LXXXIV LECTURE A LA SORBONNB
L'usarpatioû était flagrante.
Mais alors, Gonradin? -— La papauté le rejetait pour les raisons précédemment déduites, et corroborées par la disposition des Hohenstauffea au schisme, tendance problématique alors pour la foule, mais pénétrée par les papes, et révélée de nos jours avec tous ses dangers dans la savante et consciencieuse publication de M. Huillard-BréhoUes sur Frédéric IL — Le sang des Hohenstauffen devait donc être doublement proscrit. — On verra bientôt Louis de Bavière jeter le masque. Marsile de Padoue, pour faire payer son apostasie, enseignera que Tempereur est la loi vivante de l'Eglise, car il a le droit d'instituer, de juger, de déposer les évêques, y compris celui de Rome ; que c'est l'empereur enfin qui doit convoquer et présider les conciles, conmie Constantin l'a fait à Nicée.
La troisième question amène une réponse non moins péremptoire; elle mérite qu'on s'y arrête, en raison du rôle et de l'originalité du personnage, dont le nom retentit encore avec peu d'honneur, et qui pourtant brave les injures dans quelques légendes siciliennes faites à sa gloire.
En 1262, Mainfroy avait trente et un ans. Né d'une mère italienne et élevé par des Italiens, il en prit de bonne heure le goût des arts, les mœurs équivoques et la duplicité. De son père, il reçut le courage, l'esprit inventif, le don de plaire et d'effrayer, le penchant à édiûer et à détruire, le mot libre et courant au sarcasme, et l'irrévérence des choses saintes. U ne cachait pas sa crédulité aux
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jongleries augurales des devins admis à sa table, à ses fêtes, à ses confidences, appelés avec les ministres à ses conseils.
Les principaux griefs contre ce héros douteux sont résumés dans une lettre écrite, le 28 avril 1262, par Urbain IV au roi Don Jayme d'Aragon pour le dissuader de marier son fils Pierre avec Constance fille de l'usurpateur. Par cette missive, dont l'envoi sous forme de bref fit un manifeste, le pape reproche au bâtard son ingratitude envers Innocent IV au« quel il devait la principauté de Tarente; le supplice du comte d'Ânglone; l'alliance avec les Sarrasins, qui l'ont aidé dans ses entreprises criminelles; le mépris déversé sur les mystères, le pillage des églises; les traitements cruels infligés à un grand nombre de personnages du premier rang, « sans épargner ni âge ni sexe » .
Cette lettre fut datée de Civita-Vecchia, oii le pape s'était retiré pour méditer un moyen d'étouffer à Rome des séditions qui lui causaient encore plus de colère que de crainte. Du haut des tours de la forteresse maritime qui lui servait d'asile, Urbain IV apercevait les Sarrasins se livrant à l'exercice meurtrier du djérid en poussant leurs cris de guerre; il les voyait mettre leurs chevaux au piquet dans les blés, accomplir les rites de leur culte impur, et piller quelque habitation dont ils enlevaient les femmes.
Beau comme sa mère, avec la vigueur paternelle dans l'attitude et la démarche, d'un abord engageant quand ses passions n'étaient pas enjeu. Main* froy affectait de dire qu'il voulait gouverner selon
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les lais et faire justice à tmis. En parlant du pape» tour à tour respectueux ou ironique» En toutes choses, l'ardeur du feu et la mobilité des nuages. Ses plaisirs, à peine interrompus par de courtes campagnes, étaient bruyants. Le jour, la chasse, carrousels, courses de chevaux; le soir, bal, spectacle ou concert préludant à l'observation des signes du ciel avec les astrologues à l'heuro fatidique de minuit* Aux clartés de la lune, on le rencontraity sous tous les accoutrements^ dans les rues de Bar« letta ou de Manfredonia, chantant de» stramimotti dus à son talent naturel d'improvisation^ excité par la poursuite de quelque beauté facile. On l'entendait, avec surprise, se vanter de sa naissance irrégulière. En le voyant jeter à tous les vents sa sève exubérante et ses fanfaronnades d'impiété, on lui attribua des propos monstrueux, et des vices qu'il n'eut jamais. — £n somme, l'amour de tontes les jouissances de la vie, et le mépris de la mort*
Dans tant de portraits, embellis ou défigurés, carrière inépuisable offerte à l'historien, au poète, à l'artiste, au romancier, cherchez le vrai Slainfroy tel qu'il fut sous ses dehors affectés et scéniques : trouvez-le si vous pouvez.
Charles d'Anjou, dont l'ambition étouffait dans son comté de Provence,, nourrissait, depuis longtemps, l'idée de régner sur les Deux-Siciles. Voyant de loin,
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dans les rêves et les transports de son ftme ardente, bien avant Tappel d'Urbain IVt il hésitait entire lu capitale à choisir, Naples on Palerme, au sein de cette contrée que les^anciens, dans leur admiration^ nommaient la Grande Grèce. Il se croyait dé^à maître de TËpire, recrutait des soldats parmi le» Albanais, dont on a vu la valeur sous Scander-Beg, et donnait pour monture à ses gendarmes les chevaux thessaliens issus des coursiers vainqueurs aux jeux d'Olympie. En appareillant dans le golfe Thermaïqne, il saluait Pydna où vit la mémoire d'Alexandre. I>es vents propices de la mer Egée enflaient les voiles des galères napolitaines, et les poussaient vers l'Orient. En passant à Gonstantinople, il raffermissait sur son trône l'empereur grec, ou le remplaçait par un allié plus sûr, prenait sa place peut-être, et dirigeait ensuite vers la Palestine une dernière et triomphante croisade. «^ Les papes, sans être initiés à ces espérances^ que du reste on laissait percer, ne les condamnaient pas en les devinant, et ne s'en montraient pas alors efErayés, sauf à l'être plus tard; mais n'anticipons pas*
Les vues ambitieuses du prince étaient encore excitées par sa femme Béatrix de Provence, jalouse et envieuse du sort de ses trois sœurs, dont l'une était l'épouse de Louis IX; la seconde, reine d'Angleterre, et la troisième, mariée à Richard de Gornouailles. Les trois reines, se trouvant ensemble un jour, obligèrent leur cadette à s'asseoir à leurs pieds sur un escabeau. — ^ Au couple orgueilleux il fallait un Mm.
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Louis IX, lorsqu'il reçut à Vincennes Albert de Parme, notaire apostolique, lui apportant Toffire du saint père, se montra peu disposé à Taccepter, malgré son désir de voir son frère porter au loin sa hauteur et sa turbulence, que le pieux monarque ne parvenait pas toujours à contenir, et qui lui créaienfT à chaque instant de nouveaux embarras. Envoyer un prince de son sang régner sur les Deux-Siciles, et établir ainsi la domination française en Italie, combien aurait-on trouvé d'âmes royales inaccessibles à ce mirage? Mais lui, n'ofErait pas de prise à l'égolsme. Il ne s'agissait pas, à ses yeux, d'avantages à obtenir, mais de règles de justice et de loyauté à observer; tels étaient les sentiments où il puisait ses résolutions.
Louis, sans faire aux ouvertures une réponse impliquant son acceptation ou un refus, commença par reconnsdtre l'indignité de Mainfroy. Mais passant rapidement sur ce point qui n'était pas à discuter, il rappela l'investiture accordée à Edmond fils du roi d'Angleterre : a Pourrait-on, sans iniquité, dépouiller ce jeune prince qui, depuis huit ans, portait le titre de roi de Sicile en vertu d'une bulle d'Innocent lY? Albert de Parme devait le savoir, ayant remis lui-même, en qualité de légat, la bulle au monarque anglais. Henri 111, depuis cette investiture, n'avait pas cessé de faire passer en Italie la meilleure partie de ses trésors. Alexandre lY, suivant la voie de son prédécesseur, avait relevé Henri d'Angleterre de son vœu d'aller en Terre sainte, « sous la « promesse de concentrer tous ses efforts sur la
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« Sicile. » Serait-il juste de violer des engagements si formels et de mettre à néant ces sacrifices? Rome enfin avait-elle, aucune cause de rupture n'étant survenue, le droit de reprendre ses dons? »
Après avoir traité tous ces points en politique et en honnête homme, Louis ne put s'empêcher de rappeler aussi les droits de Gonradin, sans y insister toutefois ; mais il n'était aucun sentiment généreux qui ne se présentât à son esprit.
L'entretien fut long, mais sans conclusion; et Albert de Parme dut rendre compte des scrupules qu'il avait rencontrés. — On trouve à nos archives nationales les pièces complètes de cette affaire^ dont nous pouvons suivre les détails. Albert de Parme, dans les audiences obtenues à Vincennes, et Urbain lY dans ses lettres, développent les raisons, qui font renoncer au prince Edmond, trop jeune et sans expérience des armes ; les Anglais n'étant pas d'ailleurs favorables à l'entreprise de Naples, et ne vou-* lant plus continuer à un de leurs princes des subsides dont ils ne voyaient pas l'utilité. Le souverain qu'il fallait à l'État napolitain pour le relever, au pape comme défenseur, à la Terre sainte pour la reconquérir, c'était le comte d'Anjou. L'hésitation du roi ne fut vaincue que par des instances réitérées dont Urbain IV vit à peine le succès, car les négociations ne durèrent pas moins de deux années, que le prétendant trouva longues.
Louis IX, parles plus honorables scrupules, hésita pendant deux ans avant de permettre à son frère d'accepter la couronne de Naples, que le pape
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Urbain IV lui avait offerte -en 1262. Sa perplexité s'était accrue par les prévisions de sa sagesse politique, trop souvent oubliée pour ne considérer que son courage et sa vertu. Le saint roi pressentait les guerres funestes dans lesquelles ses «uccesseurs seraient forcément entraînés. Combien d'entreprises ruineuses évitées, que de sang épargné si les Fran* çais, mettant à profit les disgrâces d'Aonibal et de tant d'autres conquéraots, n'avaient jamais connu les séductions de l'Italie !
Les offres ayant été enfin acceptées, Clément lY, l'ancien légiste, conseiller de Louis IX, publia (26 février 1265) la bulle par laquelle Charles de Prance, comte d'Anjou, reçut, en fief du saint» siège, le royaume des Deux-Siciles. Le clergé, animé par des moines envoyés de Rome, commença aussitôt et multiplia les prédications pour exhorter les fidèles à prendre la croix contre Mainfiroy. Des armements faits dans les villes du Midi préparèrent le succès d'une expédition nationale ; car, imitant la noblesse, des contingents de toutes les provinces voulurent y prendre part. Outre l'attrait de la guerre, suffisant pour mettre en selle la gendarmerie française alors oisive, qui aurait résisté à la tentation d'une croisade dirigée vers un pays voisin, rayon* nant au soleil, où on allait trouver, dans une che* vauchée de plaisance, avec les oreilles charmées par les chansons des troubadours, les mêmes grâces spirituelles qu'aux longs et désespérants voyages d'outre-mer! ï^us d'un croisé fiit halluciné par la