‹ Heures de philosophieChapitre 21 sur 102 · CCLXVIII · texte numérisé non relu

CCLXVIII

Ceux qui tentent de plaire aux mondains et aux âmes modestes prouvent leur ignorance de la vie. Il faut savoir choisir son monde. On ne sacrifie pas à la fois à Momus et à Minerve.

Trop vouloir, peu pouvoir, — ainsi se résume la destinée de maints ambitieux qui n’aspiraient à rien moins qu’à se faire un nom. Que de studieux efforts demeurent stériles! Que de fleurs ne produisent que des fruits secs ! Combien de travailleurs eussent pu fournir une carrière brillante, s’ils eussent été possédés d’une noble ambition! Mais la vanité mondaine, qui tue tout génie en son germe, les a captivés. C’était pour plaire au vulgaire qu’ils consumaient leurs jours de jeunesse dans la poudre des livres, et par ce mot vulgaire il faut aussi entendre les puissants — vulgutn auteiii tam chlamydatos qiiam coronatos voco, — écrivait Sénèque. Ils s’exerçaient à dire de bons mots qui pussent chatouiller agréablement l’ouïe délicate des raffinés. Ils arrachaient des sourires approbateurs aux plus huppés, et se croyaient parfois bien payés de leur labeur par un tel salaire. Néanmoins, au fond, ils en sentent la mince valeur, et intérieurement font de navrants retours sur le rôle auquel ils se sont condamnés. Mécontents de leur position, ils persiflent, font du sarcasme, raillent les modestes et leur décochent des flèches qui, tôt ou tard, retombent sur la poitrine des archers impuissants. Malgré leurs richesses et leurs

titres, ils vieillissent, les pâles amants de la postérité! L’oubli est prochain. Leur souvenir végétera quelques années encore dans le cerveau des vieillards corrompus qu’ils ont égayés par leurs spirituels propos.

Bien des gens s’enorgueillissent d’une caresse tombant de haut; si un supérieur les traite sans façon, ils ne se sentent plus de joie. D’où vient l’cxtréme jubilation de cet homme? — Un prince lui a frappé amicalement sur l’épaule, en l’appelant : Mon brave!

De nos jours, quelques-uns tentent de jouer le rôle de bons princes. Souvent ils se méprennent, en s’adressant au penseur qui les juge. Ils font les étonnés, si celui-ci semble apercevoir leur jeu, car ils avaient le fol espoir de le voir plier sous leur geste, croyant toujours déguiser leur nature méprisante par un mouvement de familiarité inopportune. Ils font songer à l’autruche, qui se croit inaperçue du chasseur pour avoir enfoncé sa tête dans le sable.

On ne peut commander l’estime aux petites gens qu’en prenant en leur présence un air fier, des mines prudes ou un ton brusque. Q.ue dis-je ? C’est par ces moyens que l’on commande l’estime au monde entier. Les hommes, en général, n’ont de révérence que pour ceux qui les méprisent et leur font sentir leur mépris par des signes extérieurs. Voulant s’éclairer à une fausse lumière, ils sont plats valets. Ils sacrifient à Saturne au lieu de contempler la Vérité immuable.

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