OR TA
de ses aînés. Avant qu'ils ne réussissent, goûtons la quiétude de ces bords qui bientôt ne connaîtront plus la tranquille langueur des journées d'automne.
Actuellement, Orta est l'idéal refuge des rêveurs et des vrais amants. Asile de paix, tout y incline à la tendresse, sans cette perpétuelle invitation au plaisir qui rend le lacde Corne si précieux à ceux qui cherchent l'illusion de l'amour. Ici, loin de la foule, on n'éprouve pas, comme sur les rives de Bellagio ou de Cadenabbia, cette sorte de fascination extérieure, de dispersion de soi qui rend à demi inconscient et donne une légère ivresse. Mais on y vit ces journées qui paraissent vides, où il ne se passe rien, et qui, plus tard, sembleront si belles parce qu'elles furent faites de bonheur. On s'accoutume si vite au bonheur, comme à la santé, qu'on ne songe pas à le remarquer.
Plus l'air que nous respirons en est saturé, plus nous croyons n'en avoir jamais respiré d'autre. Ah! comme nous devrions, tous les soirs, rentrer en nous-mêmes et savourer nos joies avant le temps où nous ne les aurons plus ! Comme il serait sage de marquer d'un caillou chaque jour écoulé, pour nous obliger de compter les heures où la vie nous fut douce et bonne !...
Orta est délicieusement située au pied d'une sorte de presqu'île montueuse qui ne laisse à sa base, au bord du lac, qu'un peu de place pour les maisons. La ville n'est, en somme, qu'une longue rue, parallèle au rivage, avec, au milieu, une piazzetta ombragée qu'orne un minuscule municipe. Les versants de la colline sont occupés par de riches villas entourées des végétations magnifiques qu'on trouve dans tous les coins bien abrités des lacs italiens. Les rhododen-
tirons et les azalées, d'une vigueur inaccoutumée, doivent être, au printemps, de merveilleux bouquets. Des fleurs aux pétales d'ivoire luisent encore dans le feuillage verni des magnoliers. Malgré troi9 mois de sécheresse, les arbres sont restés très verts; les lauriers-roses surtout, amis des étés chauds, étalent leur somptueuse floraison. L'olea fragrans commence à embaumer les jardins. Sur le bord de la route, des figuiers répandent leur odeur un peu âpre ; entre leurs larges feuilles, on aperçoit l'eau étincelante et la petite île San Giulio qui vibre et sourit dans T éclatante lumière...
En quelques minutes, une barque y conduit. A mesure que l'on approche, l'enchantement augmente. Terrasses et jardins semblent suspendus au-dessus du lac où se reflète, à une grande profondeur, le campanile et les hautes murailles du séminaire. Les bosquets
de verdure encadrant les maisons donnent de la gaité à cet îlot, qui est le chef-lieu d'une commune dont dépendent plusieurs villages des rives occidentale et méridionale. Comme il renferme la mairie, l'église et le cimetière, les cortèges de baptême, de mariage et d'enterrement y viennent en barque, ainsi qu'à Venise. Le terrain est si mesuré que les constructions s^entassent les unes sur les autres et qu'il n'y a nulle place perdue. Une seule rue très étroite, un chemin plutôt entre des murailles, fait le tour de l'Ile. L'ensemble est des plus pittoresques. Si Orta, quelque jour, doit être défigurée, voilà un coin qui, je crois, de longtemps ne pourra changer d'aspect.
La basilique de San Giulio est une intéressante église dont la fondation remonterait, suivant la tradition locale, au ive siècle. Plusieurs de ses parties — colonnes, chapi-
teaux, bas-reliefs et fresques — sont, en effet, fort anciennes. Le monument le plus remarquable est une chaire romane, tout en marbre noir, où sont sculptés les attributs des quatre évangélistes et deux curieux panneaux qui représenteraient le christianisme et le paganisme, sous les traits respectifs d'un griffon et d'un crocodile, triomphant alternativement l'un de l'autre. Si cette interprétation, que me donne le gardien, était exacte, voilà un artiste qui aurait su ménager l'avenir... De nombreuses fresques ornent les piliers et les voûtes. Les meilleures, de Gaudenzio Ferrari, couvrent entièrement une des chapelles. Ce sont : au mur du fond, la Vierge entourée de saints et le Martyre de saint Etienne ; au plafond, les quatre Évangélistes ; à la voûte, quatre Prophètes ; sur les piliers, d'un côté Saint Michel et sainte Apollo?iiey de l'autre Saint Jules et l'un de ses
compagnons. Les figures, ainsi que le déclare Burckhardt, sont d'une exécution excellente. Mais il est regrettable qu'elles aient recouvert des œuvres antérieures que l'on retrouve encore. A certains endroits, on aperçoit même les restes d'une peinture primitive sur laquelle ont été superposées les deux autres. Il est à souhaiter qu'on essaie de rendre au jour ces vieilles décorations gothique et romane, en transportant ailleurs les œuvres de Ferrari déjà fort abîmées par le temps et par la bêtise des visiteurs qui tinrent à y graver leur nom. Consolons-nous en constatant que celle-ci ne date point d'aujourd'hui : le gardien m'indique avec orgueil des inscriptions de 1536 et de 1541, c'est-à-dire presque contemporaines de l'œuvre. Il veut ensuite m'entraîner dans la crypte où repose le corps de saint Jules, puis dans la sacristie, pour me montrer un os de serpent gigantesque, car
la légende veut que l'île ait été longtemps inhabitable à cause des reptiles qui y pullulaient ; mais je profite d'un moment où il va au-devant d'autres visiteurs pour lui fausser compagnie. Dehors, un soleil radieux resplendit. Rarement journée sera si pure et si lumineuse. Dans le lac sans ride, les villages et les collines se mirent avec une parfaite précision. L'eau est d'un vert uni, pareil à des émeraudes fondues, qui rappelle la belle image de Dante quand il la compare au fresco smeraldo a Vora che si fiacco. Les parfums des jardins arrivent en chaudes bouffées; parfois les senteurs sont si denses que la barque parait entrer dans un nuage odorant.
Mais le jour commence à baisser. Avant le soir, je veux gravir le coteau boisé qui s'avance en promontoire et dont la cime est entièrement occupée par un Sacro Monte,
comme il y en a tant dans la région. Ses vingt chapelles, dans lesquelles des groupes en terre cuite peinte racontent la vie de saint François d'Assise, n'ont rien de bien remarquable ; mais le site, dans lequel elles s'élèvent, est ravissant. C'est une sorte de parc qui couronne -toute la hauteur; à chaque tournant des allées, on a des échappées sur les divers côtés du lac. Instinctivement, on songe aux sentiers de la villa Serbelloni qui surplombent tour à tour les trois bras du Lario ; mais l'impression est ici plus austère, parce qu'il y a abondance d'images religieuses et peu de fleurs. Les arbres même y prennent je ne sais quelle gravité. D'énormes pins, aux troncs droits et lisses comme des colonnes, s'érigent dans la douce lumière crépusculaire, peuple fraternel qui vibre au même souffle et frémit des mêmes frémissements; les petites chapelles blanches
ont l'air de s'appuyer aux forts piliers de leur cathédrale. Un noble apaisement règne sur ce sommet d'où l'on embrasse tout le panorama. Déjà les villages tassés au déclin des coteaux s'estompent dans une poussière bleue. Le lac s'assoupit au fond de la coupe sombre des montagnes qui l'enserrent de leurs lignes harmonieuses. Sur l'autre rive, audessus de Pella qui s'endort dans ses bois de châtaigniers et de noyers, surgit l'extrême pointe du mont Rose.
Avec la nuit qui déjà tombe, je redescends vers Orta, jusqu'à Yalbergo dont la terrasse, cachée dans la verdure, domine la ville. Peu à peu le ciel se drape de voiles soyeux. Une fine buée s'élève de la terre surchauffée, arrondit les reliefs, enveloppe les choses de souples velours. Les collines semblent à la fois se rapprocher et se faire plus lointaines. Le scintillement des étoiles anime la moire
de l'eau que la lune, à son premier quartier, raie d'un mince trait de feu. Quelques rares lueurs clignotent sur le quai d'Orta. Les arbres indistincts dorment immobiles dans la mollesse de l'air.
SAROXXO
SARONNO
Depuis longtemps aussi, je désirais aller à Saronno. C'est là qu'on peut le mieux connaître Luini, le bon Luini, au nom doux et chantant qui évoque si bien la poésie des lacs au bord desquels il naquit, vécut et mourut. Nulle part il ne laissa autant de fresques ; or il est avant tout un frescante. Qui ne le juge que par ses tableaux de chevalet ignore le vrai génie de l'artiste qui, sur ces surfaces restreintes, n'avait pas la liberté d'épancher
son âme ardente et tendre, enthousiaste et spontanée.
Certes, à Milan déjà, on peut se faire une idée de son art devant les œuvres de San Maurizio, de ia Brera où sont déposés de nombreux fragments et notamment l'admirable Ensevelissement de sainte Catherine, ou de S. Maria délia Passione, cette église dont la façade rococo porte, à demi effacée, l'inscription qu'immortalisa Maurice Barrés :
Amori et dolori sacrum. On le pénètre mieux encore à Lugano, dans cette modeste église de S. Maria degli Angeli où il peignit, sur le mur du jubé, sa plus vaste composition. Toute la Passion y est représentée, avec ses multiples épisodes ; et plus de cent cinquante personnages participent à l'action. L'ensemble est un peu froid et l'on sent la peine que dut avoir l'artiste pour ordonner une mise en scène si théâtrale et si compliquée ; mais
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il y a des détails délicieux et rarement Luini conçut des figures plus émouvantes que le saint Jean pathétique faisant son vœu au Christ mourant, ou que la Madeleine, agenouillée au pied de la croix, qui sourit d'extase sous ses longs cheveux d'or.
À Saronno, l'espace était plus grand encore ; mais il se divisait en une série de panneaux où le peintre pouvait distribuer son travail à sa guise. N'étant gêné ni par le temps, ni sans doute par un programme fixé à l'avance, Luini n'eut d'autre règle que sa fantaisie. Il se mit tout entier dans l'œuvre, avec ses qualités et ses défauts.
Pour arriver à Saronno, il faut traverser un coin de la plaine lombarde, sur ces routes poudreuses qui deviennent assez vite monotones, parce qu'elles sont tracées en quelque sorte entre deux haies de verdure. Cette campagne fertile serait belle à voir... si elle
était visible, comme dit l'abbé Coyer, qui regrettait nos grandes routes de France, où les arbres qui les décorent et les ombragent n'offusquent point la vue. Pourtant il y a des coins charmants et des paysages d'églogue, surtout- lorsque court, de chaque côté du chemin, le gros ruban des treilles d'arbre en arbre attaché. Ces vignes suspendues aux ormeaux inspirèrent de tous temps les poètes; déjà Ovide, clans une pièce de ses Amours, les invoquait pour exprimer sa tendresse et ses regrets de l'absence de Corinne :
Ulmus amat vitem, vitis non deserit ulmum. Separor a domina cur ego sœpe mea ?
Par cette matinée de septembre où l'été agonise, une lumière fine se joue dans l'atmosphère et se répand en oncles calmes sur la campagne d'automne. Les splendides platanes, dont une double allée relie le bourg
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(1»> S.ironno à l'église, baignent dans une clarté dorée. On marche sur un épais tapis de feuilles mortes; leur odeur un peu aigre a je ne sais quoi de mélancolique et d'amer.
Voilà bien le type des sanctuaires d'art tels que je les aime, où l'on retrouve, sous un extérieur insignifiant ou médiocre, l'âme d'un artiste. Presque rien n'y est changé après quatre siècles; le snobisme cosmopolite n'y a pas encore pénétré: et l'on peut y passer de longues heures sans être importuné par les touristes ou parles guides.
Tout le fond de l'église a été décoré par Luini. Ce sont d'abord deux figures de saints : Saint Roch et Saint Sébastien: dans le passage menant au chœur : le Mariage de la Vierge et Jésus devant les docteurs; dans le chœur même : Y Adoration des mages et la Présentation au temple ; sur les pendentifs et les parois supérieures : les Sgbilles, les Évan-
gê listes et les Pères de l'Église; dans une petite sacristie derrière le chœur : Sainte , Catherine et Sainte Apoiïonie, avec, sur les pans coupés, deux Anges portant une burette et un calice; enfin, dans un couloir du cloître : une Nativité.
Devant les œuvres de Luini, j'éprouve presque toujours trois impressions successives. C'est d'abord un ravissement dû aux joies que donne à l'œil l'harmonie générale des teintes et du coloris. En entrant dans ce chœur, le mot de délicieux m'est tout naturellement venu aux lèvres. Puis, quand je regarde plus attentivement, les désillusions commencent : je trouve les groupes confus, les visages souvent inexpressifs, les perspectives presque toujours fausses. Les paysages notamment, qui, à première vue, m'avaient séduit, sont mal construits et parfois même un peu ridicules : dans la Présentation au temple,
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le monticule, qui porle l'église de Saronno ombragée par un palmier étique, est d'une composition vraiment enfantine; dans Y Adoration des mages, le défilé d'animaux chargés d'étranges petites valises témoigne d'une puérilité qui touche au grotesque. Les physionomies sont fréquemment banales et les attitudes figées; même la figure de Marie, dans Y Adoration des mages et dans le Mariage de la Vierge, est insignifiante et sans aucun caractère. Enfin, lorsque, ayant bien examiné les œuvres en détail, je m'éloigne et cherche à dégager une impression d'ensemble, voici que de nouveau Luini triomphe. Il y a tant de si jolis tons si habilement nuancés, tant de douceur et de suavité partout répandues, que je ne songe plus à critiquer. Je suis conquis, comme par ces musiques dont je sais les défauts et la médiocrité, mais qui me prennent à la première
mesure, dès que je les entends. Je ne remarque plus les erreurs qui m'ont choqué; mon regard s'arrête seulement sur les choses exquises que Lui ni, ici comme ailleurs, a prodiguées. Dans Y Adoration des mages, par exemple, j'oublie le mauvais arrangement des groupes, pour ne plus admirer qu'un beau page à tète léonardesque ou que les petits anges de la voûte. C'est d'ailleurs dans ces figures séparées qu'a toujours excellé Luini. Et je crois bien que je donnerais les grandes fresques du chœur pour la Sainte Catherine ou les Anges de la sacristie.
Nulle part l'âme du peintre, sa douce et tendre philosophie, sa foi souriante ne se devinent mieux qu'ici. Et il semble que, dans cet asile un peu isolé du monde, il ait échappé davantage au joug du Vinci et plus simplement laissé parler son cœur. On pressent ce que Luini, livré à lui-même, aurait