A LA M ÉDITER H AN ÉE
Cette mer qui, sans fin, sublime réceptacle,
Fait surgir des beautés, dont l’étrange spectacle Vient émerveiller l’homme, au-devaut incliné,
Où le parfum des fleurs qui bordent ses rivages.
Fait renaître à la vie, et guérit les ravages Des chagrins dans le cœur qui se sentait fané;
Où l’hospitalité me reçut sous sa tente;
Où l’on vint un matin, comblant ma longue attente, Me dire : Un enfant vous est né!
Où plus tard, dans le soir, aux suaves haleines,
J’ai vu ce même enfant accourir les mains pleines De coquillages d’or, ou brillants de blancheur, Quand sur la grève unie, où venait mourir l’onde, Flottait en longs anneaux sa chevelure blonde,
Que le vent parfumé baignait de sa fraîcheur ;
Où je l’ai vu jouer sur l’algue qu’il piétine,
Et se rouler, riant, dans sa joie enfantine,
Sur les filets du bon pêcheur!
Cette mer de splendeurs si riche, cette femme,
Belle et capricieuse, alors qu’elle s’enflamme. Déploie en sa fureur la force d’un géant !
Elle renferme aussi ses passions cachées,
Et qui de leur prison avant d’être lâchées,
Ont longtemps tourmenté son sein, en s’y créant. Alors elle se gonfle — un démon la consume :
Elle gronde et bouillonne; elle jette l’écume De son vaste abîme béant !
A LA MÉDITERRANÉE. 1 (jq
Rien ne peut égaler sa rage convulsive,
Quand heurtant les rochers de sa vague massive,
Et d’en haut retombant , elle hurle et se tord. Malheur à l'imprudent qui, séduit par la brise,
S’est lancé sur ses flots ! Elle le prend , le brise ,
Et ses lambeaux meurtris ensanglantent le bord!
Et, souvent dans mes nuits, j’entends par intervalle, Dans les mugissements qu’apporte la rafale,
Se mêler de longs cris de mort!
Mugis dans ton abîme, ô Méditerranée!
Brise sur tes écueils ta lame déchaînée,
N’importe! on t’aime encor jusque dans ta fureur.
A l’œil émerveillé tu restes toujours belle.
Vers toi, pour adorer ta splendeur éternelle.
On se sent entraîné par un charme enchanteur;
Et pour mieux t’admirer, en même temps trois mondes Qui se tiennent penchés sur tes vagues profondes , Rendent hommage à ta grandeur.
L’Asie a posé Troie au bord de ton rivage,
L’Afrique sur tes eaux a bâti sa Carthage,
L’Europe y fonda Rome, aux murs de sang pétris.
Tu vis en souriant, leur puissance éphémère.
De l’empire éternel a croulé la chimère.
Dès qu’un peuple est tombé, tu saisis ses débris.
Tu roules sous tes flots les monuments d’Athènes , Avec l’aigle brisé des légions romaines,
Et le sceptre de Sésostris !