‹ Heures de philosophieChapitre 2 sur 102 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

qu’on va lire; elles forment le bref résumé de ses méditations sur la nature, l’humanité et l’idéal. En s’abstenant de les mettre en lumière, il s’épargnerait plus d’un blâme. Il préfère parler, en livrant ses pensées et ses sentiments â la critique, certain de ne jamais s’offenser des expressions de la liberté d’autrui. Il sait, d’ailleurs, qu’il n’est rien en lui-même que l’écho plus ou moins affaibli de ce que la nature, remuée du souffle de Dieu, a mis en lui.

Le 2 novembre 1873.

L’esprit a trois grands objets à contempler ; Dieu, la Nature, l’Humanité. Il les peut considérer abstraitement : Dieu — cause première; Nature — forme apparente de la volonté divine; Humanité — quintessence du monde naturel arrivé la vague compréhension de Dieu.

L’esprit peut aussi considérer humainement ces trois grands objets: Dieu — être infiniment bon, sensible à tous les sentiments des hommes ; Nature — mère féconde des vies innombrables, toujours remuée par le souffle éternel, toujours dialoguante avec les sens des hommes, et offrant une concordance à l’infinité de leurs sentiments; Humanité — foule d’êtres éphémères et infirmes, qui doivent se secourir et s’entr’aider pour adoucir leur sort en obtenant la faveur de Dieu.

C’est de cette dernière façon que nous devrions considérer l’infinie réalité, en écoutant la voix du cœur plutôt que celle d’une raison sans amour.

L’homme s’élève et se complète par l’observation de la nature. Dès qu’il s’en détourne, l’orgueil le saisit. Il doit vivre à la fois en lui et en l’univers, se contempler lui-même après avoir réverbéré l’image. Un élan affectueux doit d’abord le porter à embrasser l’extérieur; puis, par une réflexion charmante, il doit ramener la forme en son cœur, en unissant l’incommensurable nature \ l’éternel esprit. Ainsi se réalise l’humaine harmonie. Si le corps veut le maîtriser, l’esprit résiste et dit : « Qu’est ce corps chétif dans l’univers? » Si c’est l’esprit qui tente de mortifier la chair, celle-ci lui crie: « Regarde où je te loge, esprit! Invinciblement, je te métamorphose. » Tout lui conseille la foi en une puissance souveraine, mais tout lui apprend la défiance en ses fprees : après les champs fleuris et les brises embaumées , pluies d’automne; mais après les neiges, soleil d’avril.

Celui qui se sent traversé de ces deux torrents, l’un coulant vers les régions spirituelles, l’autre s’engouffrant dans le néant, est poète et philosophe. Après avoir écouté la chanson des images, il plonge en son inspiration pour y entendre retentir les lointains échos du verbe. Et cependant, il ne serait encore qu’une grandeur solitaire, si le spectacle même d’une nature variable ne lui enseignait à répandre autour de lui son âme. Cette mue perpétuelle des formes lui conseille d’aimer vite, et éternellement. Il voit tant de plantes, la parure des bois, qui demain seront flétries; tant de rocs altiers qui s’apprêtent à crouler; tant de rameaux verts qui seront branches mortes demain ; tant de chagrins et de joies, de laideurs et de beautés étroitement unis, qu’il réclame compassion et secours pour toute infortune. Considérant l’univers à la fois comme son père et son enfant, tour à tour pour le respecter et le protéger, il agit par deux mouvements, l’un de vénération et l’autre de charité.

Ces alternatives, loin d’affaiblir son âme, redoublent scs sentiments d’afl'ection en élargissant sa pensée : ce que ne

découvre point son esprit, il le pénètre de son amour, trouvant ainsi à ses recherches une fin céleste. Par la contemplation de la nature, il se sent de la grande famille de tous les êtres vivants : il est bienveillant pour les faibles, et il plaint jusqu’au pauvre insecte qui traine péniblement ses lourdes ailes à travers les mousses.

L’intimité avec la nature, la seule vue de ses phénomènes ne peut-elle éveiller les plus belles qualités de l’âme? — Le courage; le buisson, assailli par la tempête, résiste au vent. — La douceur ; on admire, aux matinées de juin, les deux colombes posées sur la première branche de l’orme. — La résignation : ô blé mûr! tu étais debout, et te voici religieusement renversé! — La majesté : la cime de la montagne s’azure au ciel. — La sincérité, l’activité, la prévoyance : fourmis, noires ouvrières qui travaillent sans relâche sous Tardent soleil. Et, avec l’image pure, le sentiment métaphysique ne nous saisit-il pas? — Douceur des prés, sévérité des rocs, profondeur illimitée des abimes, inconstance des nues, persistance des astres, rêves de la brume hivernale, espérances et tristesses infinies, toute l’immensité s’empare de nous pour nous instruire à notre insu.

Les sciences que nous acquérons de seconde main ternissent la fraîcheur des sentiments, quand leur influence n’est pas contre-balancée par l’instinct. L’homme, aux jours de son enfance, doit vivre passif, abandonné aux impressions naturelles. Il doit pouvoir errer par les bois et les champs, tour à tour s’étonnant et se charmant aux formes agrestes. La physionomie mobile et expressive de la terre aiguisera son sens intime. S’il se penche vers la fleur, que ce soit avec amour plutôt qu’avec curiosité; car le cœur se forme avant le front, et l’heure de la contemplation doit précéder celle de la science. Ce n’est pas étudié que veut être l’univers, c’est admiré.

Les enfants qui n’ont jamais rêvé à la vue des phénomènes de la nature deviennent des hommes sans pitié; ils se jouent des sentiments généreux, déformés qu’ils sont par l’analyse scolastique. Il faut aux enfants une éducation libre : la vue

des arbres, des rivières, des fontaines; les impressions du vent, des neiges et des orages. Je ne sais quelle pureté toute virginale s’épandra alors dans leur âme et leur donnera cette qualité, compagne du génie, et qui surpasse toutes les autres : la sincérité. Ils ne parleront plus seulement de ce point le plus hautain qu’on nomme esprit, mais des entrailles mêmes de leur être, et leurs paroles seront d’une vérité universelle.

Défions-nous des esprits qui s’isolent de la nature! Quand ils le font par orgueil, ils sont fanatiques, et partant cruels. Quand ils le font par vanité, ils sont insensés et pleins de sentiments faux. Beaucoup non seulement se détournent de la nature, mais la prennent en haine. Ses frondaisons capricieuses et l’indépendance de ses formes les font souffrir de leur propre banalité , et ils se croient supérieurs lorsqu’ils la défigurent pour la refaire à leur image. Le fer .â la main, ils la mutilent, l’obligeant à mentir pour en avoir raison ; actes qui dérivent de l’orgueil de croire qu’ils réformeront l’œuvre de Dieu. Peut-être aussi prennent-ils pour un reproche à leur oisiveté et â leur faiblesse la vitalité du monde naturel et l’originalité de ses expressions; ils se hâtent alors d’y appliquer l’estampille de leur esprit, croyant la substituer à l’âme de la nature. Il semble qu’en nous civilisant, nous soyons forcés de nous éloigner des objets champêtres. Des spectacles d’une beauté douteuse, qui attirent aux villes les hommes indépendants par la fortune, font sacrifier la sincérité à l’artifice. De là, la perte de génies originaux. L’ambition, la vanité, pénètrent jusqu’en l’enfance pour s’accroître dans l’âge viril, et les vieillards eux-mêmes, sur le bord de leur fosse, se divertissent à des hochets mondains. Le jour doit venir où l’on craindra l’instruction hâtive, et où l’on tournera les enfants vers la nature, en faisant briller à leurs yeux la franchise et la liberté. On y gagnera peut-être quelque poète, quelque artiste, et surtout des honnêtes gens, c’est-à-dire de saines intelligences. Au lieu d’applaudir à des palmes artificielles, on mettra en gloire de véritables rameaux à la sève vivifiante; au lieu de créer des œuvres pour ne rien dire, des toiles pour ne pas émouvoir.

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des pages pour ne rien apprendre, on produira quelques chefsd’œuvre qui contiendront toute la sublime loi de l’amour, et qui se feront la fois admirer et chérir; on aura remplacé le pâle reflet par la flamme originelle, la copie par le modèle, le simulacre par la vérité. On aura quitté le masque et le fantôme pour la réalité et la vie.

' Spiriliis ubi vuU, spiral.

Combien les livres nous aident à produire notre esprit en nous ornant la mémoire de termes utiles à l’expression de notre pensée! Mais combien aussi les livres nous empêchent! Qu’ils sont nombreux, les cœurs voilés par des formules!

Victimes de nos lectures variées, notre âme périt étouffée sous des richesses étrangères, comme l’infidèle gardienne du Capitole, qui demeura ensevelie sous des boucliers et des bracelets d’or. La foule des sentiments qui s’élèvent de notre sein ne peut plus se faire jour à nos fronts, car la réminiscence y règne en maitresse souveraine. Notre plume trop facile ne parvient pas à graver dans la pierre; elle ne fait que glisser sur le papier, le marquant d’une trace éphémère. Cet accent de vie sincère, nous tentons vainement de le faire retentir en notre style souple, mais incolore; nos caractères ne parlent qu’au regard, nos paroles ne plaisent qu’à l’oreille. Par faiblesse de cœur, et peut-être aussi par désir de briller, nous nous hâtons de nous produire, aimant , mieux jeter un faux éclat que de consentir à mourir ignorés, et préférant ainsi notre propre triomphe â celui de la vérité. — Ambition décevante, qui tôt ou tard nous fait sentir tout ce qu’il en coûte d’avoir sacrifié notre conscience à notre talent ! Que la science que nous acquérons par la lecture ne soit pour nous que le ciseau du sculpteur; qu’elle nous aide â tailler le bloc de pensées et de sentiments qui fait le fond de nous-mêmes. Cherchons-la religieusement, cette intimité qui constitue notre âme,

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et dès que nous l’aurons trouvée, travaillons-la, le front incliné par la méditation, mais l’âme tout épanouie. Et alors, avant chassé de notre mémoire tous les souvenirs étrangers, ayant Elit taire toutes les voix qui ne sortaient pas ingénument de notre cœur, tenons-nous dans une ardeur recueillie, attendant avec patience qu’un esprit de vérité vienne dicter chacune de nos paroles.

Si l’inspiration nous abandonne subitement, hâtons-nous de la rappeler par quelque sentiment de compassion, ou par l’évocation de quelque belle forme que nous aurons rêvée. Ce seul regard tourné vers la pauvre humanité ou vers un idéal de beauté nous ramènera aussitôt ce généreux génie qui sans cesse voltige autour de l’homme, et souvent y pénètre, sans jamais oser y séjourner, tant il s’effra)'e de l’imperfection de la nature terrestre.

Par quelle beauté sensible ou spirituelle l’homme se laisserat-il attraire? Quels seront ses appuis pour s’élever â la vérité? A quelle source puisera-t-il le baume fortifiant qui puisse atfermir ses espérances, en les purifiant?

Il y a la nature, il y a les livres, il y a la conscience, — trois sources de sciences, — et aucune d’elles ne peut être sacrifiée à une autre.

Ce que tes sens sont impuissants à percevoir, par manque de ^ délicatesse native, les livres de ceux qui furent mieux doués que toi te l’enseigneront; et ce que les écrits de tes prédécesseurs ont de trop dogmatique pourra se mitiger par ton observation attentive des phénomènes de la vie présente. Il te restera alors ta conscience pour contre-balanccr les impressions de ton esprit et de tes sens. Tu consulteras ce prisme où viennent se briser les rayons de l’idéal et de la vie terrestre. Dès que tu verras la lumière, de quelque endroit qu’elle te paraisse venir, tu la contempleras. L’astre qui tourne sur nos tètes nous apparait

chaque jour à deux points opposés de l’horizon. Il s’élève à l’orient, pour décliner à l’occident; et de part et d’autre, ses rayons apportent la vie. Pendant les jours d’été nous le voyons resplendir glorieux dans un ciel serein; aux jours hivernaux, il ne jette que des clartés intermittentes à travers les lourdes et ondoyantes nuées, mais ses rayons sont toujours des fleuves de joie vers lesquels tout être qui aspire à la vie se tournera. Tu ne regarderas donc pas d’où tombe la lumière, et, dès que tu l’auras aperçue par l’intelligence de toH esprit ou la clairvoyance de ton cœur, tu lui rendras grâce. Tu ne diras pas : Ceux-ci possèdent la vérité, qui portent tel vêtement; et ceux-là sont dans l’erreur, qui s’expriment en tel dialecte. Tu chercheras la sincérité dans le discours des hommes, ne les jugeant que par leur intention. Tu ne verras plus alors que des frères mortels inégalement partagés de la nature et de l’esprit. Il n’y aura plus pour toi ni amis ni ennemis, mais des porte-voix de Dieu, plus ou moins sonores. Oubliant ta chétive personiie, la haine d’un juste te paraîtra plus aimable que l’affection d’un pervers. — Et cependant, dans le crime, tu seras porté à ne voir qu’un méfait de l’ignorance, car dans toute créature tu découvriras le rayon divin. Tu seras alors porté à trouver bien imparfaite la justice des hommes , et ton cœur s’élèvera au royaume consciencieux de l’équité. Où est-il? Hors de ce monde troublé, flagellé parles heures, dans l’immortel esprit où, lorsque le temps aura épuisé sa vie, nous devons tous rentrer.

Le mouvement philosophique qui s’est produit depuis un siècle et qui a conduit la plupart des penseurs à la méthode expérimentale, a montré les écueils du mysticisme et de la dialectique. On a pu voir les deux chutes dont on était menacé si l’on se livrait entièrement , soit au sentiment, soit à l’analyse pure. De froides et patientes études ont dissipé bien des erreurs, en nous

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apprenant comment un amour infini, dégénérant en extase, peut nous faire paraitre comme réalité objective les fantômes de notre imagination, et comment une logique étroite peut nous faire dévier de la haute raison par une analyse trop subtile. Il se formera une philosophie tempérée, plus humaine, et qui pourra à la fois satisfaire le cœur et l’esprit. On ne se livrera plus sans crainte aux séductions d’une métaphysique transcendantale. Le progrès des sciences naturelles a été rapide; mais, d’entre ceux qui s’y sont voués, quelques-uns ont cru pouvoir éliminer l’idée de la Divinité de l’intelligence humaine, et par là ils ont restreint les horizons de la pensée et comprimé l’élan des cœurs. L’équilibre des facultés sentimentales et rationnelles a été rompu, et l’on s’habitue à considérer l’homme comme une créature indépendante de Dieu.

Qui oserait blâmer le positivisme, en tant que méthode des sciences naturelles? Qui oserait contredire l’expérience? Le positivisme ne sort de sa sphère que lorsqu’il conteste son domaine à la psychologie, et qu’il tente de démontrer sur la matière l’inanité de nos aspirations vers Dieu.

L’infini ne peut se prouver que par cette lueur meme d’infini qui nous éclaire.

Nous sommes entourés d’un cercle de ténèbres pénétrables , qui se perd dans d’autres cercles de plus en plus ténébreux. L’esprit s’y aventure plus ou moins loin, pour arriver inévitablement à la région opaque. S’il ne veut exercer son activité que dans la première zone, il pourra y enfoncer de plus en plus sa lumière et arriver à des résultats pratiques; mais il ne découvrira que des causes secondes, auxquelles il ne voudra pas s’arrêter, et qui n’auront pas accru de beaucoup la science de l’âme.

Ces découvertes charment bien des intelligences, sans répondre néanmoins au besoin des cœ-urs. L’œûl clair du savant distinguera parfaitement les phénomènes qu’il analyse, mais il se troublera dès qu’il voudra pénétrer au royaume de la pensée pure et le mesurer géométriquement.

Il devrait sembler naturel aux positivistes d’avoir, pour me

servir de l’expression d’un poète, le grave respect de l’Ombre, et de demeurer dans le cercle où leur vue puisse s’exercer avec certitude. Cependant, il semble naturel aussi qu’ils soient souvent tournés vers le grand mystère qui les étreint. De même que la vie aime à se perpétuer, l’âme aspire à se déployer dans l’infini. Ce désir, les esprits fiers l’apaisent par la philosophie; d’autres, plus modestes, par un culte religieux; la plupart, par des œuvres de justice et de générosité, avec lesquelles ils comblent l’abime inconnu. Ceux-là mêmes qui prétendent que le spiritualisme jette le trouble dans la raison, viennent l’affirmer par le travail laborieux auquel ils doivent se livrer pour éliminer l’infini de leur pensée. Lucrèce, en nous dévoilant son sens poétique et les nobles formes de son génie, nous pénètre de cet idéal qu’il montre, en dépit de ses raisonnements, ailleurs qu’en la matière. Il nous convainc ainsi de ce dont il tente de nous désabuser. Ce sont peut-être les extravagances des philosophes anciens, qui, voulant diviser et subdiviser l’infini, se montraient trop affirmatifs en des questions de métaphysique, qui ont suscité plusieurs fois cette réaction par laquelle on arrive à chercher dans la matière seule le ressort qui nous fait penser. Ces penseurs illustres qui étonnèrent l’antiquité et le moyen âge par la subtilité de leur génie et la magie de leur style, ont avancé, il est vrai, maintes erreurs; mais tous ont un fond de vérité qu’ils n’altérèrent qu’en voulant être trop précis et ne reconnaissant pas de bornes à leur entendement. Bien que Pascal soit parfois absolu en sa philosophie, nous pouvons le croire lorsqu’il nous dit : « La dernière démarche de la raison est de reconnaitre qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent », — et qu’il ajoute ; « Nous connaissons la vérité, non seulement par la raison, mais encore par le cœur. C’est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes, et c’est en vain que le raisonnement, qui n’y a point part, essaye de les combattre. »

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Si les livres de philosophie sont si peu lus, c’est qu’ils sont œuvres de raisonneurs plutôt que de penseurs. Au lieu de ne mettre au jour que la quintessence de leurs réflexions, les auteurs ont cheminé publiquement dans le dédale de leurs laborieuses recherches. Or, le lecteur n’aime guère de suivre dans ses allées et venues un esprit qui en est encore à chercher son chemin; il lui répugne d’être enchainé à scs pas ; il veut être libre. Tous, nous aimons à arriver rapidement au fliit; nous demandons à connaitre le résultat certain des investigations et du labeur d’autrui, mais non pas à suer avec lui à la poursuite d’une proie; nous aimons à goûter un mets savoureux, mais nous refusons d’assister à sa préparation; nous aimons à cueillir un fruit à la branche, mais nous ne demandons pas au jardinier les soins qu’il a donnés à l’arbre producteur. De mille pages manuscrites sur la philosophie, que l’auteur bien inspiré en destine quelques centaines à la typographie, et que ces pages contiennent comme le suc de ses patients travaux. On verra alors que son œuvre, au lieu d’avoir le sort commun, en vieillissant oubliée, sera appréciée par l’esprit public. Un penseur ne devrait pas se croire humilié si l’on ignorait la persévérance de ses efforts, et si l’on s’imaginait qu’il a puisé sans fatigue, en la science d’autrui, sa philosophie. N’est point philosophe celui qui ne sait faire i la vérité essentielle le sacrifice de son amour-propre.

Nous devons avoir les regards sans cesse portés vers quelque objet supérieur à nous : c’est la première condition de notre perfectionnement. Cependant, tout bel et noble objet ne nous est pas également utile à contempler; nos inclinations spirituelles doivent être consultées, pour que notre contemplation soit fécondée par l’amour.

La Perfection absolue contient en elle toutes les perfections, mais des voies innombrables y aboutissent. D’entre les voyageurs sur cette terre, les uns cherchent la raison, la justice, l’équilibre; d’autres, la charité, cette chaleureuse justice; plusieurs, l’art, c’est-à-dire les divines élégances de l’âme ; — les uns et les autres sans trouver le repos. Ce qui ne se parachève pas en cette vie s’accomplit en des mondes inconnus. Il doit nous suffire de prendre un chemin qui nous élève et nous rapproche de la splendeur que nous rêvons. La vérité éternelle projette des rayons multicolores en traversant les âmes, bien qu’à son foyer elle brille d’une seule et même lumière. Imaginez le monde moral sphérique, et voyez comment ceux qui se sont d’abord éloignés pour aller dans des directions opposées, peuvent néanmoins se retrouver. Le point de départ est la bonne intention. Le trajet se fait par des routes diverses, mais le but réel est le même: le bonheur parfait, seul objet qui nous remue et nous fasse vivre. A mesure que nous nous en approchons, les différences entre nous s’effacent. Ainsi se réalise la divine fraternité. Ceux qui cherchent la perfection s’unissent invinciblement. Plus on s’avoisine de l’idéal, plus la pensée est vivace et plus les sentiments augmentent d’intensité; c’est une ardeur de vie que rien ne peut éteindre. Au contraire, l’éloignement de l’idéal produit la cécité des esprits et l’indifférence des cœurs : on se presse dans la vie sans se voir ni s’aimer. Mais tous les regards portés vers une réalité supérieure, de quelque endroit qu’ils s’élèvent, et quelle que soit la diversité apparente des buts, finissent par se réunir au foyer de la vérité et de l’amour.

Je crois que nul homme ne doit prétendre forcer la croyance d’autrui. Je crois aux inspirations du cœur, à la vérité des impressions naturelles et spirituelles perçues par un bon organisme et un noble canir. J’aime à penser que lorsqu’on

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chasse de soi toute pensée d’ambition et d’orgueil, et qu’on s’emplit à la fois de la crainte de faillir et de l’amour de l’Infini, — dont nous n’apercevons qu’une face, extérieurement lumineuse, — on se place en des conditions favorables pour recevoir l’inspiration divine. C’est le plus souvent une fausse science , née de la foule des termes restés en une mémoire trop impressionnable, qui nous entrave en notre recherche de la vérité pure. Les mots sont comme des points noirs qui absorbent la lumière. Ils pèsent sur notre âme, qui en est comme toute chargée et ne peut plus s’élever à Vinspiralion, c’est-à-dire au point suprême où le Divin la touche et lui donne, non la vérité absolue, mais quelque pâle rayon dont elle est illuminée. C’est donc à l’homme de se dépouiller de tout ce qui l’appesantit et le souille, pour monter aux régions sereines et réfléchir en soi la lumière primordiale. Il est alors inspiré, c’est-à-dire qu’il est dans l’état de concordance et d’harmonie infinies. Il écoute parler en lui l’univers, qui est une expression de Dieu. Il en possède toutes les voix et toutes les formes. Puisqu’il se sent sincère, il a confiance. Il ne redoute pas l’océan de mystères qui l’enveloppe et où il va bientôt s’enfoncer. S’il se trompe par défaut de nature, son erreur est encore lumineuse, car, par la sincérité, il touche à Dieu.

Ah! certes, les sincères ne sont pas toujours les forts, mondainement ! Leur bonté, leur tendresse, leur modestie extrême, qui les font acquiescer à toutes les paroles sonores d’autrui, leur ôtent un peu de l’intelligence des choses terrestres; mais ne valent-ils pas mieux que ces habiles pour lesquels il n’est point de perspectives infinies, et surtout que ces prétendus clairvoyants qui se disent, de par leur raison, les seuls interprètes de la vérité absolue?

Ainsi, la perfection ne peut-elle se montrer en l’humanité, et tout mortel est-il couvert de taches de nuit. Tantôt c’est le cœur qui s’est enflé au détriment de la réflexion, tantôt c’est le jugement qui a paralysé l’âme en scs effusions; parfois, c’est l’esprit, trop délié, qui, par ses subtilités, a porté atteinte

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au cœur et au jugement. Chez les uns, il y a trop d’humilité; chez les autres, trop de froideur; chez la plupart, trop de vaine gloire.

Il faut donc que l’homme, ce passager de l’espace, toujours comme arrosé de ténèbres et de clartés, ne demande point à l’humanité ce qu’elle ne peut lui donner; qu’il admette l’imperfection nécessaire, et qu’il se contente, pour juger l’individu, de mettre en balance cet amalgame de vices et de vertus, qui forme la nature humaine. Qu’il se dise : Ceux-là sont excellents qui n’ont en eux qu’un seul coin d’ombre. Qu’il les aime pour leurs côtés lumineux, mais qu’il ne fasse pas la tentative vaine d’anéantir ce coin obscur dont nul esprit ne sera préservé, l’humanité durât-elle aussi longtemps que l’univers. Qu’il tourne ses conseils vers les ténébreux, vers ceux qui, aveuglés par leur personnalité, se disent toute clarté et se croient des rayons purs de l’esprit éternel. Impeccables ils se disent, et armés du glaive de Dieu, comme si Dieu n’était pas tout amour et miséricorde! La vertu des saints, c’est la prudence. Qu’un mortel, vivement pénétré de la fugacité des choses, s’ensevelisse au cloitre et s’y tienne muet, agenouillé sur la dalle mortuaire, qui pourrait lui en faire un grief? Mais que du fond de l’oubliette où son idéalisme l’a fait descendre, il veuille entraîner à soi toute l’humanité, en la menaçant d’anathème si elle se livre à ses instincts joyeux, ne serait-ce pas faire acte d’orgueil? La passion religieuse extrême ne peut s’accorder qu’avec l’humilité extrême. Aimer de s’anéantir sous le regard de Dieu ne peut porter l’homme, que par une contradiction, à s’affirmer audacieusement devant ses semblables.

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