‹ Heures de philosophieChapitre 19 sur 102 · II · texte numérisé non relu

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dévoilant sans crainte son for intérieur, ces pensées ingénues qui font tant sourire la médiocrité. Plus il se voit incompris, plus son âme se fortifie. Il se fait le jouet de sa sincérité en se livrant à son expansion et assistant ainsi à l’orgueilleuse satisfaction de ceux qui l’écoutent et voient du ridicule en sa simplicité. Il y trouve des modèles complaisants que, par sentiment de justice, il sera un jour obligé d’exposer, avec tous leurs travers, au jugement public.

Bien augurer de tous les hommes est un signe de bonté; bien traiter ceux dont on augure mal est un signe de force. L’humanité est respectable en topte créature humaine. On ne doit donc point mépriser absolument un homme, d’abord parce qu’il est notre frère, ensuite parce que sa nature est mélangée de bien et de mal; tout misérable ayant quelque mérite latent.

Le respect envers autrui oblige à rentrer en soi, à s’examiner, à se bien connaitre; voilà pourquoi, plus s’affaiblissent les sentiments de respect, plus on se détourne de l’étude de l’homme. On pourrait aussi bien renverser la proposition, et trouver l’origine du sans fiçon de nos habitudes dans notre ignorance du cœur humain. Nous sommes au monde extérieur à cause de l’extrême facilité que nous avons d’y vivre : nos esprits ne cherchent plus à s’exercer ailleurs.

Il n’y a guère que des présomptueux et des respectueux. Par effervescence, les premiers accomplissent parfois de nobles actions; une poussée d’orgueil les mène au bien par la certitude où ils sont d’être payés de leur effort- Chez eux l’intention est au-dessus de

l’acte. Ce sont des hommes de superficie, exigeants, atrabilaires, véritables fléaux des gens paisibles. Les seconds au contraire sont des génies essentiellement humains. C’est l’amour qui commande le respect. Au temps présent, sous prétexte d’égalité, on voudrait pouvoir se passer de cette qualité incommode, et transformer la société en une vaste camaraderie où il n’y aurait plus ni jeunes, ni vieux, ni savants, ni ignorants, ni gens polis, ni rustres. Plus de réserve ni de déférences! Chacun, devenu indépendant, s’en irait à sa fantaisie, brusquant çà et là d’un air délibéré. Un tel monde, dépouillé de toute modestie, serait bien vite ramené au sentiment du respect, et forcément, par le triomphe du sabre.

ceux

Certaines présences nous déconcertent et nous souillent; certaines autres nous aflermissent en nos bons sentiments, et nous purifient. Si l’on cherche la cause de telles impressions, on trouve presque toujours que, dans le premier cas, on a affaire à des esprits sans base, niant la justice éternelle, et dans le second à des âmes chrétiennes, douées de charité et de modestie.

Écoutant sa nature expansive, on finit par connaître un grand nombre de gens de tous berceaux et de toutes mines. On a conversé librement avec eux, par instinct de sociabilité; on a même disserté ensemble sur des sujets de commune prédilection, ne voyant en cela qu’un plaisir pris à la volée : celui d’une conversation aimable ou instructive. On se salue, se croyant quittes. Mais point! Pour bien des gens, une heure de conversation oblige à l’amitié. Vos interlocuteurs de rencontre se sont rivés a vous pour toujours! S’ils vous retrouvent, ils s’exaltent en démonstrations affectueuses. Comme par miracle, vous ôtes

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devenus de vieux amis. Ils vous tutoyent, si pas cordialement, du moins bruyamment, et pour l’entourage. — Tout ceci aurait sa valeur si l’on n’y découvrirait un double jeu : ceux qui, nous connaissant à peine, nous accablent de témoignages d’amitié parce que nous sommes plus haut placés qu’eux, sont pleins de morgue envers ceux qui occupent un échelon social inférieur au leur. Ils ont deux faces : l’une charmante, qu’ils tournent vers les puissants; l’autre hargneuse, qui doit écarter de leurs pas les infortunés dont le voisinage ne peut les rehausser dans l’estime publique.

Certains personnages, blasés avant d’être civilisés, sont les premiers à faire de l’exigence. Ils ont, comme l’araignée, des y^eux attentifs pour trouver leur proie, — qui est un défaut du prochain ou de ce qui l’entoure. Sortis de leur comptoir, où ils menaient la vie piteuse, pour se loger en un palais, ils se croient en droit de faire les difficiles, et parfois à haute voix, pour prouver leur indépendance. Comme tu t’abuses, ô homme confiant qui leur ouvres ta porte, et oses les recevoir sans façon! Une chose les occupe bien plus que ton amabilité : un trou à ton tapis!

Quand le sentiment de l’art ne s’appuie pas sur un esprit juste et clairvoyant, il entraine les hommes à leur perte. On s’incline alors devant l’élégance des chevaliers d’industrie : on est à des oripeaux agités habilement. Ces artistes tout bouffants, qui se targuent d’être démocrates, se courberont peut-être avec une souplesse extrême devant le premier personnage qui fera sonner son or et ses titres.

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Meures de PHtLosopMiË

Regardez cette bande de gens reluisant des pieds à la tète, envahir à grand fracas le village paisible : ils semblent entrer en pays conquis. Railleurs, grivois, pimpants, délurés, ils ont le geste désinvolte, et la suffisance se lit sur leurs traits flétris. D’une voix de fausset ils apostrophent les villageoises qui s’en reviennent de la fontaine, sûrs qu’ils se croient de leur effet. Ils s’arrêtent aux haies des jardins, et regardent aux portes entrebâillées, à la façon des bêtes. Voici une auberge, — ô la curieuse enseigne! Ils font des entrechats devant la porte : — entreront-ils ou n’entreront-ils pas? — Le caprice qui les mène doit en décider... Ils pénètrent et font de l’importance, narguant l’hôte, l’hôtesse et ses filles. De quelle planète tombent ces personnages, bouffons et égrillards, qui semblent se croire de la race des dieux? — Quelle est leur espèce et qui les a dressés? — Inclinetoi, rude campagnard, ces hommes sont des citadins. Ils tombent de haut, d’un troisième étage, et leur esprit s’est nourri aux populeux carrefours. Ton village est pour eux une ménagerie; ils viennent y étudier une variété de l’espèce humaiire : celle qui ne sait monter sur des tréteaux. Par bonhomie, et à la fois par curiosité, laisse-toi voir franchement; lâche-leur de la corde pour qu’ils gambadent à tes yeux : tu jouiras de ta force, en présence de cette bohème, crottée au dedans et dorée au dehors.

Si chacun demeurait dans la sphère que lui assignent ses aptitudes, ce serait d’un grand avantage pour l’humanité; on ne se permettrait plus tant d’appréciations ridicules qui faussent le jugement public. Des spécialistes jugent avec audace de omiii re scihili. Plus ils sont inexperts, plus ils se montrent tranchants. Nous voyons le mathématicien mesurer de son compas l’artiste, le philosophe, le poète. Ceux-ci, du moins, ont, pour la plupart.

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