‹ Heures de philosophieChapitre 9 sur 102 · CXXXVIII · texte numérisé non relu

CXXXVIII

Un grand idéalisme a pour compagne assidue la mélancolie : l’ame céleste s’afflige de se sentir rivée à ce monde fangeux.

Pour bien écrire, il faut penser noblement. Quand un livre vous élève l’àme, soyez sûr, écrivait la Bruyère, qu’il est fait de main d’ouvrier.

Beaucoup trouvent tels écrivains surannés, et répètent qu’en littérature, il faut être de son époque. Ils croient faire preuve d’indépendance, tandis qu’ils ne font que se mettre à la remorque de certains auteurs dont la postérité ne ratifiera peut-être pas la vogue. C’est une erreur de croire que le temps où l’on vit soit le plus digne d’être copié, et que ce soit toujours un honneur d’être enfant de son siècle. Il faut plutôt viser à créer une œuvre simple et grande, qui puisse plaire en tous les temps aux esprits élevés. Dans toutes les civilisations, il y a des génies corrompus. Au lieu de les applaudir, il faut tâcher de les empêcher de faire époque, car ils montreront, aux regards de l’avenir, tout un

îiFXRES DE PHILÔSOPrtlÉ

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peuple sous un jour faux. Leur gloire singulière trompera la postérité : elle s’imaginera que leur génie exceptionnel résume l’esprit du siècle où ils vécurent.

Si l’on n’aspire qu’à produire un calque de la société présente, on peut, jusqu’à certain point, se passer de l’étude de l’antiquité; mais on ne doit point jeter la pierre à ceux qui, en suivant leur inclination naturelle, se tournent vers les Grecs et vers les Romains. L’âme humaine ne change point. Ce qui fut grand et sublime le sera toujours. C’est donc un principe singulier de dire qu’il faut être de son siècle, qu’il y a des modes littéraires, des courants d’idée auxquels l’écrivain doit se soumettre. Le beau serait variable; il n’y aurait plus d’c.sthétique ! Les œuvres d’Homère, d’Ossian, de Pétrarque, de Chateaubriand, ne seront jamais surannées, pas plus que les statues de Phidias et de Praxitèle. Ce que nous admirons chez les anciens, c’est autant l’élévation de leurs pensées que la sobriété de leur style.

Que d’esprits vulgaires qui passent pour avoir des âmes d’artistes, par les airs d’importance qu’ils se donnent! Ils ont le verbe haut dans les questions d’esthétique les plus complexes. On les écoute, parce qu’ils font du bruit. — A les entendre, Platon serait un idéologue, saint Jérôme un énergumène, l’auteur des Mémoires d’ outre-tombe, un phraseur! — Ü pj’gmécs!

Il faut une âme élevée pour apprécier les beautés les plus exquises de l’art littéraire, ces beautés voilées qui révèlent une force latente, et que la pudeur de l’écrivain empêche de montrer toutes nues.

Heures He philosophie

S’il est deux mouvements opposés, c’est celui de contraction et celui de dilatation. Cependant, dans la création artistique, il faut qu’ils s’unissent, et que l’instant où nous condensons soit aussi ou nous nous épanouissons. Le haut l}’risme contient la réflexion profonde. Rien n’y flotte et tout y rayonne. La quintescence de vie git 1;\, flamboyante. Le foyer rassemblé en lui-même est petit; mais la chaleur et la lumière occupent une sphère immense.

L’art littéraire doit participer de la piété, avoir le respect du beau, du juste, du vrai. Qui veut se passer du sentiment religieux ne produit qu’un art de second ordre.

Après la lecture de quelques pages d’une œuvre de poésie ou de philosophie, on a déjà reconnu si l’auteur est inspiré par la lumière intérieure, ou s’il n’est qu’une mémoire parlante, un porte-science. De même, un simple coup d’œil sur l’esquisse d’un peintre révèle s’il est génie individuel ou esprit plagiaire. Mais l’instinct spirituel, le mens divinior, il faut en être doué soi-même pour pouvoir le reconnaître dans autrui.

Les sculpteurs grecs semblent avoir atteint la perfection dans leur art. La sagesse et la mesure président à leurs conceptions; ils produisent l’unité dans la variété, nous montrant sculpturalement l’âme humaine, en ce qu’elle a de puissant et de

paisible. La pluralité des dieux de l’Olympe ne les porte point à exprimer ce cruel dualisme des religions orientales, qui éclate dans l’art chrétien. Les artistes d’Athènes ne tentaient pas de mettre deux mondes aux prises. Leurs statues ne vivent pas seulement du front : l’âme est comme répandue par tous les membres. De là une harmonie pleine de sérénité. Quel idéalisme en leur réalisme! Qu’ils sont loin des artifices de la mode, dont l’art moderne est la victime! Cela tenait à plusieurs causes : â la clémence du ciel de l’Attique, à la facilité de la vie, à la beauté de la race, qui' permettait d’avoir de beaux modèles, aux mœurs nées des institutions sociales, au caractère sacré accordé aux productions artistiques. Les dieux et les déesses ne demeurent point cachés au fond des temples : ils ornent le jardin de l’Académie; ils dressent leurs beaux contours sur l’Agora, aux regards de la foule, et ils inspirent ainsi les sentiments de la vie journalière. Aux fêtes de Minerve, aux Panathénées, les jeunes filles et les jeunes garçons se disputent le prix de la beauté, et les vainqueurs, couronnés d’olivier, sont menés en procession triomphale jusqu’à l’Acropole, aux applaudissements du peuple enthousiasmé. Un tel enseignement est tout-puissant, et chacun rêve à la gloire d’enfanter un jour par son génie une noble forme. L’art est toujours sérieux, quand il se lie aux institutions; toujours serein, quand il s’inspire de l’amour de la beauté.

O toi qui aspires à t’élever à la vérité pure sur les ailes de l’amour, tourne-toi vers les formes naturelles que la noblesse de ton âme doit transfigurer! Tourne-toi aussi vers les chefsd’œuvre des sculpteurs grecs! Quelques heures de contemplation devant les créations de leur génie t’en apprendront plus, sur la vie universelle, que la lecture de ces livres de philosophie, laborieusement écrits, loin de la lumière du jour (i)

(i) Voir : Jours de solilude. Musi'es de Florence.

Heures de pitii-osoPHiE

Les peintres consciencieux, — ceux qui ne veulent se produire qu’après de longues années de recueillement, — comment pourrions-nous assez les plaindre? Ne fussent-ils pas des génies de premier ordre, du moins devrions-nous admirer leur génie et leur persévérance. Que d’heures tristes passées entre les hautes cloisons de l’atelier! que d’ardeurs dépensées dans l’ombre, en la seule présence d’objets inanimés, pendant que cheminait avec indifférence, au carrefour voisin, la foule insouciante appelée un jour à les juger! S’ils n’étaient point aussi amoureux de la perfection, ils atteindraient promptement à certaine renommée. Chose triste à penser, des artistes sans génie recueilleront peut-être les lauriers qui leur étaient dus ! Ces derniers, par l’étude des procédés artistiques, arrivent rapidement à une habileté merveilleu.se; par quelques regards intelligents jetés sur les œuvres d’autrui, ils parviennent à les plagier. C’est toujours la vieille histoire d’Améric et de Colomb.

L’attrait que nous éprouvons pour les belles formes n’a pas sa seule origine dans les instincts de notre nature; il faut remonter plus haut ; au type de perfection, éternel, immuable. Nous en voyons paraître des ombres passagères dans les phénomènes terrestres. Elle existe, cette beauté essentielle dont le sentiment sommeille au cœur de tout homme, et que certaines formes naturelles viennent réveiller. C’est par amour pour elle que l’artiste et le poète parviennent, dans leurs créations, à surpasser la réalité. V’ainement objectera-t-on que la beauté de telle statue résulte de l’assemblage de beautés partielles copiées sur divers modèles. L’inspiration n’est pas l’art de choisir et de rassembler; elle est une faculté innée, un sixième sens, au moyen duquel on pénètre au royaume de la beauté pure. Ce désir môme de l’artiste

de fondre en un même moule des qualités rencontrées isolément, pour en former un tout harmonieux, prouve la valeur objective de l’idéal.

Flebile nescio quid.

Il n’est pas artiste, il n’est pas poète, celui qui ne voit en la beauté qu’un objet de plaisir fugitif, et ne se pénètre pas d’une indicible souffrance en la contemplant! C’est la beauté, entrevue dans les formes passagères, qui révèle à l’homme un monde d’immortelles délices, hors de ses atteintes. Sa vue se sent irrésistiblement attirée vers cet idéal dont elle ne pourra jamais se rassasier. Condamné en naissant au supplice de Tantale, il verra les eaux limpides fuir ses lèvres et les fruits savoureux se dérober à sa main. La beauté qui le charme est-elle créature vivante, il voudrait l’arracher aux outrages du temps; est-elle marbre inaltérable, il voudrait la voir palpiter au souffle de la vie universelle.

L’homme a ses sympathies et ses antipathies naturelles; son raisonnement ne peut les faire taire complètement. Les formes de certains êtres lui sont répulsives. C’est une erreur de prétendre que l’éducation soit la seule cause de nos sentiments de répulsion. A un oiseau, l’enfant pourra donner un baiser; à une araignée, jamais. Il est des insectes avec lesquels on se familiarise : le hanneton, la cigale. Néanmoins, il a fallu quelque effort pour s’habituer à les prendre en main. Nous éprouvons de l’horreur pour les hydrophiles, les bousiers, les scolopendres. Nous mangeons l’huitre, il est vrai; mais, si nous y mordons, c’est peu franchement. Par l’exemple d’autrui, nous triomphons plus ou moins de notre instinct. Cet instinct cependant, quand il est général, est pour l’homme d’une vérité presque certaine. Qui

ne regarde avec dégoût la chair visqueuse et le mol remuement des seiches et des poulpes? Nous pourrions analyser nos impressions et tenter d’expliquer la cause de notre répulsion : la trouver dans les caractères de ruse, d’embuscade, d’h}’pocrisie de certains animaux, dans leur silence, dans l’étrangeté de leurs formes, dans une apparence vague, confuse, embryonnaire, indéchiffrable ou trop compliquée, qui blesse notre sentiment d’unité et d’harmonie. L’écrevisse est affreuse, mais elle ne nous inspire pas l’horreur que nous fait éprouver la vue du crabe : dans la course oblique de ce dernier, nous lisons la fausseté. Cette remarque nous ramène à la métaphysique, au symbolisme des choses, cet immense hiéroglyphe que nous nommons univers et que la faiblesse de nos sens nous empêche de traduire.

Tel naturaliste compare un hideux insecte à une fleur charmante. Il s’étonne que nous nous effrayions à la vue du premier. Pourquoi, dit-il, ces longues pattes velues seraient-elles plus vilaines que ces grands pétales? Quelles sont les raisons d’une telle aversion? — Mais nous sommes autre chose que raisonnement! nous possédons l’instinct et le sentiment, infaillibles dans certaine mesure. Pourquoi la fleur ne nous effraye pas comme l’insecte? — Apparemment parce que, endormie dans la sphère végétative, elle demeure passive, ne faisant qu’un avec la terre. L’insecte a une tout autre vie : il est mobile, rêveur, capricieux, destructif, semble libre; nous voyons percer l’intelligence en son corps, parfois d’une extrême petitesse, — grand sujet d’inquiétude pour notre pensée!

L’homme est le plus beau des animaux, — c’est lui-même qui le dit; et il n’a pas tort, si telle est sa manière de voir. Certes, il

n’ira pas consulter l’animal pour avoir son avis à cet égard. Ne pourrait-on pas dire : l’homme est un affreux animal, — et, faisant paraître sa forme sous un vilain jour, pour l’analyser en ses détails, ne pourrait-il prouver sa laideur et s’inspirer le dégoût de soi-même? — Évidemment! Mais le raisonnement •* n’est pas un critérium assez sûr pour qu’il faille ici accorder une valeur objective à un sentiment particulier. Où la raison perd ses droits, c’est à l’instinct universel à nous instruire.

Montaigne, si admirable par son pittoresque bon sens, ne remonte guère aux causes premières. Il vit en son coin terrestre, dans la pondération. Il a horreur des gouffres, et il chemine à la superficie, par épicurisme. Sa nonchalance naturelle, son amour du repos, le mènent au scepticisme. Pour lui, il n’y a absolument ni beauté ni laideur ; c’est affaire d’appréciation personnelle, et les aperçus varient selon les temps et les lieux. Toute la métaphysique lui semble étrangère. C’est par observation et réflexion qu’il procède; jamais à priori , par intuition.

II remarque qu’en Orient telle sorte de beauté est estimée, et telle autre en Occident. Sur quelle esthétique se réglera-t-on? La question est captieuse. Toutefois, il est probable que l’appréciation, le goût, seront le plus sains chez les peuples qui jouissent de la civilisation et de la liberté. On peut fausser le goût d’une nation par despotisme, en y introduisant des modes, comme aux Indes, où l’on adore des divinités difformes. D’ailleurs, il est permis de douter qu’une figure admirée à Athènes puisse sembler vilaine à Canton.

Aquarium.

Dans le vaste aquarium remuent, parmi les pierres, des êtres informes, seiches, crabes, étoiles de mer, et toute la foule inconnue

des monstres liorribles. A travers le cristal du bassin, on les voit errer confusément dans les bancs de coquillages aux formes bizarres. Leur vie est sommeillante, végétative : cerveaux rêveurs, âmes troubles, guidées, semble-t-il, par la main des démons, ils * guettent silencieusement leur proie. Les uns, presque diaphanes, s’arrêtent immobiles au milieu du bassin; d’autres s’évanouissent sous les graviers. Les étoiles de mer, limaces à mille trompes, se collent aux parois de la transparente cloison et soulèvent péniblement leurs franges gluantes. Les actinies, ou anémones de mer, roses, rouges ou blanches, informes champignons, chairs visqueuses au hideux pelage, germent lentement sur les sourds madrépores, où se crispent des araignées, immobiles, froides, mais vivantes! La serpule agite .ses branchies sur les coquilles des modioles et des buccins. Des êtres indescriptibles enveloppent comme d’une chevelure marécageuse les seiches officinales, ventres sans tête, dont les bras sont autant de bouches avides. Les crabes épais s’accroupissent aux angles des rochers, repliant leurs pattes aiguës sur le plastron de leur poitrine. Leur langue s’agite d’un mouvement rapide et convulsif, pendant que leur œil brillant fixe le vide. Ils allongent, tantôt â droite, tantôt à gauche, leur patte fourchue; leur pince s’entr’ouvre comme pour saisir un être invisible. Parfois, semblables à des spectres, ils s’avancent obliquement, s’arrêtent, écoutent, machinent, puis ouvrent leurs froides tenailles : — appétence confuse, somnolence mystérieuse!

— Les observant, à travers le mur de verre qui les tient captifs, on cherche à découvrir une pensée au fond de leur œil pierreux. Mais leur froid regard songe et se tait... Toute la vermine de la mer qui monte, descend, remonte sans cesse autour d’eux, ils ne la comprennent que par leur estomac, qui les attire vers elle quand vient la sensation de la Liim. De lâ, leurs attitudes, tour à tour inquiètes et satisfaites, leur marche tour à tour cauteleuse et précise. O mer profonde; pourquoi nourrir ces monstres? Sont-ce les âmes damnées qui souffrent ainsi en tes profondeurs, sans v qu’il leur soit donné une voix pour se plaindre? Pourquoi cette chair aux rochers et cette vie aux pierres? Sombre léthargie qui

balance des milliers de créatures entre la vie et la mort, lente gravitation à la lumière, solitude et paralysie dans la fièvre des éléments ! C’est en vain que la tempête bouleverse la surface de l’Océan, que les vents rauques soulèvent les lourdes vagues, que résonne le canon de détresse, que les cris des naufragés se mêlent aux mugissements des rafales, le monde sous-marin n’en est pas troublé. S’il était donné de pénétrer en ces régions inexplorées, de percer du regard la vaste obscurité des flots, on verrait quand gronde le tonnerre, les requins et les espadons se mettre en chasse, ardents à la proie; on verrait passer et repasser, derrière les navires en détresse, leur béante silhouette se croisant çà et là aux lueurs de l’orage, pendant que les froids mollusques, étrangers à ce tumulte, continuent de sommeiller, et que l’alcyon perfore l’écaille de l’huitre épouvantée. En ces sphères, frontières de deux mondes, dans une sourde attente, s’accomplit l’élaboration fatale de créatures qui se concentrent dans le mutisme. — « Attendons, murmurent les monstres, et dévorons-nous froidement, pour que, de vie en vie, nous montions à la lumière! » — Qui le sait? peut-être l’enfer est-il là, comme partout où la créature, vouée aux ténèbres du malheur, marche dans l’avenue de la souffrance, n’aspirant qu’à la mort? Peut-être toutes ces formes étranges, qui remuent dans la nuit de l’Océan, ne sont-elles que les âmes châtiées des mortels qui fermèrent les yeux à l’idéal pour se tourner vers la matière? Leur petit front ne s’étant jamais dilaté à des conceptions nobles, les voilà descendus au dernier échelon de la vie animale , monstres rampants et taciturnes , qui toujours entendront mugir les flots au-dessus d’eux, et jamais ne verront le ciel étoilé et les vertes plaines de la terre. S’il est un châtiment que l’on s’imagine affreux, — celui de se sentir la proie de flammes ardentes et de demeurer la face tournée vers le ciel impitoyable , — il en est un plus terrible : — être rivé à un roc muet, enseveli sous l’Océan sourd, loin du jour, loin du ciel, loin de l’air léger; se sentir horrible à soi-même, se voir mêlé à d’autres êtres également horribles, et ne jamais pouvoir prendre un essor, tant la fatalité a la main lourde et rend la volonté

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inerte! Ah! dans les flammes de l’enfer chrétien, il y a du moins la souffrance qui se cric, il y a la fièvre de la douleur; tandis qu’au fond des mers, dans leurs abîmes insondables, il faudrait dévorer son indignité, sans proférer une plainte; il faudrait, dépérissant chaque jour dans l’effroi, être sans cesse épouvanté par la vue du Laid, qui opprimerait l’âme damnée de toute sa fantastique horreur!..

Nous devons respecter la nature jusque dans ses moindres créations : elle est pleine du génie de Dieu. Les vieux arbres surtout ont droit à notre respect. Leur rude écorce, où les années inscrivent leur passage, est le journal des saisons; c’est là que les vents, les pluies et le soleil tracent ces mystérieux hiéroglyphes auxquels les penseurs s’arrêtent et qu’ils se plaisent à interroger. Une fois disparus, ce n’est pas la main débile de l’homme qui les fera renaître. De toutes parts , .se lèvent des gens profanes que la fortune rend puissants à mal faire et qui transforment les plus nobles sites pour y empreindre leurs sentiments. Sans nul souci du paysage primitif, ils vont çà et là, tailladant les arbres, coupant les haies, canalisant les ruisseaux, badigeonnant les édifices, arrachant les fleurs des vieux murs de pierre; alors, se promenant en leurs tristes travaux, ils défient la nature de marcher sur leurs traces et s’encouragent à d’autres méfaits. Il règne dans la nature une harmonie qu’il ne nous est pas permis de troubler. On peut l’imiter, mais on n’en reproduira jamais le noble génie. Je le remarque en voyant cet architecte-paysagiste cherchant à changer le caractère d’un site naturellement pittoresque. Il creuse des vallées dans les collines; il élève des collines dans les vallées; sur cette côte pierreuse, il dissémine des arbustes délicats; à l’ombre d’un saule argenté, il fera croupir une mare pour y planter des joncs inconnus. Mais il a beau faire, son artifice se dévoile et enlève toute illusion. Ces grands arbres, que la cognée

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a renversés et qui germaient pêle-mêle, étaient dans le bel ordre : l’harmonie naturelle ajoutait à leur beauté. Voyez cet escarpement où poussent de noirs genévriers; la pente est abrupte, les ronces s’}' tordent, et des pointes de roches y percent le gazon chenu. Il semble que la place de ces pierres , de ces arbustes , soit indifférente; mais ce caprice apparent a sa loi cachée. Ce genévrier devait croître près de cette touffe d’herbe, ce roc devait présenter telle face à la lumière pour laisser l’ombre couvrir telle autre; cette ronce devait se recourber sur tel arbrisseau. Pourquoi nous plaît le désordre de cette cour de ferme ? — Parce que nous n’y voyons que liberté. Ces murs jaunis par l’ombre, ces pailles qui jonchent le pavement irrégulier près des portes des étables, ces chars et ces fléaux laissés à l’endroit où le travail a cessé, ces bêtes errantes autour des abreuvoirs, ces vieux saules appuyés à la grange et dont l’un sert de banc au berger, ces chiens qui dorment d’avoir longtemps veillé; tout cet accord tranquille réveille des sentiments de simplicité et de paix; mais il demeure incompris de ceux qui, abusés par leur amour-propre, n’admirent un tableau champêtre que pour autant qu’ils y aient mis la main. Que de prétentieux artisans, parmi ces architectes-jardiniers que nous voyons chaque jour torturer la terre! Dès qu’un site leur parait grave, ils le bouleversent pour l’obliger à la joie, et amener le contentement au cœur inquiet du propriétaire. Lui aussi a la prétention de créer, et sa puissance créatrice réside en son coffre-fort. Il s’imagine que tout argent dépensé embellit; il se refuse à croire qu’un parc où l’on se ruine en travaux puisse ne pas valoir ce coin de bois inculte, sillonné de sentiers qui suivent les déclivités du sol, et dont les arbres n’ont d’autre parure que celle des années. Que de fois nous avons vu abattre des allées séculaires par cela seul qu’elles fermaient la vue, et cette vue, à laquelle il fallait tant sacrifier, s’ouvrait sur une morte campagne où pas un arbrisseau n’arrêtait le regard!

Il est aisé de tracer des lignes sur le papier, d’y figurer des corbeilles de fleurs, des berceaux, des fontaines, des vallons, des collines, rien n’avertissant que l’on trouble la beauté naturelle du

paysage. La terre inerte s’abandonnera toujours aux obscurs desseins des hommes. Aussi, qui ne s’effrayerait en voyant les plans nouveaux destinés à transformer les antiques domaines.^ Qui ne prévoit les bouleversements et les mutilations? Il semble que l’artiste s’autorise de sa bonne renommée pour se permettre des dévastations plus grandes. Les roches abruptes seront déplacées, les viviers prendront des formes de violes, les murailles voilées de lierre et hérissées de pâles vipérines seront recrépies de mortier blanc; les larges pommiers, empanachés de gui, céderont leur place à de jeunes greffes, et les poiriers auront leurs branches tordues misérablement. Plus de terrasses, plus de pierrées, plus d’aubépines! Les buissons auront le sort de cette haie de chênes dont les feuilles persistantes coloraient si chaudement le paysage d’iiiver : ils seront coupés à la racine pour être livrés aux flammes. Quant aux arbres plébéiens, tels que l’orme, le peuplier, le bouleau, le charme, ils seront aussi abattus par la hache du bûcheron pour être remplacés par des arbustes rares venus de l’Orient et qui ne cesseront de frissonner au vent du nord. Une image peinte de la main d’un décorateur aura fait disparaitre un sévère tableau de Ruysdaël!

Le temps n’est plus où l’homme attaché à la glèbe considérait en tremblant les murs crénelés des donjons, et où les esprits effrayés se sentaient le jouet des fantômes nocturnes qui hantaient les mystérieux moutiers. Les vestiges de ces époques ne sont que des ruines penchées sous le poids des siècles, et qui, bientôt, plongeront dans l’herbe; mais ils accusent des énergies et des patiences qui nous enseignent les pensées courageuses en nous portant à réagir noblement contre la tyrannie. Les églises ont survécu aux autres monuments, parce que l’esprit profondément pensif qui les éleva ne cesse d’}^ veiller. Elles semblent avoir gardé l’empreinte de générations désolées. C’est sous leurs sombres voûtes que se sont agenouillées des foules qui, trop affaiblies pour

lutter, recherchaient la mort, c’est-à-dire l’envolemcnt vers des contrées meilleures. Ces vieux et graves édifices sont comme une des formes de l’exaltation des sentiments tristes : leurs pierres semblent cimentées par les soupirs et les larmes de tous les infortunés qui s’y réunirent dans une pieuse confraternité. De tels monuments sont des maîtres à consulter. Ils nous montrent des vérités palpables. Le philosophe, aussi bien que l’historien et le poète, est intéressé à leur durée. Que de pensées et de sentiments inscrits sur les vieux murs d’une cathédrale! On se laisse enchanter par l’éloquent mutisme de ces fiers édifices aux expressives dentelures, aux molles retombées d’arceaux, aux gerbes de pierres où les colonnes frêles se pressent les unes aux autres et montent en un fiévreux enlacement.

Lorsque l’un de ces sombres témoins des âges qui ne sont plus est abandonné des hommes et croule au silencieux travail du temps, comme nous le trouvons encore digne de respect! Quel recueillement nous emplit l’âme, quand, après avoir erré dans la solitude, nous voyons apparaître au fond d’un paisible vallon les tours d’un édifice en ruine, dont les murs verdis par les pluies mêlent leur mélancolie à la paix des champs! Seuls, dévastés, ces fantômes de pierre vivent comme d’une vie surnaturelle, pendant que la nature lentement s’en empare, les enveloppant de verdure pour les faire sourire au voyageur charmé.

Mais qu’ils sont rares les passants qui s’y arrêtent! Gens du présent et coureurs d’aventures, les hommes n’ont que faire de contempler le passé : le temps qu’ils y consacrent leur semble dérobé à leurs affaires. Il faut avoir l’âme forte et viveuse en elle, pour préférer les beautés recueillies aux grâces enjouées. La plupart, privés d’idéal, reciierchent l’éclat e.xtérieur : la conscience de leur faiblesse les porte à fuir les physionomies profondes qui les rappellent au mystère de leur destin.

La poésie est une floraison de l’ânie qui ne peut être appréciée des esprits froids. Pour eux, chaque trait de génie semble extravagant. Désespérés de ne pouvoir sentir la grandeur morale de telle œuvre, ils s’en prennent malicieusement aux détails du style. Ils comptent les syllabes, annotent les répétitions, découvrent des contradictions, et enfin triomphent de pouvoir railler un grand mot. « Ah! pauvre jouvenceau, qui osez nous dire que cette prairie vous enchante, à nous qui venons d’y découvrir trois orties et un chardon ! » — Telle est leur critique. Les poètes ont peu d’appréciateurs, parce que la plupart des cœurs sont sans culture, de nos jours, l’esprit seul étant orné. Sans élévation morale; sans délicatesse sentimentale, on ne comprendra ni Chateaubriand, ni Byron, ni aucun des génies romantiques. Boileau, en revanche, sera toujours à la portée du sens commun. Ses vers plaisent aux bonnes mémoires et aux cœurs froids. Hugo, pour ces mêmes esprits, est une énigme. Ils veulent une œuvre calme, dont les phrases soient tirées au cordeau. Les voyez-vous dans la forêt, arrêtés devant ce chêne séculaire, critiquant tour à tour les cassures de ses branches, la rugosité de l’écorce, et les vilaines mousses salissant le tronc noueux! Nous leur disons que Lucrèce, Virgile, Dante, sont de grands génies. Ils nous approuvent. Nous ajoutons qu’Hugo et Lamartine le sont aussi. Ici, ils font opposition, et ils prédisent à ces prétendus grands hommes une chute prochaine. Nos premières affirmations, ils n’ont osé les contredire : la sanction des siècles les obligeait au silence. C’est ainsi qu’ils jugent: par l’opinion d’autrui!.. Mais les petits osent dénigrer, hocher la tête, narguer, rire aux éclats, sourire bassement, s’indigner : les génies restent debout.

Poésie! — Sens divin et prophétique, qui nous révèle les sublimes vérités, sentiments de la double immortalité sensible

MeUrks de philosophie

et surnaturelle, lyre sacrée résonnante au sanctuaire de l’àme, clialeur fécondante fusionnant les mondes : — tout l’univers, avec ses grandeurs et ses misères, venant emplir un passager de l’espace et l’illuminant aux clartés primordiales et éternelles!

Si j’estois du métier, je naturaliserois Part amant comme ils artialisent la nature.

Montaigne.

Le réalisme est un fruit de la vie libre qui, en développant l’instinct, nous porte à contempler la nature. Il nous la fait reproduire sous tous ses aspects, en s’appuyant sur ce principe, que la nature est par elle-même éloquente, et que des lignes et des couleurs, offrant des objets dans toute leur crudité, sont expressives comme des reflets du verbe. Mais avant d’être formulées par la main de l’artiste, les images extérieures traversent son âme, et dans ce rapide passage, s’imprégnent de la lueur humaine qui dévoile la perspective spirituelle, par l’union de l’infini et du déterminé. Lorsque cette lueur fait défaut , ce n’est point la nature que l’on doit accuser, mais l’impuissance de l’artiste, qui n’a pas compris la forme qu’il avait sous les yeux. Rien n’est moralement fort comme la sincérité. Une expression est toute-puissante quand elle est le reflet du sentiment naturel, quand elle se montre à nous sous sa forme native, témoignant par li de la vive éclosion de la pensée; imparfaite souvent, irrégulière, pleine d’âpreté, parfois même enfantine, elle garde toujours cet air de vie, cette magie qui atteste le foyer originel. C’est la gloire des réalistes d’avoir compris la force de la sincérité, en tenant compte de l’instinct, popularisant la vie, la montrant partout comme l’étincelle d’un divin foyer. Ils délaissent l’école, pour s’instruire à la nature, et reproduire scs êtres dans leur réalité saisissante ; bien que parfois enclins à tomber dans la trivialité, par faiblesse de génie, ils nous ont néanmoins rendu le service de nous ramener à la simplicité alors que, sous l’influence

flEÜRES DÉ PHILOSOHÜË

des derniers siècles, nous aimions à vivre dans le décor. Vivant dans l’intimité de la création, les réalistes se mêlent à tous les êtres, se rendant familières toutes les formes de la nature, et attribuant à chacune d’elles son éloquence propre. En cela ils libéralisent nos âmes, les désenflent de ces humeurs altières qu’elles puisaient dans une religiosité mal entendue, par laquelle l’homme ne s’humilie physiquement que pour se tourner vers le spirituel avec un orgueil démesuré. Les grâces de mauvais aloi, et tout le vieil attirail d’une société qui se meurt asphy.xiée par la mode — cette singerie des grands par les petits, — les réalistes en montrent la ridicule et stérile maigreur. Ils ne permettent pas au vêtement d’emprunt d’en imposer au regard de la foule, et ils défendent au talent de primer sur le génie. Ils ne reproduisent que des formes étudiées de leurs propres yeux, ils n’oflrent au public que des œuvres prime-sautières. La simplicité, le nerf, la verdeur, sont des qualités proches parentes de la vérité; les faire briller, c’est faire paraitre sous son aspect sénile la fausse aristocratie du sentiment. — « L’idéal s’ensevelirait donc en la matière! l’artiste se courberait sur la terre en fermant les yeux au ciel! les instincts seraient déchaînés, le goût négligé, la pensée étouffée, la culture spirituelle abandonnée! V'ivent l’épaisseur, la force, la rudesse... et nous voici déjà barbares! » — Ah! cela serait vrai pour qui ne verrait pas l’infiniment grand dans l’infiniment petit, pour qui ne voudrait reconnaître l’esprit de Dieu ailleurs qu’en l’homme. Le réalisme serait alors la décadence de l’art; il nous plongerait dans le royaume de la nuit, que nous voulons fuir. Mais il en est autrement, et son œuvre est salutaire. Loin de nous enlever l’idéal, le réalisme le fortifie; loin de nous ternir l’imagination, il la naturalise; loin de nous avilir, il nous ennoblit par notre compassion. La misère, la difformité, la douleur obscure, ne sont point des objets à éviter, mais à rechercher, par une généreuse curiosité. Les êtres les plus infimes de la création deviennent lumineux quand on les considère en toute vérité, à travers son cœ-ur. L’abandon de la nature au principe, de la réalité à la théorie, n’est pas sans nous faire naître certaine

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sécheresse à l’endroit des hommes. Imaginons un lac qui réverbérerait le ciel et refuserait de réfléchir les pauvres herbes de ses rives. Il entre un peu d’orgueil en ceux qui veulent être faits d’une pièce, graves et austères. Nous faisons-nous, ou ne sommes-nous pas plutôt des instruments de Dieu, à plusieurs cordes, dont les unes sont basses, les autres chanterelles, et l’harmonie souveraine ne se forme-t-elle pas de ces diverses voix habilement entremêlées ? Qu’on regarde le chêne s’élargissant en pleine forêt! L’écorce en est rude; le tronc, où monte le scarabée, sévère; les rameaux, tortus; mais ses feuilles élégantes remuent vaguement à la brise, et pendant qu’à la cime fourchue bataillent les corneilles, à ses premiers rameaux roucoule le ramier. C’est l’image de la vie naturelle, où la réalité, franchement acceptée, doit se montrer sous tous ses aspects. Les imperfections de détails concourent à la beauté de l’ensemble. Rien n’est laid, qui se trouve où Dieu l’a voulu. Beaucoup se sont imaginé que , pour être réaliste, il fallait être vulgaire; ils ont recherché le trivial, de parti pris; ils se sont réjouis d’avoir exprimé l’ignoble avec exactitude. Leurs œuvres sont froides, dormantes, appesanties; elles ont l’épaisseur, la fermeté, sans avoir la profondeur; elles sont terre et se pulvériseront.

Ce qui leur manque, c’est V accent vital. Or cet accent est l’expression des cœurs libres et des pensées Aères; c’est le caractère qui marque la forme quand elle jaillit vigoureusement de source. DéAons-nous donc de ce faux réalisme qui, croyant nous étaler des monts, nous jette des cailloux. Le caractère héroïque de l’art s’évanouit devant les platitudes normales. Soyons réalistes et populaires, mais soyons grands ! Que notre âme transforme en vêtements de pourpre les haillons sordides, pour que l’esprit reluise dans la matière abjecte! Voilà le miracle à faire : non rendre l’idéal vulgaire, mais idéaliser la terre; spiritualiser le monstre sans dénaturer la forme; vivifler par l’art, marier l’esprit à la nature, et obtenir de cette union un enfant robuste. Il n’est pas de laideur plastique qu’un rayon spirituel ne puisse transfigurer. Représentons la pauvreté, la misère, la fange même, mais

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pénétrons-Ies de poésie; rachetons, ennoblissons cette terre, en nous penchant vers elle avec amour, et que l’art rende toute apparence éloquente. Qu’il n’y ait plus d’école, classique ni réaliste ; qu’il y ait des âmes libres , les unes vivant pour chanter le ciel, si telle est leur destinée, les autres pour décrire la terre, si tel est leur sort. Les premières auront une élégance innée qui les fera se complaire aux régions sereines, les secondes seront passionnées, terrestres plutôt que célestes. Quelques esprits — et c’est à ceux-ci que nous applaudirions — auront le fond sentimental uni à la forme populaire. Ils sont les plus humains, nous présentant l’existence sous son double aspect, et donnant satisfaction à nos sens et à nos aspirations. Ainsi se concilient les écoles : on aura pris à la vie commune la forme, et au ciel, l’amour.

Le romantisme s’appuie sur une étude attentive de la nature; le pittoresque de la forme y est l’image du pittoresque de l’ânie, qui est pénétrée du sentiment religieux et métaphysique. On pourrait dire que le romantisme nait de la réalité conçue par une âme chevaleresque. Il n’appartient qu’à ceux qui sentent frémir en leur cœur ces mystérieux élans qui donnent l’attrait des pensées aventureuses et jettent l’esprit dans la sphère infinie. L’etfroi du temps , un amour sans bornes pour tous les êtres , le vague désir d’un bonheur parfait, l’héroïsme aveugle, tels sont les éléments qui composent le drame douloureux qui s’accomplit en une âme romanesque, — âme pleine de piété, mais qui, flottant sur un cœur trop embrasé, se refuse au sacrifice inévitable, et ne peut être parfaitement chrétienne. Les esprits romanesques, nés pour contempler, se laissent néanmoins séduire par l’action. Une lutte s’établit en eu.x, entre ces deux vies, dont l’une est réelle, l’autre idéale. Dans leur illusion, ils croient pouvoir réaliser le bonheur ici-bas, avant de l’obtenir ailleurs, et â la fois s’enivrer de la terre et du ciel , — aspirations admirables par les

Meures de philosophie

touchants désespoirs qui leur succèdent. Les anciens ne connurent point le romantisme; le christianisme l’introduisit dans la race latine. L’amour, jusqu’alors dirigé vers les objets terrestres, trouva une fin plus digne lorsque le Christ eut ouvert aux esprits la merveilleuse perspective de l’espérance infinie. Les hommes sentirent vibrer en eux comme une âme nouvelle, pleine d’audacieuses fantaisies, — ceux-là surtout qui habitaient le nord du continent, où une nature variable, exprimée par de sombres paj’sages, prédispose aux songes sévères. Il n’existait point alors, en Gaule ni en Germanie, d’opulente cité assez puissante pour banaliser les caractères. Au moyen âge, on naissait romanesque. L’enfant, bercé en de touchantes chimères, ne connaissait de la réalité que ses apparences; ses regards, sans cesse portés vers le côté imaginaire des choses, le tournaient aux merveilles. Adolescent, il grandissait au milieu d’images tristes, marchant parmi les fleurs sauvages et les croix de pierre. Il méditait sur l’amour, à l’orée déserte des forêts, doux et triste comme la bruyère fleurie. Plus tard, s’accentuant dans la virilité, il se faisait guerrier ou moine, souvent fanatiquement: de part et d’autre, défiant la tombe. Les caractères, ainsi tourmentés par les aspirations divines et les malheurs d’une société barbare, acquéraient une trempe surhumaine, lorsqu’ils n’étaient pas trop tôt avilis par le crime ou la misère. Les âmes avaient une générosité fantasque. Parfois, elles éclataient en mouvements sublimes. Aujourd’hui que, par l’effort du progrès, les bruyères sont brûlées, les forêts défrichées, et que sur les pierres tombales des chevaliers retentissent les fléaux des moissonneurs, les esprits romanesques et les œuvres romantiques, à la fois naïves et fières, deviennent de jour en jour plus rares. Le temps approche où les héros d’Ossian feront sourire. Les élans passionnés du romantisme, son style sincère, mystérieux, si charmant pour les esprits délicats, déplaisent â une foule travailleuse dont les minutes sont comptées; peu bercée aux espérances d’outre-tombe, elle sacrifie ses fantaisies sentimentales â un idéal humanitaire promptement réalisable, et demande en toutes choses la clarté et la précision.

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