I.O loiidrliiii'doKniii'tuil iiiiparait
Uans la Imii', rufi-iin l'ii nappi' uiiio, on nappo d'un bleu napnlilain. vioni s'iMiiloi-dovant nii poiiilillcmonl domais<)ns; It'.sdpposiliiinsdo viviitilo luniii'ro ot d'oniln-os j.'risos duimoiil an laliloiin nno iMl'anfîo hciinti^. Sur los versants tourmentés. li<s fonNlrnclidUs - grands loila rongos, liiçades Idauclios — ont l'air tl(Mlénnnn«tlor vors |o porl, de deseeiidrt' on lorroiils d'hiitiilaliiins disst^inint^os; l'eirol osl colui d'une villoqviiaurail pris do l'ospai'i-, clianuo deinouiv dans son janlin ayant un cndro veitluyant : de la n^'ililé dans do l'opéra-comique.
l'ne tlotlille d'emliaivnlions ft rumes vient nous assaillir. De lioaiix mu\'onneis so tlt^uliubi lient A moitié, ot de cet attrou-
peinent aquatique et mouvant, des cris, des appels aux « padrone », en jargon international, nous invitent à jeter des pièces de monnaie sur lesquelles ces étonnants nageurs piquent des têtes. On fait la quête sous-marine. Un de ces plongeurs est manchot. I/estropié fait des signes du bout d'un horrible moignon — et plonge comme les concurrents.
Des fruits, des fraises irrésistibles, des fauteuils d'osier, des coraux, des photographies, des chapeaux, des étoffes brodées, sont convoyés en banjues et viennent s'offrir en pleine rade avec des cris, des boniments de négociants flottants — dont les uns accrochent une gaffe au bastingage et le long de la perche grimpent à bord. V;n marché flottant se balance tout autour de nous, tandis (jue se règlent les formalités du service sanitaire.
Nous débarquons en canots pour aborder au tronçon de mole devant l'avenue ombreuse qui monte à la place du Gouvernement. Notre batelier nous dit avoir assisté, il y a déjà des mois, au passage de la Belgica emportant l'expédition de Gerlache au pôle Sud, et il vante la gloire du pavillon belge.
Le quai comme les rues sont en pavement de galets noirs, serrés, usés par la circulation. Aux portes des maisons basses, des gens calmes, lents, hostiles au mouvement. Partout un accablement en repos, un engourdissement de chaleur. Nous étouffons dans un air tiède et hygrométrique avec la sensation d'un orage imminent.
Le long du quai stationnent des traîneaux à rideaux, des caisses montées sur longs patins de bois et traînées par des bœufs, (''est ce mode de locomotion à friction qui lime et polit le cailloutis si glissant.
Sans écouter les hâbleuses sollicitations des conducteurs de ces <x bullock carro » non plus que les offres des « cicérone » — commissionnaires, guides, porteurs — notre curiosité, abritée sous une indispensable ombrelle, veut tout d'abord classique ascension à Notre-Dame del Monte.
Le funiculaire, dans une gorge, monte à travers un superbe
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paysage. Des terrasses de cultures se suivent, chargées de bananiers, d'orangers, de citronniers ; des jardins et des plantations emmurai liées montrent une riche et fantaisiste horticulture, des échalas et des treilles portent des vignes et de larges grappes de fleurs de banane. De grands œillets ouvrent une belle joie ronge. Des plantes (jui, chez nous, sont irileuses dans les serres, se prélassent au grand air marin. Dans un champ de maïs flânent des lézards verts et noirs. Des mendiants, la chemise déchirée, jettent des bouquets aux passants. Des mouches manœuvrent en agaçante multitude. Et toujours les clos, les jardins, les plantations se prolongent et s'étendent superbement. Des géraniums grimpants, des amandiers, des luchsia, des floraisons triomphales entourent des massifs de blocs de basalte, des redressements de roches volcaniques aux tons d'acajou. Aux poiriers, aux fleurs de cactus, succèdent dans les régions plus hautes, les sapins, les
chênes, — et dans les ravinements, sur des bosquets d'aubépine, passent des troupes de pigeons blancs. Des yucca, qui nous paraissent monstrueux mais qui constituent ici la bourgeoisie do la botanique, sont, très paisibles, installés au bord des torrents et prennent confortablement le frais.
Autour de la fontaine de Belmonte, les clairières en molles retombées, les tapis do fleurettes dans la fraîcheur de l'herbe, le frisson des fouillées logent du charme en des coins de solitudes verdoyantes et sacrées... La retraite est élyséenne, — et il y plane du mystèro, un enchantement... I/air, où se fondent et se combinent toutes les améthystes du printemps, a des douceurs exquises, l'air semble sucré comme une friandise de repos. Dos brumes tièdos passent tlottantes en légèretés de linon clair, en suave évontoment. Les oiseaux sifflent des appels de fête.
C'est le séjour où sourit, comme dans Les Heures claires :
Le printemps jeune et bénévole Qui vêt le jardin de beauté.
La sensation est d'une poésie aurorale et recueillie. Et un émoi tendre se dégage apportant au pensif promeneur une jouissance sentimentale, des idées roses et affectueuses, des idées de rhétoricien amoureux...
Après les moments de contemplation et d extase, dans la brise, à 500 mètres d'altitude, sur le perron de la chapelle do Santa-Maria del Monte, devant une immensité d'admiration, il faut fuir la harcelante mendicité jeune et vieille et céder aux individus qui offrent la descente en traîneau. Le traîneau, pompeusement qualifié « carosso y>, est en osier formant canapé bas à deux places et monté sur deux longues glissières en bois graissées au suif. Le conducteur dirige ce patinage au
Msilèr.'. — Lajui
moyoïi (rttni' cin'do. On dôvale tio la sorte à toulc vilossf en t'Iissadi' sur l.'s «UVlivilOs cailloiuoiises, avec i in juiOt iules ilVquililiro aux toiinianis. — mais le coiiducleur, qui aimoiico son appruoho par de stridenis coups de silHot, est liabilc et n'a point volé les shillings qu'il sollicite avec dos démonstrations essoulHéos au bas de la côte sinueuse.
Alors, il faut, toujours par lidélité à la tradition, goiiler le vin, visiter les marchands de bibelots, choisir des pliotofrraphies et voir les ruelles de la ville.
Donc, nous regardons : des habitations tassées, cherchant à réaliser dos lortilications contre la chaleur. Les Madériens, (le petits hommes au teint couleur coup-de-soleil. Xax portes, un désagréable ramage de perroquets sur des perchoirs otdes peuplades de serins en cage. Le marché aux fruits est d'un
plantureux superbe, un étonnement délicieux; mais, autour, des mendiantes abominablement iiiTormes, promènent des tracasseries de puces sous leurs lo<iues noires.
Ville simple, petitement tranquille, satisfaite de la splendeur environnante — avec un coin truqué d'industrie madérienne dont les afiaçantes inscriptions anglaises raccrochent le touriste.
Le repos est accaparant sous les arbres gigantesques i|ui, place du Gouvernement, étendent l'ombre Immense où stationnent les tramways à trois mulets, des mulets inlrépiiles rt fringants.
L'heure passe...
Il laut rejoindre le bateau.
Notre steamer, quand nous remontoiis â bord, esl toujours
entouré du même néiroce flottant; les plongeurs continuent leurs exercices — comme chez nous les gamins font la roue dans la poussière des routes aux côtés des voitures avant de tendre la main. Les nageurs madériens passent sous le steamer, s'habillent dans l'eau, filent au fond, la cigarette allumée dans la bouche, ou bien retournent leur barque et, par-dessous, chantent à tue-téte.
Sur le pont, béatement, nous nous saturons de l'émerveillant spectacle, régal de la vue.
Madère, terre de sourires — comme une féerie entrevue en lisant des vers.
C'est Tentour, le cadre de Funchal qui surtout est fait de charme. L'île est épanouie, heureuse, dans une continuité de printemps. Madère a une atmosphère de parure composée d'une vaporisation de couleurs dans un azur frêle. Les flots câlins ne se heurtent plus : ils se dorlottent sur la plage et mélangent des nuances si délicates qu'on croit voir des nuages dissous, — dans cette mer qui est bleue à force de contempler la pureté du ciel.
L'ancre est levée — et les voyageurs extasiés dans une admirative émotion, regardant encore les curieuses figures de ces promontoires morcelés, partent sur une mer ineflable, sur une mer qui semble du lait bleu, — et emporlont do ces îles fortunées une impression florale.
Le ciel et Teau font des parties de bleu ; ils se défient et rivalisent, toujours en bleu; ils ont des luttes et des Joutes de couleurs, en variations sur ce même thème du bleu partout.
Nous entrons dans la zone des chaleurs.
Le soleil cuit : tout est brûlant; nous vivons en fournaise.
Le steamer se couvre de toiles blanches; il s'enveloppe de
tentes; on fait de l'ombre partout. Le vapeur est coiffé de blanc, comme nous sous nos casques de sureau.
Dans l'ombre, à travers toutes les défenses, la chaleur pénètre et envoûte; la chaleur, taquine et paressante, détend les nerfs; la vigueur et l'entrain sont évaporés; l'esprit est vinculé et la volonté aux chaînes; le sang est devenu de l'eau tiède, et on s'effondre, on se tasse en un commencement de fusion. Le moindre effort rend haletant et fait tirer la langue; alors, commence le culte de l'immobilité, sans même l'imprudence d'éponger les ruisselets qui descendent le long du cou. Et les journées sans éventement sont do longs bains de vapour dans la saturation humide de Tair.
Les belles et blanches journées se succèdent, vides, dans la grande occupation d'aucun travail. A peine, on arrête le vol d'une impression qui passe; on potine un peu de Tun et de l'autre; des congrès de cancans marmottent en des coins; on se repose beaucoup; on vit indolemment dans tous les menus arrangements du bord; et les loisirs s'usent sans peine, sans impatiences, — pour aboutir à Tétonnement quotidien du nombre d'heures qui ont sonné inaperçues. Sincèrement, en ces jours de pleine oisiveté, on ne trouve le temps de rien faire...
La familiarisation avec la mer, la connaissance avec le ciel, rintimité avec l'étendue sont si bien accomplies que l'horizon, maintenant, parait moins vaste qu'au début de la route.
Sur le poiit,'â l'approche des tropiques, dans les après-midi aMents, des heures, et des heures lourdes, empêtrées d'indolence (yranninuo et d'oisivetfj impérative, se passent dans les fauteuils on sur les chaises longues que des courtiers jaunes
ont veudus à Madère. Ces meubles d'osier et de jonc, ces sièges en vanuerie ont des (onnes douces ci hahiles qui enfouissent les chaudes paresses. Par l'inclinaison du dossier, par l'offre des appui-ljias, par la courhe et la complexîon des membrures et du siège, ils accueillent l'accablement avec la science des aises; ils soutiennent de languides allongements d'immohiliU^ bien calée et assurent l'inviolabilité de la torpeur. Dans les conrl)es enlaçantes do l'osier, le corps est étayé sans aucune dépense de fatigue, sans labeur d'attitude : c'est l'inertie intégrale dorlotée dans le roulis... La pensée rissolée, sous la pmliibition'aljsolue de lixer le cap de son attention : on s'évapore'en rêvasseries très confuses... On s'enitort... Et on pionce avec intensité.
Les dioises long-iies.
Nous côtoyons la masse de Ténériffe, ses pans abrupts, ses puissants surgissements sur les eaux de l'Atlas.... Une exposition de désastres, de phénomènes de violences éruptives, de trombes et de cataclysmes plissant et froissant les strates, culbutant les bancs, ouvrant des gouffres. Des amas et des croupes, des dos ruisselants de laves, des seuils et des pics, tassés et accumulés autour de centres d'explosion, ondulent, craquent, sursautent et se hérissent. L'énergie des trachytes s'est solidifiée sur des tourmentes rocheuses, sur des conglomérats et des falaises de tufs...
La sauvagerie est grandiose de ces pierres velues de quelque végétation.
Des blocs entiers, détachés, tombés à Teau, forment des ilôts de roc.
Comme dans une furieuse houle de terres remuées en irrégularités massives, soulevant des roches calcinées et crevassées, le sol, en profil torturé, en figure de colore, se redresse, darde, çà et là, formidables, des pics presque toujours brumeux, — comme si les sommets étaient assez hauts pour déchirer et garder au passage des lambeaux de nuages.
Les eaux et le vent ont encore taillé et déformé. Les torrents ont fouillé les parois en escarpements et des saillies enserrent des fonds sombres, des barranques, des cirques crénelés. L*ile semble, décharnée et rongée, un squelette de pierre foré de criques, de havres rocailleux et de larges évasements en conques — où repose une petite ville, un rassemblement d'existences.
Santa Cruz de Ténériffe occupe une de ces retraites fortifiées dans l'environnement de hauteurs en écran qui détournent le vent et fixent la température. La ville, comme la protégée de l'île, sourit et tend sa confiante coquetterie le long de la grève, en nappe de maisonnettes blanches, de petits chez-soi nichés devant la grande mer méditative, la mer en violettes et en hyacinthes, avec des frisures de mousses blanches — « avec sa plage d'or où la vague s'argente » comme rêve la Princesse lointaine.
Sous le souffle du large, l'aspect est invraisemblable de ce
confort dans un décor montueux de broussailles, de plantes grasses, de palmiers, d'euphorbes, de lauriers grimpant dans les gorges et suivant les vallons, oîi jaillissent des sources si bien appelées des « mères d'eau ».
Le chaotique entassement d'altitudes entoure des plaines riantes parées de plantations luxuriantes, protège un calme riche, en bel apparat de végétation, sur cette terre sans hievr, qui préside Tarrhipel des Canaries, les îles des Bionheuroux.
Sept heures. Le soleil se couche, les vapeurs tombent et sur l'éloignement de l'île, se dresse le pic de Ténériffe, le pic de Teyde, — pic fameux et timide si souvent reclus dans ses nuages.
La masse de près de 4,000 mètres d'altitude, drapée de neige, se hausse sur d'épaulants contreforts qui englobent l'ile, avec des descentes trébuchant en failles, lézardes immenses, cassures béantes vaguement dessinées en lointains dans la brume fondante. Le pic est entouré de monts secondaires, seigneurs de moindre importance, tenant assemblée respectueuse autour du maître... Le cône, soulevé et pointé vers le ciel, se détache comme un écueil énorme sur l'Océan que la fin du jour brillante.
Le soleil a disparu.
Le pic en profil de cratère est d'une nuance tendrement violacée; il se profile sur le ciel, émergeant d'une longue bande de nuages bas où se condense la chaleur de la journée. Au-dessus de ces nuées blanches, qui maintenant enveloppent l'île, le pic paraît prendre la fraîcheur du soir et commencer — avec les précautions voulues sous cette latitude — de s'emmitoufler de cotons pour la nuit...
Le spectacle est d'une magie solennelle, d'une tressaillante délicatesse de coloration, d'un nuancé imprécis, fragile, chan-
géant... Cette vision nous retient sur le pont dans du recueillement, de Tadoration, dans une sensation de sublime : une exaltante joie do nature dans la frrande cérémonie du soir.
Le i'\e\ en nuit s'est déplié Kl la lune semble voilier Sur le silence endormi...
Après huit jours de route maritinio, une première nuit étoilée s'illumine. Un pétillement de petits feux vit autour du grand mât. Les astres en myriades pointent, scintillent, clignent, piquent de longs caprices de dessin, épingles d'or dans le grand velours sombre du firmament. Des étoiles qui sont rouges nettement, des nébuleuses flottantes et toutes les constellations à plein feu, en brillant de parade, nous donnent une fête lumineuse.
Nous contemplons dévotement, éventés dans une brise qui passe douce, en souffle retenu, attentive, ne voulant pas éteindre l'illumination.
C'est un festin de fraîcheur, un dessert de sorbet vaporisé après la journée d'affalante tiédeur; et il parait savoureux, le resplendissement de notre sortie d'étuve.
Nous franchissons le Cancer, à une centaine de milles des cotes soudanaises. Pas un bateau à l'horizon. L'Atlantique tropical est d'une mollesse lasse; les vents sahariens soufflent de la chaleur et enragent les thermomètres. Dans la constance de l'aspect environnant, par l'identique ^t persistante physio-
nomie du désert de la mer, nous ne sommes plus bien sûrs d'avancer; tous les points de repère, les preuves de mouvement sont perdus dans l'espace comme dans le temps. Nous ignorons très parfaitement le jour et la date. Nous vaguons dans un laisser-aller, dans un abandon de commode fatalisme ; nous sommes emportés comme do dociles complices dans un enlèvement.
La somnolence est générale, subie comme une consigne.
Seul, le steamer maintient sa vigueur. Fringant, tout blanc de toile, comme caparaçonné sous les tentes claires, et ses pavillons faisant bouffettes de couleur claquant au vent, il se prend pour un coursier franchissant les vagues comme des barrières mobiles...
Sous le vélum céleste des soies grises et mauves, notre vapeur, en son mouvement de galop tangant, a l'air de faire de la voltige dans un grand cirque bleu.
Dimanche. Cette deuxième journée dominicale ({ue nous passons en mer s'en va, comme les jours de la semaine, en paresses, en inconscientes flemmeries.
A quatre heures, les matelots en exemption de service, après un rugueux nettoyage et une ration extra, bavardent et tapagent sous la tente d'avant. Des nègres se taillent mutuellement les cheveux : le patient, assis sur un tonneau, fume une grosse pipe d'écume calcinée, en attendant de devenir à son tour, par une serviable réciprocité, l'élément actif du duo très drôlement figaresque.
Ensuite, un bal, une lourde et trémoussante sauterie commence au chant pleurard d'un accordéon qui geint de polkantes variations. Et les larges bougres, la face taillée d'un sourire, dansent par paires.
Puis, ils chantent, en repos, des chœurs lents mi-flamands,
mi-anglais, des complaintes de grave niaiserie, des désirs d'amour et des promesses que de grands Sierra-Léonais charmés et des chauffeurs, la poitrine nue, accompagnent et rythment de battements de main... Et à tous, sans doute, dans le long abandon de l'Océan, la musique murmure des rappels du port d'attache et de quelque gouge, plantureux festin de volupté grasse, dont les étreintes brutales servent de copieuses goinfreries d'amour.
D'autres, de tempérament plus placide, sont étendus sur les planches ou contro]le tassement d'une toile, et dorment, poings crispés.
Au petit matin, après le sommeil moite, après l'enfermé de la nuit et le repos en caisse, après la fadeur un peu phéniquée et l'insipide faguenas des cabines, une joie mi-vôtue grimpe les marches de cuivre et se jette au débarbouillage dans le vent, dans la brise et dans l'éveil du jour, dans une fraîcheur caresseuse, dans l'air encore vif, — et dont la cuisson va recommencer sous les forges solaires en vastes flambaisons.
L'atmosphère se transforme, se déplace; les couches d'air de nos régions nous quittent, nous laissent continuer. Franchissant des frontières de l'espace, entrant dans un autre pays de brises, nous faisons la connaissance des alizés suivis, plus loin, des contre-alizés et des moussons arrivant à nous dans une grande marche des airs.
Un transport se fait dans les nappes aériennes; de souhai-
tables coups de vents, sans violence, rafraîchissent la température et remuent les eaux.
Les flots — auxquels l'attention aimantée revient toujours — agitent et troublent des teintes vagues, diffuses, embrouillées... Dans la volonté et l'impuissance de trouver le mot juste qui précise la vie de la couleur ot de la forme, le terme qui fixe un moment cette cohue de mutations et de changements, — l'esprit récapitule la surprenante variété de notions et de rapprochements utilisés en essais d'indications, en tentatives d'imagos, en approximations descriptives. Des ballots de comparaisons ont été versés dans ce toujours insaisissable milieu. Depuis dix jours, mon cahier do notes a constaté dans la mer, dos huiles, du lait, du plomb et du zinc, de l'encre, des pâtes chimiques, des électrolytes très complexes, des sauces mousseuses, du savon et de l'azur, du bleu de sulfate de cuivre, — et me voici perdu en cette confuse et baroque amalgamation, en cette purée disparate, macédoine tintamarresque... Quel assemblage, et quel travestissement de termes! Et tout ce travail d'attention analytique aboutit à cette drôlerie, à ce comique d'impossibilité. Je me mets à rire, — et je ne sais plus... J'avoue : c'est tout bêtement l'indicible, l'indéfinissable malaxage toujours transformé, et que rien ne peut étiqueter. Devant l'infini, dans la décomposition du prisme, les qualificatifs s'échappent, tout le vocabulaire prend la fuite, ne laissant à l'ahurissement de la notation que la phrase de Verlaine : les mots ont peur comme des poules.
Je ferme mon carnet et je me ballade, la pensée impotente.
A l'entrée de la nuit, aux confins de l'autre hémisphùi*e, les constellations connues nous abandonnent, restant très bas sur l'horizon, et la Croix du Sud apparait ; c'est le succès, la grande attraction de la soirée, — par dix-huit degrés de latitude nord.
Nous descendons vers les côtes de Sénégambie sur une mer unie, où tout mouvement est mort; les eaux peu profondes sont imprégnées de jaunes et de verts, et comprimées sous une matinée de chaleur sans air. Autour de nous, flotte la viscosité de quelques argonautes, mollusques à voile blanche.
Nous sommes dans le royaume de la chaleur; elle règne autocratique et imposante. Elle asservit. Sur les bancs, dans les coins, partout dos attitudes (resquintement, des penchements, dos fatigues inclinées ot tombantes; le corps éprouve une inconsistance, un commencement do fusion. En inviolable repos, sur les siègos ot blottis à l'ombre, tous restent aux aguets du moindre soufllo — avec la seule et fugace consolation des limonades glacées... Los costumes se simplifient, les vêtements les plus souples, les plus légers s'imaginent.
Ces visages rouges et tuméliés, culottés d'une cuisson de hâle, ces figures patientes, rangées dans les fauteuils et environnées de la mer surchauft'ée qui se vaporise, ont bien l'air de respirer au-dessus d'une immense bouilloire.
Une interminable ligne de terrains bas et rouilles s'allonge, filant sur les plans d'eau.
Nous doublons le Cap Vert : des terres pauvres et roussies, une calcination de promontoire, un cap en terre cuite... L'extrémité se soulève en bossellement et retombe comme un pan cassé devant l'eau qui crache son ressac. Des paquets d'arbustes, de secs palmiers aigrottent les hauteurs; un phare, grosse tour ronde, est placé comme une lourde lampe blanche. Un pauvre gazon brûlé tapisse les versants. Au bas, dans le bouillonnement d'une barre, gît le squelette rouge, la ferraille dénudée d'une épave de navire.
Au-dessus de cette avancée d'Alrique, le ciel, en mal de
chaleur, a des taches Ijrun-jaune, — comme si les nuages, bas et accablés, se mélanjreaieiit des sables sahariens emportés par le vent.
Nous mouillons devant Dakar.
La cùte sénéjj;alaise se distend en lointains bas enveloppant une rade maijestueusemeut immense. Des écueils, des brisants, pointent dans la direction du Cap Vert et provofiuent des remous et des trémissements qui délerlent et bondissent. Le port est tapi derrière un enrochement noir jeté à l'eau comme un loni: geste protecteur. Les hauteurs de Dakar portent un arrangement de grands toits rouges et plats.
Un croiseur blanc, battant pavillon français, monte la garde au large.
En face, est postée l'ile de dorée où se dessinent dans une limpide netteté l'alignée de maisons claires, une crique, une estacade sur une baignade de pilotis, et le forlin terminal qui, sur une falaise de basalte, rougeoie comme un gros four à briques. Devant le miroir des eaux, l'ile fait des coquetteries dans son éblouissante parure de soleil.
ff>
Une escadre bizarre et fourmillante s'est détachée de la rive; sa tumultueuse et clapotante agitation do pagaies se dépêche vers le steamer nous amenant les balancements et les tressants de piro.uiues grossières, détrafjuées et rongées, mi-submergées. Des nègres. l''>; gesticulations empressées, manœuvrent des pagaies à une palette : ils ont Tair de remuer Teau avec de très grandes cuillers à pot... Ce sont les plongeurs traditionnels. Tous beaux gars noirs, à peu près luis, un très iHroit morceau de toile bleue ficelée à la taille suffisant à habiller leur pudeur. Et quatid ils se dressent sur le vacillement de leurs inorcoau.t d'esfjnif et tendent la main, s'exposent des corps nerveux d'une couleur terne de suie, des bustes bien découplés, des liras maigres et longs, des jambes sèches et hautes. La chevelure est crépue et tassée, ou strictement rasée. Tous poriout au cou, dans un sachet d'étofle cousue, le gri-gri cabalistii[ue qui donne protection contre les requins. L'amulette est à peu près toujours un bout du verset ILi du Coran suppliant : « Seigneur, gardez-nous du mal que font les choses créées par vous »...
Un rowing noir, étrange et débraillé, nous enserre et sollicite les porte- rtloiinaie. Les nègres sont debout, crient, iiiter-
- l.et iiluiigeur» ïC-uégului
pellent, s'aii:itent, romuent des machoiros carrées et cherchent l'attention avec un tas de mines simiesqucs. Ils quémandent et plaisantent en un français de clown. L'un d'eux, s'accrochant partout et se limant les genoux aux flancs du bâtiment, est grimpé jusque sur le plat-bord de notre bateau et là, dit et répète avec des effets gutturaux et des apitoiements comiques, et la main tendue :
— Eh bien!... Dis donc!... Dis donc, mon cher ami... Est-ce qu'on donne pas à Albert quelque chose?... Dis donc, mon cher ami... Eh bien!... Dis donc... Dis donc...
Et quand tombe une pièce blanche qui a mine assez importante, tous piquent des tètes en concert natatoire, se disputent, luttent sous l'eau, se mordent et se pincent, et reparaissent, crachants et sourtlants, riants et batailleurs, en un bruyant ébat de tritons de bronze.
Au milieu de la baragouinante natation des plongeurs, la descente à terre se pratique au moyen de grosses barques à voile, des embarcations massives, en forme de gabarre, conduites par des marins de type arabe accoutrés de costumes très composites. Le patron de notre embarcation se titre commissaire : un grand maigre, les yeux vifs et pénétrants, les lèvres en bourrelets, une barbe noire et légère qui encadre des traits foncés et doux. Il se drape dans un burnous bleu très léger, flottant, non sans grâce pittoresque, sur une gandourah ou souquenille blanche. 11 porte, avec grands égards, ses babouches sous le bras et un parapluie à la main.
La barque grinçante, avec des inclinaisons qui afïleurent l'eau, effectue des louvoiements et des détours en crochets, puis, entre dans le port sur une eau grasse et mauvaise; des vases remuées lâchent des miasmes, de répugnantes émanations paludéennes qui se dilatent dans l'air torride.
Nous menons pied à terre an long d'une grêle estacade lisérée d'une voie Decauviile qui conduit à la gare de Saint- Louis. Aux alentours, fonctionnent très mollement, dans une indolence solennelle et bigarrée, la vie et les installations d'un port restreint; les mouvements sans hâte de grands nègres solides s'arrêtent au moindre prétexte de curiosité; et dos amoucellomonls de ;rens dorment en las, sous des cliilfons, devant la porte des douanes et contre les entrepôts.
La chaleur est ahurissante.
Un pou d'omlire s'épand dans l'avenue qui monte vers les bâtiments administratifs, vers les magasins, le marché et le quariier indigène oii les cases sont en clayonnages empalés d'argile. La partie iniporiaute s'ouvre en rues et avenues droites planlèes d'arhros: sur la terre battue de la chaussée, toinbeni. dos Haques île soleil toui blanc qui découpent un vaste ramage d'ombros grises. Des maisons jaunes et roses, des terrasses bétonnées, des pavillons plats sont assoupis sous des verdures plànaules, stratifiées, étendant de l'ombre;
Dakar. — Les entrepiils,
retraites et liabitalions sont calmes, trôs closes contre l'aiHloiir du jour; les balcons loiiirs et eouvcrts, attendant le soir pour s'ouvrir; puis, d'étonnantes verdures entre les constructions; le baobab et l'acacia flamboyant épanoui en pluie rou{j;e, des arbres en opulentes panacliures et, à coté, dans les découverts, tîrillées de soleil, une végétation flétrie, des terres sableuses crevassées, une dessiccation aride; el, au moindre soulHe de vent, des paquets de poussières jaunes et brunes se soulôveiil.
A notre approclie filent, avec une rapidité peureuse, de mignons oiseaux vert bronze, clairs et brillants, des sénégalis dont le petit.bec s'effllo en Iburcliette à insectes.
Par les rues, la population ciiculante est de beaux noirs grands et peu vêtus, des nègres ouolofs, des loulas venus de l'intérieur, tous les écbantillons, en superbe taille, de la race sénégalaise, noirs intenses à grosses lèvres et à dentures saillantes, des gens dont la gaieté à pleines dents semble mâcher
le rire. Habillés de bric-à-brac, sur un pagne de coton, ils promènent, avec une noble sérénité, de carnavalesques accoutrements. Flâneurs sombres, traînant pieds nus, ils s'agglomèrent aux environs du marché: construction quadrangulaire ouverte à tous les vents et dont Tarcliitecture ultra-simplette a un petit air d'administratif pour exportation.
Sur le sol, le long de carrés marqués par la saillie d'un rang de briques, — accroupies, étendues, inertes ou guettantes, des femmes en bleu, en violet, ayant sous des morceaux de jupes en rideaux, le corps libre, peu dissimulé dans le « boubou » — flottement lâche d'étoffes à rayures violentes, à bigarrures tranchées d'oppositions très crues. Les cheveux sont tressés, enroulés en minces papillottes, en frisures tuyautées formant pendeloques. Avec le madras, dont les tortillements et les attaches en na}uds ne manquent pas d'une fantaisie grossière, c'est le chic du tape à Vœi\, la parade du très voyant, l'orgueil des couleurs grosses et criardes. L'ornement, la parure des femmes est, au cou, un collier de perles ou une amulette pendue à un cordon, un anneau ou une ganse battant à la cheville, quelques bagues d'argent travaillées au marteau... Les mères portent leur moutard sur le dos dans un enroulement d'étoffes. Les marchandes ont une bourse de cuir attachée au cou... Et dans ce peuple traficant, dans cette circulation bizarre, se rencontrent de jeunes négresses vraiment belles de solidité, d'énergie, de formes peu cachées. Leur rire voluptueux est agressif, allumeur, — et quand, lasses, elles s'asseyent sur le sol, les jambes repliées, le mouvement, l'attitude, le rampement sont un mélange de féminin et de sournoiserie féline.
Sur le pavement, de maigres étalages, de petits tas, offrent du manioc, du maïs, des farines, des poissons, de petites morues gadoïdes, des arachides, des objets en cuir. Des mulets, des moutons et des chèvres maigriottes sont parqués dans le coin formant le marché au bétail.
Des vendeuses ambulantes, quelques oignons à la main, circulent, regardant de leurs grands yeux de porcelaine, — et demandent deux sous pour se laisser photographier.
Une jeune négociante, les mollets nus, est allongée sur le carrelage devant deux poissons secs. Une autre fume avec bonheur une vieille bouffarde de matelot... De cette foule, sans bousculade, sort un ramage confus accompagnant des chants monotones nasilles par des mendiants. Et sur dos monticules de sables rouges, dorment des chiens de vilaine mine.
Une pittoresque variété de types anime de l'amusement devant la curiosité regardante :
Un garçonnet, habillé d'un vieux sac d'où émerge sa tête d'ébène, marche très vertical, raide, une minuscule charge en paquet sur le crépu des cheveux. Une belle et corpulente ténébreuse au teint d'encre, raconte une histoire à de noires commères stagnantes, leur calebasse aux pieds, autour d'une fontaine, et elles savourent un peu de fraîcheur devant les minces jets de la catadoupe publique. Un grand nègre, taciturne, pensif, les yeux fixes et la barbe blanche, passe, l'air souverain et impressionnant. Une coquette, en babouches de cuir brodé, s'exhibe à sa porte dans le luxe orgueilleux et très simple d'une chemise blanche. Des mercantis poursuiveurs offrent à l'étranger des peaux de léopards pour quarante francs. Un moricaud borgne, la tête rasée, porte solennellement une gaule — comme on porterait un cierge, en insigne d'autorité. Deux noirs, très absorbés dans une partie de dames, jouent, accroupis sur une natte, au coin d'un trottoir. Une jeune Sénégalaise s'en vient, une jarre à l'épaule, la hanche saillante : les jolis mouvements de sa marche, sans hâte, dessinent la liberté du corps. Des dormeurs, dans un coin d'ombre, ne se dérangent ni pour les chiens qui les flairent, ni pour les véhicules qui les frôlent, ni pour les passants qui les enjambent, et ils affirment, sous cette épuisante température, la volonté nationale de vivre en allongements.
Dans le peuple noir des rues et des places, les Séi)(!'gaiaises promènent une impression coquette.
Bruyantes et gaies, gaillardes à l'œil hardi, elles passent superbement, à peine habillées, drapées tout au plus, le corsafïfi franc et mouvant, les hanches cambrées. Roulées dans des foutas de couleurs très voyantes, d'une sacrante vulgarité, ou sous une simple retombée de cotonnade bleue ou d'éloffes très amples, rouges à rayures jaunes, elles ont une autre et plus brutale provocation que les Ali^ériennes dans leurs amas de soies sous la transparence du lia'Hi.Cesont ici, des créatures élémentaires, sans détours. L'œil est sincère; le regard est d'attaque doucereuse; le nez fin, un peu retroussé et les ailes
ouvertes; les livres sensuelles, et la tête liarnachôe de drôleries de perles et de cheveux frisés, tournés e» spirales de papillottes nombreuses. Le modelé du visaye est altrayant avec (juelque chose de délicat dans l'énergie. Leur grâce est guerrière. Elles sont de belliqueuses femmes de tendresse.
Dans le flottement des étoffes, dans l'abandon, sous l'étouflanto clialour, les gorges -se découvrent, franchement offertes avec un chic d'insolence; une insouciance met â l'air librement des charmes noirs, des formes aux intenses b ronzagps, aux luisants bruns et veloutés. Ces apparitions de couleur démoniaque se fii^urent sensuelles et donneuses de joies sans plirasrs, olKciantes enthousiastes des matérialités do l'amour, des sahbiits de volupté. Les tanireluclics de l'idéal ne circonvionnont pas leui's étreintes sérieuses et de tout corps : elles sont toutes de sensation et sans autre commentaire que le rire.
Une ardeur de généreuse animalité, une impertinence et des désirs de filles nubiles d'hier, se glissent et ronronnent dans les étiroments et les cambrures, dans la démarche lente et solide, dans les mouvements onduleux, dans les balancements en souvenirs de danses. Elles sont, sous les instigantes sèves do la chair, de vigoureuses et sombres fleurs de plaisir. Et leur joviale sensualité, et leur brûlante jeunesse s'affirment dans dos gaietés qui éclatent, qui fusent au nez du passant, des gaietés qui surprennent et qui réquisitionnent. Dans ces visages de nuit, le sourire en blanc et rouge a une gaieté de fête populaire, un éclat d'illumination, — avec lo blou des yeux ; c'est un pavoisement facial, un fostoiomont tricolore.
Une chaleur, une chaleur, — à humilier un haut fourneau.
Le soleil est enragé. Sa fureur livre bataille, attaque, brûle. Sous l'épaisseur des casques, — portés comme des boucliers contre la mortelle insolation, — les rayons passent et tombent en aiguilles de feu.
L'air est torride. Les fers peints au minium semblent des tôles à la température rouge. Les maisons paraissent des fours rayonnant de brutales chaleurs. Le sable surchauffé lâche des paquets de calorique qui monte et étouffe. La chaussée est la sole d'un immense four à réverbère. Et dans cette rôtissante température de brasier, nous sommes en nage; la transpiration suintant par tous les pores, nous ressemblons à des éponges imbibées d'eau tiède, et nous devinons autour de nous des évaporations.
Le vent léger qui passe, trop rare, fait l'effet de gémissements de soif dans les arbres. En ce rouge pays de cuisson, on ne doit trouver que des œufs durs, des viandes toutes cuites et du vin chaud.
La furia du thermomètre inflige un inondant régime de
transpiration, un mouvant bain de vapeur dans des buées brûlantes... La transsudation s'active et met en commencement de liquéfaction ruisselante... Avec notre mine de gens tombés dans l'eau chaude, nous nous croyons plongés dans un grand pot-au-feu; on nous cuisine; les pauvres obstinés à circuler seront transformés en rôtis habillés; on doit trouver au coin des routes des grillades de voyageurs.
La température est pyrométrique.
L'atmosphère accablante est de plomb fondu.
Des battements aux tempes, le cerveau en ébullition, on éprouve une dilatation, une distension et l'anéantissement. Par ('ette chaleur affolante et abrutissante, on ne rassemble même plus le courage de s'éponger : on se laisse dégouliner avec immense résolution de ne rien faire. Impossible de concentrer de la pensée. Tout effort est un inconcevable martyre, une navrante et inondante irréalisation. Et on demeure étendu, exténué, abattu et suintant, le linge poisseux, les vêtements collés au corps, les idées dissoutes... On s'effondre dans l'attente paisible du supplice de l'étuvée... On est résigné, prêt à une proche torrélaction, — avec la monstrueuse envie d'un bain froid ou le rêve d'aller vivre dans un puits.
A la tombée du jour, notre barque nous reprend.
Des gamins noirs, des négrillons cirés, le nombril en bouton, se jettent à Peau, nous suivent à la nage et sollicitent toujours des sous. Les têtes d'astrakan émergent autour de notre embarcation et leur barbotage jacassant nous fait quémandeuse escorte, longtemps, en rade... Mais, nous fixons l'impression que laisse, — dans la vie reposante de sauvages en contact avec la civilisation et connaissant l'appétit de l'argent et la poursuite du lucre, — une vivante bigarrure de paysage colonial.
Le respect et l'émotion de l'espace s'amenuisent, se fondent en habitude, en ordinaire ; Tétonnement est émoussé par l'usage. l/Océan, devant nous, ne pose plus à la grandeur. Comme pour le prêtre qui manie usuellement les objets saints, la vénération recoitto son couvre-chef; le contact, la permanence d'association dégrafent la parure de dignité, et un commerce familier, Tintimité du tous les jours suppriment les cérémonies du sentiment.
En ces deux semaines de liaison, la mer est devenue la camarade, la compagne toujours là. Apres avoir, en termes de choix, déclaré le spectacle imposant, et octroyé une suflisante ration de solennité aux tlots et au (Irmament, les passagers ont' épuisé leur (acuité admiralive. Entre soi, on la déclare monotone, un peu rengaine d'azur; on commence à la trouver assez bien raseuse, la somnolente amie avec son perpétuel dandinement.
Le déclin de la sensation d'immensité est net. I/espace est si bien un domaine appris, plus du tout effarouchant, où nous nous retrouvons dans le trajet quotidien, que nous le confondons et que nous concentrons en une même entité la nappe bleue de la mer et Tocéan des airs ; nous concevons une mer atmosphérique, moins dense, mais de même famille; un océan superposé, qui a la brise pour vague; dont les ondes en lames violentes déferlent en claquades battant nos bouts de voilures; une vague fluide ou vaporisée, qui a aussi son chant, ses brutalités, ses remous, ses tourbillons. Et les grands convois de nuages passent comme des courants aériens dans un gulfstream supérieur qui souffle.
Comme des épeurements, en précipitation de fuites, sautent, filent et se dispersent autour de nous, des bandes de poissons volants. Les exocets, ailes ouvertes, planent sur la vague comme des papillons de la mer.
Ils ont des proportions de beaux harengs blancs et une double paire d'ailes brillantes. Leur essor, jamais prolongé, n'est qu'une tentative aéronautique.
Les exocets s éparpillent en compagnies légères, en essaims de poissons voltigeurs, rasant l'eau, les ailes pétillantes de clartés; leurs argentures à facettes écailleuses scintillent comme de minces allumages de lumières voyageuses à la surface des Ilots. Ne faisant que des apparitions, leur vol a le tracé droit, cinglant et rapide, avec soudaine éclipse en plongeon : ce sont de miroitantes étoiles (liantes sur le bleu de ciel des eaux.
L'envol est limité, parait-il, par la dessiccation des membranes de l'appareil d'aviation dans le vont, — et ils piquent, tout aussitôt, une tête brusque dans la vague, ces volatiles sousmarins. Mais, d'autres apparaissent, réallument leurs mouvants éclats, cabriolent et se sauvent dans ce vol ressemblant à un saut en grande longueur, à un élan qui, nous dit-on, est pour ces fuyards un moyen de dépister la poursuite de gros poissons gourmands, chasseurs de ce gibier maritime.
Ces poissons à ailes, ces vertébrés aquatico-aériens, ayant de maladroites prétentions d'oiseau, nous remémorent surtout la grosse cocasserie du populaire anversois se balladant en Jours de carnaval, sous un informe parapluie, et portant sur le dos un hareng saur pendu dans une cage soigneusement cadenassée.
Un temps étrange, des sensations équivoques prouvent le dépaysement. Il faut déménager l'ordinaire de ses habitudes. Un changement de climat s'affirme dans une autre qualité d'air, par des chaleurs qui déconcertent et par un raccourcissement des journées en plein mois de juin. On se sent au seuil de l'autre hémisphère, au moment décisif où la météorologie retourne son cadre en enjambant l'Equateur.
De premiers malaises tracassent les uns; la lourdeur des pays chauds écrase; des confessions sont faites au docteur; les ceintures de flanelle se serrent avec plus de précautions, et le régime se surveille.
Des atteintes de bourbouille ayriffent, démangent et enflamment : une rouge et torturante irritation des pores de la peau, un mécontentement protestataire, une petite grève de l'organisme surmené qui trouve la transpiration trop laborieuse, le travail de sécrétion excessif. Devant un surcroît de peine, les opérations cutanées se fâchent et leur tentative de révolte se barricade derrière une éruption de petits boutons et de pustules irritées.
Le ciel est de coton gris. La mer est unie et plate comme la surface d une grande marmite d'eau tiède. Le temps est d'une moiteur molle. Dans la chaleur lourde et terne, des vapeurs montent, déposent partout une humidité gluante... Nous avons l'air de gens mal séchés.
Notre route entre dans la zone des condensations. Des
nuages violets foncent et brouillent l'horizon; une longue
bande de nues en formes de masses fusantes, en symboliques
dissolutions, combine dans l'espace un paysage affalé, qui se
résout en liquéfaction.
Une pluie mignonne, mince et légère, une voltige d'eau, une pluie toute petite et joliette nous arrive. Cette pluie, la première depuis notre départ, est un délice, un charme dans notre afl'olement de chaleur. Elle ne tombe pas sérieusement; elle ménage ses gouttes, étant sage et parcimonieuse d'une eau douce qui a sa valeur. La pluie n'est qu'un subtil pointillement liquide, de la poussière d'eau. Le phénomène pluvial semble envoyé par un gigantesque vaporisateur des tropiques; c'est l'organisation d'un service de rafraîchissement. Nous
nous dégourdissons dans la providentielle ablution qui épand un ravigotant bien-être; nous avons pris un air de bonheur, et les flots, eux aussi, ont de sinueux ravissements; les vagues tiôdes roulent de la gaieté sous la bienfaisante douche.
Mais la zone devient de grande condensation. Les brumes s'amassent, s'agglomèrent; les nuages sont descendus et reposent sur le mouvement des vagues. L'arrosage équatorial devient une averse.
Il pleut en abondance, il pleut à toutes forces; nous avançons dans un environnement d'opacité submergée, dans une atmosphère flic-flacante. Des gouttes larges, cinglantes, battent de tous cotés, livrant attaque; l'eau versée par seaux, nous accable en cataractes et menace maintenant de noyade. Une gargouillante mélopée est violemment tapotée sur le steamer ruisselant, qui se secoue avec des balancements plus énergiques, et continue dans l'espace diluvien.
La pluie, partout autour de nous, clapote en bulles, sursaute dans l'eau; ses agressions, ses agaceries d'éclaboussements, ses perpétuels sautillements tourmentent l'onde; ses picotements irritent, — et la surface liquide, piquée et rugueuse, ressemble à une immense éruption, une bourboiiille de la mer.
La pluie finie, le temps se sèche en belle pureté.
L'ondée est tombée comme un vigoureux nettoyage. L'air est rincé, récuré, limpide. Le ciel est d'une soie claire et tendre, les nuages de crépons frais.
Le soleil revient, amadoué ; un soleil dont on a rabattu l'infatuation et la grillante jactance.
Et les nuages satisfaits, la besogne faite, se tassent, se groupent et se disposent en longues bandes, comme en rangs pour se mettre en route et filer.
Les menaces d'oraji:e plombent une atmosphère gonflée de pluies indécises.
Une lassitude, un csquintement terrassant nous enchaîne dans de raccablement invincible... On sent rcflilochement de l'énergie, le vouloir tué. On éprouve la fatigue de tout ce qu'on n'a pas fait.
Abîmé de chaleur, livré au travail fontainier de la transpiration, il faut se soumettre. Sous la sueur qui perle et inonde, on subit une douche chaude, brûlante, dans un air irrespirable qui semble du coton tiède. Le corps s'étale, comme la pensée, dans le désintérêt total, la mémoire engourdie. La vie devient latente, plus du tout effective, dans une incapacité de mouvement, — avoc- dos langueurs de pacha appelant le boy pour ramasser un éventail.
Dans le découragement mou, l'être tombe à Tétat de pâte, n'éprouvant plus que les battements de petites congestions qui grimacent.
Les manières frétillantes et les tortillements que roule la vague chaudement palpée par le vent, deviennent l'obsédante mobilité.
Le va-et-vient du flot et l'amplitude de ses balancements, l'incessant retour de mouvements en bas et en haut, la danse de l'eau, les soulèvements, les sauts et les retombées, donnent la conviction d'une élasticité marine — comme si la mer était montée sur tout un jeu de ressorts qui ne veulent ni la stabilité de la surface, ni le repos de la masse — condamnée aux oscillations molles d'un éternel pétrissage.
— fil —
La zone des pluies nous détient encore, — mais sèchement. Tout un bastionnage de nuages gros gris fortifient l'horizon. Des troupes de nuées, en tenue de pluie, sortent, emplissent le ciel, investissent l'espace et manœuvrent en grande démonstration.
Mais le soleil lutte. Il déchire les tulles de grisailles, bouleverse l'encourtinement du ciel, et fend et traverse les nues légionnaires; il couvre la mer de miroitements qui réfléchissent et épanouissent de la clarté victorieuse dans ce temps de pluvieuse maussaderie.
Le soleil lutte, et, dans des complications d'éclairages contrariés, alïirme sa suprématie vermeille. La complexité de lumière, le filtrage des rayons, fabriquent une opulence raffinée de tons précieux et de diaphanéités brillantes, des éclats de gloire et des effets de couleurs singulières, de transparentes dorures, des outrances enluminées de rouge, etd'inflnies ténuités d'azur... Maintenant, les nuages dociles, dispersés en grands vols roses, soumis en dessins imprévus, brodent sur le ciel « des fleurs de tranquille lumière », comme a dit Emile Verhaeren.
Le soleil triomphe; sa puissance domine, imposant l'adoration, le sabéisme, la vénération. Le soleil règne dans sa toute clarté.
Si glorieux qu'il fait comprendre l'idolâtrie.
Le bateau a des balancements de grand hamac. Il assoupit en un bonasse roulement. Le chantonnement sourd de la machine, les pulsations du piston, leur monotonie de régularité murmurent une endormante complainte...
Le bateau, avec ses enveloppantes câlineries, le bateau, avec ses magasins de provisions, prend des airs de puissante nourrice qui nous tient et nous enserre dans un tendre bercement. II a notre confiance et nous nous laissons aller...
Le temps passe tout uni; les journées sans préoccupation défilent pareilles; les heures semblent porter un uniforme.
J'ai l'impression de feuilleter un grand cahier de papier blanc... Un ii:rain de la pâte, une possibilité de tache, un incident de fabrication fixe l'attention étalée sur le vide de la page. Ainsi, pour nous, la plus minime éventualité, l'incident quelconque, un diminutif de rien devient un sujet, une question dans la traînée de ces journées blanches.
Une vague plus puissante ou une dispute de matelots sont des affaires ou des « histoireries » — comme dit le quatrième ofïicier — tout de suite mises à l'ordre du jour. La fumée d'un vapeur fait sortir et travailler toutes les jumellesqui épluchent, dissèquent, analysent; des connaissances maritimes improvisées détaillent le signalement du microscopique paquebot, insistent sur la couleur de la cheminée et savent péremptoirement la compagnie propriétaire et la destination de cette toute petite charade à fumée — qui disparaît bientôt.
La pluie, elle aussi, a été accueillie en manière d'intermède et de variation fantaisiste dans l'impassibilité des journées de navigation.
Aujourd'hui, un autre numéro au programme des distractions inattendues est fourni par une escouade de cachalots, de dauphins et autres baleinoptères — ou «souffleurs », comme disent les marins. Nous avions déjà assisté aux exercices des marsouins, les poissons-clowns travaillant sur la vague-tremplin et risquant des essais de cumulets.
La bande des vastes cétacés, que nous devons intéresser et que de certaines gourmandises conduisent, navigue de conserve avec nous. Gros cachalots ou petites baleines, ces baveux mammifères folâtrent sur la bonace des eaux comme dans une arène, exécutent une gymnastique natatoire avec des bondissements, des pirouettes, des voltes et un chahut aquatique exhibant leurs masses en ballonnements noirs. Ils plongent et reviennent, jaillissant en brusque émersion, et naviguent et godillent au ras de l'eau en baladinage, en évoluantes marsouinades secouant et saboulant la vague.
Un de ces gros personnages de la mer se montre et s'étale
généreusement à la surface comme si notre considération amusait sa flottante prestance. Il mesure bien liuit mètres. Il promène, sans émotion, à travers les eaux, le déploiement de ses formes sombres; il lance des fusées d'eau; il joue la pompe à incendie ou les fougasses marines; il fonce en un brutal plongeon, et reparaît un peu plus loin, pour s'assurer que nous no lui faussons pas compagnie.
Les soirs, bienfaisantes extinctions de chaleur, sont du réveil, une vie de fraîcheur.
Très longuement, on se baigne, on se délasse dans la sérénité delà nuit équatoriale. On s'étend, avec un bienaise de cure, sous un ciel de cachemire ot de velours.
La nuit sans haleine est un paisible scintillement dans une auguste immobilité : une nuit en manteau d'argent bleu et qui a de galantes façons, presque de l'apprêt et du sourire dans sa parure, une coquetterie affectueuse, une accentuation de charme... Cette nuit bichonnée, arrangée, semble fardée de bleu. Elle trône, sous le dais du ciel gemmé et stellé. En broderie de lumière, se déploie la grande toison blanche de la voie lactée jetant sur la mer un sillage de reflets, — un long filet de rayons blancs tressés.
Quelques nuages, à la mine égarée, font des gesticulations éperdues, suppliantes.
Un peu de brise s'étire dans l'air.
Et cette nuit enlace, dans « ses grands bras de vent ». On lui fait la cour avec des songeries en compliments reconnaissants.
Très longuement, la contemplation retient... Dans le flottement de l'air, sur le glacis des eaux, vivent le râle de la vague et « les mille voix de l'énorme mystère ».
Dans les coins de solitude, à l'arrière du bateau, la rêverie
distraite, en notes bleues, est enjôleuse — et brusquement cassée : des poissons-volants et des hirondelles de mer, de noirs péti-els, fascinés par Tincandescence des lampes électriques, viennent se buter et tombent sur le pont, inertes, blessés. Et des rats voraces, mettant notre rêveur accaparement à profit, gambadent et sarabandent dans les cabines.
Dans le golfe de Guinée, marchant dans TEst à la hauteur du Niger, — une journée de chaleur assassine, une température de voisinage de chaufferie, le cauchemar dune initiation sur le chemin des flambaisons de l'enfer : les matelots nègres passent comme des apparitions de démons venant nous embrocher... Journée de malaise, de veulerie flemmarde, de contrainte d'inaction. C'est le mal de chaleur ; on se lève, la tôte lourde; on marche dans un étourdissement; les choses environnantes sont imprécises; on respire un brouillard tiède de paresse; on se sent machine sous insuffisante pression : il y a manque d'atmosphères.
Les très vagues envies de travail ne parviennent pas à soulever les vinculantes difficultés. Redoutable est la tension d'esprit qui élèverait encore la température cérébrale; dans la perspective de cette seule hypothèse laborieuse arrive, en nuageuses menaces, l'orage de la migraine.
Patraque opprimée, la pensée défaite, j'ai considéré pendant une heure, le crayon à la main, une feuille blanche de mon carnet... Je n'éprouve ni ennui, ni plaisir : une hébétude encotonnée d 'indifférence.
Par V 39' N. un homme est tombé à la mer. Des bouées ont été lancées, un canot mis à l'eau, des recherches promenées... Le malheureux n'a point reparu ; la mer l'a bien pris et n'a pas voulu le rendre; et le bateau, le cap remis au Sud, file, abandonnant un des siens aux avidités du gouffre.
Nous en voulons à Thypocrisie bleue de cotte eau calme.
Le bateau se croit le plus fort. Sa proue avance, tranchant l'immense résignation de la mer. Mais, cette soumission est feinte. En écoutant mieux, on entend combien Teau qui s'écarte, chassée, grince et hurle la fureur baveuse de devoir laisser passer et subir le steamer, cette parcelle terrienne. La plainte écumante de la vague blessée dit, tout le long du jour, que nous sommes au milieu d'une hostilité, d'une fausse défaite qui ronge de Tanimosité, qui combine des rages. Et la proue continue coupant, taillant, écartant, pour avancer sa provocation victorieuse. Elle sème aussi les ferments de furie qui soulèveront la tempête. Nous restons le maître, — le détesté; ot quand les flots attrapent un de ces téméraires agresseurs, ils no le lâchent pas.
La matinée s'attache à l'ancre devant San ïhomé... La silhouette élégante do l'ile se hausse comme un long triangle, entre deux grandes mottes, — l'île des Colombes et l'île dos Chèvres, qui posent un double point vert dans Teau.
La terre de San Thomé, sous le frisson du petit jour, avec son redressement de sommets, semble se lever : les buées matinales la coiffent encore d'un bonnet rose. Sa robe est faite d'un vert de jeunes pousses avec, en volant blanc, au ras de l'eau, la ville, le port, les bâtiments, un bastion angulaire et Fédifice cubique du cable sous-marin.
Le jour s'éclaire, se dilate; le soleil fait le ménage et la toilette de nie; il allume ses feux; les nuages, au-dessus des crêtes, s'allongent et zigzaguent comme de vastes flammes
San ThomÉ. — Le pier.
Manches chassées et tordues dans le vent. Sur ce fond éclatant, San Thomé se pavane, île opulente, belle et dense, verdoyante. Les versants, avec facendas à mi-côte, déroulent une végétation équatoriale, riche d'une luxuriance ébouriffée. Tout le luxe est vert, dans un fourmillement de sèves puissantes et d'essences laborieuses qui peuplent les fonds, s'attachent au Monte Café et escaladent le pic do Santa Anna.
Devant le port, une malle portugaise fume, très placide, eu attendant le courrier.
Et maintenant, sur un ciel de moire satineuse et bleue. File porte ses nuages comme unchatoiement d'auréole et un insigne de gloire, comme une couronne de royauté sur ces paysages de mer. Devant un soleil fulgurant, la ville se dessine et vit dans une criblante lumière, et se prélasse en blanc ardent. Elle habite un horizon de perle, devant la mer enluminée, où de grandes stries vertes et bleues rôdent et se frôlent avec des transitions violettes balayées par le grand courant équatorial.
Dans la rade, autour de nous, au fond des eaux transpa-
rentes, on voit remuer de longues algues, on surprend la faction des requins chercheurs, — el de petites écumes sautillent et jaillissent comme les éternuements des squales.
Des rues droites; un gros bourg en damier; des maisons basses: l'architecture de la ligne droite, slvle portugais; des constructions qui rampent ou se tassent dans lo sol, sous le poids de leurs immenses toits plats; une place do vivace verdure entourant de cérémonieux arlmstes et un kiosque à musique, une place qui rappelle Biskra. Un bûtel existe, mais pour y déjeuner, il faut prendre un abonnement d'un mois, cette digue maison voulant, pour l'honneur de son renom, une clientèle attachée et non le racolage de gens qu'on no doit
n Tliomé. — La place publique.
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plus revoir. Alors, il faut bien parlementer chez les marchands (le vins pour obtenir du pain et du froraaf;e. Les comptes sont un em brouillage qui se chillVo longuement sur des papiers sales combinant et tranlorniant, par approximatives équivalences, les diverses familles de reis en des totaux toujours phénoménaux.
La ville en traits sommaires est jolie de sans soin, avec de l'air, de l'espace dans une pliysionomie tri's différente des ruelles tassées du vieil Alger de Barberousse et des pirates. Une ville en déshabillé, en laisser-aller : il fait trop chaud. Symboliquement, le service de la voirie est simulé par de singuliers et mornes flâneurs, à moitié nus, pas pressés du tout, leur constant repos paraissant une insatiable admiration devant la dignité de leurs fonctions administratives. Toute l'organisation coloniale des Portugais est pareille, dans une
San Thoni.\ Hom
indolence obstinée â laquelle s'ajoute parfois — comme dans les bureaux du télégraphe — une sereine exploitation du client.
Au port, le long du pier, un peu de mouvement pousse un calme transport do caisses et de sacs; mais, dans lous les coins, les ouvriers, travailleurs d'une impavide lenteur et majestueux de rechignement, savourent le beau temps et attendent du liasard la bonne venue d'une aide quelconque. Ces braves nègres, aux mines de pliilosopliie notre et bonasse, sont haussés sur longues jambes nues: ils ont, sous un parcimonieux toisonnernent de chevelure, une lace écrasée, un double pli sur le haut du nez ; ils avancent en pointe une denture canine; une barbiche maigre leur pendille au menton. La population — moins belle, moins vigoureusequ'à Dakar, — est abimée, gâtée, souillée de hideuses maladies; des nègres étalent des peaux dartreuses, rongées de moisissures; des
borgnesses loqnetousos tendent la main; partout, des miséroux on loques, en attila^^e donnaiU une illusion d'habillement sans rion caclior lio ces corps do mollesse, stagnent, paressent, los yeux mi-clos, ou implorent en grasseyant leur dialetto liounila.
La lioniio surpriso, c'ost l'Ovasion au j^rand air des environs, la promenade ilaiis los lioanx espaces do culture. La
campaj,'ne ko ment en pealos, en riantes vallf^es lilottios sous do moutniinants louitla^os. Kl la lloro, qui stu|)élio, a des verdures on largos rameaux, de graciles reuilléos on de plantureuses énergies résistant an soleil. Kn dos taillis, s'étalent la fraîcheur de grandes herlios, dos lits do repos, lies hranchos anguleuses seniMent des gestes hrisés laissant choir des
leiiillps aux teintes Olianges, chagrinéfs de fatigue. Les plantes entassées poussent partout, en désarroi, dans les crises de clialeiir qui mottcnl ratmosphi're eu vibration. Des cascatellcs, comme lo niu-Iilu, de sinueuses riljeiras bondissent. Puis, do longues bandes de défrichement ont pour accueillante capitale des fermes, des « rossas » dans des cliamps de caliers et de cacaoyers. Les planteurs vont en équilalioiide parade sur des mulets de luxe.
Plus loin, un surgisseraont do piton, de roc, lo ruissellement des laves, les pierres croulanles sous la broussaîlle bigarrent et rapiècent dos bois qui sont les propriétés des singes et des serpents. Les roules se bordent do singularités botaniques, d'arborescentes curiosités; le iiorassus est plantureux, le calice rouge des grenadiers se détache sur le fond vert bronze des cactus et des aloës; les ananas, la canne à sucre poussent négligemment, et des cocotiers immenses, en aigrettes triomphales, dominent les frondaisons, portant des touffes, des paquets de noix. La surprise est offerte de goûter fraîche la f(;ve violette de cacao entourée d'une matière mucilagineuse utilisée par fermentation.
Et, dans un flegme de force, sur les routes défoncées, passent de longs attelages de huit bœufs tranquilles, majestueux de lenteur, les cornes déployées en eliiiements, mouvant les cahots indifférents d'un écrasant véhicule â roues pleines.
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San Tlionié. — Les atlologcs.
Les vagues de l'Atlantique sont amples et arrondies, d'une large puissance, d'une lente énergie. Elles se tournent, se pelotonnent, se tordent en rouleaux immenses. Les ondulations s'enroulent comme de longs bandeaux mouvanis. 11 semble (^ue la jiiorse(ysse d'iinnienses papillotiez, se tuyaute et se frise une (.-((lossaie jierrnuue. Et l'onde, ([iii déferle et s'ébouriffe, n'est qu'une défrisiire, un échcvèlemeiil Jnns la brise, une taquinerie (lu vciiliiidcliilï'onne Uiii;iriiie ci dé'ciiitic |y mer.
Gabon. — Libreville.
An contact de I'l'>|uatoar, après la baie do Corisco, les terres (lu Gabon se soulèvent.
Une eau large, en grande poussée, s'enfonce dans un 6brasement du pays et ouvre un passage derrière la pointe Saint- Joseph... Le bateau flotte sur des bancs de sable, entre des hauts fonds, le long d'atterrissemcnls; il faut marcher avec lenteur, à la sonde. La profondeur manque; des balises, des bouées jalonnent le chenal, — et des deux coti's avancent des terres étonnamment boisées, chargées de verdures touffties,en vrac. Dans un fond capriciou.\, — au delà du sable blanc que découvrent les basses eaux, les rives se façonnent en cultures de phénomènes, en Jardins d'étrangetcs : la verdure, en ses surprises, nous semble du dessin imaginé, du combiné, du travail de décorateur.
Un long tournant, — et Libreville, en blanc et rouge, se surprend couchée dans un parc... Le plateau, les hauteurs du mont Houet, ondulent, se dressent et surveillent une rade très fermée dans un circuit d'estuaire ensablé.
Les canots abordent un môle maçonné faisant, d'une anse, u» Ironçon do port.
Diminutif de ville équaloriale, la capitale exotique, en grande tenue de végétations, étale, sur des rampes douces, ses maisons l)lanclips, si?s constructions plates, une chapelle, des factoreries, un hôpital,.. 1,'iie belle allée droite monte au palais font blanc de la résidence. Une voie Itecauville, dislorfuée, grimpe sur raccolemeni, filant vers les plantations.,. Encore, de laiges avenues sui^înées épandent, autour du bâtiment central de rAdmiiiistralion. des ombrages profonds et se perdent, d'un côté vers les casernes l't les huttes d'indigènes, de l'aulre, vers lesjardins et le marché... I.a promenade vague dans un décor de magnifîiiue oisiveté. Le .site joli, paré, sur un terrain ronge ferrugineux, donne un ressouvenir de Madère mais on accentué, en brutal, en phis intense, sons une atmosphère de cuisson.
Des soldais en tenuo de turcos, avec raideur, saluent notre casiiue blanc et emportent une satisfaction (ière de l'empressement tie notie réponse. La cloche de la mission tinte, aecom-