CCCXVIII
On ne croit pas à la profondeur d’esprit d’un homme nerveux. Pour le vulgaire, c’est la tranquillité dans les gestes qui exprime la gravité de la pensée. Cependant, on ne peut guère être un génie sans une grande force nerveuse, pleine de caprices, et qui se trahit par des mouvements extérieurs qui heurtent souvent le formalisme. Aussi la vue d’ in homme de génie diminue-t-elle généralement l’estime qu’on a de ses écrits. S’il tient à garder son prestige aux yeux de la foule, il ferait bien, je crois, son œuvre terminée, de s’aller cacher.
Les gens d’esprit nul, ne doutant de rien, sont ceux qui prennent les attitudes les plus imposantes et se font le mieux écouter.
La familiarité n’engendre le mépris qu’entre esprits mal faits. Entre âmes bien nées, elle accroît au contraire l’estime et l’affection.
Peu d’hommes observent sincèrement, sans malignité ni vues intéressées, rien que pour s’instruire, et par seul amour de la vérité. Chez la plupart, la sensibilité manque. On n’a aucun
sentiment de la vie générale. Comment pourrait-on penser, puisqu’on est privé de cœur! On ne saisit point, dans sa plus haute acception, la signification de ce mot : penser. La pensée ne semble autre chose qu’une trouvaille de l’esprit de calcul, au bout de laquelle est un brevet. \’ivant dans le monde des machines, on ne comprend pas Épictète; mais on dirait fort bien: II y a d’excellentes pensées en cet engrenage.
Bien des pensées demeurent incomprises parce qu’elles ont la complexité métaphysique. Elles mêlent plusieurs vues en une seule perspective.