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DCLIX

En général, les matérialistes placent l’instruction au-dessus de l’éducation; tandis que les esprits religieux estiment l’éducation, quand elle est le fruit de la science des sentiments d’autrui et de leur propre cœur, au-dessus de toutes les sciences.

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Peu d’hommes sont satisfaits de leur sort. Beaucoup sont pleins d’eux-mêmes, emportés par le désir de primer. Leurs hautes visées ne sont pas d’ordinaire en rapport avec leurs mérites. Ils s’en prennent à l’ordre social, qui ne leur permet pas de briller dans le cadre dont ils se croient dignes, — et à la Providence, qu’ils osent accuser de n’avoir pas présidé équitablement à leur naissance. Ces hommes forment le ferment de haine et de révolte qui tourmente les sociétés et les empêche de progresser sûrement vers la justice.

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Savoir se mettre habilement en scène n’est point donné aux esprits créateurs. Ils ne se défient pas assez des regards malveillants

et cxigcnts du monde : ils l’imaginent à leur image, animé de sentiments d’indulgence. Il leur suffit bien d’ailleurs de se sentir en présence de la vérité éternelle qui transparait en leur copscience.

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C’est en famille surtout, en présence des siens, que le penseur doit faire taire son amour-propre; car, plus que partout, il )• serait déplacé. On se refuse à croire au génie d’un homme que l’on a connu enfant, et dont on a remarqué les étourderies et les faiblesses. Jamais on ne le verra dans son véritable prestige. Il semble que son génie eût dû apparaitre subitement, comme Minerve sortant tout armée du cerveau de Jupiter : « Minuit præsenlia famam » écrivait Claudien.

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On n’aime jamais un homme pour ses seules qualités intellectuelles. Tout au plus peuvent-elles lui faire accorder notre estime, sentiment froid. Lorsque nous nous souvenons d’un absent, ce n’est pas tant de son esprit que de son e.xtérieur, de scs gestes, de sa voix, des expressions de son sentiment intime. Un mouvement de bienveillance, un accent d’affection, une parole de tendresse, demeurent mieux gravés dans notre mémoire que les plus savants discours. Il faut donc veiller à son propre cœur, et ne pas négliger son maintien, sa mise, ses procédés; car, aux regards du public, dans les habitudes réside la personne essentielle. On pourrait dire que se souvenir d’un absent, c’est le revoir.

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La variété des esprits et des âmes est infinie; il n’est pas un de nos plus fugitifs sentiments et pas une de nos pensées les

HEURES DE PHILÔSÔPMfE

plus aventureuses, qui ne soient pour quelques-uns l’aspiration constante de toute la vie. Il y aurait des existences qui se consumeraient sur tel désir étrange et irréalisable? — Certes. Quelque anormale que soit une espérance, elle a ses amants. Combien d’infortunés la recherche de l’absolu n’a-t-elle pas menés à une fin tragique! Cette recherche, entreprise par les esprits ardents et téméraires, a pour but, tantôt la connaissance de la vérité essentielle, tantôt la contemplation de la beauté parfaite. Dans le premier cas, le chercheur se précipite aux obscurs problèmes de la métaphysique, et veut dérober à l’esprit créateur son divin flambeau; dans le second, il s’emporte en un grand songe d’amour que parfois il croit réalisable ici-bas. Aussi, l’amour de la beauté absolue, lorsqu’il ne tente pas de s’exprimer en une création artistique, ou qu’il ne se fond pas dans le sentiment religieux, engendre-t-il une affection de l’àme, affection étrange en ses manifestations, et qui mène celui qui l’éprouve au plus profond désespoir.

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Immortale jtcur tondens.

Le sentier poudroie, les cigales chantent, les buissons retentissent...

Où vas-tu, voyageur, seul ainsi, aux plus beaux jours de ta vie, par les plaines et les monts inconnus? — Le voyageur ne le sait. Entrainé par la passion, il s’éloigne de sa paisible contrée, des parents et des vieux amis. La vie le trouble, son cœur déborde d’émotions; son imagination, tourmentée par d’innombrables désirs, le pousse aux aventures. Ainsi qu’une paille chassée parle vent, il va, sans souci du chemin qu’il prendra et du but qu’il atteindra. Déjà les toits de sa demeure s’effacent, et avec eux les cimes des hauts peupliers qui l’environnent. A peine se retournet-il pour leur adresser un regard d’adieu. Il découvre sans étonnement les horizons nouveaux. Le sang et l’esprit mêlent en lui leurs voix confuses, et il s’étourdit à la vaste rumeur d’un chaos.

O esprit, tu ne peux maîtriser ses instincts! et toi, ô terre, tu ne peux combler son âme! Les arbres, les plaines, les créatures , les joyeuses rivières, les monts sourcilleux, le monde entier, il voudrait le voir, le chérir, le posséder, hélas ! pour le garder en lui, le connaître et s’y reposer. Les objets aperçus tombent en son âme comme en un gouffre , et ne peuvent éteindre son ardeur inquiète.

— Quel univers comblerait son âme? — C’est la saison des plaisirs , l’heure où l’on cherche l’ombre des arbres. Des fleurs rouges et bleues emplissent les blés; le grillon crie, on ne sait où, sous la pierre, et l’herbe fume sous le soleil dévorant; mais le pas lassé du marcheur retentit encore sur le chemin raboteux. Ah! que n’est-il dans la vallée, au bord du ruisseau qui murmure sous les racines des saules ! Quelle paix et quelle fraîcheur il y goûterait !

— La plaine crépitante a fui , et il s’est étendu sur l’herbe de la vallée. L’eau coule au pied des grands peupliers, en bourdonnant comme une abeille; de petits enfants et le chien du berger jouent ensemble à la lisière de la forêt, pendant que la- bergeronnette chante son doux refrain, posée sur la barrière de bois... Charme de courte durée! charme que la fièvre de désirs qui ronge le voyageur doit bientôt anéantir! Jours d’hiver et jours d’été, il traînera son malheur, par les tristes et par les riants paysages. L’automne, qui succède aux beaux jours, le voit encore cheminant à l’aventure. Il s’avance au loin par les champs, plein d’amour, altéré de beauté, et cependant avide d’images sombres! Voyez-le marchant dans le crépuscule du soir et dessinant dans la nature morne comme une silhouette sinistre. Le mystérieux croissant de la lune apparaît au-dessus des buissons de la colline; les joncs du marécage se roidissent sous le givre; le vent de la nuit, par intervalles, agite les branches. Des oiseaux inconnus, tapis près des tertres, partent en rasant le sol : — sont-ce des oiseaux? Qu’est-ce, là-bas, que ce noir fantôme qui chemine à grands pas? — C’est un genévrier qui se courbe sous le vent. Et cette tête agitée qui se montre au bord du chemin creux ? — C’est un roc éboulé, à la face blanche, sur lequel joue l’ombre d’une bardane. Le ciel et la terre, marqués de taches vertes, portent comme les grandes

meurtrissures d’une lutte; ils se décomposent en teintes morbides. Les flaques d’eau disséminées font à la fange des chemins des yeux horribles. La rainette des minières, cette cigale nocturne, coasse vivement , avec un bruit de scie. Dans le lointain, un chien de garde aboie au colporteur attardé... Partout des bruits et nulle part des paroles: le silence dans le bruit, comble d’horreur! Où iras-tu, voyageur? Oseras-tu t’arrêter sur la vaste bru}'cre où les oiseaux, au passage de l’orfraie, tremblent dans les buissons? — Le voyageur inquiet, environné de collines inconnues, se voit prisonnier dans un cadre funèbre. Sa solitude s’accroit de l’étendue indéfinie qu’il découvre; son regard ne trouve que l’impassibilité où il cherciic le secours. Plutôt la nuit que la clarté douteuse de la lune sur une campagne déserte! Le voilà descendant la ravine oblique qui s’enfonce dans la forêt; le voilà disparaissant sous les arbres immobiles et n’entendant que les battements d’ailes des gros oiseaux que sa marche épouvante. Il traverse les taillis, se déchirant aux branches qui, comme une multitude de bras,veulcntle garrotter; il se sent environné de formes spectrales , et il croit distinguer des ombres qui se poursuivent et se font des signes. De singuliers bruissements sortent des bas feuillages. Sont-ce les bêtes de rapine — renards, fouines, belettes ? — Est-ce un lièvre terrifié ? N’est-ce que toi , grive, qui changes de branche? Serait-ce vous, fantômes des grands parents? — Une clairière apparait, avec ses vieux chênes groupés comme des juges inexorables. . . Le voyageur s’arrête. Il écoute. . . Plus rien que l’ondoyant frisson des bois, le bruit de quelque feuille tombante, et le grincement de deux arbres balancés qui se froissent. — Que ne peut -il tomber sur l’herbe flétrie, s’ensevelir sous les rocs humides, pour étancher, par l’oubli, sa soif de vie! Mais le jour blafard du matin qui se lève dans le froid brouillard le trouve encore errant. Marche et soulTre! lui crie la voix des passions. Puisque la froidure hivernale et l’auguste solitude des forêts ne peuvent éteindre ton ardeur, mêle-toi aux foules affairées!.. Maintenant revoyez-le, cheminant dans la grande cité, longeant les palais massifs à travers le monde alerte et indifférent. Le même souci l’enfièvre et le

consume. Il regrette presque cette sombre nature qui l’épouvantait aux nuits d’hiver. Là du moins, il trouvait, dans l’horreur, la sincérité. De carrefour en carrefour, il roule ses passions. Les beautés qui le coudoient, pour aussitôt s’évanouir à ses yeux, ne font que raviver son désespoir. Parfois, assis sous un vieil arbre où piaillent les moineaux, il regarde d’heureux enfants se livrer à leurs jeux en remuant le sable des allées. Il voudrait s’y mêler pour un instant; il songe qu’il y a dix années, il était, comme eux, innocent, et joyeux de jouer avec le sable. Rieur et tapageur, noyé dans la folle sève de l’enfance, il était heureux alors! D’autres heures sont arrivées. La passion couvait en lui : desservie par des instincts violents, elle a fait de son cœur une proie. Il ne se rafraîchira plus à la sérénité de ces matinées d’avril où l’alouette monte en chantant de la terre odorante; il ne comprendra plus le charme de serrer dans ses mains une main innocente ! La curiosité insatiable le possède, et avec elle, le chagrin sans bornes. Que devenir? Terminer ainsi sa vie, anéantir d’un seul trait son avenir, mourir plein de jours, en emportant dans la nuit son amoureux fardeau.

Tu ne le peux, ô voyageur! La vie qui circule à flots pressés en tes veines et que tu voudrais répandre à l’aventure, elle est au monde, elle est à Dieu. La fièvre de tes sens porte le tumulte en ton âme. Des désirs innombrables, vers éclos de ta mort spirituelle, t’assiègent et te créent des ennemis, terribles par leur multitude. Ils s’éveillent, ils remuent, ils se lèvent, ils t’enveloppent, parce que ta faible volonté t’abandonne inerte à leurs morsures. Rentre donc en toi, ô voyageur, et rassemblant tes forces pour fixer le but auquel tu dois tendre, maitrise tes sens et traîne ton corps, désormais docile, à la remorque de ta plus vivante aspiration. Tu veux aimer l’idéal et tu veux jouir! tu veux connaître et tu t’aveugles! Ah! infortuné, quelle chimère est la tienne! Crois-tu pouvoir combler, par la possession d’images extérieures, le gouffre que tu sens béant en toi? Ce gouffre est l’abîme spirituel que le devoir seul peut combler. Tu auras beau chercher, le fallacieux bonlieur que tu envies s’éclipsera chaque

soir. Les monts, les arbres, les beaux regards, les rivières passeront devant tes yeux comme des ombres qui t’accableront du regret de leur fuite. Mesurant l’étendue de la terre et la petitesse de ton corps, la longueur des siècles et la brièveté de ta vie, daigne comparer tes forces et tes ambitions. Le temps te demeure pour que ton âme, longtemps troublée aux fièvres de la vie, reprenne sa première pureté. Désormais, plutôt que de te livrer à des marches stériles, règle des mouvements qui t’exténuent; plutôt que de jeter, par tes imaginations, un aliment à tes ivresses, abats par l’observance des lois de ta conscience cette fièvre qui te consume. Victoire impossible, dis-tu. Regarde donc la multitude, et apprends à vivre par la vue du bonheur d’autrui. Où le trouveras-tu ? Dans la paix, le recueillement, le travail journalier et l’obscurité parmi les tiens. Tu ne t’affligeras plus alors sur le rapide écoulement de tes jours : il suffit que tu croies en la justice éternelle.

DCLXVI

Si le son des cloches tourmente les consciences inquiètes, il charme au contraire les esprits religieux qui se nourrissent de pensées élevées; car, à travers les métamorphoses, ces derniers distinguent la divinité immuable. Quelle mélodie touchante en ces lentes sonneries que l’on entend retentir tantôt dans les solitudes champêtres, tantôt dans les fiévreuses cités! La mort pouvait-elle emprunter une voix plus douce pour nous rappeler à la réalité profonde et nous animer de l’espérance consolatrice du poète de Vaucluse : Volo con l’ali dei pensieri al cielo...

DCLXVII

Spirituellement, nous ne voyons que les événements qui ne sont plus et demeurent immobilisés en notre mémoire. Nous ne possédons en esprit que les choses à jamais écoulées. Nul vivant

ne peut plus rien y changer, et les marques , heureuses ou malheureuses, que nous y avons imprimées, vivront toujours dans l’éternité des temps. Le présent n’existe point : il n’est que l’écoulement de l’avenir dans le passé. Et cet avenir, c’est un océan de ténèbres, océan silencieux dont les vagues affluent sans cesse à nos regards obscurcis. Le mortel n’en peut mesurer la profondeur ni pressentir avec certitude ce qu’il recèle. L’esprit aventureux y jette une sonde qu’il retire brisée. L’homme est ainsi placé entre un gouffre transparent, où se sont écoulés pêle-mêle les joies et les chagrins de sa vie, et une nuit infinie qui le presse, et l’oblige à regarder en arrière, vers cet abîme où son existence tout entière sera bientôt engloutie.

DCLXVIII

Contre vent et marée , le philosophe doit tracer son sillage en l’âme fluctuante de l’humanité. Dès que l’homme naît à l’idéal, mille ennemis surgissent autour de lui. Les parents et les frères le considèrent d’un regard soupçonneux. Il sent s’élever une barrière entre ses aspirations et leurs désirs : il ne se trouve plus lié que par la chair. Il a brisé ses chaînes terrestres et s’élève d’un franc vol aux régions de la pensée pure, saisissant dans son sens spirituel cette parole de l’Évangile : « En vérité, je vous le dis, il n’y en a pas un qui ait quitté sa maison, ou ses parents, ou ses frères, ou ses enfants, pour l’amour du royaume de Dieu, qui ne reçoive beaucoup plus en ce temps-ci, et au siècle à venir, la vie éternelle. »

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