TRISTESSE
Restent toujours sans nom : ce que mesure l’homme Se refroidit au fer de son compas;
Il rapetisse ce qu’il nomme!...
Ces lieux, du moins, qu’un nom ne les atteigne pas ! Qu’ils restent ce qu’ils sont : solitude profonde, Rochers, neige, torrents, réceptacle des eaux. Comme au jour où tomba la parole féconde,
Alors qu’humide encor, tout étonné , le monde A tressailli, vivant, de la nuit du chaos.
Oh ! vers ces profondeurs , où se déroule en nappe L’onde qui pleut, bondit, rebondit et s’échappe,
Oh ! sur le tronc lissé de ce vieux sapin blanc,
Que du sommet des monts l’avalanche en croulant Lança tout dépouillé, comme un pont sur le gouffre. Oh ! comme pour celui qui gémit et qui souffre Il fait bon de s’asseoir!...
La nuit tombe; le vent souffle, le ciel est noir;
Iæ vallon s’assombrit, et l’orage qui gronde Prolonge dans les pins sa voix mâle et profonde.
Entassez les flocons des nuages errants,
O vents de la tempête! amassez-vous, torrents! Comme un crêpe de mort que ton ombre s’étende, O nuit! dans l’air qu’un bruit lugubre se répande.
Cataractes du ciel ! véhicules brûlants !
Jaillissez en éclairs et déchirez vos flancs !
TKISTESSF.
Que vos masses de feux se heurtent et se roulent !
Hurlez, tourbillonnez, et que du choc des airs *
Tous les débris fumants sur la terre s’écroulent !
Que ne puis-je m’unir à ces divins concerts !
Pour voler que ne suis-je une aile de l’orage!
Que ne puis-je crever, foudre aussi, le nuage,
Enveloppe pesante, où, sans trouver d’élau,
Sous leur propre poids oppressées,
Brûlent et tournoient mes pensées,
Dans leur éternel ouragan !
Que ne puis-je en torrents répandre la tristesse Qui me ronge, ronge sans cesse, femme rongent leurs bords les flots de l’Océan !
Orageux éléments! que je vous porte envie!
Je voudrais, comme vous, faire éclater ma vie!
■ Tombez, du moins, tombez, et qu’en croulant Ce pin, appui frêle et tremblant Qui m’arrête indécis au-dessus de l’abîme ,
Se brise et m’y plonge sans crime !
Tombez, agents du ciel ! exécutez vos lois.
Au-dessus de ma tête , éclatez à la fois ,
Foudres! et que ce poids de feux qui me consume S’éteigne, et se résume
Dans un grain de poussière ou sous un peu d’écume !
TRISTESSE. Ql
Car l’iiumule gravier, le flocon du torrent.
Dont l’un réfléchit l’or et la chaleur qu’il prend Aux rayons du soleil, dont l’autre suit la pente De l’onde qui bondit, se repose, ou serpente...,
Arrêtés sur la rive, ou flottant tous les deux,
Te rendent leur hommage, et t’honorent bien mieux,
O mon Dieu! que ne fait ta triste créature,
Etre nul, que la flamme a déjà dévoré,
Qui ne soulève au ciel son front décoloré *
Que pour pousser vers toi la plainte et le murmure!
Mais qu’ai-je dit?... chacun doit accomplir son sort,
En adorant la cause où tout va, dont tout sort!
Quand Dieu dit au soleil : « Sois le pivot des mondes !
« Et lorsque, par milliers, ces grains étincelants « T’offriront tour à tour leurs pôles et leurs flancs,
« En Axant dans les airs leurs courses vagabondes,
« Tu les éclaireras! » le soleil éclaira;
Le tourbillon des cieux près de son axe erra;
A l’heure où la lumière en ténèbres se change,
Sur l’astre inaperçu dans la création,
Et qu’on nomme la Terre, alors, ainsi qu’un ange Qui vient nous réjouir d’iine apparition,
La lune nous transmit sa clarté pâle et tendre ,
Et l’azur étoilé vint pour l’homme s’étendre,
Comme aux voûtes d’un pavillon.
Ainsi tout reconnaît la main mystérieuse
Qui fait rouler les temps et les sphères, et creuse
Le lit profond et large où mugissent les flots;
TRISTKSSF-.
Et la création est une vaste chaîne
Que balance et soutient cette main souveraine,
• , Sans vouloir en changer ni briser les anneaux.
Et l’heure où retentit la voix mâle et sonore Qui perça le néant, a vu l’insecte éclore Pour prendre part, le soir, au retour de l’été;
J je sable, pour courir par les flots emporté;
Le sapin, pour orner la tête des montagnes;
La neige qui s’y fond, pour noyer les campagues;
La foudre pour punir; la brise pour errer;
Ixi terre pour produire, et l’homme... pour pleurer!
21 me* 2lmi*
üf iTucfrnr.
Kim&m 256
Quand le noir Mexicain, fatigué de sa course, Consulte le désert , pour trouver une source Sous un peu de gazon, qu’il aperçoit enfin,
Il s’y tourne, épuisé par la soif et la faim;
II s’y tourne... avertit de loin sa caravane,
Et bénissant tout bas l’onde de la savane,
Il y fait une halte... Il s’étend sur le bord,
Il y plonge vingt fois ses lèvres... et s’endort!
Voyageur attristé du désert de la vie , Interrogeant de loin ma route défleuric , C'-omme le Mexicain je cherchais la fraîcheur.
llrUx! si notre vie est nn pèlerinage
f>n»t la route commence et Unit par dea pleurs.
Partageant les chagrins de ce triste voyage.