‹ Heures de philosophieChapitre 14 sur 102 · CLXXXVIII · texte numérisé non relu

CLXXXVIII

C’est une chose ardue et délicate que de corriger une œuvre littéraire en l’absence de l’auteur, surtout s’il s’agit d’une œuvre d’inspiration. Il est bien rare que l’esprit du correcteur s’identifie avec celui de l’inventeur, et que son âme se trouve élevée au même diapason. La plupart des critiques sont possédés d’un esprit de rigorisme, qui les porte à appeler défauts, dans les écrits d’autrui, ce qui ne consonne pas avec leur propre esprit. Aussi sont-ils plus empressés à raturer qu’à maintenir. Les uns ont des opinions politiques trop arrêtées, ou une doctrine religieuse qui leur fait condamner de prime abord tout ce qui s’en écarte. D’autres ont un idéal esthétique qui les pousse à déprécier les œuvres qui ont le malheur d’être produites avec un art différent du leur. C’est avec bienveillance et prudence que l’on doit retoucher à des écrits auxquels l’auteur n’a pu mettre la dernière main. On ne doit se montrer impitoyable que pour les fautes de langue; et encore, avoir grand soin de ne pas rayer certains idiotismes dont l’originalité n’est peut-être pas sans charme. .Maints détails, que souvent l’on voudrait retrancher, ne sont pas indifférents : ils peuvent être le fruit d’une longue observation et, dans leur naïveté apparente, de précieuses trouvailles du cœ'ur. On doit

aussi bien se garder de rien ajouter ou intercaler dans les pages chaleureuses : la plume étrangère s’y reconnaît toujours. Lorsque deux phrases successives semblent sans union, il faut, avant de juger et de condamner, penser que certains esprits procèdent par bonds. Si réellement la liai.son est impossible, ce n’est pas une raison pour vouloir marier, par une phrase de transition, deux pensées dont on ne saisit pas l’association immédiate. Mieux vaut alors les laisser telles quelles, et les séparer par un blanc. — J’écris cette remarque pour tant d’infortunés qui, ayant succombé à la peine avant d’avoir pu livrer au public le fruit de leurs veilles, demeurent sans voix pour arrêter les inhabiles qui s’apprêtent à défigurer leur œuvre.

S’il est un écrivain qui doive, entre tous, se montrer consciencieux, c’est le biographe. Le plus souvent, il a à raconter la vie d’un mort, d’un homme qui, quoi qu’on dise de lui, ne pourra se plaindre. C’est surtout lorsque l’auteur disparu, que l’on a à juger, est un romancier ou un poète, que l’on doit être bienveillant en son appréciation, en se disant que, par cela même que le mort était doué d’une imagination vive, il fut aussi enclin, par nature, à commettre de nombreuses fautes. Mais ces fautes, si elles font tache sur les œuvres de l’écrivain, il faut se garder de les mettre en relief, pour leur attribuer une importance qu’elles n’ont point. C’est la vie du mort tout entière, dans son harmonieux ensemble, qu’il fiiut pouvoir saisir. Certes, la malignité publique y trouvera moins d’intérêt; mais on aura produit une biographie plus humaine, plus proche de la vérité, et qui fera estimer davantage le biographe.

Nous portons en nous un monde endormi, — monde de formes. Beaucoup meurent sans en avoir eu conscience ;

ttEÜRES DE PHiLOSÔPHiÉ

rimperfection de leurs sens ne leur a pas permis de le connaître; il n’a pu se révéler, manque de culture, de délicatesse d’instinct, ou de circonstances propres à donner une secousse qui eût pu le faire vibrer. A qui de nous n’arrive-t-il pas de se sentir transporté aux accords d’une belle musique? Et que se passe-t-il pour lors en l’àme de l’auditeur? — un remuement étrange, une levée de sentiments jusqu’alors inconnus, — comme un réveil de formes assoupies. Il semble qu’un écheveau se dévide, et que ses fils flottent au vent, dessinant les plus gracieuses arabesques. Mais ces contours mouvants et multipliés ne sont pas de simples formes : ce sont des pensées indécises que notre esprit tente de parachever en les produisant au dehors, selon l’idéal qui les séduit. Sommes-nous sculpteurs, la musique, réveillant ce monde qui sommeille, nous fait concevoir une statue, un groupe; sommes-nous paysagiste, nous imaginons un site, expression de notre amour; sommes-nous poète, penseur, nous nous sentons prêt à écrire sous l’inspiration du verbe. — Mystérieux phénomène qui nous fait bien comprendre qu’il n’y a qu’une harmonie, qu’il n’y a qu’un idéal, qui résume toutes nos aspirations.

Rien de plus fréquent que d’entendre qualifier de mortes les œuvres les plus vivantes, et vice versa. N’y trouvant pas d’agitation, ni de grandes circonvolutions de style, on les croit sans vie; n’y voyant pas de brillant dans la forme, on les accuse d’être mornes. Où il y a passion sincère et réfléchie, on ne veut voir que monotonie. Ecoutez apprécier Vlunlation par certains esprits lettrés. Comme ils jugent mal! Ne lisant pas ce livre avec le regard de l’âme, ils le croient incolore. Certes, il est incolore; mais c’est parce qu’il est la lumière même. Les mots, le style, sont effacés par la pensée divine qui les illumine. On sent que le génie inspiré qui écrit une telle œuvre était au moyeu de la roue, dans la contemplation concentrique des choses. A peine semble-t-il remuer; mais il est l’esprit, principe moteur.

Dans quel étonnement nous plongent les puissantes Pensées de Pascal ! La profondeur de son génie peut seule faire excuser les audaces de son cœur. La passion dans les mathématiques, un cœur qui nombre, quel prodige! Merveilleux objet d’admiration que cette promptitude à trancher dans Pâme humaine, que ces syllogismes et ces dilemmes accumulés, pour obliger à prendre parti dans les quekions les plus délicates et les plus nuancées! Accablement de la vie par la vie, anéantissement de tous les désirs terrestres devant la sombre pensée du néant de l’existence! En admirant le tour altier des raisonnements du sublime penseur, on s’effraye de sa dédaigneuse misanthropie. Divinité et Humanité, tels devraient être les deux grands mots de ralliement. Que l’homme sacrifie parfois de son austérité aux plaisirs frivoles de la vie; qu’il sache oublier sa vertu pour se mêler aux aveugles; qu’il leur tende la main au risque de choir de son échelle m}’stique et d’être entrainé par eux dans la nuit. C’est folie de vouloir jouer l’ange sur la terre. Il est une fiiçon équitable de vivre, aussi éloignée de la dissolution que de l’ascétisme. La commisération nous l’enseigne.

Maints écrivains pourraient, en s’élevant sur les ridicules humains et les dépeignant en un style pittoresque qui leur est naturel, se faire en peu de temps une renommée. Mais le fumier ne forme jamais un beau piédestal. Il vaut mieux s’élever en gravissant un tertre verdoyant. Ce n’est point par des éclaboussures qu’il fiiut mortifier ses ennemis, mais en se montrant plus noble, plus généreux, plus fier qu’eux, et en demeurant serein devant l’effort de leur impuissante envie.

MEURÈS t)È PIIILOSOPHÎË

Il est une fausse originalité à laquelle les inexperts se laissent prendre; elle se produit dans les œuvres d’art aussi bien que dans les actes .de la vie journalière. Mû par le seul désir de se distinguer d’autrui, alors qu’on est privé d’individualité, on ne vise qu’à produire de l’effet sur ceux qui jugent superficiellement. Peu soucieux d’interroger sa conscience, on s’affranchit de toute règle d’esthétique aussi bien que de tout devoir social. Cependant, les arts ont leurs règles, trouvées par intuition, il est vrai, et naturellement, par des génies novateurs, mais sanctionnées par l’expérience des siècles. Sous prétexte d’innover, on méprise un peu trop les anciens. Quelques modernes vont même jusqu’à railler le grand style des écrivains des premières années du dix-neuvième siècle : il rappelle trop pour eux la forme antique; il manque de caprice et se montre trop digne en ses mouvements. Mais on n’écrit en un style noble que parce qu’on nourrit de hautes pensées. La marche du penseur n’est pas celle du trafiquant affairé. J’imagine qu’un siècle après l’ère chrétienne on raillait aussi le style du siècle d’Auguste. Di.x-huit cent années ont passé, et nous l’admirons encore. Pourquoi? Parce qu’il fait vibrer ce qu’il y a de grand au fond de nos âmes.

Certains croient faire l’éloge d’un écrivain en remarquant qu’il écrit avec facilité. D’autres, au contraire, pensent diminuer son mérite en montrant que ses œuvres ne lui ont point coûté de peine. Ce n’est pas la nature de l’auteur qu’il faut examiner, mais bien le résultat de ses travaux.

Meures de philosophie

Plus d’un publiciste impatient courtise la plèbe pour y soulever des orages et aborder à la terre promise , porté sur la houle populaire. Il n’est pas étonnant que le peuple devienne suffisant et capricieux à la façon des enfants gâtés. Que nous donnions notre attention aux infortunés pour parvenir à les tirer de leur misère, qui pourrait y trouver présomption? Du moins devons-nous agir sans bruit, en leur prodiguant des remèdes plutôt que des applaudissements. Il est utile de méditer sur cette parole de Biaise Pascal : « Je blâme également et ceux qui prennent le parti de louer l’homme, et ceux qui le prennent de le divertir; et je ne puis approuver que ceux qui cherchent en gémissant. »

Il est un style plein, sub.stantiel, dans lequel les Latins excellèrent. Il demande une raison ferme, et le sentiment de la beauté sévère. Il est sobre, concis; les substantifs y abondent, et ne sont jamais accompagnés que d’épithètes nécessaires, rationnellement choisies. Il exige chez l’écrivain certain tempérament; les contrées septentrionales ne le produisent guère, la matière n’y étant point assez condensée.

Comme la lutte déforme nos traits, notre esprit critique déforme notre style. Mais il ne Dut pas craindre de s’enlaidir, si l’on a l’espoir de se rendre utile. Il est des heures où l’on doit savoir cesser de plaire. Certes, il est doux pour le poète d’écrire des pastorales, et de tenir le lecteur sous le charme de son style; mais il est grand pour lui de savoir congédier sa muse, pour se mêler à la foule et lutter pour elle en parlant un langage clair et populaire.

Une pensée, pour être profonde, doit en éveiller beaucoup d’autres. On ne doit jamais être trop explicite dans les choses de l’âme : il faut les faire sentir plutôt que les définir, laissant toujours un coin obscur par lequel l’esprit du lecteur puisse pénétrer au monde invisible et voir s’agrandir le champ de ses propres réflexions. Mais cette faculté de faire entrevoir n’appartient qu’à ceux qui joignent à un sentiment embrasé une prudence extrême. La littérature de seconde main n’a pas la puissance de réveiller l’immensité qui est assoupie en nous; elle ne pénètre pas jusqu’aux racines de notre vie; elle est impuissante à nous ouvrir la perspective de l’infini. Le poète, parlant des heureux, et de la fugacité de leurs jours, se sert de ces paroles : Ils passeront comme une voix chantante... comme le bruit d’un char... Le génie seul trouve de ces images qui font frémir devant l’énigme de la destinée.

L’extrême civilisation habitue à un langage mol, traînant, incolore, qui permet au caractère de se tenir caché, et ne laisse aucune marque dans l’esprit. Ce qui plaît chez les anciens auteurs gaulois, c’est la simplicité. On y voit l’âme toute nue; on devine qu’elle se montre ingénument, sans désir d’éblouir. Puis, il y a toujours, au fond, un sincère amour nourri par la vie solitaire. Sur cet amour, diversifié selon les cœurs, s’édifiaient les merveilleuses cathédrales et les romans de chevalerie. Les hommes de ce temps, difficilement distraits de la pensée unique qui les dominait, demeuraient un peu simplistes; mais qu’ils étaient ingénieux, habiles à exprimer les nuances et à faire sortir de leur asile les sentiments les plus secrets!

De même que d’une graine livrée à la terre peuvent sortir d’innombrables générations de plantes, ainsi d’un objet externe, tombé sous le regard d’un homme de génie, peuvent naître une foule de pensées qui s’engendreront à l’infini.

L’expérience, la science, sont nécessaires à l’écrivain. Elles sont utiles au génie, mais ne le forment pas : il lui faut une sorte de divination qui ne repose pas tout entière sur l’observation. Voici deux descriptions pour exprimer le même animal : le lion. On le dépeint au moment où , par une claire nuit , il foule le sable du désert pour venir s’abreuver à une source. La première de ces descriptions est faite par un chasseur qui a vécu dans le Sahara et a pu étudier de près les allures de la bête fauve. La seconde est de la plume d’un poète qui n’a jamais quitté les contrées septentrionales, et n’a vu la bête qu’il dépeint, qu’immobile dans sa cage. Quel est le meilleur tableau , le plus vrai , qui nous montre le roi des animaux dans sa majesté farouche , au milieu de son véritable cadre? — Celui du poète. La lecture de quelques pages d’histoire naturelle, et un coup d’œil jeté un jour sur un lion captif, lui ont suffi pour se le représenter en liberté, avec tous les objets qui l’entourent, dans une harmonie parfaite.

Il s’en faut souvent de peu pour que tant d’écrivains , qui ne jettent dans les arts et la littérature qu’un éclat fugitif, produisent une lumière durable. Qu’ils se défient du flux rapide de leurs idées; qu’ils serrent le frein, — car la pente est glissante, — et qu’ils tournent autour du terme avant de s’en servir. Et

puis, qu’ils aient au cœur une pensée foncière; que leur seul objectif ne soit pas l’approbation de la foule; qu’ils se plongent en l’infini, hors de l’accident, devant la vérité immuable.

C’est une grande preuve de force que de pouvoir écrire froidement sur des sujets brûlants, — A la façon de Tacite. La froideur n’est qu’apparente : c’est le fer chauffé à blanc. La maturité et la condensation du style font deviner la passion intense qui guidait la main de l’écrivain. On sent que par une volonté puissante, il a ramassé toutes ses forces en soi, qu’il ne parle que par amour de la justice et pour laisser déborder son indignation; — mais elle déborde avec mesure, comme la lave qui découle d’un volcan.

cev

Faire naitre la rêverie, exprimer tout l’infini en ne se servant que de termes concis; avoir la pureté, la transparence, et A la fois la vérité ; faire parler, comme par des lèvres d’enfant, un langage philosophique; sembler serein et cependant montrer que la passion couve en soi; être moderne par le fond, et antique par la forme, — tel est, dans l’art littéraire, le but que quelques écrivains voudraient atteindre. Le plus souvent, leurs désirs sont entravés par leur tempérament : trop nerveux, il ne peut s’accorder avec la sévérité du style; trop sanguin, il ne permet guère sa condensation; trop bilieux, il est hostile A son ampleur; trop lymphatique, il est un empêchement A sa clarté ; la phrase ondoie dans la vapeur des songes.

HEURES DÈ PHILÔSOPHif.

Telle forme brusque de style, qui paraîtrait blessante appliquée à la plupart des sujets, ne déplait pas dans la métaphysique. Le penseur est dans l’infini, dans l’étendue mouvante et illimitée; l’allure de son esprit n’y peut jamais sembler trop vive. Ainsi d’un homme nageant dans la mer : on ne songe point à sa brusquerie; quelque violents que soient ses mouvements, ils ne choquent point le regard : ils sont dans l’harmonie générale.

On reproche parfois à un écrit de manquer de cadence, alors qu’il reproduit, par la multiplicité et la variété de ses formes, le TToXuyioiireoio ôa/aiTui!;. C’est qu’on ne l’a point considéré d’ensemble. Il a, au contraire, la cadence souveraine. Du choc retentissant de vagues brisées, naît le tumulte harmonieux.

Tous les monuments littéraires véritablement humains et durables se produisent sur le sentiment de la justice infinie. Dès que les imaginations de l’homme se détachent de ce pivot, elles tombent dans l’oubli et n’ont point d’écho au cœur de l’humanité.

L’écrivain ne doit point se reprocher son labeur et ses veilles, s’il peut dire de son œuvre : Elle ne nuira point. Peut-être passera -t-elle inaperçue, mais du moins elle ne portera pas les hommes à se haïr et mépriser l’idéal : feuille tombée au courant des jours, elle pourra s’engloutir en un remous, ou

s’attacher à l’une ou l’autre rive; mais elle ne portera obstacle à aucun flot de la vie sincère.

Les sciences ne s’adressent qu’aux privilègiés de la pensée, tandis que l’amour, formé d’aspirations infinies, parle aux foules. De là, la puissance des religions. Ce n’est jamais qu’au cœur des hommes que se manifeste l’égalité parfaite. Le monde extérieur est impropre à la produire ; il lui est même hostile. Ne sont véritablement égaux que ceux qui partagent les mêmes croyances.

Quand on n’est point doué de sentiments profonds, on n’aspire pas à la durée, on n’aperçoit pas de terre promise. A quoi bon l’immortalité? A quoi bon une autre vie, par delà cette existence? Le drame qui se joue au fond des âmes tendres et passionnées, à la pensée du néant, demeure incompris. On ne pénètre pas le sens de cette parole biblique : Transierunt otimia ilia, lamquam umhra et tanquam ntincius precurrens . . . — Que l’on courre aux pompes mondaines, qu’on diversifie son esprit, qu’on éparpille ses sentiments, soit! Souvent la nature en décide. L’erreur serait de se croire alors parfaitement vivant. L’apparence peut être joyeuse quand le cœur est mort. On ressemble à ces arbres creux qui se couvrent de feuillage, mais dont la sève ne circule plus que dans une mince écorce.

Nous devons pouvoir entretenir en nous quelque grande rêverie qui puisse nous consoler quand la réalité nous aura meurtris. Nourrir une illusion qui élève notre esprit n’est point une œuvre

chimérique, comme la foule affairée se l’imagine. La force intime peut défier les événements; elle est essentielle, tirant sa chaleur d’un divin foyer.

L’aspect fugitif de toutes choses nous frappe. Nous marchons sur l’eau courante. Où nous entraîne le cours si rapide de la vie ? — Nous entendons dire: « Question oiseuse! Pourquoi s’inquiéter d’un destin inévitable ? Que l’homme vive sa vie ! »

Eh quoi ! frères mortels, ne serait-ce point une preuve de notre amour pour vous que cette crainte excessive de vous voir disparaître à nos )'eux.

Les entraves que l’on met à nos actes nous obligent à la méditation.

Jetez des pierres et des fascines dans la rivière: les eaux ralentiront leurs cours, s’amasseront stagnantes derrière la digue. Elles ne ruissellent plus; mais qu’elles sont devenues profondes!

Qui oserait affirmer que la majesté soit hostile à la vie? Faudrait-il être jo3'eux et agité pour être vivant? Prendra -t-on pour un caractère de mort cette tranquillité qui accuse la force consciente? Les écrits où règne l’enjouement seraient-ils plus vivants que l’épopée du grand Homère, et que les pages lapidaires de Tacite? C’est par faiblesse de caractère qu’on répugne à considérer les choses sous leur aspect sévère : on n’a point en soi le sentiment grave qui puisse y correspondre. Quel est le poète, quel est le grand artiste, quel est le philosophe qui n’aime à contempler une ruine hautaine ? L’expression de fierté et de

mélancolie captive l’attention, sans pourtant anéantir les sentiments délicats qui se meuvent au fond des grandes âmes : ils y voltigeront toujours, comme les papillons dans la forêt.

Des préludes , avant d’exprimer son opinion , sont oiseux : il faut entrer simplement au sanctuaire de la pensée pure. La vanité seule peut porter l’écrivain à tournoyer dans les méandres de la périphrase. Un langage qui ne parle ni à l’artiste ni au penseur n’est que de la poudre plus ou moins habilement jetée aux yeux des lecteurs. Que prouve-t-il, sinon que l’écrivain avait assez de mémoire et de talent pour délayer longuement sa pensée ? Ne voyez en ce littérateur qu’un esclave vendu à qui l’applaudira. Qu’il vous rappelle cet homme dont l’unique ambition est d’être vêtu correctement et d’avoir la désinvolture voulue en certain monde qui se paye de manières apprises.

Si l’on écrit, c’est par métier, p^r désir de se faire un nom, ou par amour de la vérité pure. — On remplit un devoir, on amuse ou l’on enseigne. Le plus souvent, sans qu’on veuille s’en rendre compte, on est à la fois amant de la vérité, ambitieux et homme de métier. On peut aussi écrire par compassion , — pour donner une voix à tant d’êtres auxquels fait défaut le talent de s’exprimer. On sera leur interprète, dût-on en souffrir mille ennuis! Le poète prête, par amour, sa voix à la nature plongée dans un fatal mutisme.

Les uns aiment un style reposé, d’autres. un style chaleureux, chacun selon la- nature de son génie. Tout style ayant sa beauté

propre, on ne doit point se montrer absolu dans la critique. C’est à tort qu’on reproche à tel moraliste la froideur de son style. Le penseur ne vise ni au rôle de poète ni à celui de tribun : il ne veut point émouvoir, mais imprimer scs pensées dans la mémoire de ses lecteurs. Il écrit de sang-froid, en un style lapidaire, mais son âme a dû auparavant se concentrer et s’embraser. Il ne pouvait jeter ses pensées, toutes fumeuses, sur le papier, car cela eût montré qu’il n’était pas dépouillé de passions. Il doit se tenir dans les régions calmes de l’idée pure, pour de lâ rayonner comme d’un point central. Qu’il lui suffise d’exprimer des pensées substantielles en termes clairs; qu’il ait l’esprit profond, mais limpide. L’ordre, la symétrie, la retenue, doivent toujours se faire sentir en ses paroles. Les esprits superficiels prennent sa réserve consciencieuse pour de la crainte ou de l’indifférence. Ils ne seraient pas fâchés de voir le philosophe prendre les allures du tribun. Certes, en ce siècle, le penseur aurait ainsi un succès facile, au détriment de la sagesse; mais les vérités philosophiques ne sont pas d’une époque: elles sont de tous les temps; elles s’adressent à la raison universelle, et non aux sentiments de telle génération.

CÇXIX

Tous les cœurs ne s’émeuvent pas aux mêmes sources. Il est des gens insensibles aux événements les plus cruels, et qui s’attendrissent à l’audition d’un beau vers. Cette sensibilité d’enthousiasme est un peu commune; elle décèle un esprit cultivé plutôt qu’un bon naturel. Les sentiments qui en éclosent n’ont jamais la durée ni la profondeur des émotions que la simplicité du coîur provoque. Dans une œuvre littéraire, les pages les plus toucliantes, et qui ont le plus grand écho dans l’humanité, sont les plus n.aïves. Quel lecteur ne serait ému en lisant cette lettre écrite par Graziella mourante à celui qu’elle ne reverra plus :

« Le docteur dit que je mourrai avant trois jours. Je veux te

dire adieu avant de perdre mes forces. Oh! si tu étais li, je vivrais! niais c’est la volonté de Dieu. Je te parlerai, et toujours, du haut du ciel. Aime mon âme, elle sera avec toi toute ta vie. Je te laisse mes cheveux coupés une nuit pour toi. Consacre-les à Dieu dans une chapelle de ton pays pour que quelque chose de moi soit auprès de toi. »

Quel amour sincère et quelle confiance devant la mort, en ces quelques lignes entrecoupées par des sanglots! — Bernardin de Saint-Pierre nous donne aussi un exemple de cette émouvante simplicité. C’est lorsque madame de la Tour vient annoncer à Paul le départ de Virginie:

« Au moins, s’écrie-t-il, si je lui avais fait mes adieux, je serais tranquille à présent! je lui aurais dit: Virginie, si pendant le temps que nous avons vécu ensemble, il m’a échappé quelque parole qui vous ait offensée, avant de me quitter pour jamais, dites-moi que vous la pardonnez. Je lui aurais dit : Puisque je ne suis plus destiné à vous revoir, adieu, ma chère V’irginie, adieu! Vivez loin de moi , contente et heureuse. »

En lisant les adieux de Werther à Charlotte, nous éprouvons une émotion plus troublante. En présence d’une telle passion, notre âme ne peut s’épancher, tant elle est anxieuse, et nous nous sentons flotter entre le chagrin et l’effroi :

« Ah ! je voudrais que vous m’enterrassiez auprès d’un chemin ou dans une vallée solitaire; que le prêtre et le lévite, en passant près de ma tombe, levassent les mains au ciel en se félicitant, mais que le Samaritain y versât une larme... Donne, Charlotte! Je prends d’une main ferme la coupe froide et terrible où je vais puiser l’ivresse de la mort! Tu me la présentes, et je n’hésite pas. Ainsi donc sont accomplis tous les désirs de ma vie. Voilà donc où aboutissaient toutes mes espérances! toutes! toutes! à venir frapper avec cet engourdissement à la porte d’airain de la vie ! . . Je veux être enterré dans ces habits. Charlotte, tu les as touchés, sanctifiés : j’ai demandé aussi cette faveur â ton père. Mon âme plane sur le cercueil. Que l’on ne fouille pas mes poches. Ce nœud rose que tu portais sur ton sein quand je te vis pour la

première fois au milieu de tes enfants... Oh! embrasse-les mille fois, et raconte-leur l’histoire de leur malheureux ami! Chers enfants, je les vois, ils se pressent autour de moi... » La dernière lettre d’Amélie à René nous pénètre aussi de tristesse, mais la majesté du génie s’y fait sentir et arrête notre attendrissement. Les malheurs terrestres perdent de leur amertume dès qu’on adresse sa douleur au ciel. C’est le plus souvent avec résignation que les religieux voient disparaître leurs amis, placés qu’ils sont devant un Dieu pour qui l’amour exclusivement terrestre est comme une défaillance. Les larmes ne se répandent pas sur leur visage; elles se transforment en pensées pour s’élever au ciel en vapeurs d’encens :

« Le ciel m’est témoin, mon frère, que je donnerais mille fois ma vie pour vous épargner un moment de peine; mais, infortunée que je suis, je ne puis rien pour votre bonheur. Vous me pardonnerez donc de m’être dérobée de chez vous comme une coupable, je n’aurais pu résister à vos prières, et cependant il fallait partir... Mon Dieu, ayez pitié de moi!.. Je ne sais si vous pourrez lire ces lignes à demi effacées par mes larmes. Après tout, mon ami, un peu plus tôt, un peu plus tard, n’aurait-il pas fallu nous quitter } Q’ai-je besoin de vous entretenir de l’incertitude et du peu de valeur de la vie? Vous rappelez-vous le jeune M. .. qui fit naufrage à l’ile de France? Quand vous reçûtes sa dernière lettre, quelques mois après sa mort, sa dépouille terrestre n’existait même plus, et l’instant où vous commenciez son deuil en Europe était celui où on le finissait aux Indes. Qu’est-ce donc que l’homme dont la mémoire périt si vite? Une partie de ses amis ne peut apprendre sa mort que l’autre n’en soit déjà consolée! Quoi, cher et trop cher René, mon souvenir s’effacera-t-il si promptement de ton cœur? O mon frère, si je m’arrache à vous dans le temps, c’est pour n’être pas séparée de vous dans l’éternité ! » Comme elles tombent de haut, ces paroles qui s’échappent d’une âme chrétienne et passionnée! Comme on y reconnaît la fierté et l’enthousiasme du Breton illustre qui peupla notre

siècle de sentiments profonds! Leur sérénité majestueuse voile leur désespoir et nous apaise devant l’espérance d’outre-tombe.

Pour qu’une fiction remue nos fibres les plus intimes, il faut que la réalité y parle plus que l’idéal, et que l’âme, dépouillée de fierté, s’y montre nue et palpitante. Hugo, lorsqu’il nous fait assister aux derniers moments de Jean Valjean, écrit des pages d’une vérité navrante et qui seront maintes fois trempées de larmes. Marins et Cosette retrouvent le pauvre vieillard, qui s’était dérobé à leur affection. Ils veulent l’emmener, le rendre heureux, lui qui a tant souffert en silence pour ne pas troubler leur joie. Mais il est trop tard ! Jean Valjean se meurt!

« Mon Dieu, dit Cosette, vos mains sont encore plus froides! Est-ce que vous êtes malade.^ Est-ce que vous souffrez?

— Moi? Non, répondit Jean Valjean, je suis très bien; seulement... »

Il s’arrêta.

« Seulement quoi ?

— Je vais mourir tout à l’heure. »

Cosette et Marins frissonnèrent.

« Mourir! s’écria Marins.

— Oui, mais ce n’est rien », dit Jean Valjean.

Et le noble coeur du mourant s’épanche alors en paroles précipitées, toutes débordantes de désespoir et de généreuse affection :

« Approche, approchez tous deux. Je vous aime bien. Toi, aussi, tu m’aimes, ma Cosette. Je savais bien que tu avais toujours de l’amitié pour ton vieux bonhomme. Comme tu es gentille de m’avoir mis ce coussin sous les reins ! Tu me pleureras un peu, n’est-ce pas? Pas trop. Je ne veux pas que tu aies de vrais chagrins. Il faudra vous amuser beaucoup, mes enfants... Cosette, vois-tu ta petite robe, là, sur le lit? La reconnais-tu ? Il n’y a pourtant que dix ans de cela. Comme le temps passe! Nous avons été bien heureux. C’est fini. Mes enfants, ne pleurez pas, je ne vais pas très loin, je vous verrai de

là. V'ous n’aurez qu’a regarder quand il fera nuit, vous me verrez sourire. Cosette, te rappelles-tu Montfermeil ? Tu étais dans le bois, tu avais bien peur. Te rappelles-tu quand j’ai pris l’anse du seau d’eau? C’est la première fois que j’ai touché ta pauvre petite main. Elle était si froide!.... Je vais donc m’en aller, mes enflints. Aimez-vous bien toujours. Il n’y a guère autre chose que cela dans le monde : s’aimer. V’ous penserez quelquefois au pauvre vieux qui est mort ici... »

C’est une erreur de penser que l’expérience doive anéantir en nous les sentiments de poésie. Nos illusions, à l’endroit de la vie présente, peuvent s’évanouir sans que cet évanouissement porte atteinte à l’idéal qui brille en nous. Peut-être même nos déceptions multipliées, nées de la vue claire de l’indifférence et de la perfidie des hommes, doivent-elles jeter le principal aliment à notre amour spirituel... O terre ténébreuse, il nous répugne de croire que tu sois notre véritable patrie!

Poussé parfois par un sentiment de sympathie, — plus souvent par la malveillance, — le public aime à scruter la vie des hommes qui se sont illustrés. On pardonne facilement aux poètes, dont les habitudes de vivre ne sont pas généralement à la hauteur de leurs écrits; on les sait de nature impressionnable, partant, sujets à maints caprices; mais on est sans pitié pour les écrivains religieux et les philosophes, car ils ont pris pour tâche d’enseigner la piété et la sagesse. Que d’amères critiques ne soulevèrent pas certains traits de la vie de Sénèque! On voulut faire rejaillir les faiblesses de l’homme sur le génie du penseur, au point d’en ternir toute son œuvre! On l’accusa d’hypocrisie. Ce sont là des reproches nés, chez le critique, d’une morale trop

HEÜRES bE PlIILÔSOPHIÈ

exigeante. Sénèque avoue que le philosophe qui aurait une existence parfaitement conforme à ses préceptes serait digne d’admiration; il ajoute toutefois que, s’il ne réalise pas toutes ses maximes, on doit déjà lui savoir gré d’avoir pensé noblement et d’avoir voulu exprimer ses pensées. Etre fortement épris de l’idéal de vérité, et s’en voir sans cesse détourné par ses penchants, est d’ailleurs une cause de vif tourment pour les esprits philosophiques. L’homme, de sa nature, est complexe; mille pensées, mille sentiments se pressent en lui, souvent disparates et contradictoires. Il renferme comme plusieurs êtres ; les uns sceptiques, railleurs; les autres, humbles et croyants; il ne pourrait les produire tous sans les faire s’entre-détruire. Il doit donc, écoutant sa conscience, se choisir son être. Bien digne d’estime est tout écrivain qui ne produit au jour que ce qu’il a de noble en lui, et bien aveugle est celui qui voudrait y voir de la fausseté!

Nous aimons à entendre discourir les ignorants dont le cœur ' est expansif, y eût-il dans leurs discours quelques bavardages; mais il faut qu’ils soient jeunes et de figure agréable. Cependant, nous ne voudrions pas être dans la situation modeste de ceux que nous écoutons avec bienveillance : notre amour-propre en souffrirait. Oh! vanité sotte! Comme' s’il pouvait exister une qualité plus précieuse que celle qui inspire la sympathie!

Si l’on a perdu jeunesse et beauté, on ne parvient à se fiffre écouter qu’en forçant l’attention par la voix et le geste, en se donnant soit un air altier, soit un accent confidentiel. Triste métier que celui de tourner sans cesse l’attention d’autrui sur sa personne, alors qu’elle ne peut plus charmer les yeux!

Meures de philosophie

Pourquoi m’approcherais-je de toi, vieillard joyeux? Que puis-je tirer du fruit de ta longue vie? — Tu ne fus pas sincère! Ton expérience ne t’a enseigné qu’à voiler les douleurs étrangères, pour te livrer librement à tes plaisirs. Tu prends des attitudes qui accusent ta frivolité. Ceci prouve ton ignorance ou ton hypocrisie; car tu dois avoir vu souffrir et avoir assez souffert toi-même pour ne point m’offrir cette contradiction de la vieillesse et d’un esprit hilarant. Normalement, un enfant naïf et ingénu doit produire, par le travail des ans, la figure d’un vieillard grave et miséricordieux.

La vie mondaine appartient aux indifférents, doués de l’observation superficielle : les sentiments de l’entourage ne font que glisser sur leur cœur. Les natures passionnées sont impropres à se plier aux exigences de la mode : elles sont indépendantes, jugent librement. Elles sont aux âmes, non à la coupe du vêtement et à la parabole du geste. Recherchant la simplicité, et ne trouvant dans le monde qu’artifice, elles descendent parfois l’échelle sociale, comme pour se retremper au populaire; mais arrivées là, elles ne trouvent, hélas! que trivialité. — Elles s’éloignent alors des hommes, pour vivre dans la solitude, parmi les arbres, honnêtes compagnons.

Combien s’abusent par une trop grande défiance, et ne veulent voir partout qu’orgueil et dédain ! Bien que naturellement modestes, ils se haussent en présence des puissants, croyant se grandir à leurs yeux par une distinction calculée. S’ils appréciaient mieux le monde, ils sauraient que l’on n’est jamais estimé

des grands cœurs que pour sa simplicité. A quoi bon ces douloureux efforts, qui ne peuvent plaire qu’aux esprits vains!

L’harmonie que nous produisons en notre pensée s’exprime extérieurement par l’équilibre de nos mouvements. On a beau faire, sans la noblesse intérieure, on n’aura jamais la véritable distinction dans ses habitudes. La seule étude des formes mondaines est impuissante à voiler une âme sans élévation. La vulgarité native percera toujours par l’un ou l’autre geste.

Page 1