LE PETIT
Il bénissait son indigence,
Mon vieux père!... et, souvent le soii Près de nous, dans sa grande chaise, L’œil fixé sur l’ardente braise, Tremblottant je l’ai vu s’asseoir !
Il nous racontait la campagne De la Russie et de l’Espagne,
Et de l’Égypte, qu’autrefois Il avait faite sous les lois De l’invincible Bonaparte...
Puis , en se rapprochant du feu Que souvent la pincette écarte :
« O mes enfants! vivons de peu :
« J’ai souffert dans mes longues guerres, « Disait-il, mais l’ambition « Jamais ne m’a tourmenté guères.
« Restons dans la condition a Où le bon Dieu nous a fait naître. »
Ces paroles, les entends-tu?
Elles t’enseignent la vertu.
Oh! si j’allais la méconnaître,
Lorsque la nuit vient, j’aurais peur...
Je verrais mon père apparaître Pour se venger du déshonneur Dont j’aurais entaché sa tombe !
Mais ma pauvre mère, là-bas,
Peut-être en ce moment succombe De misère... Et si je viens pas,
RAMONEUR
Avec un peu d’or, à son aide,
Je retrouverai son corps raide Étendu là, mort... mort de faim!
O tourments ! que faut-il donc faire !
Je suis libre, tout seul, enfin!...
Seul!... Et Dieu? « Sache, dit mon père « Sache qu’il habite en tout lieu. »
Je suis donc là sous l’œil de Dieu !...
Cet œil me voit et me regarde!
Malheureux! que fais-tu? prends garde!
Ah ! prends garde ! car il voit tout.
Il m’entoure, il se multiplie.
Tremble! il est là, là, là, partout!
Il ne faut pas que je l’oublie :
Quand j’étais tout petit encor,
Ma mère souvent elle-même Me parlait d’un Être suprême Qu’il faut que l’on craigne et qu’on aime Au risque même de la mort !
Oh! quand l’enfant de la chaumière.
Las, et l’habit blanc de poussière, .
Dans son cher pays reviendrait Chargé d’argent, et quand sa mère,
L’air grave , lui demanderait...
Ah ! replaçons vite la montre !