TROISIÈME PARTIE
^ L'ancienne religion était encore dominante
l.'abbe Mulot.
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Ce n'était plus la Rome à l’apparence austère. Sans fin préoccupée à forger, pour la terre ,
Des entraves d’airain!
Qui , des excès des rois faisant justice prompte, Aux lâches voluptés qu’environne la honte Savait poser un frein ;
Dont le cœur battait mâle et libre sous la toge, Qui gravait sur le roc que l’histoire interroge Ses combats au burin.
Non ! Rome n’était plus cette Rome inquiète ;
284 SAINTE PHJI.OMÈNE.
Ce cœur au feu trempé qu’exhalte la conquête,
Que grandit le revers.
Dans son immense vol, Rome, l’aigle éternelle,
Avait des nations embrassé de son aile Tous les pays divers.
Et dans son Capitole, aire large et sublimé, '
Elle avait enfoui chaque dépouille opime Du vassal univers!
A son instinct guerrier qui sur les débris nage,
Les bruits de la mêlée et les cris du carnage Ne donnaient plus l’éveil.
Elle n’avait plus rien à demander au monde,
Elle laissait venir sur son plumage immonde Les splendeurs du soleil.
Les peuples la voyaient de leur sang engraissée,
Et lasse du festin , et la tête affaissée Sous le poids du sommeil.
La puissance païenne allait cesser de vivre.
Du haut du Capitole elle allait, tombant ivre,
Se briser au Forum!
Mais le Christ à sa place était prêt à descendre;
Bientôt on devait voir, sur ces lambeaux en cendre, Fumer un pur arom.
Déjà l’arbre divin poussait dans le mystère
Ses longs rameaux , que vont rendre féconds sur terre Les feux du labarum !
Du monde Rome encor doit être souveraine ,
SAINTE PHILOH ÈNE.
Et vers l’éternité , plus belle et plus sereine , Prendre un nouvel élan !
Mais on ne verra pas , comme autrefois , s’élire , . Et passer triomphant, et dans l’œil le délire,
Sur le pavois d'un camp,
Ce roi qui portera pour son manteau l’étole,
La houlette pour sceptre, et pour son Capitole, Aura le Vatican !
Il est , près du Forum , une des sept éollines.
A son approche sombre, au visage hautain Des gardes, alentour, armés de javelines,
On tremble: l’on se sent près du mont Palatin.
Un immense édifice en couvre la surface.
A ces clartés qu’ensemble y déploient tous les arts , L’étranger ébloui se détourne la face :
Il se trouve devant le palais des Césars.
Des passages sans nombre et des milliers de salles
SàlNTK PHItOMÉNE.
Forment un imposant dédale en ce palais.
Et dans l’une est un trône aux marches colossales ,
Et sur ce trône d’or, ombragé par un dais,
Siège, dans son orgueil , le souverain du monde :
Et ce souverain-là , c’est Dioclétien ,
Dont le nom seul imprime une terreur profonde, Après plus de mille ans, dans l’âme d’un chrétien !
Un roi grec dont l’accent trahissait l’origine,
L’air suppliant, les mains jointes sur la poitrine,
Près du trône, à genoux, des siens environné, Attendait un arrêt du maître couronné, les courtisans, dont l’âme ainsi qu’un flot balauce, Dans la salle groupes se tenaient en silence,
Et voulant de leurs traits régler l’expression , Suivaient l’œil du tyran dans sa direction.
Et cet œil , où le feu de la volupté brille.
Restait comme rive sur une jeune fille
Que le roi grec tenait, tremblante, à son côté,
Et dont l’air enfantin rehaussait la beauté.
A peine de treize ans elle avait atteint l’âge;
Mais elle avait senti l’haleine d’une plage Qui voit vite grandir, sous les molles chaleurs D’un fécondant soleil , jeunes filles et fleurs.
Et là , tout près du roi , comme un rameau du saule , Elle se tenait souple, effleurant son épaule.
Autour de son cou blanc de la blancheur d’un lis , Une agrafe fermait sa robe, dont les plis
SAINTE PHILOMÉNE. 287
Allaient couvrir ses pieds ornés de la sandale.
Un cercle d’or parait sa tète orientale.
Noirs, et sur son beau front lissés, ses longs cheveux Sur son cou retombaient en anneaux lumineux.
Scs grands yeux ombragés avaient, dans sa contrée, Pris du ciel tout le calme et la teinte azurée.
Si belle , si tremblante au milieu de la cour,
Les païens la prendraient pour la fille du jour,
Pour la reine des dieux ou l’enfant de Latone.
Mais une chose étrange en elle les étonne.
Je ne sais quel parfum d’innocente pudeur,
Et quelle dignité, mêlée à la candeur.
Pour leurs sens confondus demeurent un mystère Que ne comprend pas plus l’Olympe que la terre!
Et Dioclétien la regarda longtemps.
A la fin le tyran : « Roi suppliant ! entends « Ce que nous, l’Eternel , le Grand , le Dieu , l’immense, « Voulons faire pour toi , dans ce jour de clémence.
« Pour ton royaume grec tu demandes la paix :
« Nul n’ira la troubler sous tes rochers épais. '
« Pour ta fille je sens un étrange caprice;
« Je veux de l’univers la faire impératrice!... »
C’est ainsi que le maître au suppliant parla.
Sa voix, de bouche en bouche, hors du palais vola. Des nombreux courtisans la troupe lâche et vile S’empressa de porter un hommage servile Où déjà l’on croyait voir poindre une hauteur.
SAINTE PHILOMÈNF.
Un jeune homme en dehors de ce cercle flatteur,
Et debout sous le dais où le trône s’élève,
Tressaillit et serra la garde de son glaive.
Ce jeune homme, c’était le césar Constantin.
Pendant ce temps la Grecque au visage enfantin , Pensant que tout cela devait être un mensonge,
Et croyant de la nuit continuer un songe ,
Regardait tournoyer de fantasques esprits,
Elle était immobile — et n’avait rien compris.
Elle resta longtemps de la sorte absorbée ,
Les yeux, fixes, muette, et la tête courbée...
A la fin, se levant, pleine de dignité,
Elle fixa le prince, et lui dit : « Majesté!
« Que pour tous les bienfaits dont tu combles mon père, « Le ciel te récompense et te reste prospère!...
« Tu veux me réserver, si j’ai bien entendu,
« Un honneur que jamais je n’aurais attendu.
« Or, Dioclétien! je ne puis être tienne!
« Je le dis hautement , prince , je suis chrétienne ! »
Sainte JJtyilantène.