‹ Heures de philosophieChapitre 101 sur 102 · DCLXIX · texte numérisé non relu

DCLXIX

Les mortels sont sujets à l’enivrement : la fatuité et l’amourpropre les grisent; ils veulent braver la nature vivante en se roidissant sur des points. Ils sont amants d’idées fi.xes et se croient héroïques alors qu’ils ne sont qu’inhumains Mais la sincérité se

forme de mille caprices. Contemplons le jeu des brises printanières sur la surface d’un étang; elles vont, viennent, tournoient, s’entre-chassent, se dispersent, avec la légèreté de l’hirondelle. Elles marquent leur vol gracieux sur la surface polie des eaux en les moirant sous leur pression légère et les couvrant de petites lames étincelantes. On les voit accourir, se poursuivre, s’atteindre, se mêler et se fuir par des courbes charmantes; c’est le frissonnement varié des eaux, qui nous fait apercevoir ces luttes et ces jeux aériens. On songe aux mille sentiments qui s’entremêlent au sein de l’homme inspiré par la nature. Qu’ils l’émeuvent librement! de leurs luttes ne pourra jamais se produire qu’un harmonieux tumulte.

DCLXX

Les écrivains ternes, privés d’individualité et dépourvus de ce génie du cœur, qui est l’émotion, ne voient jamais sans déplaisir les productions littéraires que la passion accentue. Ils trouvent exagération de sentiment chez un auteur dès que son œuvre resplendit par la véhémence ou se distingue par la mélancolie, et ils veulent établir leur niveau moral sur toutes les intelligences, criant à l’incartade dès qu’on le rompt. Ne voyant partout que question d’école, ils ne sont jamais au côté foncier d’une œuvre de style. Inspiré par le profond amour qui crée ton génie, tu es triste, poète, parfois désespéré. Désormais, si tu veux leur plaire, sois calme, mesuré, méthodique, satisfait, et imagine-toi que depuis la chute du romantisme la tristesse humaine a fait son temps. — O aveuglement, de ne point reconnaitre que nous vivons en un monde de souffrances, et que la tristesse, comme l’a remarqué Bossuet, est le fond de toute vie qui pense !

DCLXXI

On reproche aux philosophes religieux la sévérité de leurs discours. — Qui doit parler de loin, et comme du fond d’un abime, ne peut avoir la voix bien joyeuse!

DCLXXII

L’esprit se recueille davantage à mesure que l’amour prend plus d’empire sur lui.

DCLXXIII

Il est une gaieté bruyante qui semble injurieuse au sentiment de l’idéal et de la divinité. On se moque d’une disproportion aperçue, au lieu de s’en affliger; ou bien l’on se livre, sans retour sur soimême, à l’expansion aveugle de l’instinct.

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