‹ Heures d'insomnie par le C.te L. de MaricourtChapitre 16 sur 108 · LE NUAGE DU SOIR · texte numérisé non relu

LE NUAGE DU SOIR

Bientôt, perçant tes flots d’azur, J’irai nie confondre dans elle.

Oh! oui, bientôt, en m’élevant.

J’irai jusqu’à toi, beau nuage!

J’irai dormir sur cette plage, Que balance le vent.

Cljarntton.

Il m fuit ot>c nuit trop profonde

Ohds les recoins du rieur, du monde ÎMn|»«raM.

Près des bords enchantés , où la Marne à la Seine Vient mêler scs flots jaunis,

Sur la côte qui penche, et non loin de la scène Et des grands bruits de Paris, Voyez-vous en sortant de ce bourg solitaire Que l’on nomme Charenton ,

Près de l’allée, à gauche, à l’ombre du mystère, Se dessiner un fronton ;

Asile de pitié, vaste tombe où l’on jette Des débris encor mouvants,

Des cadavres humains , où perce et se reflète Une image des vivants?

38 CHÀIIENTO*.

O vous! fiers de sentir palpiter un cœur d’tiomine Sous cette argile qu’on nomme Le temple glorieux de la Divinité ;

Vous qu’un vaste essor emporte Sur le seuil étoilé de l’immortalité;

Qui près de vous briser, en heurtant à la porte Vous retournez disant : Je suis , je suis un Dieu ! Venez à Cbarenton; vous comprendrez, sans doute, Combien tous vous êtes peu !

Ah! souvent le génie, en sa brûlante route,

Sur l’aile du nuage, entendit cette voix Qui disait d’en haut, comme elle dit autrefois Au vaste océan : Arrête!

Et, comme l’océan , que roulait la tempête ,

A ces accents immortels,

Le génie, en tremblant de sa hauteur sublime,

A reflué vers l’abîme!

Hommes! si cependant on peut vous nommer tels, Hommes, qui rugissez en écumant de rage,

Et que je vois rouler au plancher d’une cage,

Dont vous mordez le barreau ;

Et vous, astres d’amour, dont le souffle suprême A pour toujours éteint le radieux flambeau,

Vous dont le regard mort, et le visage blême Laissent encore luire un reste de beauté;

Femmes, que la douleur enchaîne sur la couche Où, pleurant de pitié, je me suis arrêté,

Dont j’ai gardé ces sons qui tombent de la bouche, Sons inarticulés, et tout à coup rompus

CHARENTON

Par des pleurs convulsifs, ou des éclats de rire,

Et qu’un doigt machinal marie avec la lyre,

Mais qui font regretter ce que vous n’êtes plus ;

Vous que je vois errer, comme le troupeau d’ombres Qui rôdait autrefois sur de lugubres bords;

Passer et repasser dans vos longs corridors ,

Courir, rire, gémir, bondir de joie, ou sombres,

Et les yeux menaçants, agiter vos deux mains;

O vous tous ! qu’étiez-vous, tristes lambeaux humains?

Et voilà qu’il se fait un bruit de voix confuses :

C’est le bruit du torrent qui brise ses écluses.

(Une vois.)

« Eh bien! je vais le dire, et c’est en frémissant :

« Sous ces lambeaux rougis d’une bave de sang ,

« Tu vois un débutant au monde littéraire.

« Jeune et plein d’avenir, je brillais la carrière.

« Mais un sombre venin fermentait dans mon cœur,

« Et je ne pouvais voir, sans bondir de fureur, a Ceindre à des fronts rivaux cette verte couronne « Que le poids vil de l’or, que le caprice donne.

« La gloire à mes transports échappait, et béant « Je restais écrasé sous le poids du néant.

a Ainsi, faible jouet d’une épreuve magique,

« L’oiseau bat de son bec le verre pueumatique ,

« Puis s’arrête, étend l’aile avec frémissement ,

« Et le cou replié tombe sans mouvement.

« Mais comme le lutteur qu’un adversaire oppresse, « Sous le genou vainqueur fait un effort, se dresse,

CHARENTOW.

« Et bondit écumant de rage et de fureur,

« Ainsi je me levai , l’orage dans le cœur.

« Les regrets, la douleur, et l’amour et la haine,

« Comme un grand ouragan qui gronde et se déchaîne, « Hurlaient et tiraillaient mon âme dans tous sens,

« Et du sein du chaos où tournoyaient mes sens, a Ijl gloire grandissait au loin resplendissante,

« Et dédaignant mes pleurs et ma voix impuissante, « Traçait pour mes rivaux de lumineux chemins.

« — Alors devant mes yeux j’appuyai mes deux mains, « Afin de ne plus voir. En dépit de ma rage « Toujours reparaissait cette fatale image;

« Et mon âme d’ardeur se consumait ; mon sang « A flots précipités vers le front bondissant « Faisait presque éclater ma tempe aride et chaude.

« Je m’enfonce au hasard , et dans les forêts rôde.

« — Puis espérant, d’en haut, pouvoir enfin toucher « Son vêtement sacré, j’escalade un rocher « Et de là je m’épuise à m’élancer vers elle, a Et je m’écrie : O Gloire!... En vain mon cri l’appelle, « En vain je la demande à la vapeur des airs, o Aux flots de l’océan, à la plage, aux déserts,

« Pas un son ne répond à mon âme éperdue,

« Et dans l’immensité ma voix tombe perdue;.

« Et sans monter, je bats mes deux ailes de feu.

« J’ai péri par l’orgueil, et la gloire est à Dieu ! »

(Une autre voix.)

« Mon malheur c’est d’avoir eu l’âme trop aimante.

« Dans mes désirs de feu, je cherchais une amante

CHARENTOS.

« Qui sentît avec moi tout ce que je sentais ,

« Qui ne connût que moi, qui fût ce que j’étais....

« Dans mes veines mon sang roulait à flots la vie :

« Jeune encor mes succès ont fait rugir l’envie.

« Mais ce n’était pas là qu’était placé mon cœur.

« Ce n’est pas au pouvoir qu’on trouve le bonheur. «Dans mon désert aride il manquait une femme;

« Et comme un voyageur que le besoin affame ,

« Qui cherche à ranimer des jours prêts à finir,

« Je quitte tout, pouvoir, nom, fortune, avenir,

« Pour voler sur les pas de ce ravissant être,

« Que souvent j’avais vu dans mes songes paraître!

« Tout mon corps frémissait au léger frôlement « D’une robe de femme; un retentissement « Qui vibrait dans mon cœur, m’annonçait son passage. « Û femme! que de fois dans fonde du nuage,

« Dans le calice frais que présentent les fleurs,

« Dans l’éclat du matin qui sourit sous les pleurs,

« Dans le soir..., que de fois ne t’ai-je pas serrée,

« Ne t’ai-je pas suivie, atteinte, ou respirée!..

« Apparaître de loin dans le prisme menteur « Des rêves du jeune âge, ô fantôme enchanteur!

« Tantôt, autour de nous, planer comme la foudre, « Et de nos cœurs brisés jeter au loin la poudre; «Tantôt, source de vie, étincelant flambeau,

« Rallumer l’existence aux portes du tombeau ,

« Et de félicités noyer toute notre âme,

* Dans ce monde ici-bas, voilà ton sort, ô femme!

CHARENTON

« Un jour, j’étais assis sur le bord d’un torrent ;

« Mon œil allait de l’onde au beau nuage errant «Et du nuage à l’onde: et voilà que la nue « Descend toute embrasée, et dépose à ma vue « Un ange radieux de grâce et de beauté,

« Et l’ange en souriant glissa de mon côté !...

« O long enivrement de bonheur! c’était elle.

«Oui! cette vision, et si pure et si belle,

« Et si longtemps rêvée, elle était là, bien là;

« Et le nuage en feu vers le ciel s’envola ,

« Et l’ange resta seul avec moi, sur la terre!...

« O volupté! passée à l’ombre du mystère!

« Délices qu’on aspire, et qui tombent par flot « De l’onde d’un regard, de l’ivresse d’un mot!

« Souvent, à ses genoux , le front dans la poussière,

« Devinant ses pensers sous sa longue paupière,

« Comme un esclave noir, prévenant un désir,

« Je servais son caprice , et c’était inon plaisir !

« Nulle félicité n’eût égalé la nôtre :

« Là, seuls dans le désert, nous brisant l’un dans l’autre,

« Nous n’a vions à nous deux qu’un cœur, pour nous aimer, « Qu’une pensée..., et l’air aurait pu s’enflammer,

« L’univers se confondre, et d’abîme en abîme « Rouler..., qu’alors encor, un penser unanime « Nous eût tous deux ravis : le vaste embrasement « N’eût été rien pour nous, qu’un chaud embrassement,

« Et l’univers croulant nous eût trouvés sans crainte :

CIIAREIXTON.

C’eût été le transport d'une brûlante étreinte!...

Mais ces jours n’ont duré que l’instant d’un matin : Mollement incliné, la tête sur son sein,

Et respirant l’arom de sa bouche vermeille,

Je m’étais endormi : lorsque je me réveille,

Je me trouve enlacé dans des bras longs et froids; Sur ma poitrine un spectre appuyant tout son poids, Grince des dents et rit, frémissant et farouche.

Sa face est sur ma face, et sa bouche à ma bouche. Depuis ce jour le spectre est avec moi partout... Tenez ! le voyez-vous à mon côté debout...

Qui d’un rire moqueur m’obsède et m’injurie...

Ce ris me rendra fou!... Retire-toi, furie!...»

(Une voix de femme, — moment lucide.)

« Sur son berceau j’ai fait frémir mon luth, « Et le son doux , mourant à chaque pause, « Pour protéger mon enfant qui repose, «Vibrait tout bas : Chut! chut!

« Oh ! j’ai baisé sa tête toute blonde,

« J’ai vu ses yeux briller, et comme l’onde « Flotter ses cheveux longs.

« J’ai vu mon seuil ivre de son ivresse,

« Retentissant de ses cris d’allégresse,

« S’animant de ses bonds.

« Sur son berceau j’ai fait frémir mou luth , « Et le son doux, mourant à chaque pause,

CIURKNTO*.

« Pour protéger mon enfant qui repose,

« Vibrait tout bas : Chut ! chut î

« J’ai respiré la fraîcheur de sa bouche u Quand, toute rose, elle quittait sa couche « En riant, le matin.

« Et de son père , au noble et doux visage ,

« J’ai contemplé, pour retrouver l’image,

« Son front de chérubin.

o Sur son berceau j’ai fait frémir mon luth ,

« Et le son doux, mourant à chaque pause,

« Pour protéger mon enfant qui repose,

« Vibrait tout bas : Chut ! chut !

« Que le soleil se couvre de ténèbres !

« Et qu’aucun bruit ne vienne aux chants funèbres « Mêler un autre accord î « Que toute chose ait une sombre teinte,

« Et que la joie à jamais soit éteinte,

« Car mon enfant est mort !

b Sur son tombeau vibre toujours, mon luth !

« Un froid glacé retient sa bouche close;

« Sur mon enfant, qui dans la mort repose, b Je veux pleurer. Chut ! chut !

(Sa raison s'égarant.)

« Non ! dans ce lit, qu'une gaze recouvre,

ni \ Il FSTOX.

«Je sais qu’il dort. Voyons donc! que j’entr’ouvre « Doucement le rideau !

«Oh! regardez ces lèvres si petites,

«Ce front si pur! Oh! n’est-il pas vrai, dites, «Que mon enfant est beau?

« Sur son berceau frémis tout bas, mon luth!

« la; souris court sur sa lèvre mi-close.

« N’éveillez pas mon enfant qui repose,

«Prenez garde! Chut! chut!

« Près de toi, j’aime à veiller en silence,

« A contempler ce front où se balance « Ta chevelure d’or.

« Un doux parfum embaume ton haleine.

« De quel amour mon âme se sent pleine « Pour mon enfant qui dort !

« Sur son berceau frémis tout bas, mon luth!

« Le souris court sur sa lèvre mi-close.

« Ne troublez pas mon enfant qui repose,

«Prenez garde! Chut! chut!

«Partout j’éprouve une douleur étrange.

« Mon sang qui bout, comme en lave se change, «Et ma tête se fend.

«Je souffre bien! mais la peine est légère,

« Et la douleur s’efface pour la mère « Qui veille son enfant.

CH ARENTON.

« Sur sou berceau frémis tout bas, mou luth '

« Le souris court sur sa lèvre mi-close.

« Ne troublez pas mon enfant qui repose ,

« Prenez garde! Chut ! chut'

« Pourquoi ce glas que sonne au loin la cloche

« Autour de moi, partout à mon approche « Pourquoi cet air de deuil ?

« Ces hommes noirs qui restent à la porte ,

« Qu’attendent-ils? viennent-ils d’une morte « Réclamer le cercueil ?

« Sur son berceau frémis tout bas , mon luth !

« Le souris court sur sa lèvre mi-close.

u Ne troublez pas mon enfant qui repose, «Prenez garde! Chut! chut!

«P ? s pour ici! je crains votre visage.

« Ce vêtement est un mauvais présage « Qui parle de tombeau.

«Vous ne verriez que la bouche vermeille ,

« Le calme saint d’une enfant qui sommeille « Couchée en son berceau !

«Sur son berceau frémis tout bas, mon luth!

« Le souris court sur sa lèvre mi-close.

« Ne troublez pas mon enfant qui repose, «Prenez garde! Chut! chut!

«Éloignez-vous! c’est pas ici, vous dis-je;

CHARENTON

« Vous n’y verriez que le divin prodige « De mon sauveur en croix;

« Qu’un chapelet qui dans mes doigts s’enlace, « Qu’un sein d’enfant, où trouve aussi sa place « La Vierge en qui je crois.

« Sur son berceau frémis tout bas, mon luth !

« Le souris court sur sa lèvre mi-close.

« Ne troublez pas mon enfant qui repose,

« Prenez garde! Chut ! chut !

(Sa raison revient.)

« Oh ! de mes bras ils l’ont donc arrachée,

« Et des vivants Dieu qui l’a retranchée « L’a rappelée aux cieux ,

« Comme ces feux, dont j’aime le mystère,

« Qui d’un reflet illuminent la terre,

« Puis s’en vont radieux.

« Sur son tombeau vibre toujours, mon luth !

« Un froid glacé retient sa bouche close.

« Sur mon enfant qui dans la mort repose a Je veux pleurer. Chut ! chut !

« Auge de paix ! sainte vierge Marie !

« Que tous les jours, soir et matin je prie,

« Dans ton ciel triomphant ,

« O toi quelle eut pour sainte et pour patronne, « De grâce, fais que bientôt, ô Madone!

« Je berce mon enfant !

CHARESTOPf.

« Tu vas cesser de gémir, 6 mon luth ! — - « Pour uu rivage, où l’éclat de la rose « Orne à jamais mon enfant qui repose,

« Je sens que je pars ! Chut ! »

Alors toutes les voix sous leurs voûtes se turent ;

Et dans la vaste enceinte on ne distingua plus Que le prolongement d’un son vague et confus, Comme après un orage, entre les bois touffus,

Des bruits qui tombent et murmurent.

On s’éloigne à pas lents des murs de Charenton , Comme en quittant des morts l’enceinte sépulcrale; Triste et long, le regard cherche par intervalle,

Dans les arbres fleuris, le funèbre fronton.

Déjà le grand Paris, avec ses ponts, ses dômes, Avec sa cathédrale et ses deux vastes tours ,

Soldats en faction, hauts et sombres fantômes,

Qui veillent sur la Seine, à chacun de ses cours, Avec tout son fracas , ses marteaux , ses usines ,

Son retentissement de chars sur les pavés,

Son tumulte, ses cris, ses disputes de quais,

Et tous ses craquements, et ses bruits de machines... Paris surgit devant vos yeux.

CHARENTON

Ici, Paris! Charenton là, derrière !

Uh ! l’écrasant rapport pour ces cœurs dédaigneux Qui se gonflent d’orgueil, sans ressentir en eux La vileté de leur poussière !

On fait bien des rêves , là-bas !

Mais dans cet océan, bouillonnant sur ses grèves, Mais dans Paris, combien ne se fait-il de rêves ! On y rêve la nuit, le jour, et chaque pas Fait avorter un rêve. — Et Charenton peut-être , Malgré cette pitié qu’en nos cœurs il fait naître , Renferme la sagesse, et nous sommes les fous ! Tout ce poids de malheurs qui s’écroule sur nous, Et cette joie*, hélas! toujours, toujours si brève, Sont les fantômes-nés de notre erreur à tous ,

Et toute notre vie est un triste et long rêve !

foer*

(Écrite au Dicebact),

PRÈS DO LAC DK BXIKNTZ.

HW

Au bruit majestueux de ta blanchissante onde Qui bondit, rebondit contre le roc qui gronde, Sur un banc solitaire, et loin des bruits humains, Qu’il fait bon de rêver, la tête dans ses mains,

O torrent!... Comme toi, la jeunesse écumante, A cet âge où l’amour dans nos âmes fermente, S’élance impétueuse ; et d’écueil en écueil ,

Se brisant, se brisant, elle arrive au cercueil!

Si, dans le lac immense où ton écume tombe, Ton flot , comme la vie , expire dans sa tombe , Toi, du moins, tu renais, et tu revis toujours.

Page 1