‹ Heures d'ItalieChapitre 6 sur 11 · SARON'NO · texte numérisé non relu

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pu devenir; et Ton se dit que peut-être l'école de Milan, sans la venue de Léonard, se serait élevée aussi haut que les autres écoles italiennes et aurait eu en lui l'égal de Titien, du Corrège ou de Raphaël. Mais le grand Florentin n'eut qu'à paraître pour triompher. Toutes les sèves originales se tarirent. Les qualités de santé, de robustesse et de grâce des vieux maîtres lombards s'évanouirent comme par enchantement devant une gloire aussitôt devenue tyrannie. Les artistes ne songèrent qu'à imiter l'inimitable ; ils ne peignirent plus un visage sans lui donner le sourire et les yeux énigmatiques de la Joconde. Cette influence est tellement marquée dans les tableaux de Luini, que plusieurs d'entre eux furent longtemps attribués au Vinci.

Dans ses fresques au contraire, Luini sauvegarda mieux son indépendance. Rien

n'est plus différent, en effet, de la peinture longuement méditée et minutieusement retouchée du subtil Léonard, que l'art de la fresque, rapide, jaillissant, primesautier, tout d'inspiration, où il faut travailler sur l'enduit frais qui ne permet ni l'hésitation ni la retouche. L'un, sur la toile, s'est efforcé de rendre les sentiments les plus mystérieux de l'âme et d'exprimer, par le dessin et la couleur, toute la complication savante de son cerveau; l'autre a badigeonné les murs des églises en simple et fidèle ouvrier d'art qui aime son métier et ne vit que pour lui. Luini n'était pas un intellectuel; il a donné ses œuvres comme les beaux arbres de son pays donnent leurs fruits juteux et savoureux. Gela se voit surtout dans ses travaux de jeunesse, quand il n'a encore subi aucune influence étrangère, par exemple dans ce Bain des Nymphes, dont la facture si libre et

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si moderne rappelle parfois Puvis de Chavannes et Renoir. Quel charme naïf chez ces jeunes filles qui sortent du hain ou se déshabillent pour y entrer ! Leurs membres musclés, leur chair souple et veloutée, tout en elles crie la joie de respirer sous un ciel heureux. C'est que Luini était aussi un sage. A une époque où la guerre et la peste ravageaient le Milanais, il trouva le moyen de vivre dans une sorte de rêve, ignoré au point que nous ne connaissons guère sa biographie que par les dates de ses toiles et de ses fresques. Soit par nécessité, comme le voudrait la légende, soit peut-être simplement par désir de tranquillité, il se plut surtout dans la calme retraite des cloîtres où, pour une somme sans doute infime, mais dégagé des soucis matériels, il pouvait se livrer entièrement à la profession enchantée, la mirabile e clarissima arte di pittara. Il aima

particulièrement le sanctuaire de Saronno, où il semble avoir fait deux longs séjours. Nulle part, en tout cas, môme devant la vaste fresque du jubé de Lugano, je ne me suis senti si près de lui. Déjà, le 4 octobre 181G, Stendhal y était venu pour voir ces fresques « si touchantes » qu'il déclare avoir « tant admirées ». Comment a-t-il pu dire, un autre jour, à propos de la beauté lombarde, « qu'aucun grand peintre ne Fa rendue immortelle par ses tableaux, comme le Gorrège fit pour la beauté de la Romagne et Andréa del Sarto pour la beauté florentine »? Sans relever l'étrangeté de ces comparaisons, quelle injustice pour Luini ! Je trouve, au contraire, que celui-ci a parfaitement exprimé cette beauté dont parle Manzoni, molle a un t ratio e maestosa die brilla nel sang ue lomhardo, cette race à la fois douce et robuste, et surtout ces femmes aux formes

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opulentes, aux yeux langoureux, aux narines frémissantes, aux joues fraîches que Ton devine moelleuses comme la pulpe d'un fruit mûr.

Stendhal, en parlant ainsi, ouhliait également Léonard de Vinci qui, au sortir de la suave mais un peu austère Toscane, sentit profondément la séduction de la Lombardie et sut fixer dans ses œuvres la grâce sensuelle de ses adolescents. Seulement, il y ajouta cet idéalisme raffiné et ce souci d'élégance qui est l'essence de l'art florentin. Chaque artiste interprète la réalité avec sa vision personnelle. Vérité banale, bien souvent répétée, que Goethe exprima en une formule qu'alourdit la traduction : «la réalité est le sol nourricier où s'épanouit cette merveilleuse plante de l'art dont la ra'cine doit plonger dans le réel, mais dont la tige doit fleurir dans l'idéal ». Suivant les tempéra-

ments, la tige fleurit plus ou moins haut. Les fleurs de Luini sont à la portée de nos mains ; nous pouvons facilement les cueillir et en respirer les parfums.

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Pourquoi m'étais -je jusqu'ici méfié de Novare? Il y a ainsi des villes, comme des personnes, que nous évitons pendant des années, sans en savoir au juste la raison, et que nous regrettons ensuite d'avoir si longtemps ignorées, lorsqu'une circonstance fortuite les met sur notre chemin. Dans mon esprit, Novare m'apparaissait comme une triste et banale ville de la plaine piéniontaise, loin de toute montagne et de tout

fleuve, surmontée d'un affreux dôme, et dont le principal intérêt était un excellent buffet aux caves renommées, dans une grande gare toujours encombrée de trains, au point de jonction de nombreux embranchements.

Cette année, obligé par mon itinéraire de m'y arrêter quelques heures, je comptais en profiter pour la visiter rapidement. Et voici que je viens d'y vivre deux fort agréables journées, logé dans un vieil hôtel où les chambres contiendraient sans peine tout un appartement parisien, où la cuisine et les vins sont de premier ordre. La ville est animée et bien bâtie; et comme ses promenades sont très belles, je me suis facilement consolé de la pénurie d'œuvres d'art.

Certes, il y a un antique baptistère et une église romane; malheureusement, il ne reste presque plus rien de la basilique primitive qui s'est peu à peu transformée en une riche

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construction moderne, avec un atrium de colonnes corinthiennes en granit du Simplon. Il y a aussi l'église San Gaudenzio et son fameux clocher d'Antonelli, dont les Xovarois s'enorgueillissent, et qui est presque aussi laid que l'édifice élevé par le même architecte à Turin. J'aurais pu également trouver dans les églises et les collections publiques des tableaux de Ferrari; mais, sur le chemin de Varallo, à quoi bon rechercher les œuvres secondaires de ce peintre? J'ai préféré occuper mes loisirs à flâner dans les petites rues et surtout à faire le tour de la ville.

Parmi les nombreuses cités italiennes qui ont transformé leurs anciennes fortifications en avenues ombragées, aucune n'a su en tirer un meilleur parti. Ce n'est pas ici un simple boulevard circulaire, planté de marronniers que brûle l'été et dont l'aspect

est si lamentable en septembre ; c'est une véritable ceinture de jardins et de pelouses avec des arbres superbes. Autour des ruines du château aux murailles rouges couvertes de lierre, il semble qu'on erre à travers les allées d'un vieux parc. Au nord et à l'ouest, la vue s'étend jusqu'à la ligne des grandes Alpes déployées en éventail autour des campagnes lombardes; c'est presque le panorama qu'on aperçoit des toits de la cathédrale de Milan. D'ici, on distingue même plus nettement l'imposant massif du mont Rose ; quand un orage a lavé l'atmosphère, ses cimes se détachent sur l'azur avec la précision d'un travail d'orfèvrerie. Parfois, aux heures chaudes de la journée, lorsque les premières montagnes sont noyées dans la brume, il émerge seul, ainsi qu'une terre de rêve, au milieu de je ne sais quel océan; et, le soir, quand l'ombre bleue gagne déjà la

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