LA. MOISSONNEUSE
Les avait vus grandir tous deux :
Ils s’aimaient comme sœur et frère.
Bientôt, avec l’âge, plus fort,
Ce sentiment devint transport...
Julien passait solitaire.
Souvent au seuil de la chaumière,
Il s’arrêtait tout près du bord...
Et triste, il évitait Jeannette,
Qu’il adorait, mais en cachette.
Et Jeannette l’avait compris :
Et son cœur pur l’aimait, comme aime Un cœur jeune, aux rêves fleuris.
Et Julien, hors de lui-même,
Bénit l’aveu qu’il a surpris ;
Et quand sa mère avec tendresse ,
Le serra pleurant sur son cœur,
Elle ajouta : « Je te la laisse ,
« Mais, Julien! fais son bonheur! »
Cependant , nos amants précoces N’avaieut pour eux que leurs vertus :
Ils étaient pauvres, et les noces <
Devaient miner les revenus.
Or, les blés doraient les campagnes.
On gagne à faire les moissons :
Elle alla, dans d’autres cantons,
Offrir, ainsi que ses compagnes.
Et sa faucille et ses chansons.
Julien suivit sa liancée.
Un jour, sous des gerbes en tas , Cette pauvre enfant harassée Cacha ses membres délicats :
Elle y dormit d’un profond somme...
Et le soir, on ne la voit pas :
Et Julien crie et la nomme:
Mais point de Jeannette... Au hameau Peut-être , elle s’en va seulette.
Il y vole : point de Jeannette.
Dans les champs il court de nouveau 11 l’appelle...
La nuit est brune,
L’air brûlant et lourd! et la lune, Sous un épais nuage noir,
Se débat et laisse entrevoir A travers l’ombre passagère,
La lueur d’un sanglant rayon !
Nulle étoile au ciel... il éclaire:
D’un point à l’autre, l’horizon Semble se comprendre, et se faire D’effrayants signes... le tonnerre Fait entendre un sourd roulement...
Et tout est morne sur la terre.
Rien... sinon un bourdonnement,
Ne répond au cri solitaire,
Qui se perd dans l’immensité.
C’est l'heure où les pâles fantômes, Démons blancs de l’obscurité, Veillent, et rôdent près des hommes;
tA MOISSON W KUSK.
L’heure des ardents , des culards...
Julien savait les histoires Qu’aux longs soirs d’hiver les vieillards Content sous leurs chaumières noires.
Voilà que Julien a peur.
Frissonne, et se sauve à la ferme,
Et dans la grange qu’il referme,
Cache sa tête et sa pâleur.
La grêle tomba... Quand l’aurore Dora les toits, un voyageur Contait, en frémissant encore,
Que , tandis que le ciel grondait ,
Que l’éclair déchirait la nue,
Une figure, horrible et nue,
A la face large et cornue,
Dans les champs allait et rôdait.
Alors, que dans la fougeraie lue grand spectre avait disparu :
Qu’en se sauvant, il avait cru Ouïr comme une voix qui braie,
Des éclats de rire hideux,
Puis une plainte de mourante :
«Viens! Julien! c’est ton amante!
« Julien! »
Et le malheureux Entendait le voyageur dire.
Tl était là, dans le délire,
Morne, stupéfait, l’œil hagard.