A LA PINACOTHÈQUE
/^ UELLE affluence, ce matin, à l'entrée ^^ du Municipio! Je suis sur le point de m'en aller, car ce Musée, l'un des plus intimes qui soient au monde, doit être visité avec calme et recueillement. IVIais je' me renseigne : c'est au premier étage que l'on s'arrête, dans la Sala dei Notari où sont réunis les projets d'affiches pour l'exposition d'art ombrien qui doit s'ou-
vrir au printemps. J'entre un instant et n'ai pas lieu de le regretter : la plupart des esquisses sont intéressantes et témoignent d'un réel souci d'élégance et d'art. Vraiment Pérouse est l'une des villes oi!i le mauvais goût moderne des Italiens est le moins en faveur.
Dans la Pinacothèque, presque personne, les deux ou trois Anglaises inévitables, peu gênantes d'ailleurs, s'assurant avec calme que chacune des œuvres indiquées par leur guide est bien a sa place sur les murs.
Boccati, Bonfigli, Fiorenzo : combien j'aime vos œuvres, actes de foi ardente et vive ! Vos couleurs se firent lucides et comme transparentes pour mieux tradui-
re la pureté de vos cœurs ; nulle niatière n'en semble épaissir la fluidité limpide. Vos coloris sont rouges comme la flamme de votre amour ou bleus comme l'azur imaculé de votre ciel 011 brilla la plus claïre lumière qui ait lui sur les hommes depuis l'étoile de Bethléem. Certes, je déplore que vos peintures ne soient plus accrochées aux murs pour lesquels vous les avez exécutées. Ici du moins vous a-t-on épargné des voisinages choquans et vos douces Vierges qui s'émeuvent à l'approche de l'ange annonciateur ne sont pas encadrées par des nymphes au bain ou de provocantes Léda. Vous n'avez pas regardé les légendes sacrées comme des anecdotes agréables et commodes à illus-
trer. Votre christianisme est sincère, non théâtral et faux, ainsi qu'il le deviendra trop vite chez vos voisins de Florence, de Rome ou de Bologne. Par l'art, vous vouliez servir la religion ; après vous, ce sera la religion qui devra servir l'art. Et je vous aime aussi parce que toujours vous fûtes des méconnus. Aujourd'hui encore les critiques sont sévères, quand ils ne vous ignorent pas. S'ils parlent de vous, c'est presque à regret, pour être complets : l'un d'eux, tout récemment, à propos de Bonfigli, se borne à mentionner « les médiocres essais d'un peintre d'anges mignards, couronnés de chapeaux de roses. » D'autres, parce que vous êtes pieux, naïfs et sincères, vous
ont considéré comme des mystiques, obstinément hostiles au mouvement réaliste, ce qui, ajoutent-ils, est tout naturel puisque vous viviez au pays de saint François : ils n'ont pas vu qu'il y avait tout au moins quelque illogisme à attribuer au même homme la révolution naturaliste de Giotto et la soi-disant réaction des peintres de Pérouse.
D'ailleurs, même chez le vieux Boccati, il y a une curieuse recherche de la vérité. Quoi de moins mystique que la frise où se heurtent archers et cavaliers ou que le Bambino jouant avec un lévrier ? Le portique fleuri, qui se dresse derrière la Vierge, rappelle ceux qu'aimait Mantegna et la variété des instru-
mens de musique, dans le concert d'anges, indique un évident souci du réel.
Chez Bonfigli, les tendances naturalistes s'accentuent. Ses naïvetés ne sont pas toujours des gaucheries et des inexpériences ; elles sont souvent voulues pour obtenir des effets dramatiques. N'est-il pas émouvant le geste de ce frère qui, dans les Funérailles de saint Ludovic, devant le cercueil éclairé par les flammes funèbres des cierges, se couvre le visage avec la main pour dissimuler ses larmes? Dans la Bannière de saint-Bernardin^ quel sens du pittoresque et du mouvement !
Comme le peintre a su rendre vivante cette scène si curieuse où le peuple fanatique , sur l'exhortation du saint , brû-
la tous les objets de vanité et de luxe, les livres et les bijoux ! Le fond du tableau reproduit avec exactitude la façade de San Bernardino qui venait d'être achevée. La plupart des personnages sont des portraits. L'œuvre de Fiorenzo di Lorenzo est plus exempte encore de tout mysticisme et, chose extrêmement curieuse pour l'époque, cet artiste fut beaucoup plus préoccupé de peindre la vie extérieure que des scènes de piété. L'élégance et le mouvement sont ses principales recherches et, bien plus que du Pérugin, c'est de Ghirlandajo et même de Verrochio qu'il se rapproche. Plastique des figures et des corps, coloris des étoffes, animation des scènes : tout cela est
porté à un haut degré de perfection dans chacun de ces petits panneaux destinés à une porte de sacristie — et qui sont bien l'une des œuvres les plus délicieuses que je sache. Tout y est vivant, nerveux et spirituel. Quelle légèreté, quelle souplesse presque féline chez ces jeunes guerriers î Quelle grâce et quelle fantaisie dans ces perspectives de paysage, dans ces constructions architecturales! Quelle richesse et quelle variété dans les vêtements couverts de pierreries et brodés d'or qui font songer aux somptuosités de Crivelli !
Telles étaient les tendances de cette école de Pérouse qu'il ne faut pas appeler ombrienne, car ce terme trop vaste ne permet plus de distinguer entre ces peintres
et d'autres artistes qui, quoique nés en Ombrie, se rattachent soit à Sienne, comme Gentile da Fabriano, soit à Florence, comme Piero délia Francesca ou Signorelli. Malheureusement, le Pérugin arrêta le mouvement réaliste qui se dessinait. Mieux doué, connaissant mieux la technique des procédés à l'huile, il obtint le plus grand succès avec des tableaux doucereux et mystiques où la perfection matérielle était poussée à l'extrême. L'amour de l'argent, auquel il sacrifia tout, le décida à les recommencer indéfiniment. Parmi les artistes qui se sont ravalés au métier, nul exemple n'est plus lamentable. Son atelier devint une fabrique d'imagerie religieuse. L'Ombrie fut inon-
dée de ses productions mercantiles, ouvrages de pratique courante, exécutés de mémoire et d'après les formules chères au public. Quand le Pérugin fit autre chose que de se répéter — soit dans les œuvres où il mit quelque orgueil, soit dans des portraits comme ceux du Cambio et de la sacristie de San Pietro — c'est vraiment un grand peintre. Fut-il toujours incrédule ou d'abord croyant ? La question, souvent débattue, importe peu. Il est cependant intéressant de noter que le même homme, qui, au bas de son propre portrait, inscrivit les premières paroles d'un sermon de Savonarole, mourut en refusant de se confesser, ce qui était alors passablement audacieux. Je croirais volon-
tiers qu'il fut toujours athée. Il peignit des scènes religieuses parce qu'un artiste ne représentait guère autre chose. Et, comme il ne savait ni animer une action ni reproduire le mouvement, il ne s'occupa que des physionomies, du coloris des vêtemens et des paysages. S'il avait eu une forte sensibilité, s'il avait perdu la foi dans une crise, nous trouverions, à un moment donné, une coupure, un changement. S'il avait été sincère avant, quelque chose le trahirait après. Or, c'est toujours la Inême froideur, la même expression extatique moins pieuse que dévote. Ses personnages n'ont jamais vécu, jamais souffert ; leur physionomie impassible est éternellement indifférente ; ils
semblent, suivant la remarque de Taine, retenus dans l'enfance par l'éducation du cloître. Ils ne se regardent jamais. Ils ont l'air étrangers à la scène à laquelle ils participent. La symétrie de leur attitude et du paysage augmente encore leur fadeur. Dans une Adoration des bergers il y a, comme encadrement, quatre piliers de bois surmontés d'une petite toiture triangulaire qui sont bien le décor le plus stupide qu'ait jamais imaginé un peintre. Prises en elles-mêmes, les figures sont belles, mais l'ensemble est glacial et parfaitement ennuyeux.
En la portant au faîte de sa renommée, le Pérugin avait tué l'école de Pérouse. Les peintres locaux — si nombreux à en
juger par la quantité d'œuvres cataloguées sous la dénomination de (( scuola del Perugino » — se bornèrent à imiter celui qui s'était tant imité lui-même. Parmi eux peut-être, s'ils avaient pu échapper à cette influence déprimante, se seraient formés quelques grands artistes, comme ce Giannicola Manni, que l'on ne connaît pas assez et dont certains personnages ont la plus exquise élégance. Heureux Pinturicchio qui fut appelé à Rome, plus heureux Raphaël encore qui alla respirer l'air libre de la Toscane ! Déjà, chez ce dernier, dans sa fresque de San Severo, passe un souffle plus vif. Le culte de la beauté est près de renaître sur la vieille terre païenne. Bien vite la sensua-
lité percera sous la religion. Les Vierges ne seront plus que de jeunes femmes, dont la chair riche et souple aura cette carnosità plus proche de la volupté que de l'idéal chrétien. Raphaël à Pérouse, au retour de son premier voyage à Florence, n'est-il pas le symbole de ce moment si émouvant dans l'histoire de la sensibilité humaine, où le rêve pieux du moyen âge s'efface devant le paganisme renaissant ?
L'UMBRIA VERDE
Inlra Tupino e l'acqua che discende Del colle elello dal Bealo Vhaldo, Fertile cosla d'allo monte pende...
A> ETTE côte fertile; entre le Chiascio et le Topino, c'est la côte d'Assise; couverte de vignes et d'oliviers, je l'aperçois de ma voiture qui descend vers le Tibre, au calme trot de deux chevaux qui semblent déjà las au départ. La matinée
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est lumineuse et fraîche. Il a plu pendant la nuit et, à travers l'atmosphère lavée, les choses prennent une telle netteté que l'on songe au liimine aciito dont parle Dante. Une simple averse a suffi pour faire renaître, comme par enchantement, VUmbria verde. Des gouttes d'eau luisent encore sur le clair feuillage des oliviers dont les mornes troncs, nettoyés par la pluie, semblent plus noirs et plus tragiques. Rien n'est douloureux comm.e l'aspect de ces arbres; vraiment l'un d'eux était digne d'abriter la seule défaillance du Christ. Ceux qui couvrent les versans de ces collines comptent parmi les plus vénérables d'Italie. Ils sont si vieux qu'ils devaient être déjà centenaires
au temps de saint François. Troué, fendu, ravagé comme par une souffrance intérieure, déchiqueté, crevassé, ouvert de tous côtés, leur bois dur porte les traces du constant effort qu'il eut à soutenir pour écarter le roc et vivre sur un sol avare. Parfois l'écorce seule est restée et l'on se demande comment la sève peut circuler encore. L'hiver, le froid, la pluie, le soleil brûlant, le vent les ont torturés pendant des siècles, comme ces damnés qui hurlent aux plus sinistres pages de VEnfer. Serpens enlacés dans un combat frénétique, câbles tordus et noués, muscles cambrés pour une incessante défense, l'arbre pacifique cher à Pallas symbolise ici la lutte plus que la paix. Mais, par un
curieux contraste, un délicat feuillage recouvre ces troncs tourmentés et rien n'est plus séduisant que le miroitement des petites feuilles luisant sous le soleil comme des écailles d'argent.
Au bas du coteau, l'aspect change et la nature devient riante. Il n'y a presque plus d'oliviers. La campagne ressemble à un vaste jardin. Les mûriers, la vigne, le blé, le mais se partagent les champs de cette plaine où s'étalait jadis le lac du Topino. Sur les légères ondulations, quelques groupes de chênes verts massifs et puissans ; de loin en loin, un peuplier ou un cyprès, moins vigoureux mais concentrant toute leur sève sur un seul point, pour monter plus haut vers le ciel.
Autour des maisons, des vergers et des tonnelles. Des tas de tomates séchant au soleil font de larges taches rouges. On sent que la vie doit être facile et l'horizon lui-même fermé de tous côtés par une ligne d'harmonieuses collines incline l'âme à la sérénité. Une brise légère souffle et son murmure est doux comme celui du vent dans les roseaux du Trasimène. Une impression de force et de santé monte de la terre grasse. L'Ombrie est à la fois plus joyeuse et plus rude que la Toscane ; mieux qu'elle, elle réalise le Soave austero. On est facilement la dupe des mots, de la (( piperie » desquels Montaigne avertit de se défier, et souvent l'on trouve aux choses l'aspect que par avance on
désire leur voir ; mais vraiment <( douce Ombrie » n'est pas un cliché, à la condition toutefois de prendre le mot, non comme svnonvme de fade, mais dans son sens le plus large et le plus fort. Douce Ombrie, parce qu'elle est pacifique, d'un rythme égal et tranquille, parce que l'admiration qu'elle inspire est sans terreur, parce qu'elle est vraiment humaine. Je comprends que le bonheur de vivre ait tenu dans la religion de saint François plus de place que la crainte de la mort.
Si, à Pérouse, il est possible d'oublier le PovereUo, ici, dans cette vallée sur laquelle ses yeux s'ouvrirent et se fermèrent, le long de cette route jalonnée par de petits autels à la Madone, il n'y faut
pas songer. Chaque coin raconte un épisode de sa merveilleuse vie, fut témoin de l'un de ses miracles. Son nom est partout. On marche véritablement sur ses chemins. Et ceux-ci ont si peu changé!
Voici le Ponte San Giovanni, le vieux pont romain en dos d'âne jeté sur le glorieux Tibre. Même presque à sec, ce fleuve est émouvant. Les eaux sont des miroirs mystérieux qui gardent îe frisson des choses réfléchies. Sur ce pont passa saint François toutes les fois qu'il allait d'Assise à Pérouse, et le soir où, prisonnier, il fut emmené par les Pérugins triomphans. Les mêmes prairies, les mêmes arbres le virent, et aussi les mêmes habitans, aimables et doux, auxquels il
contait ses rêves et ses croyances. Je l'imagine, aux matins d'été, sortant de la Portioncule, allant à la rencontre des paysans, s'entretenant avec eux et les aidant dans leurs travaux. Puis, la journée finie, après le repas pris en commun à la ferme, devant la tranquille magnificence de la nuit criblée d'étoiles, il leur disait les splendeurs de l'univers.
Le sentiment, l'amour de la nature sont devenus chose banale. Il n'est personne aujourd'hui qui n'admire — avec plus ou moins de sincérité — un lever ou un coucher de soleil, la mer étincelante, une prairie en fleurs, un bois rougeoyant à l'automne. Dans les poèmes et les romans de ces dernières années, il est plus
de belles pages inspirées par la beauté des paysages que par l'analyse du cœur humain. Et beaucoup d'écrivains pourraient dire avec la poétesse du Cœur innombrable :
La forêt, les étangs et les plaines fécondes
Ont plus touché mes yeux que les regards humains.
On chercherait vainement dans la littérature médiévale italienne quelques lignes consacrées à un spectacle naturel.
Même chez Dante et Boccace, les détails pittoresques sont très rares. Peut-être faut-il mettre à part Pétrarque et, surtout, au siècle suivant, ce Sylvius ^neas Piccolomini qui, devenu pape, se plaisait à tenir le consistoire au bord d'une prairie, à l'ombre d'arbres séculaires et dont les
descriptions de Todi, de Nemi et de Sienne nous semblent presque modernes.
Encore est-il tout à fait curieux de lire, par exemple, dans Pétrarque, le récit de son ascension au Ventoux. Longtemps il hésite et il ne se décide qu'après avoir vu dans Tite-Live que le roi Philippe avait gravi l'Hémus. Un vieux berger le conjure de revenir sur ses pas, lui prédit toutes sortes de malheurs. Il poursuit sa route ; mais, au sommet, son émotion et sa crainte sont si fortes qu'il est obligé de s'asseoir... Il ouvre les Confessions de -saint Augustin et tombe sur ce passage qui l'effraie et lui semble choisi par Dieu même : « Les hommes vont admirer les liautes montagnes et la mer qui s'agite
■au loin, et les torrens écu-mans, et ils s'oublient eux-mêmes dans cette contemplation... »
Cette plaine cl'Ombrie, si célèbre et si célébrée aujourd'hui, n'inspira point jadis les écrivains qui la virent. C'est à peine si Montaigne lui consacra quelques lignes lorsque, sur la route d'Ancône, il s'arrêta à Foligno, sans daigner remonter jusqu'cà Assise. Le président de Brosses ne quitta point son coche et admfra négligemment par la portière le paysage illustre. Go?the ne remarqua qu'un temple païen dans la ville de saint François et Stendhal lui-même ne parle pas du chemin qu'il suivit quand il revint de Rome à Pérouse ; à l'aller, il n'avait même pas
pénétré en Ombrie ; il s'était contenté de regarder distraitement, dormant sous un clair de lune romantique, (( les restes de ces villes de l'antique Étrurie, toujours situées au sommet de quelque colline » et il n'avait éprouvé, à leur aspect, qu'un seul sentiment, de l'indignation contre les Romains (( qui vinrent troubler, sans autre titre que le courage féroce, ces républiques qui leur étaient si supérieures par les beaux-arts, par les richesses et par l'art d'être heureux. » Saint François, au contraire, passa sa vie à chanter cette vallée, à s'enivrer de sa lumière, à la boire des yeux, suivant une expression vulgaire mais rigoureusement exacte. Il la contempla dès son enfance., à cet âge où
les impressions laissent des traces ineffaçables sur une neuve imagination, oii Ruskin émerveillé, contemplant la plaine de Croydon, s'écriait que les yeux lui sortaient de la tête. Les parens du jeune Bernardone habitaient à Assise, dans le haut de la ville, et, de ses fenêtres, il pouvait admirer la campagne dans toute la grâce de son printemps ou la mélancolie de son automne. Les vastes horizons aux lignes souples n'avaient plus de secrets pour lui. Même !à ou le Chiascio disparaît sous la verdure, ses yeux avertis pouvaient en suivre encore le cours sinueux à travers les champs. Peu de coins de nature sont plus lourds de poésie que cette vallée qui va de Pérouse à Foligno.
Quelles sensations douloureuses dut éprouver le Povcrello, lorsqu'au retour de son voyage d'Egypte, avide de retrouver la terre natale, il s'arrêta dans la lagune vénitienne, sous les ifs funèbres du petit îlot désolé qui, depuis, lui est consacré! Avec quelle hâte il dut quitter ce décor lugubre où tout parle de tristesse et de mort ! Comme il les voyait claires et riantes les collines d'Assise, sous le feuillage de leurs oliviers d'argent ! Et comme elles allaient accueillir avec joie le fils aimant et soumis !