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De même qu’on ne serait point romanesque parce que l’on romantiserait, on ne serait point un penseur parce que l’on philosopherait. Penser, c’est aimer, c’est concevoir l’amour infini. Qui n’a pas de regard pour contempler la beauté idéale, ne s’introduit pas au sanctuaire de la vérité pure. Il faut au philosophe, aussi bien qu’au poète, l’inspiration. Il ne doit pas lui suffire de raisonner habilement; il faut qu’il nous prouve, par l’élégance, la clarté, la vitalité de son style, qu’il est en commerce avec la divinité. Les prophètes bibliques ne sont d’immortels philosophes que parce qu’ils furent doués d’âmes de poète, car toute véritable philosophie doit être doublée de poésie.

C’est parfois pour ne rien dire qu’on écrit maints gros livres sur l’art et la philosophie. Si le lecteur perce de son jugement ces œuvres énormes, il se rappelle le renard de la fable devant le buste. A la longue, avec de la mémoire, de l’habileté, certain bon sens et de la persévérance, qui ne peut devenir enfanteur d’œuvre morte? Une seule page de Pascal renferme plus de véritable vie que tous ces livres de science, écrits d’une plume traînante, pour tuer le temps de ceux qui se plaisent aux paroles imprimées.

Plus un livre est ennuyeux, privé de coloris, plus il semble profond. Les plirases longues, sans nerf, amphigouriques, dégagent des ténèbres que les ignorants considèrent avec respect. Ils trouvent l’œuvre importante, parce qu’ils n’en peuvent soutenir la lecture. Ils l’admirent, pour faire preuve d’intelligence. D’autre part, un livre est-il vivant, lumineux, imaginé, ils se refusent à le croire profond, la profondeur étant pour eux la nuit.

Meures de philosophie

La profusion dans les paroles indique généralement pénurie d’idées. Le penseur, troublé par la germination interne, cueille ses mots; le parleur les ramasse à boisseaux, et vous les verse pêle-mêle. Le premier, tirant tout de son propre fonds, est comme le créateur de sa langue; il est à la fois gâcheur, maçon et architecte: son corps s’épuise à alimenter son front, et l’on pourrait dire que ses pensées se nourrissent de la moelle de ses os. Le parleur, usant du bien d’autrui, peut en être prodigue sans danger; il parle et reparle sans la moindre fatigue, l’âme demeurant inerte pendant que bruisscnt les paroles.

Les écrivains du dernier siècle, en dépouillant la langue française de sa forme pittoresque, ont porté atteinte à la liberté et à la spontanéité des cœurs. Souvent injurieux envers la nature, honteux des créatures qui leur semblaient viles, rougissant des moindres fantaisies de la passion, et viciés par une civilisation de courtisans, beaucoup donnèrent pour revers à leur amour de l’idéal le mépris du réel. Prenant pour sentiments célestes leurs froideurs calculées, ils sacrifiaient la vérité à certaine esthétique. Ils empêchèrent beaucoup d’individualités de se produire, la plupart préférant ne point paraître en public que de s’enchaîner à l’art grec. Bientôt, le vieil arbre, aux rameaux jadis luxuriants, fut élagué, et sa rude écorce bariolée, nettement polie. Le caractère intime du moyen âge s’était etfacé devant l’art des symétries. Aujourd’hui, la langue française a refleuri : comme une terre abandonnée, elle retrouve peu à peu son caractère agreste; mais les charmantes naïvetés des temps anciens ne se reproduiront plus sous le regard vigilant de la critique : elles attestaient une civilisation naissante, et la nôtre est trop éloignée des origines barbares.

HEURES DE PHiLOSOEHÎË

Certains écrits, étranges de forme, produisent à leur apparition une acclamation universelle. Certes, on 3^ trouve de l’originalité et de l’expression vitale; mais, le plus souvent, l’œuvre, manquant de sincérité, perd en durée ce qu’elle a obtenu en universalité. Le public s’est laissé un instant captiver par une fantasmagorie littéraire.

Le style se colore par l’intuition de la correspondance des gammes. Cette intuition exige un esprit à la fois ouvert à la nature et au monde de la pensée pure. Ceux qui, par faiblesse d’intelligence, ne la possèdent pas, ne peuvent pas plus matérialiser les idées qu’idéaliser la matière. Ils voient les divers ordres de choses vivre isolément, sans union: partant, sans fécondation. Ils sont graves, froids, méthodiques, impuissants à produire de ces fusions lumineuses d’où jaillit la poésie.

En littérature, il y a les tableaux et les simples gravures. Parmi celles-ci j les écrits historiques et scientifiques, qui doivent offrir des pensées sobres et nues. Dans les œuvres de sentiment, il serait ridicule de blâmer l’affluence d’épithètes. Une toile ne devient tableau que si toutes les lignes du croquis sont noyées dans la couleur. Les poésies, les études de mœurs, ne peuvent être trop colorées. Notre langue n’a d’ailleurs que trop peu d’adjectifs pour dépeindre la robe ondoyante de notre âme.

Aux grands poètes il doit être permis de parfois s’écarter de la forme académique pour s’exprimer vivement, selon leur caprice. Ils peuvent, sans faillir, produire une œuvre bruyante, à la frondescence superbe, aux jets entremêlés comme les sauvageons de la forêt. Leurs allures libres ne peuvent enfanter qu’un divin tumulte. Chez ces génies, la forme matérialisée n’accable point le fond spirituel, le nerf ne détruit point l’harmonie des contours, l’accent précis ne nuit point à la rêverie : la candeur et l’éclat se marient, et le relief donné aux moindres détails n’est pas hostile à la généralisation. Ils peuvent mêler les deux vies, celle qui ruisselle et celle qui fermente : l’amour païen et l’amour chrétien. Les écrivains médiocres au contraire, par la libre floraison de leur instinct peu sûr, par leur expansion irréfléchie, tombent bien vite dans le mauvais goût. Leur pensée, trop chétive, s’étiole sous la foule éclatante des termes; leur prolixité dans l’expression de pensées secondaires donne prise à la mort, et fait songer à ces grands corps auxquels la nature a prodigué les chairs, et qui sont impuissants à se soutenir. Le verbe ne parvient pas à animer l’abondance des paroles, et l’esprit de l’œuvre meurt étouffe sous la pompe du style.

Vérité vivement sentie: fougue dans la pensée, fougue dans l’expression. On ne cherche plus sa forme : c’est elle qui vous cherche, qui vous trouve, qui vous saisit, et vous oblige à exprimer brillamment la flamme intérieure.

Que penser de cet écrivain qui, avant d’entreprendre une œuvre littéraire, se demande en quel style il l’écrira? — Tout style est beau qui part de l’âme.

Il est une sphère pour les mots , correspondante à la sphère de la pensée.

Le bon style est celui où le mot et la pensée ne forment qu’une lueur qui semble jaillir toute colorée du fond de notre âme; le mauvais style, celui où la pensée et les termes qui veulent l’exprimer, produisent une dissonance.

On a jeté du ridicule sur certain style fleuri, et c’est avec raison. Depuis les Grecs, beaucoup d’écrivains se sont plu -à reproduire les mêmes fleurs de rhétorique, sans les vivifier par l’observation de la nature. De lâ, tant de formes maladroites qui déparent les oeuvres modernes. Il n’appartient plus qu’aux critiques habiles de distinguer l’invention de la copie, tant le talent de contrefaire s’est accru. La foule jie distingue point la phrase ampoulée du pédant de la phrase resplendissante du poète : pour qui n’est pas joaillier le stras est du diamant.

Peu de sujets comportent un style emporté. Dans les questions profondes, ce style semble de la déclamation. Pourquoi tel écrivain, dont la pensée est ardente, nous lassc-t-il aux premières pages? — Parce que son style n’est pas mûri et dépouillé par la méditation. Si l’auteur est prolixe, il y a manque de passion et de réflexion. Dans une œuvre épique, la passion et la majesté peuvent s’allier ; l’àme enthousiasmée y montre de calmes

contours; mais le calme n’est qu’apparent. L’aigle planant dans les nues semble immobile à nos yeux : il est toute vie cependant , et scs ailes tressaillent d’un mouvement fébrile. — Voilà l’alliance magique: l’cxtrcme vie dans l’immobilité apparente; l’astre, inmiobile à nos yeux, roulant sur lui-même d’un mouvement vertigineux; — une prunelle de lion, qui nous semble fixe, et qui pourtant palpite dans un iris flamboyant.

Expansion! — mot cher aux cœurs simples! Source de misère pour les faibles, et de gloire pour le génie. Chez celui-ci, elle n’est que le fruit de la méditation et du continuel roulement des pensées sur elles-mêmes. Chaque instant de sa vie est un travail d’absorption de la vie environnante; la fougue qu’il déploie en ses œuvres s’est produite de sensations thésaurisées chaque jour dans une contemplation persévérante. Q.u’est-ce alors que l’expansion du génie, sinon l’épanouissement d’une réflexion profonde, la fleur du sacrifice ?

Le style fin, délicat, subtil, enjoué, semble naitre le plus souvent du scepticisme, et s’allier au mépris de l’humanité.

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