‹ Heures d'insomnie par le C.te L. de MaricourtChapitre 101 sur 108 · SIXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

SIXIÈME PARTIE

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Oh horrible ! oh horrible ! n»o*t horrible !

SuMimi.

Près des eaux de Tibur , où la muse d’Horace Aux bosquets laisse encor le parfum de sa trace. Aux flancs des Apennins, parsemés de villas,

Où les patriciens , alors qu’ils en sont las ,

Dans le silence, et loin du commerce de l’homme. Viennent se reposer du tourbillon de Rome ,

Se déploie un palais bâti par Adrien.

De ce palais immense et magnifique , rien Ne saurait égaler la splendeur infinie.

Tout ce que peut créer l’art avec le génie ,

Tous les trésors cachés que produit l’univers,

3 12 SAINTE PHILO MÈNE

Sont venus l’enrichir de leurs tributs divers.

On foule le saphir, et partout l’or éclate ,

Répandu sur les murs de porphyre et d’agate.

A travers les bosquets de myrtes odorants,

Les eaux de l’Ânio s’écoulent par torrents ,

Qui, tantôt descendant sous de riches arcades, Tantôt, du haut des rocs s’écroulant par cascades, Remplissent ce séjour «le bruits et de fraîcheur.

Auprès d’un Apollon, éclatant de blancheur,

Où s’enlacent ensemble et le myrte et la rose, Avez-vous vu cet homme, assis, le front morose?... Cet homme triste et seul , c’est Dioclétien.

On n’a jamais senti supplice égal au sien!

IjOs enfants d’Esculape, appelés à son aide,

N’ont pu, «lans leur stupeur, apporter de remède,

Et souvent l’on entend, à l’heure où tout s’endort, Le tyran qui rugit, et sous le mal se tord!

Il semble contempler la campagne romaine ,

Où le Tibre , longtemps , superbe se promène ;

Et de là , son regard , à l’horizon plongeant , Découvre au loin la mer, comme un bandeau d’argent.

Avez-vous vu cet œil rouler dans son orbite?

Et de ce sein malade où tout l’enfer habite.

Entendez-vous sortir la plainte avec ces mots :

« Je souffre! et rien ne peut mettre un termeà mes maux. « Rome m’offrait hier, sanglante capitale ,

« De souvenirs récents l’influence fatale.

SAINTE PH1LOMF.NE

« De ines sombres pensers pour distraire le cours ,

« Je m’échappe de Rome, en ce désert j’accours.

« La pointe de l’épieu par le chasseur laissée,

« Suit au fond du désert la hyène blessée.

« Semblable à la hyène, enfoncé dans mon flanc,

« Je sens aussi le fer qui reste pantelant, tf Loin de trouver ici les cascades d’un fleuve « Dont la fraîche rosée au loin jaillisse et pleuve,

« Partout je vois tomber du sang, du sang, du sang! « Au lieu d’un doux murmure , avec le flot descend « Une voix lamentable, et qui sans cesse crie :

« Époux! voici Prisca! Père! entends Valérie!

« Cette vue est horrible, et ce son odieux!

« Et vous ne viendrez pas m’eu délivrer, ô dieux!

« Lorsque de tous les miens , offerts en sacrifice ,

« J’ai voulu d’un vieux culte étayer l’édifice ,

« Ëtait-ce pour me voir repoussé de vos bras?

« Oh! si vous existez, vous êtes des ingrats!

« Mais à quoi sert des dieux la puissance suprême? « Ne suis-je pas rangé parmi les dieux, moi-même!

« Et pourtant, ô fureur! je ne puis me guérir!

« . . . N’était-ce pas mon droit de les faire périr?

« En face ils m’ont bravé , j’ai puni leur folie ; a II faut bien à mes pieds que le genre humain plie... « Oh ! sur plus d’une tête encor mon glaive pend.

« lia race des chrétiens, comme un affreux serpent u Jusque dans mon palais s’introduit et se glisse.

« Ensemble ils périront dans le même supplice!

« J’en veux finir d’un coup avec ces ennemis,

3 I 4 SAINTE PHILOMÈNE

a Insectes dégoûtants, que la fange a vomis!

« Traîtres à la patrie , infâmes hypocrites ,

« Qui, rassemblés de nuit , dans l’ombre de leurs rites, « Dévorent sans pitié des enfants égorgés!

« Et qui , dans ce festin , et de ces chairs gorgés ,

« Accouplant au hasard leur passion charnelle, u Jurent au genre humain une haine éternelle!

— « Mais comment se fait-il que d’ignobles Hébreux « Jamais aient pu compter dans leurs rangs ténébreux, « Des êtres aussi purs que ma fille et ma femme?... a Mais comment se fait-il que cette secte infâme « Ait produit cette Grecque au regard innocent?...

« Je ne sais , mais mon cœur pour elle encore sent « Un indicible attrait, qui grandit par l’obstacle.

« Quand elle était, sanglante, exposée en spectacle, « Au pied d’une colonne , attachée au tronçon ,

« Tout mon corps ressentait un étrange frisson.

« Son destin dépendait d’une seule parole,, a Et ce mot la rendait ma femme et mon idole.

« Ce mot, ce simple mot, elle ne l’a point dit!

« En face des bourreaux son âme se roidit.

« L’insensée aima mieux appeler à son aide « Les magiques secrets que son pays possède ,

« Pour séduire la foule et pour tromper les yeux ;

« Elle n’a point voulu sacrifier aux dieux!...

«... Mais cette jeune fille, elle est vivante encore... « Il faut qu’un jour au moins la pourpre la décore. « Je veux qu’elle me cède : ainsi je l’ai juré.

« Puis , quand je me serai de plaisirs enivré ,

SAINTE FH1LOMÈNE.

« Et quand je serai las , après la jouissance,

« Libre à moi d’exercer sur elle ma vengeance !

« Quoi ! je me laisserais vaincre par un enfant !

« Moi , que l’armée a ceint d’un laurier triomphant!

« Moi, que porte en son vol la grande aigle romaine! « Moi , dont l’œil sur la mer en maître se promène !

« Moi, qui fais d’un seul mot trembler le gcnrehumain, « Et tiens , comme un jouet , le monde dans ma main !... » A ces mots, le tyran ressentit une crise.

11 hurla , puis , frappant sa tête rase et grise ,

Dit, après une pause, avec un ris hideux :

« C’est le sort des vieillards. La jeunesse loin d’eux « S’écarte avec mépris ; elle en fait sa risée.

« Entre nous toute chaîne est à jamais brisée.

« ...Si l’empereur avait l’âge de Constantin,

« Peut-être que la Grecque au visage enfantin ,

« M’aurait pas tant horreur du nom d’impératrice!

« César! rappelle-toi que la main créatrice « Qui t’a pris de l’armée, et t’a monté si haut, u Reste toujours puissante, et pourrait bien d’un saut « Te faire arriver bas... »

De nouveau sur sa proie

Le mal, comme un vautour, qui dévore et qui broie, En s’enfonçant mordit avec acharnement.

On entendit encore un affreux hurlement,

Et l’on vit le vieillard , la prunelle égarée ,

Au fond des bois bondir, en sa course effarée.

SAINTE PH1LOMÈNE.

Il rugissait ces mots: «Grâce! dieu des chrétiens !

« Je fais vœu , désormais , de respecter les tiens.

« Oui ! je laisserai vivre et pulluler ta secte.

« Grâce! je marcherai sans écraser l’insecte!

« Auprès de Jupiter, entouré de rayons,

« Grâce ! je placerai ta croix et tes haillons !

« O dieu des mendiants ! en vain ma voix t’implore.

« Le mal , plus acharné, me ronge et me dévore.

« Dans d’affreuses douleurs je périrai, je crois;

« Mais on ne verra point le règne de ta croix ,

« Car j’exterminerai le dernîer de ta race!...

« ... Et toi qui de ce juif veux suivre aussi la trace,

« Pour son bandeau sanglant rejette avec mépris « Mon diadème d’or! tu recevras le prix « Que pour cet imposteur mérite ta constance.

« Oh ! tu m’as repoussé ! mais le fils de Constance ,

« Qui peut-être en ton cœur trouverait plus d’accès , « Ne pourra pas non plus se vanter d’un succès.

« Avant d’être englouti moi-même dans la tombe ,

« Je veux offrir aux dieux une immense hécatombe, « Oui ! je veux des chrétiens purger le genre humain , « Et mon nom restera dans l’histoire... Demain,

« Mon bon peuple, ivre, aura sa fête au Colisée!

« Et quand je te verrai, palpitante et brisée,

« Les membres dans l’arène éparpillés et nus ,

« Tout mon corps frémira de transports inconnus;

« Ce sera le délire après une victoire! »

Il cessa de parler. Un garde du prétoire,

SAINTE PHILOMÉNE.

Qui de loin l’observait, dans l’épaisseur du bois, Put voir en ce moment l’empereur aux abois , Écumant , l’œil bagard , et la robe en désordre ,

Sur le sol rocailleux se rouler et se tordre,

Et broyer dans ses dents la pierre et le limon. Accroupi près de lui, se tenait un démon,

A la figure atroce, et grimaçant un rire.

Le tonnerre gronda : la foudre vint décrire , Au-dessus de sa tête , un cercle dans les cieux. Malgré lui, le tyran, en haut tourna les yeux Vers la tlamme rougeâtre, au centre de la ligne ;

Et le blasphémateur y vit briller un signe Qui le fit tout à coup frissonner de terreur !

Sainte Pjitomène.

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