SES DEVOIRS ET SES DROITS
Messieurs,
Je ferai deux parts du temps que vous voudi«z bien perdre pour m'écouter.
Je vous soumettrai d'abord quelques idées sur Tinfluence de la littérature française en Europe.
Je rechercherai ensuite quels sont les devoirs et les droits de ceux qui, en prenant le sceptre de la Critique, affectent la prétention d'être, dans le domaine littéraire, nos initiateurs et nos guides. — Je dis avec intention les devoirs et les droits, et non pas les droits et les devoirs. C'est un ordre qu'il serait bon de suivre toujours; car, pour être digues de revendiquer l'exercice de nos droits, il faut, en toutes choses, commencer par l'accomplissement de nos devoirs.
Digiti;
: ^< :'/: : "i":- : i5^ «niTièûE littéraire.
On doit toujours parier de soi-même avec modestie ; il est mieux encpre de n'en rien dire : mais il y a une chose qui &aus touche de près, et dont il est permis cependant de parler avec fierté; et cette chose-là, c'est son pays.
Aucune voix ne s'élèvera dans cette enceinte pour contester la suprématie que la France exerce en Europe et dan^ le monde. Mais, ce point-là posé, il se produirait, ici même, des dissentiments instantanéset graves, si l'on voulait décider à quelle cause est due cette suprématie. — Je serais tenté, plus quepersonne, de l'attribuer à la gloire des armes. D'autres en trouveront la cause dans les idées de progrèset de liberté dont nos pères ont été les apôtres. D'autres, enfin, diront que nous devons aux chefe-d*œiivre de l'esprit cette influence dominatrice. Je n'hésite pas à me ranger à cette dernière opinion.
La littérature française est une reine qui a oe» sujets, non pas seulement à Parie, mais à Londres,, à Berlin, à Vienne, à Saint-Pétersbourg, et sur touS' les points du globe où les hommes cultivent leur Intelligence. Est-il une couronne plus légitimement acquise, possédée d'une manière plus paîsiMe, et moins agitée par la crainte des révoltes? car tous le» sujets de cette souveraine ont accepté volontairement
Digiti;
le joug qu'ils subissent, et tiennent à le transmettre à leur postérité. Dans toutes les parties da monde habitable, les esprits d'élite étudient la langue de Pascal, de Racine et de Bossuet : sur les autres choses qui touchent à la France, ils sont souvent indifférents, et parfois hostiles; mais dans Thommage qu'ils rendent aux chefe-d'œuvre du génie français, leur accord est unanime.
Esi-il rien de plus flatteur pour un de nos compatriotes que de voir, par exemple, le czar de toutes les Russies, qui commande à tant de peuples divers, mettre une sorte d'amour-propre a lui adresser la parole dans la langue que nos mères nous ont apprise en épiant, au berceau, notre premier sourire? — Un homme d'une grande distinction ', qui a parcouru et observé l'Europe entière, nous racontait ' dernièrement dans une réunion intime (j'espère qu'il voudra bien me pardonner mon indiscrétion), il est ici peut-être? nous racontait, dis-je, quel fut son étonnement lorsqu'il entendit l'empereur Nicolas, auquel il avait eu l'honneur d'être présenté, lui adresser la parole en français, en s'exprimant avec une rare correction. Et puisqu'il est question de cette entrevue, je ne résiste pcis au plaisir de citer une repartie très-fine que Tautocrate s'attira ce jour-là.
C'était à l'un de tes camps oii Ton discipline, à l'aide da knumij les hordes sauvages que nos pères ont autrefois poursuivies dans leurs steppes glacés.
i. Le ginèrol comte delà Rochepenebin.
Digiti;
Le^czar, après avoir fait manœuvrera sa voix, et en brandissant quelquefois son knout qu'il porte toujours suspendu à Tarçon de sa selle — ce trait de couleur locale est caractéristique, et donne une idée du système paternel qui préside à radministration russe — le czar, dis-je, après avoir fait manoeuvrer ses nombreux soldats, soumis à la double autorité ilu général et du pontife, fit approcher plus près de lui Tofficier français, et, dans l'élan de son orgueil moscovite, tout plein du souvenir des jours oii les cavaliers de l'Ukraine, étonnés eux-mêmes de leur fortune, campèrent sous les murs de Paris, lui dit : <( Ne pensez -vous pas qu'avec des soldats comme ceuxlà, je puis aller partout? » — Le gentilhomme français, remué jusqu'au cœur par cette apostrophe dont il sentit la portée présomptueuse et insolente pour son pays, fit, sans hésiter, sans détourner les yeux de son fier interlocuteur, et avec une inflexion de voix qui répondait à la pensée secrète de Nicolas, cette repartie simple et digne : « Otit, Sire^ presque partout. » — Le czar sentit la piqûre, se mordit les lèvres, et se tut.
La langue française, seule, forge, de sa main délicate, ces traits acérés et courtois. Un Russe, en pareil cas, à moins d'être servile, aurait répondu par une insolence qui l'eût mené droit en Sibérie. Ces nuances, ces ciselures diaphanes sont interdites à la rudesse tudesque, à l'emphase espagnole, à la raideur britannique, ainsi qu'aux accents harmonieux qui charment l'oreille sur les bords de l'Amo habités par les descendants des Médicis, et sur les flots bleus
Digiti;
LA CRITIQUE LITTÉRAIRE. l>
de la Brenta où les gondoliers sont poètes. — Nous n'avons pas à nous plaindre que les finesses de la langue des Athéniens de Paris soient si bien comprises sur les bords de la Neva. Elles y étaient déjà en honneur au siècle dernier, lorsque le prince Potemkim disait de l'impératrice Catherine : « Quand cette femme charmante entrait la nuit dans un appartement, elle r éclairait. » — A la même époque, le grand Frédéric recherchait l'amitié de d'Alembert, de Diderot, de Voltaire ; et, le soir même de la bataille de Rosbach, achevait une pièce de vers français commencée la veille. — Frédéric, voulant avoir auprès de lui ses maîtres dans l'art de penser et d'écrire, fonda, dans la capitale de la Prusse, une académie de littérateurs français. Une petite colonie, recrutée parmi les esprits les plus éminents de notre xviii* siècle, vint alors s'établir près du château de Postdam, ayant pour unique mission d'y rester toute française, et d'y parler la langue des salons de Paris. — Les littérateurs français, en établissant à Berlin leur domination intellectuelle, prirent ainsi, par l'empire de l'esprit, une première revanche de Rosbach, en attendant celle que le moderne César devait prendre plus tard, par son épée victorieuse, sur le champ de bataille dléna *.
\ . Eât-il nécessaire de rappeler que ceci a été dit avant 1870 ? — Du reste, quelle que soit notre douleur, nous n'avouons pas du tout que les Prussiens nous aient vaincus dans la dernière guerre. Ont-ils pris Metz ? Ont-ils pris Paris ? Ont-ils pris un seul drapeau français? — Le secret de leurs tristes victoires a été dévoilé dans le procès jugé à Trianon.
Digiti;
LK CRITIOUS LITTÉRAIRE.
L'influence française a pris pleinement possession de l'Europe, il y a déjà près de cent ans, le jour où l'Académie de Berlin, s'inspirant de la pensée de son fondateur, promit un prix à l'écrivain qui lui présenterait le meilleur travail sur les questions suivantes :
Qu'est-ce qui a rendu la langue française universelle?
Pourquoi mérite-t-elle cette prérogative?
Est-il à présumer qu'elle la conserve ?
Les lettrés de tous les pays répondirent en grand nombre à cet appel fait par l'Académie de Berlin ! et briguèrent la palme promise au vainqueur dans ce tournoi de l'éloquence. La couronne fut décernée àRivarol, qui alors composa son magnifique discours sur Vuniversalité de la langue française^ que nous connaissons tous, et dont les pages sont pleines de patriotisme, de science, et de pensées justes et brillantes ; deux qualités qui semblent s'exclure, et qu'on ne peut réunir que lorsque la raison et le génie sont au service de la même cause,
« Une telle question, dit Rivarol, proposée sur la langue latine, aurait flatté l'orgueil des Romains, et leur histoire l'eût consacrée comme une de ses belles époques. Jamais, en effet, pareil hommage ne fut rendu à un peuple. »
Plus loin, il ajoute :
« Le temps semble venu de dire le monde français.
Lk CRITIQUE LITTÉRAIRS« 7
<M»iiiiie autrefois le ni9nde rimain. La phitosophie, lasse de voir les hommes toigours «avisés pAr les Intérêts divers de la politique, se réjouit maintenaiii; de les voir, d'un bout de la (erre à l'autre, se forxDer •en république sous la domiaation d'une même lan- ^e. Spectacle digne d'elle que cet uniforme «t paisible empire des lettres qui s'étend sur la variété des peuples, et qui, plus durable et plus fort que l'empire des armes, s'accroît également des fruits de la paix et des ravages de la guerre. »
La culture des lettres, quand on se place à ce point de vue élevé, n'est pas un passe-temps futile, destiné seulement à amuser les enfants et les rhéteurs sur les bancs de l'école.... Uê pueris placeai et declamatio ./te;/ Laissons cette appréciation erronée à ceux qui se p^issioonent d'une manière exclusive pour les pro* diges de l'industrie, et les progrès du bien-être matériel. Il est utile et louable, sans doute, de construire des usines, de créer des canaux, de couvrir le sol d'un réseau de lignes de fer, de rendre plus actives les relatioi» commerciales, d^assurer la richesse à un grand nombre, et le pain du jour à tous. — Le reste est superflu, me dira un homme positif. — .Mais n'est-ce pas Voltaire qui a dit quelque part : Le «hperflu, cette chose si nécesmre ! La satisfaction des intérêts matériels ne suffit pas à un grand pays comme la Friance. La contemplation des chefsd'œuvre de l'esprit peut seule nous donner cette politesse du style et du langage qui touche de si près •à l'élégance des moeurs; cette élévation de pensée, <cette quiétude, cette sérénité, ces joies intimes et
recueillies, cette appréciation supérieure des événements et des choses, qui sont les plus nobles attributs de l'homme. — Ces biens-là sont-ils, dans une société humaine, des choses superflues, des plantes parasites? ou des biens réels? — Descendez dans vos cœurs lorsque vous êtes assis au foyer domestique, et je ne crains pas la réponse que vous pourrez me faire. — La culture des lettres n'est pas seulement une des sources les plus pures et les plus fécondes du bonheur des hommes ; elle est encore pour nous le moyen le plus sûr d'affermir, sur des bases chaque jour plus larges et plus solides, Tinfluence française dans le monde civilisé. Dussé-je encourir le reproche de n'être pas de mon temps, et me faire reléguer au nombre des rêveurs, je vous avoue que je donnerais tous les progrès matériels du monde pour une œuvre d'art ou une belle parole qui m'enseignera le dévouement à la patrie, l'amour des hommes, ou la pratique de la vertu. Et cependant, si je m'attache surtout à la partie sérieuse de l'art, vous ne m'entendrez pas dénigrer la littérature légère, lorsqu'elle ne s'écarte pas des lois de la morale et de l'honnêteté. Je ne m'éloigne pas de ceux qui m'instruisent sans me montrer toujours la férule. Les Grâces ne sont-elles pas sœurs des Muses ? Jean-Jacques Rousseau, malgré tout son génie, a calomnié l'espèce humaine, lorsqu'il a dit que les nations, en cultivant les sciences, les lettres et les arts, acquéraient les apparences de toutes les vertus, sans en avoir aucune.
Ces vérités admises, une foule de questions graves
surgissent. Pour ne pas mettre votre patience à une trop rude épreuve, je ne m'attacherai qu'à celle que j'ai indiquée, il y a quelques minutes, en commençant, et qui est relative à la Critique. — Tous les esprits ne sont pas doués au même degré de l'aptitude nécessaire pour discerner, 'parmi les œuvres de nos écrivains, celles qui doivent captiver notre admiration, et celles que nous devons rejeter. Nous avons, presque tous, besoin de guides pour nous diriger dans cette voie. Cette mission est dévolue à la Critique.^ II est donc très-intéressant d'examiner quels sont les devoirs et les droits de la Critique. Je vais effleurer cette question, à laquelle j'ai cru devoir vous préparer par les réflexions qui précèdent, afin de vous convaincre, avant tout, que l'exercice de la Critique, tel que je le comprends, est une espèce de sacerdoce qui a charge d'âmes.
Après les choses excellentes dites par M. Yillemain sur la Critique, le sujet n'est-îl pas épuisé? — Les données et le but de l'observateur pouvant varier et se multiplier à l'influi, aucun point de doctrine littéraire ou philosophique ne sera jamais traité de telle sorte qu'il devienne complètement inaccessible à tout aperçu nouveau : ainsi le veulent à la fois la petftessc et la grandeur de l'esprit humain. — Tout en admirant l'illustre auteur du discours couronné par l'Académie française, hâtons-nous donc de dire, pour
Digiti;
iO LA CRITIQUE LlTTÉRÀiaS.
excuser notre audace, que notre point de vue ne sera pas le même.
a Si l'on remontait à l'origine de la critique, dit M. Villemaîn, peut-être s'étonnerait-on que quelques hommes, se substituant d'eux-mêmes au public, décident en sa place et en son nom, et raisonnent avec autorité sur les impressions que doit éprouver l'esprit d'autrui ; mais comme cette usurpation est an* cienne, supposons qu'elle est légitime. » ^- Voilà tout d'abord une idée fort discutable. Il ne s'agit pas d'imposer une appréciation, mais de formuler celle que j'éprouve. Que les susceptibilités de l'écrivain soient ménagées, c'est un simple devoir de bienséance auquel les hommes qui tiennent une plume sont soumis, comme tous les autres, dans une société. Cette maxime n'est pas neuve. Mais si on restitue à la Critique sa véritable mission, qui est de juger, on est forcément conduit à trouver M. Villemain un peu paradoxal. Tout écrivain aspire nécessairement à être jugé : nous sommes donc, de plein . droit, les juges de tous ceux qui livrent leurs œuvres à la publicité ; il n'y a là aucune usurpation. Nous ne connaissons, jusqu'à présent, que le sultan Shaabaham qui se soit permis de dire à ses sujets conviés à nne fête dans son palais : a Le premier qui ne s'amusera pas sera empalé. »
C'est une autre erreur de mettre Zoïle et l'abbé Desfifntaines au rang des critiques, car ils n'ont jamais figuré, l'un et l'autre, que parmi les envieux qui, dans leur impuissance de rien produire, n'ont pu aspirer à. un autre renom qu'à celui d'insulteur.
Digiti;
LA CRITIQUE LITTÉRAIRE. il
Ces réserves faîtes, abordons notre sujet et disons de quelle manière nous entendons le traiter.
Destouches, lorsqu'il a dit : La Critique est aisée et l'art est difficile^ a fait d'abord un vers médiocre, et de plus, il a exprimé une pensée dénuée de justesse ; car la Critique, d'après son étymologie grecque, n'est pas une censure, mais un jugement. Or, juger n'est pas une chose aisée, car il est très>difficile de bien accomplir les actes les plus simples de la vie ; et chaque fois que l'on parle de choses qui ne présentent aucune difficulté, j'entends pour les bien faire, je me rappelle ce mot de Ghamfort : o Le monde est plein de choses facilesy qui sont tout simplement impossibles. »
La Critique peut se définir ainsi : Le discememesU juste et fin des beautés et des défauts d'un ouvrage. Cette définition est, je crois, de d'Alembert. — C'est dans ce sens que La Bruyère a pu dire : n Le Cid est un des plus beaux poèmes que Von puisse faire^ et l'une des meilleures critiques qui aient été faites est celle du Cid» » Eh bien I quelles sont les qualités que doit posséder la Critique pour arriver à conquérir ce discernement fin et juste qui est nécessaire pour apprécier la valeur d'une œuvre de l'esprit? — Ces qualité)» me paraissent être au nombre de trois. -« La critique littéraire doit être éclairée^ consciencieuse
Digiti;
et morale. Si elle ne possède pas ces trois qualités fondamentales, elle sera venimeuse ou idolâtre, au moins inutile.
La Critique doit être éclairée : c'est-à-dire qu'elle doit joindre à la sagacité naturelle la maturité que donnent de profondes études préparatoires. Quelle . immense variété de connaissances, quelle sûreté de goût et de logique, quels trésors de sensibilité, quelle pénétration des fibres les plus secrètes du cœur humain ne faut-il pas pour juger tour à tour un historien, un philosophe, un moraliste, un orateur, un poëte, un romancier; et pour que le jugement qu'on aura porté s'impose aux autres hommes par l'ascendant irrésistible de l'équité, de la raison et du goût ! La possession de ces dons naturels et de ces qualités acquises est nécessaire pour arriver à cette sensation par excellence que les Grecs appelaient d'un nom dont nous avons fait Esthétique^ la science du beau. — Ayons le courage de le dire, c'est un don rare. Si vous voulez l'acquérir, éloignez-vous, pendant quelque temps, de toutes les difiTormités qui attristent l'âme et blessent la vue dans l'arène de la vie réelle. Pour la peinture, par exemple, imposezvous sévèremMit la loi de n'arrêter vos regards que sur les plus beHes toiles des maîtres, et bientôt vous aurez en vous des types parfaits dont l'empreinte sera ineffaçable, et qui deviendront la règle de vos jugements, de vos sensations, de votre foi dans l'art. Pénétrés de ces types, vous leur rapporterez tout ce que vous verrez, et alors vous jugerez sainement. Cette méthode est simple, facile et sûre. — Pour les
Digiti;
LÀ CRITIQUE LITTÉRAIRE. i3
productions de l'esprit, enfermez-vous avec les chefsd'œuvre de la poésie, de l'éloquence et de l'histoire ; ne dédaignez pas pour ce travail des livres aux marges splendides. Si vous êtes bien doué, vous ne tarderez pas à prendre en dégoût cette littérature dont les produits vils sortent chaque matin du néant, pour y rentrer le soir. Les monuments immortels du génie humain vous offriront un spectacle saisissant dans votre retraite solitaire» Transformé, rendu meilleur, vous serez ravi des perspectives imprévues qui se dérouleront à votre imagination charmée. Vous proclamerez avec moi que les préjugés, la mode ou le caprice n'ont exercé aucune influence sur l'admiration séculaire que nous transmettrons à nos enfants, et qu'il y a là des beautés primordiales, essentielles et vraies, qui défient les âges et les haines jalouses. Par cette étude, vous deviendrez une véritable lyre vivante, dont les vibrations transmettront aux autres hommes vos sympathies, vos joies, vos douleurs, et tout ce qui palpitera en vous. — J'aurais dû, peut-être, avant tout, vous recommander la contemplation de la nature, temple vivant de Dieu, car c'est la source pure et intarissable de toute beauté. Et pourtant l'on pourrait dire que cette indication est superflue, car toutes les grandes choses et tous les genres de beauté se tiennent. La même voie qui monte aux sommets sert aussi à en descendre.
Voilà le terrain sur lequel je resterais toujours, si j'avais reçu la noble mission de l'enseignement. Ne craignons pas de nous élever trop haut, car nous sommes toujours poussés vers les pentes inférieures
Digiti;
{>ar la réalité, dont la froide étreinte nous enserre. Mais comment parviendrais-je à captiver mes auditeurs? — En me conformant à ce principe : Quand on raconte aux hommes des actes de vertu et d'héroïsme, il faut sans doute les leur faire admirer, mais non pas comme des choses surnaturelles, et au-dessus de rhumanité; car alors ils n'oseraient concevoir l'amhition d'en accomplir de semblables. L'art du maître consiste à enseigner que le vrai, le beau et le bien sont l'essence même et la fin de l'homme, afin que ses disciples y soient portés sans effort, et qu'ils regardent le mal comme une exception.
Pour procéder d'une manière rationnelle à l'examen d'un ouvrage quel qu'il soit, il faut d'abord en apprécier l'ensemble, voir si toutes ses parties se lient et s'enchaînent, si elles ont cette harmonie qui est indispensable pour constituer la perfection ; non que la perfection soit possible à la nature humaine, mais parce que l'homme ne peut rien faire de bien qu'autant qu'il consume sa vie dans la poursuite de l'idéal. — Que tous ceux qui entrent dans le domaine de l'art se pénètrent bien de cette vérité : soit que vous teniez le pinceau, la plume ou l'ébauchoir, soit que vous abordiez une tribune littéraire ou politiqufi, ou une chaire sacrée, vous n'exercerez jamais sur les hommes une action puissante, si vous ne planez par la pensée dans les régions où habite la perfection. SI vous n'êtes possédé de cette passion, je dirai même,, si vous voulez, de cette folie sublime de l'idéal; si TOUS n'êtes tourmenté par l'unbition d'illuminer les hoaunes «^mnblés pour vous écouter, ou le contem-
Digiti;
plateur solitaire de votre œuvre, vous resterez glacial, incolore, sans saveur, sans prestige ; enfin, vous ne serez jamais qu'un artisan vulgaire, obscur ou pernicieux, de la pensée,- de la plume ou de la parole.
Ce que Lamartine a dit du poëte s'applique à tous ceux qui entreprennent de communiquer d'une manière quelconque leurs impressions, et de transporter dans un autre pays, ou dans un autre âge, ceux qui les écoutent ou qui les lisent. Devon^nous les blâmer de nous arracher parfois aux désenchantements de la vie réelle, pour nous faire vivre un instant dans le pays des fictions et des chimères?
Quand on trouve quelque part une belle pensée^ on ne peut que la décolorer et l'amoindrir en lui ôtant la parure que le génie lui a donnée. Et d'ailleurs, n'avons-nous pas tous h gagner en mêlant à nos humbles voix quelques-uns des accords qui vibrent dans les sphères étoilées où chantent les poètes? Voici la citation de Lamartine; je vais jeter cette fleur sur le chemin un peu aride où je vous ai entraînés :
fiettreox le poète insensible,
Son luth n'est point baigné de pleurs ;
Son enthoosiasme paisible
N'a pas ces tragiques foreurs»
De sa veine féconde et pure
Coulent avec nombre et mesure
Des ruisseaux de lait et de miel ;
Et ce pusillanime Icare,
Trahi par l'aile de Pindare,
Ne retombe jamais du cîei.
Digiti;
, Mais nous, pour embraser les âmes Il faut brûler, il faut ravir Au ciel jaloux ses triples flammes; Pour tout peindre il faut tout sentir.
Nous ne pouvons pas, malheureusement, nous conformer à ce précepte tombé des sommets du Pinde :
Les vers sont enfants de la lyre, 11 faut les chanter, non les dire.
La Critique, après ce premier examen de rœuvre qu'elle doit juger, posera sur les détails le scalpel de l'analyse. Son attention alors se portera sur le style.
Si la forme n'avait pour objet que d'amuser les yeux par un éclat de surface, Tesprit par l'arrangement symétrique des mots, et les oreilles par une musique harmonieuse ou par le cliquetis discordant des antithèses, il serait puéril d'y attacher tant d'importance; mais elle est nécessaire pour donner à l'idée la netteté, la grâce et la force. — La Bruyère l'a dit : « Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une de nos pensées, il n'y en a qu'une seule qui soit la bonne. » Chaque idée a donc sa forme rigoureuse qui lui est propre, qui ne convient qu'à elle seule, et qui existe avant que nous l'ayons trouvée, conune la statue du dieu, du héros,
Digiti;
de la nymphe ou du satyre attend le sculpteur sous le Woc de marbre qui gît encore dans les profondeurs inexplorées de Paros ou de Carrare. Si cette assertion vous paraissait hasardée, c'est que vous n'en feriez pas Texamen sévère qui lui est dû. Il existe, entre la forme et Tidée, une relation qui ne peut être rompue sans leur ôter une partie de leur valeur individuelle et réciproque. Si funeste que soit une théorie, si fausse que soit une idée, elles n'en ont pa» moins une forme qui seule leur convient, qm leur est propre ; ce qui explique comment il peut se rencontrer des gens qui disent en termes exceilenfe d«» choses détestables. Pour trouver à cette vérité une confirmation d'un autre genre, il n'y a qu-'ft jôlfer un coup d'oeil sur les pastiches décolorés qae présentent la plupart des traductions des poëfes, -
Mimtenant, à quel genre de style, à quelle écolte aoecn^r ïa préférence? — Ah I nous sommes sur un terrain brûlant. Pour les uns, ici, Achille sera le héros, pour les autres Palstaff. Nous inclinerons-nous devant Cinsa, ou devant les Chevaliers du clair de Imef Athalie sera-t-elle détrônée par Ruy-Blas? Entendrons-nous nos femmes et nos sœurs parler la langue de madame de Sévigné, ou celle de la Damille dmoîtott ?
Men des gens pensent que les idées, les besoins et les sentiments de notre société modet ne exigent des forme» nouvelles. Placés à ce point de vue, ils autorisent et encom-àgént tous les caprice»^ toutes ks' audaces du néologisme. -—Je me suis prémuni contre les erreur» de (Seite école, par la lecture des livras
Digiti;
que voici : le Discours de réception de Buffoa à l'Aca* demie française, l'Essai sur Téloquence de la chaire du cardinal Maury, et le Traité de l'art d'écrire de Gondillac. Accuserez-vous de stérilité l'idiome qui a suffi à Pascal, à Bossuet, à Jean-Jacques Rousseau et à Voltaire ? On ne peut pas, «ans contredit, imaginer des idées plus opposées que celleâ que nous trouvons dans les ouvrages de ces écrivains. Eh bien, le même instrument, suivant la façon dont ils l'ont manié, leur a suffi à tous, pour affermir l'ordre social ou le battre en brèche, pour exciter les âmes h la piété, ou propager les blasphèmes. Les plus illuslares parmi les historiens, les orateurs, les prélats, les hommes d'Etat, ou les sophistes de notre temps n'ont pas inventé de mots nouveaux. On n'a jamais entendu M. Berryêr ou M. Thiers, Tévêque d'Hermopolis ou l'abbé de Lamennais, M. Yillemaîn, ni même la muise légère d'Alfred de Musset, accuser d'insuffisance la. langue du siècle de Louis XÏV. — L'auteur des Misérables n'a4-il pas obscurci sa gloire poétique par les témérités qu'il s'est si souvent permises? — J'ai eu l'heureuse fortune, il y a longtemps, d'entendre M. Thiers développer cette thèse à l'Académie, avec Téloquence qu'il a consacrée depuis à l'histoire et aux luttes de la tribune. Cette leçon, reçue dans ma jeunesse, a réglé mes convictions, que j'ai fortifiées par une étude assidue des maîtres. — Les événements inouis survenus dans notre siècle ont pu servir d'excuse aux palinodies politiques; mais les règles du goût sont immuables* Si un savant découvre, dans le domaine de la
Digiti;
science, un corps qui avait échappé à toutes les investigations, s'il aperçoit dans l'immensité des cieux une planète inconnue aux astronomes, chacune de ces découvertes fera nécessairement naître un mot nouveau ; mais les planètes et les corps classés gardent leur dénomination sans qu'on s'avise de la changer. Par la même raison, il;ne faut, dans le monde moral, créer des mots que pour des idées nouvelles ; et les éclosions d'idées sont rares, car l'activité de l'esprit humain date de loin. Sauf quelques exceptions, en très-petit nomhre, nées de notre moderne organisation sociale, la langue, telle qu'elle est, suf« fit. Après tant de disputes, il serait bon de s'entendre sur le sens de ces mots : beautés, ressources, richesse d'une langue. C'est une erreur singulière de trouver dans la multiplicité des mots composés ou dérivés un indice de richesse ; pour ma part, je vois là beaucoup de feuillage, peu de fruits, en somme une stérile abondance que la langue française dédaigne. Vienne un homme qui sache allier la naïveté du xvi* siècle aux allures majestueuses du xvii", à la clarté limpide du xvni", et nous verrons se produire un grand écrivain, un orateur éminent, ou un poète qui ravira les âmes.
Est-ce à dire que le génie perdra ses ailes, et verra se dresser devant lui le dieu Terme condamné •dans sa gaîne de pierre à Timmobilité? Non pas; ce que nous voulons c''est que les innovations nécessaires soient seules admises. Tout alors se passera sans violence : si une lueur d'en haut fait resplendir à nos yeux quelque filon inconnu, on excusera notre
Digiti;
20 LA CRITIQUE LITTËRAIRE«
audace, on nous pardonnera d'avoir osé heureuse* ment : dabiturque licentia sumpta pudcnter. — Pour aborder, pour manier et résoudre ces questions, les unes si hautes, les autres si fines, ne faut-il pas que la Critique soit éclairée de cette lumière que donnent une heureuse nature et un long travail?
La Critique doit être consciencieuse; en effet, si la bonne foi, le désintéressement et l'équité doivent se rencontrer quelque part, ne vous semble-t-il pas que ce doit être surtout dans les régions élevées oh l'esprit seul exerce son empire? Qu'ils soient à jamais bannis de la république des lettres, ces hommes qui, pour un peu d'or, se prosternent devant toutes les idoles I On méprise le soldat mercenaire qui met ses armes vénales au service de toutes les causes ; il est moins coupable pourtant que le condottiere de l'intelligence, qui n'a pas pour excuse la vie tumultueuse des camps, ni les entraînements inséparables des périls et des privations de chaque jour. Le bruit des armes et la fumée de la poudre peuvent troubler le guerrier et égarer son bras ; mais l'homme d'étude, le penseur qui, librement, et en parfaite connaissance de cause, déserte le drapeau de la vérité, n'est qu'un misérable transfuge indigne de pardon.
Digiti;
Le plus vil des hommes est Tenyieux. Cet impuissant déteste tout ce que font les autres; et il est réduit à ambitionner la triste gloire de répandre une liqueur corrosive et dissolvante sur les plus sublimes productions. Au lieu de sang, il a du fiel dans les veines. Victor Hugo, piqué un jour au talon par un envieux, lui asséna sur la tête ce coup de massue :
Tout gonflé de venin, il attend les morsures.
Mais comment empêcher le taon de s'attacher aux flancs du lion, le champignon difforme de croître au pied du chêne l — De nos jours, les diffamateurs systématiques ne sont pas exposés à subir, comme Zoile, le supplice de la croix ; mais la voix publique les flétrit. Du reste, le génie n'a rien à craindre dé ces serpents qui mordent la lime.
Celui qui voudra être un Aristarque, et non pas un Zoïlo, restera étranger à toutes les petites passions d'intérêt, de coterie, de secte et d'école. Les obsessions de l'amitié, les séductions d'un gracieux sourire, ou celles du pouvoir, le trouveront inébranlable : impavidum ferient. N'obéissant à aucune idée préconçue, à aucun système arrêté d'avance, il sera constamment juste et sincère ; admirant le beau partout où il le trouvera, -dans les. ouvrages d'un adversaire comme dans ceux d'un ami, dans ceux d'un nouveau disciple des muses comme dans ceux d'un vétéran de la gloire. Prenant à chaque parti ses sentiments généreux, il ise montrera, comme le dit
22 ' lA CRITIQUE LITTÉRiLIKE.
Montaigne, Gudfe contre les GibelinSy Gibelin contre les Guelfes.
La Critique impartiale regardera comme un de ses premiers devoirs, et ce sera un de ses droits les plus Importants, de faire rentrer dans le néant ces œuvres pleines d'incorrections, de négligences et de sophismes subversifs que nos auteurs contemporains ont quelquefois l'impudeur de nous présenj;er. Si jamais, au mépris des plus saintes lois de la morale et du goût, et par un inconcevable oubli des règles, la conscience littéraire était bannie du monde, elle devrait trouver, dans l'intégrité de la Critique, un inviolable asile.
L'amour de la vérité est une vertu si rare, que Jean- Jacques, dans sa lettre à monseigneur de Beaumont, n'a pas craint de dire : « Mes ennemis auront beau faire avec leurs injures, il rie m'ôteront pas l'honneur d'être un homme véridîque en toute chose, d'être le seul homme de mon siècle et de beaucoup d'autres qui ait écrit de bonne foi, et qui n'ait dit que ce qu'il a cru. » Si fondé que l'on soit à s'exprimer ainsi, peut-être serait-il mieux de le faire avec plus de modestie? Mais lorsqu'on examine de près ce qui se passe dans le monde, quand on a vu tant de défaillances et tant de compositions avec l'honneur, on est invinciblement amené à penser que l'amour de la vérité est à la fois le plus noble des sentiments humains, et le plus rare peut-être? On pardonne quelque rudesse de forme à celui qu'anime ce soufQe sacré : rigidi servator honesti. •
N'y a-t-il pas bien peu d'hommes dont la raison
Digiti;
LA CRITiaOE LITTÉRAIRE. 23
ferme, Fesprit éclairé, le jugement droit et le cœur fier ne flattent jamais ni les gens constitués en dignité, ni la multitude? Est-il bien sûr que je ne veuille pas, moi-même, plaire à ceux qui m'écoutent? J'ai ce désir, je Tavoue, mais il est ici sans danger, car devant vous. Messieurs, la sincérité sera toujours le premier de tous les mérites : et il m'est pennis de mesurer Teffet de ma parole sur cette assemblée, car en ce moment notre accord est complet, una* nime, le désir que je puis avoir de vous plaire se confond avec vos propres aspirations, avec la vérité elle-même. Je ne cherche pas à vous égarer, je vous suis sur le terrain du bon sens, patrie naturelle de votre esprit.
La Critique consciendeuse conservera cette attitude qui ne s'incline pas devant les puissances, et ne subit aucune séduction : à ce prix seul, elle sera une force; en secouant ce joug salutaire, elle deviendra vénale ou puérile.
Enfin, Messieurs, la Critique doit être morale. — Forte de ses lumières et de son indépendance, elle sera sans pitié pour toutes les œuvres qui ne porteront pas l'empreinte d'un enseignement utile, ou qui n'offriront pas le délassement d'un plaisir honnête. Elle se montrera surtout inexorable envers ces productions hybrides qui, spéculant sur le scandale, nous présentent le tableau des mœurs les plus dégra-
Digiti;
déeSy et qui prétendent, par une amère ironie, que ces saturnales de la pensée renferment toujours une leçon profitable. Les maîtres du genre veulent nous persuader que nous trouverons, dans les bas-fonds sociaux, le chemin de Damas où Ton est touché de la grâce. Cela est mauvais : il sortira de ces explorations hasardeuses plus de gens familiarisés avec le vice que de vicieux corrigés. — Pourquoi placer toujours une grimace auprès d'un sourire? Pour que la Vénus de Milo me ravisse, je n'ai pas besoin de voir un serpent s'enrouler autour de son cou.
On pardonne à Rabelais l'enveloppe sous laquelle il a cru devoir déguiser les dures vérités qu'il avait à dire aux divers pouvoirs qui opprimaient alors notre patrie. La pauvre humanité n'osait encore secouer le joug que dans le cerveau de quelques libres penseurs. On lui pardonne, parce que, au XVI® siècle, un livre trop hardi pouvait conduire son auteur au bûcher, ce qui n'aurait guère convenu au joyeux curé de Meudon; mais de nos jours, où chacun peut s'élever une tribune pour la prédication de ses opinions, on n'est pas excusable de recourir à ces allégories désordonnées. On l'est d'autant moins que ce n'est pas le public qui, par la mobilité de ses goûts, a entraîné ses auteurs favoris, et que ce sont iSs écrivains au contraire, qui nous poussent dans cette voie, pensant qu'il leur sera plus facile de nous corrompre que de nous instruire. Il y a des poisons que la science fait entrer dans des préparations bienfaisantes ; mais ils y sont introduits et neutralisés avec tant d'adresse qu'on lie peut pas y soupçonner
Digiti;
LA CfilTIQUE LITTÉRAIRE. 25
leur existence. Dans certaines mixtures littéraires modernes, le poison domine sans antidote.
Nous ajouterons que la Critique ne comprendrait pas toute rétendue de sa mission, ou la remplirait d'une manière imparfaite, si elle ne pénétrait dans les ateliers et dans les chaumières, pour y combattre rioâuence qu'une littérature malsaine exerce, sans relâche, sur les esprits honnêtes mais crédules de nos populations ouvrières et agricoles. La Critique doit se faire accueillir en amie sous ces toits modestes, s'y concilier la bienveillance de ses hôtes, et leur dire 1 « Défiez-vous du colporteur à la mine suspecte, qui (c'est là le moindre péril) vend quelques mauvaises étoffes fabriquées à vil prix au delà de nos frontières, mais qui, chose bien plus dangereuse, glisse furtivement dans la main des enfants de la maison un livre que la jeune fille cache dans les plis de sa robe, et l'adolescent sous sa blouse, pour aller le dévorer dans la solitude, loin des yeux du père occupé aux travaux des champs, et de la mère qui, dans le même moment peut-être, remercie Dieu d'avoir conservé à ses enfants la pureté de cœur et l'innocence qu'ils viennent de perdre. » •— Rappelons-nous, et appliquons ici ces paroles de saint Paul : « // faut fermer la bouche à ceux qui renversent toutes les familles ^ enseignant^ par un intérêt honteux f ce qu'on ne doit point enseigner^. »
Si, ce qui est moins sérieux, un poète s'est mépris
1. Quos oportet redargui, qui universas domos subvertunf, docentes quœ non oportet^ turpis lucri gratià (Epîlre de saint Pani à Tite).
Digiti;
sur la mesure de ses forces, a saisi la lyre pour célébrer les exploits et la fin tragique de quelque Ghildebrand, et vient ensuite solliciter notre indulgence en disant : « Croyez^ous donc qu'il soit si facile de faire une tragédie en cinq actes? » La Critique, désarmée par là candeur et l'ingénuité du coupable, se contentera de lui répondre en souriant : a Non certes, mais il est si facile de ne pas la faire, »
Le mot humanités, que l'Antiquité nous a transmis (car les anciens, pour louer un homme lettré, disaient : Jn humanitate versatur), le mot humanités, si on lui rend sa signification primitive, celle que Gicéron se plaisait à lui donner, nous prouve que, d'après les anciens, la culture des lettres, tout en éclairant les hommes, devait tendre aussi à les rendre meilleurs. Sous le ciel de la Grèce antique, les arts libéraux étaient confondus avec la sagesse ; et Je nom de vertu leur fut décerné, à l'époque de la renaissance, dans le siècle des Médicis. Rangeonsnous à ce sentiment ; il est beau de ne pas prononcer le divorce de la tête et du cœur, d'établir ce constant rapport entre les qualités de l'intelligence et la perfection de l'âme.
Telles sont quelques-unes de mes idées sur les importantes questions que j^aurais traitées d'une manière plus étendue, si je n'avais craint d'abuser de votre bienveillance. Voilà comment, en se plaçant
Digiti;
sur ce terrain, les Devoirs et les Droits de la Critique arrivent à se conïondre ; mais on voit que, dans cette matière grave et délicate, l'exercice légitime des Droits n'est que la conséquence des Devoirs connus, médités et accomplis. Les réflexions que j'avais à vous soumettre ne perdront rien à être encadrées dans cette idée.
Je terminerai en disant que la Critique littéraire, ainsi comprise, est une des plus nobles occupations de l'esprit. Placée sur ces sommités dominantes, elle atteint presque à la hauteur des créations originales. Celui qui se fait son disciple, qui s'y livre tout entier, change en quelque sorte les lois du temps et de l'espace, et vit avec les grands hommes de tous les âger, et de tous les pays. Son âme s'épure dans leur intimité glorieuse, dans la contemplation incessante de la lumière qui forme autour d'eux une auréole céleste ; et il recueille parfois une juste récompense de sa ferveur en recevant sur son front quelques étincelles du feu sacré.
Messieurs, une voix toujours applaudie vous a rappelé, en inaugurant nos réunions, la clepsydre antique mesurant, aux orateurs de l'Agora et du Forum, le temps qui leur était accordé pour émouvoir, charmer ou endormir ceux qui les écoutaient. Mettant à profit l'avis paternel de notre président, je me comporterai comme si l'appareil redouté avait déjà fait ici son apparition pour compter les paroles. — C'est une loi de la nature que toute jouissance ait son expiation ; voilà pourquoi, s'il vous est donné d'entendre ici des maîtres, il a fallu vous résigner à tolé-
Digiti;
28 LÀ CAITigUE LITTÉRAIRE.
rer, par hasard dans cette chaire, un disciple étonnélui-même de son audace, et qui en aurait déjà porté la peine, si vous n'aviez pas tenu à vous montrer indulgents. — Heureux les orateurs à qui vous n'avez d'autre reproche à faire que leur, brièveté.
Qui nous délivrera des Grecs et des Romains 1
Ce souhait, Messieurs, formé il y a longtemps, n'est pas encore exaucé; car je vais vous parler aujourd'hui de Rome et des Romains, et il n'est pas bien certain que je garde le silence sur la Grèce.
Me reprocherez-vous de revenir sur un sujet épuisé? — Si ma science est courte, je sais très-bien que vous ne venez pas ici pour apprendre, mais pour vous souvenir ; ament meminisse peritL Or j'espère évoquer des réminiscences qui ne seront pénibles à personne, car je n'aurai, dans cette occasion, aucune sévérité à exercer. — A partir de ce moment, et pour une heure, vous n'êtes plus à Verdun, mais dans la Rome des Césars, où nous trouvons pour guides l'auteur des Annales et celui des Etudes historiques^ Tacite et Chateaubriand. Je q'sû d'autre prétention que da faire avec voua une
Digiti;
30 NÉRON ET LUGAIN.
courte visite à la Ville étemelle. Je voudrais que vous y fussiez conduits par un jiraia de plaisir.
D'après une méthode suivie en France depuis plusieurs siècles, nous avons tous consacré sept ou huit années de notre jeunesse à la culture des lettres grecques et latines, surtout de ces dernières. Ce système a des détracteurs, dont les idées, heureusement, n'ont pas encore prévalu. Si l'Université demeure inébranlable sur sa base séculaire, ce n'est pas uniquement par suite du prestige attaché aux vieux édifices, et parce que, comme Voltaire l'a dit avec sa malicieuse sagesse, rien n'est si respectable qu'un ancien abus. — La chose subsiste parce qu'elle est excellente.
Malgré mon respect et mon amour pour la langue française (il faut l'aimer et la respecter pour qu'elle nous livre parfois quelques-uns de ses secrets), je n'hésite pas à dire qu'elle doit s'incliner devant celle des anciens Romains, avec la vénération d'une fille pour sa mère. Ses admirateurs peuvent-ils lui dire, sans flatterie : matre pulchra filiapulchriorf C'est un problème que je vous livre, avec la certitude, au moins avec l'idée de ne rien dire qui vous déplaise, en évitant les aperçus frivoles, les paradoxes et les banalités. Laissez-moi envier le bonheur de ceux qui ont l'art de rendre le travail attrayant. — Ce
Digiti;
NÉROM BT LU0AIN4 31
sentiment ne heurtera pas, je Tespère, les doctrines des savants professeurs qui, avec un dévouement égal à leur science, donnent la vie de l'esprit aux jeunes générations que leur confie votre sollicitude paternelle. Et je ne puis prononcer leur non;i sans les remercier d'avoir bien voulu me permettre de franchir ce seuil et de m'asseoir à cette place.
Notre idiome national est surtout admirable par sa clarté, qui en a fait l'instrument par excellence, au moyen duquel on exprime, de la manière la plus satisfaisante pour la raison et pour l'esprit, la gia<dation des idées, les déductions philosophiques, les découvertes de la science, et Thistoire des phénomènes de la nature. Aussi a-t-on eu raison de dire : Ce qui n*est pas clair n'est pas français» Mais nous avons payé cher oe mérite de la clarté; car pour l'obtenir, il a fallu d'abord renoncer aux inversions, et ensuite accepter cet interminable et embarrassant cortège de pronoms, de particules, d'articles et de verbes auxiliaires, dont les anciens n'avaient pas besoin, et sans lesquels nous ne saurions, nous autres, faire un pas.
On a souvent jreproché aux langues à inversions d'être pleines de surprises et de pièges. Le lecteur, art-on dit, reste suspendu dans une phrase latine, comme un voyageur devant des routes qui se croisent; et le sens demeure pour lui une énigme jusqu'à ce que toutes les finales l'aient averti de la correspondance dçs mots. Mais ce reproche me parait ne devoir s'adresser qu'à l'abus, et non à l'usage. La Harpe, bon juge en cette matière, et que cer*
Digiti;
tanie» geas anjousrd'hui affectent dé dénigrer aân de pouvoir le pîUer à leur aise, La Harpe s'ezpriraûl ainsi à cet égard : « Demandez au poètes, aux hk^torieQB, aux orateurs,, si c'est pomr eus la mâme chose d'âtre obligés de mettre toujours les mots à la mâme place, ou de les placer où l'on veut ; et leur réponse développée fera» voir qu'à ce même principe^ qvè faijt <pie l'une des deux phrases est impossible pouv ROHS et naturelle ans ànciœas, tient d'un côté une multitude d'încMiyénieats, et èe l'autre* me m«ititude de beauté», d
La langue laÉine,^ libre des entraves qa» noosnoas: soMmes imposées, a une allure plus lesta, efr ploa* ûhm que la nôtre. Pajf cesr diverses raisons, Vèm*" yek» français ne parvient à mettre uner phrase d'a^plemb sur se» pied» (pasees^-moi cette» expressioii'X et à la faire marcher d'un pas alerte ei harmonieux^ que lorsque», dans son esprit, il a revêtu sa pensée d^ttne forme leiine. Yoiià pourquoi nos pères^ qni éMeM sagesv ont vu dans la culture^ dies leitue» loth n^atie gymnastique intellectuelle) exeeUentS'p^ac tes années de l'enfance, et qu'aucune autre, ne pouvait remplacer. — Bt q«els merveiMettt che&i-d'iBtfvre nCfÊ» oui légués les anciens Remalns I Tous M? hn-> t^en« ne ppennent-il» pas If^ibe pexai modète 1 No» oMteurs^ ne cherchent^ls^ pa« èansi les barangoes d» Giii^ron, la logique,' te noonbre, Tharmonie, la grâce, et la force que hii^même a puisée dans DéAoethèoe? Avotts^nous mo' roman' pin» captivant que lem^ livre de^ FBnéide? Yoltaine, notre maître^ dans hi poésî» légère^, arti4i surpassé oh même égalé Hora^se? Et les
Digiti;
règles que ce même Horace, cet esprit si poli et si fin, a formulées en matière de goût, ne sont-elles pas devenues des articles de foi pour les lettrés de tous les pays? Parviendrez-vous jamais à émouvoir les hommes par la parole, si vous n'avez fait une étude approfondie de Vlnsiitution oratoire de Quintilîen, et du DialogtAe de Tacite sur les orateurs? — Ah ! je vous plains si vous restez froids devant ces monuments immortels, et si vous me dites que
tout cela est inutile! Pour moi, je l'avoue, tout
ce qui est beau est utile non pas, il est vrai, de
cette utilité grossière d'un toit, d'un aliment, ou d'une fourrure, mais de cette utilité immatérielle qui ennoblit l'esprit et l'élève. Et pourquoi se défendre d'avoir le culte de la beauté sous toutes ses formes? Les Grecs avaient de la beauté physique une si haute idée, qu'ils voyaient en elle le signe d'une origine presque divine, et lui décernaient des prix. Dans les créatures humaines, la perfection plastique, trèsinférieure sans doute à la perfection morale, porte, presque toujours, un reflet de la supériorité de l'intelligence ou de l'âme. Les cas exceptionnels que l'on en pourrait citer, et qui sont incontestables, ne détruisent pas ce sentiment transmis par la Grèce à Rome dont nous avons accepté l'héritage : ils ne prouvent qu'une chose, c'est que la Providence, dans la variété infinie de son pouvoir créateur, se plaît quelquefois aux anomalies et aux contrastes. Il n'en est pas moins vrai que la beauté physique, même lorsqu'elle n'est pas la parure et le temple de la beauté morale, en fait toujours naître l'idée ; c'est
Digiti;
3i NÉRON ET LUCAIN.
pour cela que nous l'admirons. L'instinct du beau est, pour l'âme, une .des formes les plus voisine» de la vertu. — Soyons donc fiers de la noble filiation qui rattache notre langue à celle des beaux jours de l'antiquité grecque et romaine; et vous, Messieurs, ne vous montrez pas trop sévères à l'égard de ceux qui ont conservé ce culte dans ua temps où toutes les croyances du passé subissent de si rudes attaques; et pardonnez-moi d'avoir entrepris de vous distraire du siècle où vous êtes, pour vous faire vivre un instant dans l'ancienne Rome.
Yers l'an 819 de la fondation de Rome, et 65 de l'ère chrétienne, une rivalité de poètes, qui n'étaient pas.Vadius et Trissotin, passionna les Romains, et prit les proportions d'un événement mémorable dont le récit mérite, encore aujourd'hui, d'occuper la postérité.
Un de ces poètes, élève du philosophe Sénèque, parut, dès l'âge de dix ans, comme acteur dans les jeux Troyens, et y mérita les applaudissements du peuple par le talent avec lequel il récitait les vers des auteurs alors célèbres, se formant par cet exercice à l'art d'en composer lui-même. Il était encore adolescent lorsque, aux Gymniques du Champ de Mars, il remporta le triple prix de l'éloquence, de la poésie et de la musique. Pour remercier les dieux de sa victoire, il célébra, suivant les rites du paganisme, un sacrifice dans lequel il fit couper sa première barbe, qu'il enferma dans une boite d'or incrustée de pierreries, et qu'il offrit à Jupiter Capitolin. — Si le dieu sut gré de l'offrande, il ne témoi-'
Digiti;
NÉRON ET LDCAIN. 35
goâ pas sa reconnaissance au sacrificateur en lui envoyant la vertu et la sagesse. — L'élève de Sénèque redoutant, de la part des Napolitains, un accueil peu sympathique, organisa une légion de 5,000 claqueurs, tous robustes et bien payés, divisés en plusieurs phalanges qui furent exercées aux différentes manières d'applaudir, notamment à celles qu'on appelait le Bourdonnement y la Tuile et le Pot de terre. Les chefs de claque recevaient par an 400,000 sesterces, environ 50,000 francs de notre monnaie actuelle. — Le métier de chevalier du lustre n'est pas aujourd'hui si lucratif. — De Naples, le grand artiste se rendit en Grèce, afin d'y cueillir les palmes olympiques, espérant susciter un nouveau Pindare pour chanter sa gloire. Après s'être donné en spectacle aux descendants déjà dégénérés d'Aristide et de Périclès, il rentra dans Naples sur un char traîné par des chevaux blancs, ayant ordonné qu'on abattît pour son passage un pan de muraille, comme on le faisait pour les athlètes vainqueurs. Les Romains l'acclamèrent avec un enthousiasme indicible, en le voyant revenir parmi eux sur le char qui avait servi au triomphe d'Auguste, décoré de la pourpre et d'un manteau parsemé d'étoiles d'or, ayant sur sa tête la couronne des jeux Olympiques, et dans la main droite celle des jeux Pythiens. Des licteurs le précédaient, portant, non point les faisceaux consulaires, mais des masses de couronnes décorées d'inscriptions rappelant les luttes et les succès dont elles étaient la récompense. Les applaudisseurs suivaient, les uns en troupes
Digiti;
compactes, les autres répandus dans la foule, commandant tour à tour les cris ou le silence, excitant ceux qui montraient de la froideur. Une expulsion brutale punissait ceux dont l'enthousiasme venait à languir : quand on désespérait de les rendre accessibles au sentiment du beau, on les assommait.
Le triomphateur, ayant fait abattre la porte du Grand cirque, traversa le Forum pour se rendre au temple d'Apollon Palatin, auquel il croyait devoir une reconnaissance particulière. Pendant sa marche, les pieds de ses chevaux foulaient des fleurs, on immolait des victimes, on brûlait des parfums, le vio coulait dans les fontaines, on rendait la liberté à des oiseaux rares retenus depuis longtemps captifs, le peuple recevait de l'argent et des dons de toutes sortes, et des voix innombrables, réglées parles accords du théorbe et de la lyre, chantaient des hymnes en l'honneur des dieux et du triomphateur que l'on plaçait, par avance, au rang des immortels.
Après quelques jours donnés au repos, les jeux et les spectacles furent repris à Rome avec frénésie, surtout au théâtre où le grand artiste, revenu récemment de la Grèce, faisait entendre sa voix divine. Tout ce qu'il y avait de plus illustre dans le sénat et dans l'ordre équestre briguait l'honneur d'y être admis, et oubliait son rang pour se confondre avec la plus vile populace, qui adorait ces fêtes et s'y livrait aux élans désordonnés d'une joie qui allait jusqu'au délire, et que l'on récompensait toujours par d'immenses largesses. Mais malheur à ceux dont les mains fatiguées cessaient d'applaudir, ou qui.
Digiti;
par leur inhabileté, troublaient la tactique savante des claqueurs, car des soldats chargés de la police du spectacle les surveillaient, et leur rappelaient avec brutalité les devoirs imposés aux auditeurs. « A Tune de ces représentations, dit Tacite, plusieurs chevaliers, en voulant se faire jour à travers la foule qui les pressait dans des passages étroits, furent écrasés. D'autres, à force de rester jour et nuit sur leurs sièges, tombèrent dangereusement malades. » Mais on affrontait la mort plutôt que de s'éloigner, à ^ause des délateurs qui, soit ouvertement, soit en secret, s'informaient des noms, épiaient sur les visages l'impatience ou l'ennui des spectateurs, afin qu'ils en fussent punis comme d'un crime d'Etat. Vespasien, qui régna plus tard, faillit payer de sa vie le plaisir d'un court sommeil. Il ne fut sauvé que par les sollicitations pressantes de ses amis, et surtout par l'ascendant de sa destinée, qui lui réservait une fortune qu'il ne rêvait pa» alors. — Comment donc, me direz- vous , de pareilles choses pouvaient-elles s'accomplir à la face du soleil? -^ C'est que cet orateur, ce poëte, ce chanteur, ce joueur de lyre, cet histrion était le maître d'un empire qui avait pour bornes :
Au nord, le Rhin et le Danube ;
A l'orient, l'Euphrate ;
Au midi, la Haute-Egypte, les déserts de l'Afrique et le mont Atlaâ ;
A l'occident, les mers d'Espagne et des Gaules.
Il s'appelait Néron. — Je n'envisage ici qu'une des faces de son existence. Si vous voulez le connaître
Digiti;
tout entier, lisez les récits de Tacite et de Suétone, que Voltaire accuse d'exagération, mais que tous les historiens, cependant, regardent comme vrais. — Leurs tableaux, d'ailleurs, auraient besoin d'être fortement estompés pour être offerts ici à vos regards. Dans un sujet qui pourrait, à plus d'un titre, devenir scabreux, je suivrai ce précepte, que votre attitude me rappellerait si je n'étais -naturellement disposé à l'observer ; Glissez, Mortels^ n'appuyez pas. Et malgré cette réserve, ce n'est pas la stérilité du sujet qui m'ef&*aye, c'est son abondance.
Je ne résiste pas au plaisir de vous parler un peu de la Grèce, puisque le sujet qui nous occupe m'a conduit tout à l'heure à prononcer ce nom qui rappelle de si grands souvenirs. Voici un passage de la description qu'en a faite un homme qui l'a visitée en portant en lui les illuminations que fait rayonner sur les élus le triple génie du penseur, de l'orateur et du poète, Lamaiiine. — Je vais jeter ce lambeau de pourpre sur mon indigence. — « Ce peuple, destiné à occuper, sur un si petit espace, une si grande place dans le monde de l'histoire, de la pensée et des arts, était une agrégation de cinq ou six races, les unes européennes, les autres africaines, les autres asiatiques, que la contiguïté de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique avait mêlées ensemble dans ce carrefour du monde ancien, frontière indécise de trois
Digiti;
continents. La rudesse du monta^ard, l'esprit d'aventure du marin, la douceur de l'Asiatique, la religion de rÉgyptien,- la pensée de l'Indien, la mobilité du Perse, étaient si bien fondus dans leur physionomie physique et dans leur génie multiple, que ce peuple était par sa beauté, son héroïsme, sa grâce, son caractère à la fois entreprenant et flexible, comme un résumé de tous les peuples.
« Le climat de la Grèce est aussi varié que ses sites, et aussi tempéré que sa latitude. Depilis les neiges étemelles de la Thessalie ju3qu'à l'été pei*pétuel des vallées de la Lydie et jusqu'à la fraîche ventilation des îles, toutes les rigueurs, toutes les chaleurs et toutes les tiédeurs de température s'y touchent, s'y .contrastent ou s'y confondent sur les montagnes, dans les plaines ou sur les flots. . . • Tout s'y peint en traits imposants, pittoresques, éblouissants, dans les yeux.» — Voilà, n*est-ce pas. Messieurs, un langage magnifique, mais qui a un mérite supérieur encore à la magniflcenoe, c'est la vérité. Ces enfants dé la Grèce» comblés par le ciel de tant d'aptitudes diverses et environnés, on pourrait dire submergés, par toutes les splendeurs de la nature^ étaient réellement les prédestinés de la gloire.
Les Grecs étaient passionnés pour les jeux publics, solennités nationales où ils déployaient une |^ompe extraordinaire, et auxquelles assistait un concours immense d'étrangers venus des pays lointains. Les personnages les plus illustres descendaient dans
Digiti;
40 NÉRON ET LUGAIN.
Tarène, où Ton n'admettait, du reste, que des hommes libres et honorés de l'estime de leurs concitoyens. 11 y avait quatre sortes de jeux, que l'on appelait sacrés, parce qu'ils étaient un hommage rendu à des dieux ou à des héros déiOés par l'admiration des hommes. Les plus grands honneurs attendaient ceux qui remportaient un prix dans ces fêtes, surtout les vainqueurs des jeux Olympiques. Un char de triomphe les ramenait dans leur patrie, et l'on pratiquait une brèche aux remparts de leur ville natale, afin de leur frayer un passage réservé pour eux seuls, et qu'on refermait ensuite. Dans plusieurs cités, ils recevaient des présents considérables, siégeaient aux premières places dans les assemblées et dans les spectacles, et l'Ëtat leur assurait une existence indépendante et riche. Celui qui sortait vainqueur de tous les exercices devenait un être surhumain, allié en quelque sorte à la race des dieux, et voyait les distinctions dont il était l'objet s'étendre à sa famille, à ses conciti»yens, à la ville qui lui avait donné le jour.
Pindare, en célébrant la vigueur des athlètes, louait l'instrument des victoires de son pays. et les garants de sa liberté ; car dans les gymnases grecs se formaient les soldats de Marathon, les marins de Salamine, les vainqueurs des Perses ; de là sortirent aussi les deux héros qui délivrèrent la ville de la tyrannie des Pisistratides, et dont les chants de Callistrate nous ont transmis la gloire.
La guerre et les jeux donnèrent à tous les Grecs la force, la vaillance et la beauté. — Les Athéniens
Digiti;
NÉRON BT LUCAIN. 41
en partieulier durent à une faveur spéciale du ciel cette finesse ingénieuse devenue proverbiale, le fanatisme de la patrie, un langage dont la richesse leur a permis, sans qu'on ose presque accuser leur orgueil, de considérer comme barbares tous ceux qui n'étaient pas nés dans l'Attique, et enfin cette innombrable phalange de grands hommes dans tous les genres, guerriers, philosophes, orateurs, poètes, historiens, sculpteurs, qui ont immortalisé le nom d'Athènes, et l'ont transmis à la postérité comme un type accompli, destiné à faire h la fois notre admiration et notre désespoir; car nous craignons bien qu'il ne nous soit pas donné de parvenir à l'égaler jamais.
Rome, qui tint à honneur d'imiter la Grèce, et lui prit plusieurs de ses lois sages ou de ses coutumes brillantes', voulut aussi lui emprunter ses Jeux. Mais cette institution ne s'acclimata sur le sol de l'Italie qu'en perdant le caractère généreux qui avait fait sa gloire, comme ces arbres qui, dans certaines régions privilégiées, donnent des rameaux luxuriants, et dont les troncs deviennent stériles lorsqu'on les transplante dans d'autres climats moins favorisés de la nature. — A Olympie, où Jupiter combattit contre Neptune pour l'empire du monde, et où il avait un temple vénéré par la superstition païenne; dans la plaine de Delphes, où Apollon écrasa le serpent Python ; à Némée, où Hercule terrassa un lîon ; à l'isthme de Gorinthe, où Thésée restaura les fêtes établies par Sisyphe dans les premiers âges du monde, l'arène enfanta des héros. Mais les
Digiti;
cirques romains ne virent que des combats de gladiateurs, des luttes de joueurs de lyre, et des rivalités de baladins. — Sur les bords du fleuve Alphée, les acclamations de la Grèce entière distribuaient des couronnes aux vainqueurs immortalisés par les chants de Pindare, et leur élevaient des statues dans le bois sacré d'Olympie. Sur les rives du Tibre, on repoussa longtemps ces divertissements qui blessaient l'austérité romaine, et qui n'y pénétrèrent qu'avec la décadence des mœurs : nous allons rappeler conmient la gloire n'y fut décernée qu'à des histrions, par des applaudîsseurs mercenaires et par une multitude avilie.
Dans les villeâ républicaines de l'ancienne Grèce, tous les citoyens tenaient à honneur de prendre part aux jeux gymniques, à la lutte, au pugilat, au maniement du disque, aux courses de tout genre. A Rome, on ne vit figurer dans le stade et dans les combats de l'amphithéâtre que des esclaves qui prenaient, de gré ou de force, le métier de glaidateur ou de bestiaire. Le cirque et le Champ de Mars étaient abandonnés aux écuyers et aux cochers à gages. La jeunesse patricienne, conservant son antique fierté, ne se montrait à cheval que dans les Consualia, célébrés en l'honneur de Neptune Équestre, ou aux revues annuelles des chevaliers. — A Rome, les esclaves et les affranchis montaient seuls sur la scène; tandis que, sur les théâtres athéniens les rôles de choréges ou de choreutes étaient souvent remplis par des jeunes gens appartenant *aux premières famiUes de la république.
Digiti;
Quant aux dames romaines, on ne les voyait autrefois hors de leur maison que pour célébrer les fêtes appelées de leur nom Matronales, destinées à perpétuer le souvenir des Sabines, dont le dévouement mit fin à la guerre entre Romulus et Tatius. A propos de cet épisode devenu légendaire, vous savez, Messieurs, que depuis quelques années on a cru devoir reléguer parmi les fables la plupart des faits des cinq premiers siècles de Thistoire romaine. Je ne serais pas trop éloigné, je l'avoue, de me ranger à eette opinion. Si on s'aventurait sur ce terrain du scepticisme historique, il no serait peut-être pas difficile d'établir que, tous les documents authentiques ayant péri dans l'incendie de Rome par les Gaulois, on ne sait rien de certain sur cette époque reculée. — « Les premiers historiens qui parurent ensuite, » vous disent les disciples de Beaufort, de Vico, de Niebuhr et de Michelet, « ne sachant rien de positif, voulant avant tout flatter leurs compatriotes, et craignant de laisser échapper cette occasion de faire briller leur talent, ont adopté, amplifié, embelli les traditions qui plaisaient à l'orgueil national. Leurs successeurs se gardèrent bien de les contredire, pour ne pas choquer des idées admises. Chacun brodant sur ce canevas, tous ces contes, qui se liaient aux cérémonies du culte, se sont transmis d'un siècle à l'autre, dénués de preuves, puérils, absurdes, mais ornés d'un double prestige, celui du temps et celui du génie des poètes et des historiens : on les accepta, parce qu'ils prêtaient aux annales d'un peuple devenu le maître de l'univers une grandeur qui le
Digiti;
flattait, en même temps que les traits de vertu et d'héroïsme, accumulés par des rhéteurs, servaient d'exemple au monde, bien qu'ils fussent mensongers. » — Ce raisonnement est spécieux. Il se pourrait bien que les matrones romaines n'eussent jamais eu à exercer leur généreuse intervention entre Romulus et Tatius, héros Actifs et purement mythiques. — Si on s'arrête à un fait d'un autre genre, il serait assez difficile de prouver que les Fidénates, après la retraite des Gaulois, vinrent camper aux portes de Rome, et demandèrent qu'on leur livrât les femmes des premiers citoyens. Le sénat, effrayé, ne savait comment se soustraire à cette injonction menaçante; ce corps auguste, suivant des chroniqueurs dont on n'a jamais vu les écrits, aurait été tiré de sa perplexité par une esclave du nom de Philotis, qui vint offrir de se laisser livrer aux ennemis avec plusieurs de ses compagnes, si on voulait leur permettre de prendre, pour cette expédition hasardeuse, les vêtements de leurs maîtresses. Ces fausses matrones, inspirées sans le savoir du souvenir de la Judith biblique, allèrent d'elles-mêmes au-devant des séductions qui les attendaient dans le camp ennemi, et massacrèrent de leurs mains les Fidénates, dont la mort jeta un voile éternel sur cette nuit pleine de patriotiques mystères. L'affranchissement fut la récompense de ces femmes courageuses, qui, dotées aux frais du trésor public, furent autorisées à porter, une fois dans Tannée, la stolây vêtement distinctif des patriciennes. Tous les ans, auxnones de juillet, les servantes {ancillœ), parées des atours de leurs
Digiti;
NÉRON ET LUCÂIN. 45
maîtresses, célébraient, avec de joyeux ébats, leur fêtecommémorative, sous des berceaux construits de leurs DGiaÎDS, avec des branches de figuier, de vigne et de myrte. — Je doute fort que les Fidénates aient jamais demandé aux sénateurs romains de leur envoyer leurs fenmies pour une distraction nocturne; mais la fête dés servantes revenait annuellement, pour rappeler le courage et la vertu des libératrices de Rome.
Les jeux du cirque (ludi drcenses), exécutés à Rome par des artistes de profession, comprenaient : les courses de chevaux ou de chars, les combats de gladiateurs et les chasses ou combats d'animaux. Rappelons en passant, chose assez singulière, que les premiers combats de gladiateurs eurent lieu dans des cérémonies funèbres. Nicolas de Damas nous apprend que, dès le temps de la république, le peuple romain fut convoqué dans ses comices pour prononcer sur la validité d'un testament bizarre. Le testateur, ayant sans doute à venger quelque trahison de sa tendresse, ordonnait, pour célébrer ses funérailles, de faire combattre dans Tarène plusieurs couples de femmes, achetées par lui pour ce sacrifice expiatoire d'un nouveau genre. Le peuple-roi, disons-le à sa louange, annula ces dispositioïis barbares* Néron trouva l'idée originale, et l'on vit, sous son règne, des femmes s'égorger dans le cirque. Les
46 SÉa05 ET LUCAIN.
combats de femmes ne forent défendus que longtemps après, par Tempereor Sévère.
Dans l'origine, les ludi gladiatarii étaient des combats singuliers. On en Tint bientôt à faire combattre en même temps vingt, trente, quarante couples de gladiateurs. Nou^ croyons rêver en lisant, dans les auteurs anciens, que le premier Gordien, pendant son édilité, donna des spectacles où cinq cents couples de gladiateurs s'attaquèrent à l'épée. Le divin Auguste, chanté par le doux Horace comme le père des lettres et de la patrie, offrit un jour, aux habitants de sa bonne ville de Rome, la représentation d'une vraie bataille, en faisant combattre dans l'arène 5,000 Daces contre 5,000 Suèves. Caligula mit aux prises des chevaliers, dont vingt-six périrent le même jour. On lit dans Suétone, que Glande, pour solenniser ses victoires imaginaires sur les Bretons, fît représenter, dans le Champ de Mars, l'assaut et le sac d'une ville : plus d'une matrone, sans doute, pendant cette fête abominable, ne quitta pas le gynécée; mais la plupart des dames et des vierges romaines y assistèrent, même les vestales, auxquelles un statut impérial assigna une place d'honneur, en rappelant que les prêtresses de Gérés ne privaient pas de leur présence les jeux Olympiques. — Faustina, la merveilleuse, dont le collier vaut une province, comme l'a dit Tertullien (saltus et insulas^ tenera cervix circumfert), Faustina, plus d'une fois, a condamné le gladiateur vaincu, en faisant de sa main charmante le signal de mort, pollice verso.
Yous allez voir comment les courses de chevaux
et de chars devinrent aussi des exercices sanglants. Galigula, Néron et Caracalla, bravant la honte attachée aux fonctions de conducteur de chars et de cocher, montèrent eux-mêmes sur le siège du quadrige. Les jours où ils venaient se faire admirer dans ces rôles, Tarène était parsemée de vermillon et de poudre d'or.
On donnait le nom de factions aux diverses troupes d*écuyers et de cochers qui affrontaient les chances de la lice. Elles étaient au nombre de quatre : la blanche, la rouge, la bleue et la verte. 11 n'était pas rare de voir les cochers des diverses couleurs faire succéder les coups aux injures et aux menaces, pendant que des rixes meurtrières s'élevaient aussi parmi les spectateurs qui, après s'être livrés à des scènes de pugilat, s'attaquaient avec des armes cachées sous la toge. Souvent aussi, ces transports violents étaient partagés par l'empereur, qui plus d'une fois fit égorger, par des sicaires à ses gages, les coureurs et les cochers des factions ayant eu l'insolence de vaincre celle dont César s'était constitué le chef.
L'histoire est obligée de dire que les factions du cirque étaient destinées à jouer un rôle important dans les annales d'un grand peuple dont elles ont terni la gloire, et plus tard, à ensanglanter les rives du Bosphore conmie celles du Tibre, lorsque les faibles descendants des vainqueurs du monde eurent élevé ce fragile édifice que l'on a nommé le Bas- Empire. Les habitants de Gonstantinople, pendant qu'ils se passionnaient pour les cochers verts et
48 NÉRON ET LUOAIN.
les cochers bleuSy virent les disciples de Mahomet briser la croix qui surmontait la basilique de Sainte- Sophie, et planter le croissant sur son dôme profané.