieu P&ris, ne sut pas se contenir, quand le fils de Blanche de Castille, s'éle*^ vaut au-dessus de toute considération particulière ou politique, montra l'humanité offensée, la cause même de la religion compromise par la prolongation indéfinie d'ime lutte à outrance.

Louis IX, dans la suite, donna une atitre preore de fermeté en mariant son héritier présomptif à Isabelle d'Aragon, fUle de don Jaymele Conquérant, malgré l'avis contraire^ âiergiquementmotiyé, d'Urb«n IV.

La méditation est appelée sur un fait plus grave, la disgrâce momentanée dont Innocent IV aurait frappé Blanche de Castille en 1249, pour avoir porté à Rome, avec trop d'amertume, ses plaintes sur l'oubli des dangers du roi de France à Damiette après le désastre de Mansourah, pendant que l'Europe entière était appelée à la croisade contre la dynastie de Hohenstauffen.

La régente avait déjà encouru la froideur de Grégoire IX par la réserve conciliante que la cour de Yincennes observa toujours dans ses rapports avec l'empire.

Cet ancien grief n'était pas le seul. Innocent IV, peu facile à apaiser, ne lui pardonnait pas ses instances, en 1248, pour faire renoncer Louis IX à la croisade. «^ u Mon cher fils, avait dit la mère éplorée^ souvenea^vous combien l'obéissance à une mère

Digiti;

YOK mi Xlll* SiÈOLB. LXUin

est agréable à Dieu. DenMures, la Terre sainte n'y perdra rien^ car les chefs et leâ soldats à envoyer ne vous manquent pas. Dieu Tdus pardonnera, mon eœur me le dit^ Tinobservance d'un vœu fait lorsque la maladie vous dtait la liberté d'esprit, et que vous ne pourriez exécuter sans laisser le royaume en pé* rQ* f> -*^ Le roi de France persista; mais on n'ignora pas, à Rome, les prières de Blanche de Gastille pour empêcher ce départ; et les tristes prévisions d'une reine, les alarmes d'une mère n'auraient pas trouvé l'indulgence qu'elles méritaient^

Cette phase des rapports avec le Vatican est peu connue; elle pourrait être approfondie, en conseil vant le respect dû aux successeurs de saint Pierre, et sans rien enlever à l'auréole 4'uue des figures les plus vénérées dans les annales de la France. Nous indiquons cette tâche aux savants qui sondent les mystères de l'histoire. Les droits de la vérité sont imprescriptibles*

Après ces considérations sur les droits du siège apostolique, sur les hautes individualités naguère disparues de la scène, et sur celles qui l'occupent encore, les questions suivantes seront facilement résolues.

Mainfroy avait-il hérité des droits de Robert Guiscard? — Conradin étant l'héritier légitime des Hohenstauffen, le pajte devait*il, pouvait-il le recon* nattre? -^ En admettant une vacance du trône^ Mainfroy était-il digne de l'investiture comme chef d'une dynastie ncavelle?

Digiti;

Page 1