III
Néron avait honoré de sa rivalité un jeune poète nommé Lucain. — Lucain naquit à Gordoue, colonie romaine de TAndalousie, en Tan 38 de Fère chrétienne, sous le règne de Galigula. Sénèque, son oncle, avec la supériorité du génie et la tendresse du cœur, cultiva lui-même Tesprit de cet enfant sorti d'une famille qui portait dans le sang, comme un don héréditaire, l'instinct poétique et le feu de l'imagina* tien espagnole. — Tout alla bien d'abord. Le jeune homme, admis dans J'intbnité du prince, et comblé de faveurs publiques et privées, fut fait, avant l'âge, questeur et augure; n'ayant pas vingt-sept ans, il était désigné consul pour l'année suivante. Sa gloire poétique remplissait Rome, et il avait déjà des admirateurs qui le mettaient à côté de Virgile. Cette haute fortune devait, comme ces lueurs phosphorées que Ton voit dans les plaines par un soir d'été, briller et aussitôt s'éteindre, en laissant cependant un nom impérissable, celui de l'auteur de la Pharsale. — Néron ayant un jour chanté la métamorphose de Niobé, Lucain chanta ensuite la descente d'Orphée aux enfers. Si l'on juge le génie poétique
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NÉRON ET LUGÂIN. 49
du fils de la seconde Agrippine par les quatre vers obsenrs et ampoulés que Ton trouve dans la pre* mière satire de Perse, et qu'on lui attribue (les seuls . que le temps ait épargnés, et ils ne nous font pas regretter les autres), on n'aura pas de peine à croire que Néron, malgré les éloges dont l'accablèrent ses auditeurs (qui devaient le louer ou mourir), ne put s'empêcher de reconnaître intérieurement la supériorité de son émule, et qu'il y vit une offense cruelle. Il voua dès lors, dans son cœur, à son jeune protégé devenu son rival triomphant, une inimitié qui, après avoir couvé quelque temps, éclata. Celui qui jalousait d'une façon si haineuse les vainqueurs des jeux Olympiques qu'il voulait faire abattre leurs statues, pouvait-il épargner un poëte? Il défendit à Lucaîn de lire en public un poëme qu'il venait de composer sur rincendie de Troie et sur celui de Rome. Néron avait déjà puisé dans la lecture de la Pharsale des griefs plus sérieux. Il ne pardonnait pas à son auteur d'avoir loué Brutus, divinisé la vertu de Caton, et reproché à César, en termes sanglants, la violation de Rome et la victoire de Pharsale, sans laquelle Néron n'aurait jamais régné.
Ce n'était pas à Néron qu'il fallait rappeler que, sous le règne de Tibère, Crémutius Cordus fut mis à mort, par ordre du sénat, pour avoir fait l'éloge de Brutus et de Cassius. Et les adulations du commencement de la Pharsale n'étaient pas faites pour le désarmer, car leur emphase ampoulée cachait certainement une satire. J'ai relu souvent ces vers que l'on a tant reprochés à leur auteur, et il m'a toujours
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été impossible de les prendre au sérieux. Les éloges, quand ils ont dépassé les limites de l'hyperbole permise aux poètes, touchent forcément à l'ironie. Vous allez en juger par un court passage de cette fameuse traduction de Brébeuf que Boileau et La Harpe ont (Tiblée de sarcasmes, mais où l'on signale beaucoup de vers heureux, et qui présente, à défaut d'autre mérite, celui, cependant assez rare, d'avoir été inspirée par une admiration sincère du modèle, et une verve qui, malgré ses inégalités, ses nuages et ses défaillances, en reflète parfois les chaudes couleurs. -— Le poète, emporté par son lyrisme, ou plutôt feignant de l'être, dit d'abord que les Romains n'ont pas payé trop cher, par tous les crimes des guerres civiles, le bonheur d'avoir Néron pour maître :
Quod si non aliam venturo fata Neroni
Invenere viam »
Jam îiihily o Superi, querimur ; scelera ipsanefasque Hac mercede placent.
Ensuite il détrône le maître de l'Olympe pour faire régner à sa place, dans l'empyrée, Néron auquel il s'adresse en ces termes :
Fais voir les nations calmes et fortunées, Puis retourne à tes dieux plein de gloire et d^'années. Certes, quand ils voudront enlever de ces lieux Le plus rare présent qui soit venu des deux, Honteux de te laisser sur là terre ob nous sommes, Et de voir si longtemps un dieu parmi les hommes; Ou quand, pour l'assurer un temple et des autels, La mort viendra te mettre au rang des immortels,
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NÉRON ET LUCAIN. o\
Le sort; dont la vertu t'a déjà fait le maître,
Te laissera choisir quel dieu tu voudras être.
Ta pourras t'égaler au maître des humains,
Et porter, comme lui, la foudre dans tes mains,
Ou^ plein d'un noble orgueil et d'une belle audace.
Enlever la couronne au démon de la Thrace ;
Ou^ brillant d'un éclat qui n'a pas de pareil,
Donner un nouveau guide aux coursiers du soleil,
Au ciel un nouvel astre, au jour un nouveau père,
A l'univers entier un démon tutélaire.
Oui, César, on verra les dieux, à ton aspect
Saisis d'étonnement et remplis de respect.
Admirer en tremblant l'éclat qui t'environne.
Et soumettre à ton choix leur gloire et leur couronne.
Alors il ne faut pas que ta divinité
Choisisse pour son trône un climat écarté^
D'où tes yeux ne pourraient, sur Rome gémissante.
Verser qu'une influence oblique et languissante.
Si l'un ou l'autre pôle avait rempli ton choix,
Ses essieux trop chargés gémiraient sous le poids.
Quelques licences que Ton permette à la poésie, et à l'emphase Icadalouse, je ne croirai jamais que Lucain ait pu expnfcaer sérieusement de pareilles pensées, sous lesquelles perce une satire si acerbe qu'on les croirait empruntées à l'apothéose de Claude par Sénèque, c'est-à-dire à rApocoloquintose la métamorphose de Claude en citrouille. — Néron, qui était un peu louche, ne se méprit pas sur le double sens de ce vers:
Unde tuam videas obliquo sidère Romam»
Pour lancer à ta Rome un oblique regard.
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o2 NÉRON ET LUCAIN.
La Pharsale, accablée sous les anathèmes de Boileau, est peu lue aujourd'hui. Mais Tostracisme qui pèse sur elle, je n'hésite pas à îe dire, me paraît injuste. Corneille, ne l'oublions pas, professait pour elle une admiration dont nous trouvons la trace dans ces vers si connus :
Tel s*est fait par ses vers distinguer dans la ville. Qui jamais de Lucain n'a distingué Virgile.
Quant à Brébeuf, le temps nous manque, à notre grand regret, pour parler de lui pins longuement; mais la citation faite tout à l'heure suffît pour prouver l'injustice des préventions que nous avons tous conçues à son égard, sûr la foi de Boileau, qui a été trop sévère.
Les admirateurs et les détracteurs de Lucain ont donc pour eux, les uns et les autres, une autorité imposante : Magno se judice quisque tuetur. — Quîntilien trouve que l'auteur de la Pharsale doit être mis au nombre des orateurs plutôt que des poêles. La Harpe, tout en louant queues parties de l'ouvrage, ue trouve pas le sujet épîqoe. N'y a-t-il donc pas une donnée épique dans cette lutte dont l'empire du monde était l'enjeu ? Quel est le héros digne de l'épopée, si vous en excluez César, né du sang le pfais illustre de l'univers, et comblé, plus qu^aucun autre mortel, de tous les dons du rang, de la richesse, de l'éducation, de l'éloquence, du courage et du génie? — Toutefois, le temps me manque, et le discernement aussi, je n'hésite pasà le reconnmtre, ponr trati-
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KÉaOH ET LUCAIN. 53
cher une aussi foisDÎ(îabl& question ; îsais, je ne le eacberai pas Je relis soureni ayee bonheur quelques pages de la Pharsale : j'aime les idées élevées qui la décorent, ses vers à l'allure majestueuse, et je lui applique ce précepte d'Horace qui veut qu'on ercuse certains défauts lorsque de grandes beautés les rachètent. — Et sous cette parure éblouissante, quelles pensées pleines de noblesse ! quelle TÎrîlîté F quel sentiment de la grandeur romaine! quel amour passionné de la patrie! quels éclats! C'est la foudre rhytlnEoée. — Ah! sans doute, tout cela doit être mis daiis. un rang inférieur à la pureté TÎrgiUenne, mais quand on pense que c'est l'œuvre d'un jeune homme de vingt-cinq ans, il est impossible de ne pas gémir sur la catastrophe qui a moissonné dans sa fleur un génie dont les années auraient bientôt ealn>é la fougue, pour ne lui laisser que la simplicité limpide et farte qui est l'apanage de la vraie grandeur.
Ua savant critique, Artaud, a fait cette remarque : (c Au milieu de la corruption du palais impérial, qu'on se figure par quel travail une âme bien née pouvait coDcilier l'obséquiosité du courtisan avec les sentiments de liberté gui ont parsemé la Pharsale d'héroïques élégies sur la chute de la république. » — Il ne me paraît pas impossible d'expliquer autrement cette énigme morale. Certaines âmes vicieuses ou faibles achèvent, il est vrai, de se pervertir dans une atmosphère corrompue ; mais chez d'autres d'une nature plus élevée, la vue du vice produit une colère généreuse que la compression est loin d'amortir, et qu'elles épanchent dans des
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U NÉRON ET LlibAIN.
livres où respire la vertu. Le crime ne subit pas de flétrissure plus sanglante que celle qui lui est infligée par les honnêtes gens qui sont forcés de le voir de près et de le souffrir. La vue même du crime nourrissait la vertu de Lucain, réchauffait son patriotisme, exaltait son génie. Pour se purifier de la fréquentation de Tigellinus, il reportait sa pensée vers l'austérité de Gaton. Après s'être prosterné devant Poppée, il chantait la vertu de Martia, et pleursdt avec Gornélie sur Turne funéraire de Magnus. — Les exemples de ce genre ne sont pas rares. C'est ainsi que, dans un temps qui n'est pas bien loin de nous, l'illustre archevêque de Cambrai, Fénelon, témoin des abus du despotisme et des scandales produits par des passions semblables à celles qui égarèrent Salomon sur la fin de sa vie, Fénelon, pendant qu'il était chargé de l'éducation du duc de Bourgogne, médita, dans le palais même de Louis XIV, le Télémoque y ce livre qui, s'il h'est pas une satire directe du règne du Grand roi, recèle pourtant, dans ses profondeurs, les germes de réformes dont la hardiesse a, dans son temps, effrayé les sages, et qui, pout" être présentées avec candeur, n'en ont pas moins servi à battre en brèche l'ordre social qui existait alors. — Je vous laisse à décider si l'auteur a voulu, comme on l'a dit, peindre madame de Montespan dans Calypso, mademoiselle de Fontange dans Eucharis, la duchesse de Bourgogne dans Antiope, Louvois dans Protésilas, le roi Jaciques dans Idoménée, -Louis XIV dans Sésostris. — Les allusions furent assez transparentes pour être comprises
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NÉRON ET LUGAIK. 55
par Louis XIV, et la tendance réformatrice blessa les puissants du jour, car Fénelon fut frappé d'une disgrâce irrévocable.
Le duc de Saint-Simon se mêlait aux flots des courtisans qui, entassés dans VŒU de Bœuf, venaient briguer les honneurs du petit lever, et souriait à ceux qu'il attachait, en sortant de là, au pilori de l'histoire. — Jean-Jacques Rousseau disait un jour : « Tattends qu'on m'enferme à la Bastille pour écrire un livre sur la liberté. » — Les pasteurs des peuples, les dompteure des hommes, en voyant ces lions et ces aigles passer inoffensifs au milieu des masses populaires nivelées par la tyrannie, les croient désarmés et assouplis; ils se trompent : le lion bientôt leur fait sentir sa griffe, et Taigle, reprenant son vol vers les cieux, plane au-dessus de leurs têtes.
Un éminent professeur de Tacadémie de Paris, M. Jacques Demogeot, écrivain, orateur et poète, vient d'enrichir notre littérature nationale d'un monument qui lui manquait, une fidèle et éloquente traduction en vers de la Pharsale. Lucain, si longtemps oublié ou méconnu, ¥a revivre. L'événement du jour, pour moi, j'ose l'avouer, c'est cette primeur poétique d'une haute saveur, à laquelle j'ai l'heureuse fortune de pouvoir vous initier : et en présence de ce grand fait littéraire, je reste inaccessible aux pas-
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56 KÉRON £T LUCUN.
sions contemporaines. — Je me sens toojoiurs sakr d'un respect profond et d'one vive reconnaissance^ lorsque je vois venir à moi un homme blanchi par l'étude, qui me dit : a Yoici une œuvre à laquelle j'ai consacré, pendant vingt ans de ma vie, toutesles facultés de mon intelligence, et les élans de mon cœur. 3) C'est là ce qu'a fait M. Demogeot, et il l'a fait avec un dévouement sans bornes, une constance ferme, et un bonheur rare, iùspiré par son modèle, qui jusqu'alors avait désespéré tous les traducteurs; s'enlaçant à lui dans une {étreinte qui les confond l'un et l'autre, le serrant pied à pied, pensée pour pensée, vers pour vers, mot pour mot, éclair pour éclair; s'élevant avec lui dans son vol pindarique, de telle sorte que le même souffle embrase leurs poitrines, et soutient leurs ailes sur lesquelles se reflètent les mille couleurs de l'écharpe d'Iris.
Parmi les parties qui fixent plus particulièrement les suffrages des admirateurs de la Pharsale, on cite, vous le savez, l'introduction, portique splendide de l'édifice, le parallèle entre César et Pompée, le passage du Rubicon, le tableau des proscriptions, le retour de Martia dans la maison de Caton, la forêt druidique, Appius consultant l'oracle de Delphes, les magiciennes de Thessalie et le cadavre qui parle, la bataille de Pharsale, la fuite de Pompée en Egypte et sa mort, le jardin des Hespérides, la marche de Caton à travers le désert. César sur les ruines de Troie et au tombeau d'Alexandre, et enfin l'entrevue de César et de Qéopâtre.
Je voudrais vous faire une citation; mais comment
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choifiir? Je prends au hasard... Vous allez, du même coup, juger Lucain et son brillant interprète, devenu presque, par le bonheur de ses efforts, le rival de son modèle La Ferét druidique.
Une forêt sacrée, inviolable aux âges, Éternisait la nuit sous ses profonds ombrages ; Nul soleil n'en perça la froide obscurité.
Là ni Pan, ni Sylvain, champêtre déité ; Point de nymphe égarée en ces abris occultes; Mais d'horribles autels, mais de barbares cultes; Toujours de sang humain l'arbre arrosé grandit. S'il faut croire aux récits que l'âge ancien redit, L'oiseau craint de poser sur ces rameaux funèbres ; Les monstres des forêts redoutent leurs ténèbres; . L'éclair n'ose y briller, le vent craint d'y gémir; Dans le calme des airs, on voit l'arbre frémir. Du sein des rochers noirs tombent des eaux impures; Des troncs taillés sans art, en informes figures, Montrent des dieifx gaulois l'effrayante pâleur, Et leur vétusté seule inspire la terreur.
Nous craignons moins nos dieux sous leurs formes plus
[saintes.
Tant le mystère ajoute à nos pieuses craintes l On disait que souvent, sous le sol ébranlé, Dans ses antres profonds la terre avait hurlé. L'if brisé remontait sur la tige raidie ; Dans la forêt sans feu frémissait l'incendie : Des dragons l'embrassaient de leurs vastes replis. Jamais d'adorateurs ces lieux ne sont remplis ; On les laisse à leurs dieux. La nuit, dans le silence. Ou, quand au haut du ciel l'ardent Phcebns s'élance. Le prêtre n'ose entrer dans cet affreux désert. Et craint d'y rencontrer le maître affreux qu'il sert.
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Après ce tableau lugubre, en voici un charmant : l'entrevue de César et de Cléopâtre :
Sûre de sa beauté, plaintive, mais sans larmes, D'an semblant de douleur fardant d'babiles charmes, S*omant de ses cheveux qu'elle feint d'arracher, Cléopâtre l'aborde, et cherche à le toucher.
L'oreille de César contre elle en vain s'obstine; Sa voix a commencé, son œil lascif termine.
Par une infâme nuit son joug est acheté.
Quand d'immenses présents ont scellé le traité.
Un festin célébra leur commune allégresse.
Cléopâtre y déploie un faste de richesse
Jusqu'alors étranger aux excès des Romains.
La salle est un vrai temple; à peine sous nos mains
Le luxe étalerait une œuvre plus frappante ;
Des lambris opulents l'or couvre la charpente;
Point de marbre aminci cachant des murs grossiers ;
L'agate ici se dresse en utiles piliers ;
La pourpre du rubis jonche partout la terre.
Le pied foule l'onyx. Ainsi qu'un bois vulgaire,
L'ébène en lourds massifs jeté profusément
Satisfait le besoin, et non pas l'ornement.
L'ivoire le plus pur tapisse la muraille;
Sur les portes reluit une indienne écaille,
Oîi par un art savant l'émeraude s'unit.
Aux lits brille la perle, et le jaspe y jaunit.
L'étofTe a bu longtemps la pourpre d'Assyrie ;
Dix chaudières d'airain de leurs sucs l'ont nourrie;
Ou bien l'aiguille habile y sema ses fleurs d'or ;
Ou le tissu d'Egypte en créa le décor.
NÉRON ET LUCAIN. o9
Une antipathie violente existait, depuis quelque temps, entre l'empereur et le poëte, lorsque ce dernier, qui appartenait à plus d'un titre au genus tmtabile vatutn^ crut trouver une occasion de satisfaire ses ressentiments en prenant part à la conspiration qui eut pour but de faire monter sur le trône des Césars Galpurnius Pison. Si jamais complot fut excusable, ce fut sans contredit celui-là. Rappelonç-nous ce qu'était la société romaine à cette époque dont Chateaubriand â fait, dans ses Études historiques^ un tableau à la fois si brillant et si sombre, deux qualités qu'il fallait réunir pour qu'il fût complet, et qui semble tracé sous l'inspiration de la fameuse prosopopée de Fabricius. — L'auteur du Génie du christianisme nous dit : <( Un long paganisme et des institutions contraires à la vérité humaine avaient porté la gangrène dans le cœur du monde romain... La pourriture de l'empire romain vint de trois causes principales : du culte, des lois et des mœurs. Et comme cet empire renfermait dans son sein une foule de nations placées dans divers climats, à différents degrés de civilisation, toutes ces nations mêlaient leurs corruptions particulières à la corruption du peuple dominateur : ainsi l'Egypte donna à Rome ses superstitions, l'Asie sa mollesse, l'occident et le nord de l'Europe leur mépris de l'humanité. ))
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Et plus loin :
« Dans une société où moins de dix millions d'hommes disposaient de la liberté de plus de cent vingt millions de leurs semblables, on conçoit la facilité que les diverses cupidités avaient à se satisfaire. L'esclavage était une source inépuisable de corruption; la seule définition de l'esclave disait tout : Non tam vilù quàm nullus; moins vil que nul. n — £t presque de nos jours, Grotius^ prenant VeSet pour la cause, n'a pas craint d'affîrmer que des millions d'hQII^Qes naissaient pour cet état.
Depuis l'établissement de l'empire^ les richesses du monde affîuaîent à Rome, où on les épuisait en profusions insensées, et en fêtes dont le récit alarme souvent la pudeur. Les maîtres de l'empire aimaient à faire violence à la nature, non pour des entreprises utiles, mais pour des fêtes dont on ne reverra jamais les somptuosités folles, et dans lesqueties il fallait, à des convives couronnés de roses, paur-compléter leur ivresse, la vue et l'odeur du sao^. Le lac FuciB ayant été détourné, son lit mis à sec devint le théâtre d'un immense festin, pendant que 19,000 hommes se heurtaient dans un combat naval, et que des gladiateurs s'égtsrgeaient, pour amuser Claude. Les cris des mourants se muaient aux rires des convives. Le plaisir n'était pas du reste sans danger, car les eaux mal contenues grondaient, et pouvaient d'un moment à l'autre, en rompant leurs faibles digues, envoyer souper chez Pluton ceux qui dînaient joyeusement à la table de César. — Le monde ne reverra jamais une fête comme celle-là,
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ni comme le famenx et impur banquet de Néron sur î'étang d'Agrippa. — Néron, quand il eut construit à Rome son palais i'Or^ dont Suétone a laissé une description féerique, déclara « qu'il commençait à être logé comme un homme ». Quant à Poppée, cette femme prestigieuse dont Tacite a dit : « hors un ceewr hùnnit€y Poppée amU tout))^ elle se irisait suivre dans ses voyages par 500 ânesses destinées à fournir le lait de ses bains. Partez de ce détail pour établir le budget de sa toilette.
Pendant que la folie et le crime couronnés s'abattaient sur le monde comme des fléaux envoyés par la justice divine, les premiers chrétiens, enfouis au fond des catacombes, appelaient, parleurs prière, le pardon de Dieu sur leurs persécuteurs. La voix du Maître éternel de l'univers se fiiisait entendre aux confesseurs de la foi, et leur promettait que Rome, purifiée par leur sang de toutes les souillures du paganisme, prendrait bientôt, sous le près* tige de la Croix, cet empire des âmes que l'impiété affermit an lieu de Tébranler. — Détournons un instant les yeux des iniquités païennes, et portons4es, afm de nous consoler, sur les saintes figures des dis* ciples de Jésus : cette diversion est nécessaire pour ne pas désespérer du sort de l'hamanité en voyant Néron régner.
Dans une société' telle que la nôtre, le luxe des riches alimente le commerce et fait circuler les capi-^ taux qui, autrement, resteraient inertes. C'est un bienMt de notre organisation moderne que la prodigalité ne nuise qu'au prodigue et tourne au bien pu-
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62 NÉRON ET LUCÂIN.
blic. Il n'en était pas ainsi dans l'antiquité : à Rome, par exemple, la plupart des arts manuels étant exercés par des esclaves ou par des vaincus, les patriciens ne voyaient dans les artisans que des machines, des choses dont ils;,faisaient les instruments de leurs fastueuses voluptés. Les ressources du crédit, des banques, des entrepôts n'existant pas, les échanges et les transactions commerciales n'ayant pas de règles, le producteur et le consommateur n'avaient pas entre eux ces relations qui leur assurent, de nos jours, des garanties mutuelles. Un proconsul affamait une province pour établir l'abondance dans son entourage, enlevait tout l'or pour sculpter les lam« bfis de son palais, et pour acheter des esclaves noirs, des gladiateurs germains, des pai*asites grecs, et des femmes savantes dans l'art d'aimer. Ses chars ne roulaient pas si leurs timons et leurs essieux n'étaient garnis de métaux rares, et ses chevaux boitaient si on oubliait de préserver leurs pieds des meurtrissures du sol par des cercles d'argent. Un luxe effréné, au lieu d'attirer la production, épuisait tout, et coupait l'arbre pour en cueillir le truit. Pour apprécier sainement le temps oh nous vivons, il serait bon de faire quelquefois des rapprochements semblables. — Cette époque de décadence morale, qui forme un si frappant contraste avec celle de la vertu romaine des anciens jours, s'était incarnée, et en quelque sorte personnifiée dans Néron, l'homme le plus pervers qui fut jamais, de sorte que son nom est devenu celui de la tyrannie même. Ceux qui pratiquaient encore la vertu antique lui reprochaient surtout l'avi-
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lissement dans lequel son goût pour le théâtre avait jeté le nom romain. Si la Grèce honorait ceux qui montaient sur la scène, la loi romaine, au contraire (c'est là une différence très-digne d'être remarquée), les déclarait infâmes, ainsi que le prouve un édit du préteur que Ton peut lire dans le Digeste. Cette pro« fession de comédien, si longtemps couverte d'opprobre, le tyran forçait les sénateurs et les personnages consulaires d6 l'exercer, et s'en glorifiait lui-même. Il n'est donc pas étonnant, par toutes ces causes réunies, que le nombre de ceux qui prirent part à la conjuration de Pison ait été si considérable, et le secret si bien gardé. Tacite a consacré quelques-unes de ses plus belles pages au récit de cette entreprise, dont il loue les instigateurs, et déplore l'insuccès. Rome fut noyée dans le sang des conjurés, dont les noms sont associés par la postérité à ceux d'Haxmodius et d'Aristogiton. Quelques-uns, pour racheter leur vie, eurent la lâcheté de faire des révélations qui compromettaient leurs amis, leurs proches, et les plus chers objets de leur attachement. Faut-il croire que Lucain ait accusé sa mère ? Dieu veuille que ce soit une calomnie produite par la haine et perpétuée par la crédulité. Mais, pour la gloire du nom romain, on doit mentionner que la plupart, tels que Pison, Sénèque, Ëpicharis et Lucain (ce dernier, après un instant de faiblesse peutêtre?), surent bien mourir.
Parmi les faits de ce temps, on doit noter la résignation avec laquelle les sujets des empereurs attendaient ou se donnaient eux-mêmes la mort,
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64 NÉRON ET LUGAIN.
flattant encore en exhalant lenr dernier souffle de vîe, et, le plus souvent, léguant au souverain tous leurs biens, seul moyen de désarmer la colère impériale à l'égard de leur Camille. Ainsi le testament de Pison lui-même, qui se fit couper les veines des bras, fut infecté d'adulation pour Néron, ce qu'il fit par amour pour sa femme Arria.
Le mot de courage n'est peut-être pas rigoureusement applicable aux circonstances dont nous parlons: ne faut-îl pas le réserver pour un danger affronté par une âme qui accomplit librement un sacrifice? Ici, bon gré, mal gré, il fallait mourir..... maïs on croirait que l'art de mourir entrait dans l'éducation des Romains des classes élevées, comime dans celle des gladiateurs, tant la plupart d'entre eux savaient mettre de bonne grâce dans ce dernier acte de leur existence. Ne valait-il pas mieux, après tout, se faire ouvrir les veines, offrir, devant ses amis, une libation à Jupiter Libérateur, et prononcer une allocution philosophique retentissante, que de se résigner comme une victime confondue dans une hécatombe.
Les anciens, en raison de leur croyance incertaine à une autre vie, avaient plus que nous l'ambition de perpétuer leur nom sur la terre. Ils s'enflammaient au souvenir des héros dont la tradition leur avait transmis la renommée, plus vivace dans les chants popidaires répétés d'âge en âge par les rapsodes que dans les biographies imprimées qui encombrent nos bibliothèques modernes. Ces légendes empruntaient à leur incertitude même un merveilleux très-séduisant pour tous ceux qui aspiraient à prendre rang
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parmi les denii-dieiix. En ontre, ils se croyaient le droit de choisir eax-mênies le moment où il leur conviendrait de quitter la scène du monde. Noos devons attribuer à ces divers sentiments les nom* breux trépas volontaires mentionnés par l'histoire de Rome, et la pompe théâtrale dont les sacrificateurs du suicide ont tenu à s'entourer. Ainsi mourut Gaton l'Ancien à Utique, après avoir relu le Phédon devant les vaincus de Pharsale qui voyaient dans le triomphe de César la ruine de la liberté. Son ambition suprême n'a pas été déçue, car sa vertu est consacrée par ce vers dé notre poète, que j'entends redire autour de moi avant même de Tavoir cité :
Vietrix causa diis placuiij sed vicia Catoni.
Quel est celui d'entre nous qui répondra que sa constance ne l'aurait jamais abandonné, s'il eût été sûr de conquérir au même prix l'immortalité !
Telle fut aussi la mort de l'empereur Othon, que nous ne pouvons nous empêcher d'admirer, car, dans la pleine possession de sa virilité robuste, il commandait encore une armée valeureuse, prête à verser son sang pour lui conserver l'empire. En voyant sa résignation sereine, on serait tenté de croire que Tacite lui avait promis cette belle page que vous avez tous dans la mémoire, aussi bien que le vers de Lucain que je citais tout à l'heure.
La mort étant, dans les idées du paganisme, le seuil du néant, les païens tâchaient au moins d'en faire une apothéose, soit qu'il leur plût de renoncer
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à la vie volontairement, soit qu'ils dussent obéir à un ordre qui les punissait d'avoir trempé dans un complot. Tous, en sonmie, n'avaient qu'un but, celui de varier la pose du gladiateur mourant, même en se couronnant de fleurs comme Pétrone, disciple d'Épicure. — Le christianisme seul a enseigné aux hommes à mourir avec un courage simple et vrai, parce que pour le chrétiea la véritable vie, celle de l'âme, ne commence que le jour où celle du corps finit.
Lucain se fit un instant illusion sur son sort, mais il reçut bientôt aussi l'ordre de mourir. Il avait vingt-sept ans. — A l'exemple de son oncle Sénèque, il se fit ouvrir les veines, et se mit à réciter des vers dans lesquels il racontait la mort d'un soldat blessé, qui avait vu, comme lui, son sang s'échapper de ses veines avec sa vie. Sa voix, d'abord vibrante, s'affaiblit peu à peu. Il cessa en même temps de chanter et de vivre!....
Messieurs,
Bien que nous vivions à une époque ou le scepticisme étend chaque jour ses progrès énervants, nouç tenons à honneur de prendre rang parmi ceux qui se passionnent encore pour les grands mouvements religieux ou guerriers qui ont enflammé nos pères : car rien n'a plus contribaé à rendre impérissable le nom de la France, et à lui assurer dans le monde cette prépondérance que subissent ceux mêmes qui la contestent. Les peuples de l'Occident ont payé cher la gloire et les résultats des croisades, mais cette gloire et ces résultats furent immenses, et proportionnés à ce gigantesque effort qui souleva l'Europe entière pour la précipiter sur l'Asie.
Quand Pierre l'Ermite, cédant à une inspiration d'en haut que partageait aussi le pape Urbain II, parcourut l'Europe en 1095, il trouva, sous les don-
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jons crénelés et dans les chaumières, les esprits préparés à la guerre sainte. Les hommes de l'Occident, lorsqu'ils écoutaient les lamentables récits des pèlerins revenus de la Palestine, avaient déjà bien des fois, pendant les longues veillées d'hiver, versé des larmes avec leurs femmes et leurs filles, sur les profanations sanglantes des Lieux Sacrés. Les indulgences de l'Église, et la riche proie que promettait la conquête de l'Asie, achevèrent d'embraser les âmes. Bientôt les croisés, au nombre de six cent mille, campèrent en vue de l'antique Byzance transformée par l'adoption de Constantin, assise sur l'Europe et sur l'Asie, baignée par deux mers, et destinée déjà depuis des siècles à devenir un jour le siège de l'empire du monde.
En 1099, les croisés prirent Jérusa|em, qui est epcore aujourd'hui pour nous, comme pour les contemporains de Jacques de Yrtry, la nourrice des prophètes, l'institutrice des apôtres, la patrie du Seigneur, la mère de la Foi* Ce mémorable exploit fut accompli le vendredi fô juillet, à trois heures après midi, au jour et à l'heure même où Jésus expira sur la croix. Jamais le doigt de Dieu ne s'est plus clairement manifesté que dans cette câébraiion par les armes du plus touchant anniversaire de l'épopée chrétienne. Le Tasse a modulé sur ce sujet uoe strophe qui conserve, même en lui ôtant la parure du rhythme, sa couleur ou l'azur du ciel se reflète * (( L'étendard triomphant se déploie dans les airs, les vents respectueux soufOent plus mollenient ; le soleil se dore de ses rayons, les traits et les flèches se dé-
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tournent, ou reculent à son aspect : la colline de Sien semble s'incliner, et lui offrir l'image de sa joie. » — Le courage des croisés n'avait pas besoin d'être ecKcité; mais si l'on en croit la tradition, les assiégeants, au commencement du combat, apercurent, au sommet de la montagne des Oliviers, un cavalier d'apparence surhumaine et armé de toutes pièces, dont l'épée flamboyante montrait aux assaillants le chemin du pont-levis, qui bientôt s'abaissa, pour livrer l'entrée de la ville sainte. Des acclamations sorties de cent mille poitrines saluèrent saint Geoi^es lui-même, descendu des voûtes célestes par l'ordre exprès de Dieu, pour préluder par un miracle au prodige de la bravoure chrétienne. Les musulmans consternés jettent leurs armes, et se réfugient dans la grande mosquée d'Omar, qui fut le même jour puriûée .des souillures de l'islam, et consacrée au culte des croisés.
Michaud a été inspiré par une visée juste, et par un véritable patriotisme, lorsqu'il a dit : « Le premier résultat de la croisade pour la France fut la gloire de nos pères. Que de noms illustrés dans cette guerre I Les souvenirs glorieux sont un avantage réel, car ils fondent l'existence des nations, comme celle des familles. Guibert de Nogent, quand il donna ce titre à son œuvre : Gesta Dei per Francos (Gestes de Dieu par les Francs), a exprimé à la fois la pensée de ses contemporains et celle de la postérité. » — L'Angleterre, si jalouse, nous a rendu cet hommage, par la voix de son grand poëtc : « La France est le soldat de Dieu. »
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• Godefroy de Bouillon, acclamé par ses pairs et par ses soldats, refusa de porter une couronne d'or dans la ville où le front du Roi des rois fut déchiré par une couronne d'épines, et ne voulut pas d'autre titre que celui de baron du Saint-Sépulcre. Les premiers succès furent, il est vrai, suivis de grandes calamités. Respectons les décrets de la Providence; mais les croisades n'en produisirent pas moins un fait important à noter. Elles ont commencé l'abaissement des barrières qu'avaient mises, entre l'Europe et l'Asie, la distance, la religion, et des haines transmises d'âge en âge depuis les temps les plus reculés. Si jamais les hommes doivent se confondre, d'un bout de la terre à l'autre, dans un embrassement fraternel, la croix seule pourra faire ce miracle.
Les croisades se continuent aujourd'hui, sous une forme pacifique, par des missionnaires qui affrontent les feux du tropique, et les glaces du pôle. « J'enverrai, dit le Seigneur, vers les îles lointaines, aux peuples qui n'ont pas entendu parler de moi ; et mes envoyés annonceront ma gloire aux nations*. » Ces hommes de paix font chaque jour de nouvelles conquêtes; car la brebis égarée craint la violence, et se montre docile à la voix d'un pasteur bienveillant. Quand ils partent pour la conquête des âmes ces lévites catholiques, ils n'ont pas besoin de coursier pour les porter, d'armure pour les protéger ni d'épée pour attaquer. La foi est leur arsenal, l'Évangile leur bouclier, et la parole divine leur
i. Isaïc.
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lance de combat. Ne les plaignez pas s'ils succombent, car leur sang cimente les autels, fait éclore des conversions et ouvre le ciel.
Les soldats de la croix furent accompagnés d'un grand nombre de femmes, dont la plupart signalèrent leur courage, leur dévouement et leur vertu.
A la bataille de Dorylée, où Godefroy de Bouillon fit sentir, pour la première fois, aux musulmans la puissance des armes françaises, le succès ayant été pendant quelque temps incertain, on vit les épouses et les sœurs des chevaliers se jeter dans la mêlée. Plusieurs arrosèrent la plaine de leur sang (1097).
Lors de la prise et du sac de Ptolémaïs, les religieuses de Sainte-Glaire firent admirer un autre genre d'héroïsme. Ces chastes filles, saisies d'efEroi au souvenir de leur beauté, oubliée d'elles-mêmes depuis longtemps, ignorée jusque-là peut-être, et que n'avaient point altérëe les macérations du cloître, se défigurèrent de leurs, propres mains, de sorte que leur visage, n'étant plus qu'une plaie, devint pour la brutalité musulmane un objet d'horreur. L'âme de ces victimes volontaires de la pudeur gagna en beauté, aux yeux de Dieu, ce que leur forme extérieure perdit alors pour les regards des hommes.
Plusieurs princesses, parmi lesquelles on cite une reine de Hongrie, épouse de Bêla, et une comtesse
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de Flandre, forent tellement touchées de la grâces en arrivant dans la Terre^ainte, qu'elles prirent le voile, et voulurent finir leurs jours sur le Garmel où Elie devint prophète, ou sur le Lihan, dont les crêtes neigeuses touchent au ciel et prennent la terre en dédain. D'autres, assez fortes pour revêtir des armures viriles, formèrent une troupe que conmiandait la Dame aux Jambes d*or. Les auteurs arabes racontent qu'on trouva souvent parmi les morts, aprèS/ le combat, des amazones chrétiennes qui avaient emprisonné dans un casque d'acier les boucles de leur longue chevelure. On vit la cuirasse de fer sur des épaules dont la délicatesse avait paru ployer sous un manteau de soie, de velours ou d'hermine.
Au siège de Ptolémaïs, une française tombe, percée d'un javelot. Elle exhorte son no^ri à retour* ner au combat pour la venger, et lui dit en expirant : « Maintenant jette-moi dans le fossé qu'on travaille à combler, afin que je puisse servir encore à la gloire de l'armée* » — Le nom de cette femme courageuse est resté inconnu ; mais le fait est certain*
A l'assaut de Jérusalem par Saladin^ une jeune fille, nommée Marguerite, sœur d'un moine de Froidmont, lançait des pierres avec une fronde, sur les Sarrasins. Prise et chargée de fers, elle s'échappa miraculeusement, traversa, au milieu de mille périls, la Syrie et l'Asie Mineure, et revint en Europe,. oh elle passa le reste de sa vie dans un cloître, seconsolant de ses infortunes en priant dans un psau-
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KEIHE DE FRANCE. 73
lier bénit auprès du Saint Tombeau. Ses exploite et ses malheurs ont été raipaatés par son frère, dans un poème latin dont il existe encore des fragments. — Un comte de Blois ayant déserté la croisade, sa femme, qui s'appelait Adèle, se trouvant atteinte par son déshonneur, le força de retourner en Palestine. Par un phénomène qui semble contraire aux lois do la nature, et qu'il faut ranger au nombre des mystères, le cœur de la femme chrétienne est un temple que remplissent sans partage trois forces égales : amour, héroïsme et vertu.
Dans les marches, dans les navigations troublées par la tempête, au chevet des malades, et quand le feu grégeois tombait comme la foudre sur les armures, on vit toujours les femmes prodiguer les soins et les consolations à ceux qui souffraient, et répandre sur eux les intarissables trésors de la cha* rite. Madame de Maussion a eu raison de dire : a Le dévouement semble une production spontanée de leur âme« » Gela est vrai surtout de la femme chrétienne. Le sceau du baptême laisse une empreinte si profonde chez la &nune élevée chrétienne* ment, qu'on retrouve en elle, jusqu'au milieu de ses écarts passagers, des traits de la sœur de charité. La plus obscure des hospitalières écrase de sa vertu la plus vénérée des vestales romaines.
Lorsque la tiédeur eut remplacé l'enthousiasme, le cœur des femmes ne faiUit pas, et fut le dernier refuge de la divine folie de la croix. Après la mort de saint Louis, Boniface YIII, quand il voulut entreprendre de raviver l'ancienne flamime, ne remua
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que des cendres. Les dames de Gênes répondirent seules à cet appel. On a# retrouvé, dans le siècle dernier, les casques et les boucliers préparés pour elles. Mais leur élan fut paralysé par l'inertie des hommes. .
Parmi les femmes de haut lignage qui figurent dans les annales des croisades, on cite trois reines célèbres, Ëléonore de Guyenne, Bérengère de Navarre, et Marguerite de Provence. Le nom de la première ne nous est pas parvenu avec une pureté immaculée. Elle partit avec Louis VII, et ne se montra pas, assure-t-on, insensible aux hommages dont on Tentoura. Sans nous arrêtera examiner ici la valeur de ces accusations, nous rappellerons que, fondées ou calomnieuses, elles amenèrent un divorce. Bientôt après, les riches provinces qui formaient la dot de la reine félonne devinrent, par son union avec Henri Plantagenet, le plus beau fletjron de la couronne d'Angleterre. — On gémit sur la destinée des peuples, quand on pense que, sans la légèreté d'une femme, la France aurait eu sans coup férir les magnifiques provinces qui plus tard lui coûtèrent tant de sang.
Le nom de Marguerite a été porté par plusieurs femmes de sang royal, remarquables presque toutes par les grâces de leur personne ou de leur esprit, et qui ont fait rejaillir sur lui, à différentes époques et
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dans les situations les plus diverses, la célébrité que donnent la vertu, le génie, ou Téclat des aventures. Marguerite, fille de Raymond-Béranger IV et de Béatrix de Savoie, reçut le jour, en 1221, dans cette brillante cour d'Aix, berceau de la langue d'Oc et de la littérature provençale*. Elle fut berc^ par les troubadours, sur cette terre de Provence où les
1. Le nom qu'elle reçut sur les fonts baptismaux lui fut donné pour la placer sous la protection spéciale de Marguerite d^Écosse, dont elle fit son modèle.
Cette sainte femme, dont nous avons ailleurs raconté la vie, était fille du prince anglais Edouard, et d'une sœur de la reine de Hongrie. Ce fut dans ce dernier pays qu'elle reçut le jour, en 4046. A ta suite des malheurs immérités qui frappèrent sa maisoi;, TÉcosse lui offrit un refuge, lui réservant un trône. Le roi Malcolm III, charmé par l'exilée, la fit reine. Dans ces temps barbares, les couronnes se gagnaient et se perdaient, le plus souvent, par des coups de poignard, ainsi que l'atteste la fin tragique de tant de princes qui eurent un sort semblable à celui de Duncan à Tnverness, de Macbeth à Bely-Duff, de Malcolm ]«' à Ulrine, de Malcolm II à Glamis, de Malcolm 111 et de son fils Edouard , sous les murs d'AInwick. Le sombre drame de Shakespeare a immortalisé le nom et les forfaits de Macbeth. Plus d'un prince avait alors un château de Dunsinane, où il s'efforçait de rester inaccessible et impuni , mais où le poursuivaient des apparitions aussi redoutées que celles de Banquo. Le règne de Marguerite fit luire des jours de bonheur dans ce pays où les notions de la justice étaient jusqu'alors inconnues, les seigneurs sans frein et les peuples misérables. Sa mort, regardée comme une calamité publique, y^ causa, en 1093, un deuil général. Elle fut canonisée en 1251, par le pape Innocent IV. On célèbre sa fête le 10 juin. On trouve, dans les BoUandistes , son histoire écrite par Thierry, morne de Durham.
Les souverain» pontifes ont béatifié plusieurs autres saintes du même nom, notamment la vierge martyre née à Antioche de Pisidie au irie siècle , et dont la fête tombe le 20 juillet ; la ville de Crémone 8*est placée sous son patronage. Ces saintes femmes n'ont pas eu d'historiens, et la postérité en est réduite aux conjectures sur les faits particuliers de leur existence; mais elles n'en ont pas moins contribué à illustrer le nom de Marguerite.
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orangers fleurissent. Il est diiiicile de discerner en elle les dons de la nature et ceux de l'éducation, car elle entendit, ayant de les comprendre, les discours des savants et les strophes des poètes attirés par son père, qui lui-même cultivait les arts et les lettres avec succès. Gloire aux princes qui ont cette noble passion ; les Muses excitent en même temps leur esprit et leur cœur. Un prince poète aime ses sujets ; il leur inspire des goûts et des sentiments semblables aux siens. Lorsque les travaux de Tîntelligence sont en honneur dans un pays, et que l'exemple vient du trône, il est impossible que le prince ne s'efforce pas de rendre son peuple heureux, que le peuple n'en soit pas reconnaissant, et qu'il n'en résulte pas une réciprocité touchante de soins, d'affection et d'amour. Raymond-Bérenger, adoré dans ses États trop petits pour leur bonheur, eut quatre fîUes, qui toutes portèrent la couronne; la fortune leur donna pour époux, un roi de France, un roi de Naples, un roi d'Angleterre, et un empereur.
Marguerite avait à peine treize ans, lorsque Blanche de Gastille la demanda en mariage pour le roi son fils, qui en avait dix-neuf. Les grâces, la vertu et les talents de la jeune fille étaient sans doute vivement appréciés ; car tous les chroniqueurs sont unanimes à cet égard, ainsi qu'on peut s'en convaincre en lisant Joînville et Guillaume de Nangis. a Elle était belle de visage, plus belle de foi, et élevée daDS les bonnes mœurs et la crainte du Seigneur. » Giles de Flageac la jugea ainsi, lorsqu'il se rendît, vers 1233, en Provence, sous un prétexte de courtoisie, avec
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la mission secrète de Tobserver et de l'apprécier. L'intérêt de la France milita principalement en sa faveur dans la recherche dont elle fut l'objet, car le comte Bérenger n'ayant pas de fils, et Marguerite étant l'aînée de ses filles, on était fondé à espérer, dans un avenir assez rapproché, la réunion du comté de Provence à la couronne. Une considération de cette importance ne pouvait échapper aux grandes vues de la reine-mère, que son aïeule, Éléonore de Guyenne, avait autrefois amenée elle-même çn France pour l'unir à Louis YIII, et réparer, par un don de sa main, les malheurs attirés sur les deux royaumes par son divorce et son second mariage. Les conseils d'une politique nationale se trouvèrent ainsi d'accord, dans l'esprit de Blanche de Gastille, avec le soin du bonheur de son fils.
Les fîancéSv étant parents au quatrième degré, on demanda au pape Grégoire IX une dispense qu'il accorda le 2 janvier 1234. Gonthier, archevêque de Sens, et le comte de Nesles, allèrent chercher la jeune fille^ que son oncle, Guillaume de Savoie, évêque de Valence, accompagna. Le mariage fut célébré le 27 mai 1234, dans la cathédrale de Sens, ou l'on trouve réunis aujourd'hui un grand nombre d'objets précieux ayant appartenu à plusieurs de nos souverains. On reste vrai en louant l'esprit de MargQorite, sa beauté hj/ale et fme, sa tendresse conjugale,' et son heureuse fécondité, considérée dès lors comme un présage certain des destinées glorieuses promises à la maison royale. Son anneau nuptial était une guirlande entrelacée de marguerites et de
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lis, avec cette devise : « Hors cet annel pourrions trouver amour. » Elle donna au roi onze enfants.
Dès son arrivée, elle charma la cour de France, presque barbare encore, par une douceur dont rien ne troublait TefiFusion limpide, et par la supériorité intellectuelle acquise à la cour de son père, un des princes les mieux doués d'une dynastie fertile en protecteurs éclairés des arts. On vit réellement alors la vertu, la sagesse et l'héroïsme couronnés.
Les quatorze premières années de cette union royale furent une époque de bonheur pour le couple auguste, et pour la nation, mais sans événements dignes d'être mentionnés peu: l'histoire. Les seuls nuages à cette félicité vinrent du côté où on aurait dû le moins les attendre, c'est-à-dire de la mère du roi.
Blanche, restée veuve de bonne heure, nommée, par le testament de Louis VIIÏ, régente du royaume et tutrice de Louis IX, son fils aîné, avait commencé sa carrière politique au milieu des troubles. Son autorité fut d'abord méconnue par les grands vassaux, nourris dans les luttes féodales, impatients du frein, ambitieux, et pleins de passions dont l'effervescence devait agiter l'État jusqu'au jour où elles rencontrèrent une hache, d'ahord dans la main de Louis XI, et ensuite dans celle du cardinal de Richelieu, ces deux faucheurs de têtes illustres. Vous jugerez de la crainte qu'inspiraient les rebelles, lorsque nous aurons dit qu'on comptait parmi eux le duc de Bretagne, les comtes de la Marche, de Bar, de Saint-Paul, de Ponthieu, et Thibault de
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Champagne, non moins redoutable que les autres, bien qu'il composât, auprès des dames, des vers qu'il chantait les jours de bataille. La Régente, soutenue par les comtes de Boulogne et de Dreux, le cardinal Romain, et le connétable de Montmorency, gouverneur du roi, fit bravement tête à Torage. Pendant plusieurs années, sa vie se partagea entre les négociations et la guerre. En 1235^ elle remit à son fils, devenu majeur, le royaume pacifié ; mais cette existence orageuse laissa en elle une certaine rudesse qui, sans glacer son cœur, enleva quelque chose à l'aménité de son caractère. Le commandement était un besoin de cette nature puissante, mais superbe. Malgré la soumission respectueuse de sa bru, elle lui fit souvent sentir le poids de ses hauteurs. La mère jalousait l'empire de l'épouse, innocent empire que celle-ci n'exerçait que par la vertu, et sans se mêler 6n rien des affaires de l'État. Quand les jeunes époux restaient trop longtemps ensemble, le visage pftle et sévère de Blanche apparaissait tout à coup, et venait troubler leur entretien, délassement inoffensîf des soucis du trône : la pauvre Marguerite, plus d'une fois, se retira le cœur gros et les yeux humides, et alla cacher son chagrin dans son oratoire.
Tout a été dit sur saint Louis. Il semble que les arts de l'esprit et de la main doivent lui payer un étemel tribut : on ne se fatigue pas de faire son éloge, ou de l'entendre. Il a trouvé, dans le cardinal Maury, un panégyriste digne de lui. L'auteur de VEssai sur l'éloquence de la Chaire a joint, plus élo-
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SO UÂRaUBBITE DE PROVENCE,
quemment qu'on ne le fit jamais, l'exemple au précepte. Marguerite, dont la mémcHre mérite un semblable honneur, l'attend encore. Nous n'avons point l'ambition d'entreprendre cette tâche ; nous l'indiquerons seulement à une plume plus habile, à une voix plus autorisée. En quels termes, avec quels accents eût parlé d'elle Bossuet, ce Père de l'Église (comme l'appelait La Bruyère, en devançant, avec la pénétration du génie, le jugement de la postérité), Bossuet qui prononça devant Louis XIY, pour les générations futures, les Oraisons funèbres de la reine d'Angleterre, de Marie-Thérèse d'Autriche, de la duchesse d'Orléans, et de Marie de Gonzague l
Quel spectacle à offrir aux imaginations surprises et attendries que cette princesse d'un sang illustre, riche de tous les dons du ciel, élevée par des parents qui la chérissent dans la cour la plus polie de l'Europe; sœur de deux reines et d'une impératrice; portant elle-même, au sortir de l'enfance, une couronne ; partageant la gloire et les vicissitudes du plus grand de nos rois; et, une fo^ veuve, quittant les pompes royales^ pour fim? volontairement, sous une robe de bure, des jours commencés dans la pourpre I
Elle se montra toujours digne de son époux^ soit que ce héros fut à la tête d'une armée, ou captif au milieu des infidèles; soit que, paidant un séjour de plusieurs années en Palestine, il comblât de ses bienfaits, sans s'informer de leur croyance, tous ceux qui Tentauraient; soit qu'il rendît la justice dans le bois de Vincennes ; soit qu'il présidât son
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Conseil avec une sagesse devenue proverbiale ; soit qu'en respectant le caractère des ecclésiastiques, il mît de justes bornes à leurs aspirations dominatrices. Que les princes le prennent pour arbitre de leurs différends, ou qu'il paraisse au milieu de sa cour avec la joie sereine et contenue que donne la satisfaction du devoir accompli, la reine Marguerite est auprès de lui toujours.
Gontemplez-la sur le trône, toute confuse des hommages qu'on lui décerne, fermant son cœur à l'or** gueil, regrettant la perte d'une journée qu'elle voudrait consacrer à visiter des malades ou à entendre les plaintes des malheureux ; percez les murs qui la dérobent aux regards lorsque, dans la partie la plus reculée de son palais, elle préside à l'éducation de l'aîné de ses fils, ou allaite le plus petit; voyez-la au tribunal de miséricorde, cherchant dans les replis les plus intimes de son âme des fautes qu'elle n'a point commises, et aussi troublée de son innocence que d'autres de leurs fautes, car elle se fait de la pureté chrétienne une idée si parfaite qu'une vie sans péché lui paraît une chose impossible ; entrée dans la chaumière où elle soulage une infortune, et assure qu'on n'a rien à craindre de l'oppression d'un homme puissant; suivez-la en Palestine, où le malheur l'accable sans la vaincre; pénétrez dans le modeste couvent, fruit de ses épargnes, où elle se confond avec les humbles servantes du Seigneur : vous trouverez la même âme, égale dans sa force, altérée de charité, inaccessible au mal, traversant les fortunes les plus opposées et supérieure à toutes.
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Ne croyant pas deroir dédaigner pour elle-mêine Tauréole exigée par la dignité de la couronne, la reine se résignait à se parer ponr les solennités, mais elle foulait aux pieds dans son cpeur ces oripeaux. Toute chargée d'or et de pierreries, elle s'humiliait intérieurement, et se disait que sous tout cela elle n'était que poussière et cendre. Accablée du poids importun de cette pompe extérieure, elle méditait sur la brièveté de notre vie éphémère, et se rappelait les paroles de Job : « Lhommey né étvne femme faible, vit peu; sa vie est pleine de misères. Cette flenr, à peine sortie de terre, y rentre; son état île rfttf^ points c'est une ombre qtii fait. » Elle répétait avec l'Apôtre : a Qu'est-ce que notre vie? wr souffle agité par les vents et bientôt dissipé. » Heureux celui qui craint.toujours, a dit l'Écriture; aussi ne péchait-dle point, craignant sans cesse le jour où nous serons tous jugé» par Celui qui sonde les reins et les cœurs. A ses yeux, 3 n'y avait pas d'offense légère envers Dieu ; elles lui paraissaient toutes graves et condamnables. Jamais on ne kt compta parmi ces chrétiens tièdes, également prompts à pécher et à s'absoudre, dont la subtilité considère comme vénielle» toutes les fautes qu'ils commettent, et qui croient la divine mîsérîeerde totrfours prête à descendre sur eur.
Elle avait coutume de dire que, ar son sort ne Teût attachée au meilleur des hommes et au plus saint des rois, elle aurait pris pour époux Jésus- Christ, à Fexemple des pieuses recluses qu'elle visitait souvent, car, tout en portant le manteau royal.
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elle enviait Tétai d'une âme gui, dans la solitude, contemple ce mélange d'innœence, d'enchantement et de grandeur étemelle qu'ocre le christianisme. Mais se trouvant condamnée au trône, elle aurait voulu au moins en prendre pour elle seule tous les 01 âges. La prière qui a pour, objet d'appeler sur sa tête les coups destinés à un époux chéri, n'est*ellc pas une des formes les plus touchantes du dévouement? L'idolâtrie n'a pas connu cette abnégation.
» Messieurs,
L'histoire de Marguerite de Provence est indissolublement liée à celle de la première croisade accomplie par saint Louis. Rappelons donc cette héroïque aventure, au risque d'y trouver un sujet de tristesse. Le génie français a montré, dans les entreprises malheureuses, une teDe dignité d'attitude qu'il a trouvé, au sein même de ses revers, autant de gloire que dans ses succès.
Le pieux monarque, dans une maladie qui faillit l'enlever à l'amour de son peuple, fit, en 1244, le vœu d'aller remercier Dieu en combattant les infidèles, et en priant, à Jérusalem, éor le tombeau du Sauveur des hommes. Il venait de prononcer ce vœu Eolennel^ lorsque le pape Innocent lY, à la suite d'une lutte malheureuse contre Frédéric II, vint chercher un refuge à Lyon, où il convoqua le treizième concile œcuménique, auquel assistèrent cent quarante évoques appelés des points les plus éloignés de la chrétienté. Dans cette réunion, le saint-
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père, après avoir lancé les foudres pontificales contre Tempereur qui l'avait chassé d'Italie, émut profondément tous ceux qui Tentouraient, en ^eur racontant le massacre des chrétiens par les Karismiens dans la plaine de Gaza. La plupart de ceux qui avaient survécu à ce désastre étaient dans les fers. Le croissant souillait de nouveau le Golgotha, où Jésus fut crucifié. La plus grande partie de la Palestine était retombée au pouvoir de Tislam.
Le 11 juin 1248, le roi, portant la croix rouge sur sa cotte d'armes aux fleurs de lis d'or, se rendit en grande pompe à l'abbaye de Saint-Denis, où il reçut, des mains du légat, le bourdon et la panetière, et leva l'Oriflamme, revenue déjà deux fois de Isl Palestine, où Louis le Jeune et Philippe-Auguste l'avaient successivement portée. Le lendemain, il quitta Paris avec ses frères et ses principaux Seigneurs ^ laissant bien tristes, derrière lui ceux qui ne pouvaient le suivre, et surtout Blanche de Castille, agitée par des pressentiments qui ne trompent pas les mères. Lorsqu'il vint s'embarquer à Aigues- Mortes, la reine Marguerite l'accompagna, sans craindre les longues fatigues d'une la*aversée périlleuse, et un séjour de plusieurs années au milieu de la guerre, sous un ciel dévorant.
Même aujourd'hui, où les voies de communication sont si rapides et si sûres, on vante le courage d'un Européen qui se rend à Jérusalem. On peut
1. Parmi eux se trouvait le sire de Joinyille, qui a tracé, pour la postérité^ l'histoire des hauts faits, des malheurs et de la gloire chrétienne de son maître.
facilement se faire une idée de ce qu'était ce voyage à répoque dont nous parlons, oîi le voyageur affrontait tous les dangers qu'accumulaient devant lui, l'imperfection des vaisseaux, les écueils d'une mer inexplorée, l'ignorance où Ton était encore de la boussole, de longues marches à travers des plaines brûlantes, des ennemis féroces, des amis perfides, et un climat meurtrier. Tel fut le voyage que la reine entreprit sans hésiter ; mais elle avait la ferveur de sainte Paule et de sainte "Ëustochie sa fille, lorsque ces deux patriciennes, du sang des Scipions, renoncèrent aux délices de Rome pour aller vivre, prier et mourir près de la Crèche où naquit Jésus. Le ai septembre, la flotte prit terre à Limisso, port de l'île de Chyprç, où elle reçut un accueil vraiment royal de la part de Henri dé Lnsignan, a prince résolu dans les cùnseilSj infatigable dans V exécution de ses entreprises^ hardi dans les combats^ zélé pour la religion *. » Les deux monarques contractèrent, dès lors, une amitié qui devait, dans la prochaine campagne, leur inspirer les mêmes exploits, et les réunir dans un malheur commun. Mais ils ne craignaient rien du sort. Les préparatifs de l'expédition forcèrent d'hiverner dans ces contrées. A la grande douleur du saint roi, la vertu des croisés succomba, dit-on, sous l'action accablante d'une atmosphère où se mêlaient au soleil de la Syrie les brises parfumées de l'Asie-Mineure, non loin des lieux où florissaient jadis Amathonte, Paphos et Idalie, consacrées