‹ Heures de philosophieChapitre 4 sur 102 · XX · texte numérisé non relu

XX

Verlimlur species animorum.

Quel est l’homme qui ose descendre dans les profondeurs de sa conscience pour y trouver des avertissements qui l’engagent â briser des idoles qui font l’enivrement de sa courte vie? Quel

hEÜRES bE PÈlfLOSÔPHtE

homme voudrait démasquer son propre néant en se rapetissant aux yeux de ses semblables? Faible et glorieux à la fois, le mortel s’aveugle aux vanités, et il appelle à son aide de séduisantes images qui puissent lui voiler sa destinée.

L'homme est la seule créature qui ne prenne pas la création au sérieux. Il essaye de plaisanter agréablement sur la vie et sur la mort, croyant par là faire preuve d’indépendance. Les animaux sont des créatures plus graves, qui chantent à la joie, crient à la douleur, mais ne faussent jamais leurs instincts. Ils sont susceptibles d’amour et de haine; mais ils ne connaissent point l’ironie, cette révolte de la faiblesse qui espère se venger par un peu d’esprit. Les animaux n’ont point, comme les hommes, l’impudence de se donner en spectacle — chose triste, quand on l’approfondit! — simuler les douleurs vraies pour .se faire applaudir d’une foule frivole! exprimer la gaieté pour l’obliger au rire! Il faut donc que l’acteur aime, soupire, se passionne pour elle, la spectrale assemblée! Quelle plus grande preuve de la misère de l’homme! Se faire prêter une âme étrangère pour essayer de s’émouvoir par le cœur d’autrui! Ceci est faux, murmure la conscience; — et l’imagination répond : Ceci est la vérité. Le sentiment jette son voile sur la raison, et l’éphémère se livre à ses joies menteuses. N’y a-t-il pas assez d’émotions à goûter dans la vie réelle, qu’il faille rechercher avec tant d’avidité les réalités trompeuses? Les voici tous, au lever du rideau, jeunes et vieux, assis sur les gradins. Le vieillard vient montrer combien son cœur est paternel ; l’orpheline de la pièce l’intéresse; il pleure et sourit avec elle, cette belle grande fille fardée dont le père meurt abandonné dans un taudis. C’est ici que l’écolière, sortie pour un jour du couvent, vient chercher son Roméo. Oh! cet acteur si bien tourné, aux lèvres de corail, aux sourcils d’ébène, et dont chaque parole est une mélodie, elle en raffole chaque soir! Qui l’en empêchera? Sa mère ne fait pas autrement. Oui, et le lendemain, quand le jeune homme sincère, celui qui voudrait unir sa destinée à la sienne, se présentera à elle, l’image de l’acteur aux jambes si bien chaussées, au si joyeux

coloris, flottera encore devant ses yeux, et le malheureux se verra froidement éconduit. Est-ce donc là le fiancé qui ose s’offrir à moi?.. — une voix sans mélodie, une mine pâle, un vêtement terne, des paroles sourdes, nulle majesté dans la démarche, nulle grâce dans les mouvements... physionomie honnête, il est vrai, mais peu marquante, et si monotone qu’elle inspire l’ennui! — Hélas ! la réalité semble bien froide, quand on peut s’aller éblouir aux féeries de la scène, — bien nue, bien pauvre, pour ceux dont l’esprit faible ne se soutient que par l’enivrement des sens, et qui se plaisent à cacher la mort sous de brillants oripeaux! Longtemps avant l’heure, la foule se presse aux portes du théâtre. Le spectacle sera plein d’attrait. Au premier acte, pendant que le fiancé caracole à l’armée sur son coursier, la fiancée mourra de misère au coin d’une rue. Mais le septuor du troisième acte sera d’un effet merveilleux : on y chantera l’amour et les joies de l’amour. Le beau fiancé reparaîtra, couvert de lauriers et brillant d’or et de joveuse humeur. Oh! la belle leçon de constance, jeunes spectatrices! Le quatrième acte sera le plus applaudi ; un vieillard s’y doit suicider et chanter en roulades les dernières paroles d’un moribond, avec accompagnement de violons et de flûtes. — Odieuse parodie! l’homme est donc si vain, si léger, qu’il prend plaisir à voir ses larmes briller au soleil, et à écouter ses douleurs mises en musique! Meurent sans pitié les pauvres qui tombent sans lui adresser le salut du gladiateur romain! Périsse ce qui manque d’agrément pour le regard! et vive l’ingénieux et éclatant décor!

Stériles dépenses d’amour que celles qui se font pour le mensonge; pluie de perles dans la mer que ces larmes de jeunes filles devant la scène; soupirs de malades que ceux de ces vieillards spectateurs d’un drame : meurtre de la vérité par le mensonge sous les yeux de la raison! N’est-ce pas toujours la danse d’Holbein, plus hideuse ici, parce qu’elle est pleine de mépris pour le monde à venir? Est-il permis d’admirer l’adresse dans la tromperie? Qui donc, le premier, a appris aux hommes à jouer la comédie? Cette fausseté qu’on admire sur la scène, et

qui se glisse jusque dans notre vie familière, n’est-elle pas le fruit de la révolte de l’âme, irritée de se voir logée en un corps de chair? Pour se venger de la mésalliance, elle se joue du corps, et en fait son mannequin : de là, le théâtre. Amuse-moi en parodiant la vie, dit-elle : ... et l’on voit des hommes gambader dans une arène, et se reployer sur eux-mêmes, aux applaudissements de créatures mortelles! Foule avide de comédies, si ces sentiments que tu prodigues à des fantômes de vérité, tu les reportais sur les martyrs de la société qui souffrent inconnus dans l’impasse des ténébreuses misères, combien tu aurais mérité de tes frères et de Dieu! Manquent-elles ici-bas les infortunes à soulager? Les pauvres, les tristes, les malades, ne composent-ils pas l’humanité presque tout entière? A l’heure où les grands lustres, glissant leurs rayons sur les rampes de la salle, font resplendir les toilettes superbes; à l’heure où les tressaillements du rire agitent le public â l’audition de méchantes saillies, aux mansardes des maisons voisines, des enfants misérables périssent sans secours aux froides étreintes de la pauvreté!

II y a au fond de toute grandeur quelque misère secrète. La renommée est une force cependant! On remue, on enflamme, on dirige les foules. — « Ah! pense-t-on, je suis grand, voyant sous mes pieds le monceau énorme des préjugés et des folies, et ayant pour auréole la multitude! Suis-je heureux? — Non, hélas! Toute ma gloire semble être faite d’une passion détournée du seul objet digne de mon affection. Heureux encore le doux Pétrarque, dont le désespoir d’amour fit la gloire! Le sentiment de la vie présente est trop vif pour que je me paye d’espérances d’outre-tombe. Ni les applaudis.sements des foules, ni des lauriers flétrissablcs ne me tromperont sur mon néant! »

Ainsi, quelque glorieux qu’il devienne, l’iiommc éprouve le sentiment de sa misère. A mesure qu’il s’élève dans l’opinion

HEUKES DE PHILOSOPHIE

d’autrui, il est plus effrayé de son triomphe ; il cherche avec inquiétude ce qui peut le lui avoir mérité. Lyre accordée au diapason de la justice et de la beauté, il chantait sa pensée, et voici qu’il s’est acquis la gloire! « Tu vivras sur la terre éternellement! » lui crient les voix du monde. Mais, ô douleur! ne fait-i! pas le triste rapprochement de sa chair et de son esprit? Ne voit-il pas son sang pâlir et fuir silencieusement avec ses plaisirs? Est-ce l’admiration d’autrui qui lui voilera la fragilité de sa nature? Crédulité de le croire! Soumis à la mortalité, il endurera tous les tourments réservés aux plus humbles mortels, et il s’y joindra ce levain d’orgueil qui fermente au sein de toute créature célébrée.

yolat ammbigiiis mobilis alis Hora...

Nous croyons surveiller nos horloges : ce sont elles qui nous observent, froides et impassibles devant nos ardeurs et nos souffrances. Leurs sonneries sont autant d’avertissements pour qui les veut entendre. A chaque heure nouvelle, elles nous crient, de leur timbre argentin, que la niort a fait un pas vers nous, et que nous nous enfonçons d’une ligne dans la terre ténébreuse. La nature, moins cruelle, procède par nuance et nous mène par gradations insensibles de l’aube au crépuscule. C’est nous-mêmes qui avons accentué la marche du temps, en imaginant, avec notre esprit mathématique, ses divisions et ses subdivisions. Au palais aussi bien qu’â la chaumière, riiorloge mesure à chacun les plaisirs et les peines. Cet effrayant meuble, debout dans un angle de la chambre, comme un intendant de la mort, tient compagnie aux enfants et aux vieilles gens, qui ne songent guère à sa fatalité. Beaucoup portent sur leur poitrine une petite montre de métal qui fait entendre son froid tic tac, non loin de ce cœur de chair et de sang — autre mesureur de la vie — agité de nos joies et de nos ciiagrins.

Mais, d’une part, c’est le temps inexorable conçu par notre pensée; de l’autre, le temps modifiable qui vit en nous et forme une qualité de notre être d’aujourd’hui. Nous pouvons retarder ou précipiter les pulsations de notre cœur; mais ses ressorts seront un jour brisés, en présence d’un balancier insensible. Entre temps, nous vivons de confiance, étourdis que nous sommes par le tourbillon des choses passagères qui nous enveloppent.

On recherche la raison mêlée d’amour, et l’amour éclairé par l’intelligence, et l’on ne trouve que froideur ou brûlure; d’une part, modération et insensibilité; de l’autre, dévouement et extravagance. Par une fatalité cruelle, il semble que l’homme’ ne puisse s’abandonner entièrement ni à sa raison, ni à sa passion, sans blesser le sentiment d’humanité. Le voici grave, sévère, rigide; mais sonne l'heure de l’héro’isme, vienne l’instant où il lui faut déranger l’équilibre de la pensée générale pour s’élancer vivement au détail, incertain si l’étincelle que produira ce choc augmentera la lumière du monde, on le verra .se tenir passif, effrayé des conséquences d’un acte irréfléchi. O rhéteur , il se noyait, l’enfant, pendant que vous l’admonestiez! — Maintenant, le voici suivant les généreux caprices de son cœur; un seul objet le captive; il s’imagine que toute la nature doit respecter et chérir cette belle création de ses rêves; mais, passe l’aigle, à l’œil clair, qui dévore l’enfant de l’effraie! — On parle de la haute raison... Ah! quel heureux séjour serait cette terre, si chacun la possédait, cette qualité rare!.. S’éloigner pour toujours d’une réunion de frères attentifs aux plus secrets mouvements de notre âme! quitter à jamais une foule équitable et amie, qui applaudissait à notre élévation en comprenant nos fréquentes défaillances!.. Que la mort nous apparaîtrait affreuse! — Hélas! aux seuls esprits cultivés, il est réservé, ce prudent et ferme amour qui ne se laisse pas dessécher par des

arguments, ni troubler par la violence. La dureté et le fanatisme se tiennent aux seuils de nos demeures, épiant nos inclinations. Un jour nous devenons leur proie, et nous abondons en raisonnements pour nous justifier et nous fortifier en nos desseins. Quelle est la conviction profonde dans le surnaturel qui n’entraîne avec elle le fanatisme.^ Et quel ridicule objet, enflammant notre esprit, ne peut enfanter des haines implacables? Il est des hommes qui, pour s’ôtre ancrés sur une opinion dont ils ne sont pas même sûrs, s’irritent des variations de la pensée d’autrui. D’autres voient le scepticisme dans les pérégrinations d’un esprit sincère qui cherche, sur la grande fondrière, un sentier ferme. Ils sont alors portés à trouver contradiction là où il n’y a que dissemblance. Volontiers ils diraient que la tristesse contredit la joie, l’aube la nuit, le printemps l’hiver. Ce regard circulaire et patient, sans cesse ouvert aux changements successifs qu’amène le cours de la vie, ils ne le possèdent point. Comme le verre grossissant de la lentille, qui jette des lueurs sèches et ardentes, ils ne font que brûler, d’un maigre rayon, l’objet qu’ils devraient féconder. Et c’est l’éternelle histoire du monde : chacun se croit fort en n’étudiant point son cœur, et en ne doutant point de son esprit. Ah! soyons donc un peu sceptiques sur nous-mêmes, si nous voulons devenir croyants devant Dieu et indulgents envers les hommes !

... Sine slrepitn syllabanim.

Nous entendons dire : Du choc des esprits naît la lumière. Si l’on prétend parler ici d’une sorte de clarté résultant dé la rencontre fortuite d’esprits en désaccord, qui, s’embrasant dans la discussion, arrivent à jeter certain jour sur des questions d’ordre secondaire, on n’a pas tort de citer le vieil adage. Mais si, par ce mot lumière, on croit pouvoir exprimer la science philosophique et religieuse — du domaine de la pensée pure, hors

HEURKS DE PMlLOSOEllIE

des temps et des lieux, — on se trompe; car la science philosophique n’a nullement besoin du choc des esprits pour se produire : il suffit de l’impression de l’infini sur une âme passive et bien harmonisée. Il se répand alors en elle une lumière qui n’est point la lueur ondoyante et trouble des feux terrestres, mais la blanche et tranquille clarté des astres. Le grand instructeur, c’est le silence. C’est lui qui allume le divin flambeau au fond des coeurs adorateurs. Qui veut entrer de vive force au royaume de l’immuable s’en écarte. Il faut s’y laisser porter sur les ailes de l’amour. Dans la paix des déserts de Judée, les poètes hébreux étaient hantés de ces visions prophétiques qui étaient comme l’apparition d’images sorties du monde originel et évoquées par le recueillement au milieu des vastes solitudes. Dans le calme des nuits sereines de l’Attique, combien de jeunes philosophes dont le nom brille encore, s’allaient promener en silence le long des grèves de la mer tumultueuse pour recueillir à travers ses bruits la parole de la vérité infinie! Jésus laisse ses jeunes années s’ensevelir dans le silence et l’obscurité. 11 ne se révèle au monde que lorsque son âme réfléchissante, instruite chaque jour par un mystérieux et divin dialogue, déborde du souffle de Dieu. C’est sous les froids portiques d’un monastère, autour desquels venaient expirer les clameurs d’un monde barbare, c’est parmi des frères plongés dans le mutisme de l’adoration religieuse, que l’auteur de VImifalioii écrivait cet immortel chef-d’œuvre où l’âme est pénétrée jusqu’en ses plus intimes replis. Nature diaphane, sanctifiée par la souffrance volontaire, éclairée par la grâce, le divin solitaire disait d’une voix douce et tranquille des paroles éternelles. Il semble qu’il ait vécu, la joue appuyée sur le cœur même de l’humanité, pour en saisir les plus légers battements.

Le corps de l’homme est avide de jouissances; son cœur, avide d’émotions; son esprit, avide de gloire. Nature insatiable.

l’homme voudrait à lui seul absorber la vie du monde, et tel est son aveujjlement, que dans cette succession de sentiments si divers, il ne reconnaît pas l’aiguillon de la mort et ne daigne pas prêter l’oreille à l’horloge du temps qui bat au fond de sa poitrine. Il s’imagine qu’il lui suffit de mettre la main sur les yeux pour n’être pas vu. Ce condamné à mort croit échapper à sa peine s’il ne répond pas à l’appel de la nature, et il oublie la terrible parole : In pnivercin reverleris. Grandissant sans éducation spirituelle, il n’a jamais réfléchi à l’étrange accouplement de l’esprit et de la matière, du jour et de la nuit; c’est avec irréflexion que son âme se livre à ce corps qui l’opprime, et qu’elle s’ingénie à lui plaire. Que lui rend la chair pour un tel sacriflee? — Troubles, malaises, piqûres. C’est la chair qui entraine l’ânie sur ce lit de souffrance où elle devra gémir, épuiser sa vie mortelle, et partir au moment précis où la première le lui ordonnera. Elle triomphe, la parvenue, de se sentir si divinement épousée; elle s’indigne toutes les fois que l’âme veut s’éloigner d’elle par ses aspirations. Celle-ci cependant, surprise comme en adultère aux regards de Dieu, et menée sur la terre par une noire fatalité, n’aspire qu’au jour où elle pourra voler de ses propres ailes. Plus l’homme se considère, plus il comprend l’étrangeté de son destin. A ses pieds, il voit une terre obscure qui le lie à ses métamorphoses; au-dessus de lui des mondes muets qui inquiètent sa pensée; autour de lui, des êtres misérablement orgueilleux, cnchainés de liens invisibles, tournant au gré d’une machine mystérieuse dont la rotation perpétuelle tour à tour les élève, les abaisse, les rejette, pour les reprendre et les broyer. Parfois, s’éblouissant en sa grandeur, il regarde comme une étrangère la nature dans laquelle il se meut. Il s’amuse à la faire poser devant ses yeux, pour en décrire froidement les charmes et les laideurs; mais ce bel échafaudage s’écroule bien vite! Le géant tombe de son tertre; et le voilà bien étonné, lui, l’homme spirituel, de devoir encore ramper sur cette terre qu’il ne pèut renier. C’est l’heure d’analyser ses rêves, d’apprécier les événements, de compter les anneaux

Meures de philosophie

de ses chaînes, d’observer ses plaies et de promener la lampe autour de sa prison. Quel orgueil y résisterait? Le sentiment s’égarait aux sollicitations d’une pensée ambitieuse. 11 a déployé ses ailes pour atteindre au monde des anges; mais son illusion ne devait pas être de longue durée. La matière, l’épouse inséparable, ne l’avait point lâché. Elle était là pour rappeler l’époux voyageur à la communauté de l’existence terrestre : — c’est que l’expiation de l’esprit qui nous anime n’était pas achevée, et que l’ânte, plus hautaine qu’épurée, aspirait à vivre en des régions auxquelles elle ne pouvait encore prétendre.

Les phénomènes naturels ne sont que les expressions visibles de la pensée éternelle. La nature est un symbole; ce que nous voyons s’y accomplir existait, de tous les temps, dans l’essence invisible des choses. Les conséquences de nos actes sont engendrées de toute éternité. Nous ne nous étonnons pas de voir le descendant d’un homme intempérant porter le châtiment des fautes de son aïeul. Ne nous étonnons pas davantage si nos esprits inquiets souffrent de la révolte de notre premier père. Une même loi doit régir la nature et le monde spirituel.

Où est l’homme qu’une pensée habituelle n’enivre point? Quelque détachés du monde que nous soyons, une image ou une idée nous possède, nous aveuglant sur ce qui ne la concerne point. Les uns sont épris de joyeux objets; les autres vivent dans la contemplation d’un idéal qui les enveloppe de ses vapeurs sereines. Quelques-uns s’enivrent à la réalité profonde : la fière pensée de la mort les fascine. Ils y trouvent bien-être, sécurité. Les religieux sont de ce nombre; leur existence, qui nous parait décolorée, est toute ardeur, toute lumière. On peut y joindre les

philosophes et tous les penseurs sincères : la vérité sévère et la tranquille justice ont, elles aussi, leur rayonnement.

Nox veiiil, et secum sowtiia nigra trahit.

Ovide.

Il est remarquable que les émotions que nous éprouvons en nos rêves soient plus vives que celles qui nous surviennent à l’état de veille. Éveillés, nous ne sommes émus aussi profondément que lorsque nous sommes placés en certains milieux, tels que la nuit, la solitude, l’hiver; alors le sang reflue promptement de la tête au cœur.

L’horreur de certains songes nous étreint l’âme, le corps n’étant plus là, avec ses sens ouverts, pour la distraire. Lorsque, en rêve, nous entendons sur le plancher les pas d’un assassin, une révolution indescriptible s’opère en nous, révolution qui serait bien moins terrible si nous voyions en réalité un inconnu se précipiter sur nous en brandissant une arme. Oui, pendant le sommeil, pendant l’abandon du corps, une ombre mystérieuse plane sur notre âme, qui se plonge en un océan de terreurs surhumaines. Le cauchemar, rêve morbide qui ébranle tout l’organisme, peut parfois produire une sorte de catalepsie. C’est dans un tel accident qu’il est difficile de distinguer la cause de l’effet, de préciser lequel des deux, du corps ou de l’âme, a commencé l’action. — C’est le corps, dites-vous : l’estomac est-il surchargé, des vapeurs malsaines montent au cerveau, le peuplant d’images funèbres. Les embarras de la digestion se communiquent à l’âme, qui se traîne dans un labyrinthe d’elfrois. Plus le trouble de l’organisme augmente, plus les fantaisies du cerveau se pénètrent d’horreur, et le moment arrive enfin où le cœur est si violemment remué, qu’une secousse se produit qui réveille le dormeur. C’est aussi le moment où un assassin qui se tenait blotti dans un coin de l’imagination vous plonge silencieusement son couteau dans

IIEURLS DE PHILOSOPHIE

la poitrine. Et vous ajoutez : C’est d’autant plus le corps seul qui fait naitre le cauchemar, que, pendant le sommeil, nous sommes privés de volonté. L’imagination, bercée par la vie animale, se laisse aller à la dérive, suivant les divers phénomènes des sens, et le vieux proverbe dit vrai : Quand l’homme dort, il a la tète en l’estomac. — Ceci semble plausible ; mais comment expliquer que, dans un songe, les événements se soient succédé avec ordre, et par d’ingénieuses combinaisons? Comment expliquer que la mort se soit approchée de vous progressivement, rationiielleineiit ? — J’imagine un exemple. Je rêve que je me promène dans une rue populeuse. En traversant la foule, j’y aperçois une figure antipathique. L’impression est récipropre. L’inconnu et moi, nous nous saluons ironiquement, et entraînés l’un vers l’autre par un mutuel sentiment de haine, nous nous lançons des sarcasmes. Déjà nous en venons aux injures et nous prononçons des paroles de vengeance. .. — Ici se machine dans notre cerveau surexcité un affreux guet-apens qu’on nous prépare : — nous l’avons subitement pressenti ; nous voyons le scélérat ourdir sa trame; nous assistons à l’agencement du piège qu’on nous tend. Enfin ! l’œuvre de fatale vengeance sera bientôt accomplie, nos transes finiront, car la mort approche: elle nous poursuit; la voici..! Comment fuir, puisque cette porte, nous l’avons vue se fermer il y a peu d’instants, — sans doute par une infernale précaution? — et c’est contre cette porte que nous devons périr! L’assassin monte l’escalier sonore; il approche, le pistolet au poing; une détonation retentit... et nous sommes éveillés!

Pourquoi donc ma mort a-t-elle été si régulièrement amenée? Pourquoi les phénomènes de ma pensée n’ont-ils pas eu une marche capricieuse, comme la souffrance? Pourquoi cette douleur aiguë qui me réveille ne se fait-elle sentir que lorsque l’assassin a pu mûrir tous ses projets de vengeance; et a mené son meurtre à bonne fin? Ne pouvais-je recevoir une balle ou un coup de stylet au cœur au moment où j’y pensais le moins? Mais non, les faits se sont logiquement enchaînés : j’ai vu ma perte préparée dès la première altercation avec l’inconnu; j’ai vu le développement du

HKL'RES bE Î’HILÔSÔPHIE

forfait dont je devais être la victime; j’ai pu compter les dernières minutes que j’avais encore à vivre. Je cherche un autre exemple... Je suis sujet, j’imagine, aux tintements d’oreille. Ces tintements me surprennent toujours à ritiiprovisle, tantôt dans la veille, tantôt dans le sommeil. Cette nuit, je rêve entendre un roulement de tambours : c’est que je suis militaire et que nous sommes sur le champ de bataille. Mais ce roulement de tambours est il venu frapper sans raison mon oreille endormie? Se fait-il entendre sans cause, comme lorsque je suis éveillé? Non, un rêve l’a amené ingénieusement. Je lisais un journal; j’y appris la déclaration de la guerre; l’époque de la conscription étant arrivée, je pris dans l’urne un malencontreux numéro, et je dus partir après avoir fait mes adieux aux parents, aux amis, aux voisins. Deux mois se sont écoulés. . . — c’est aujourd’hui ! — et maintenant que tout est prêt pour l’attaque, les tambours sonnent la marche guerrière, et le vacarme commence en mon cerveau...

Se pourrait-il que mon corps eût sur mon esprit un effet rétroactif? qu’au moment où le cataclysme s’y produisit, ma pensée reculât à en préparer logiquement la cause? Faut-il supposer que les mesures du temps soient détruites pendant le rêve et qu’en un même clin d’œil nous puissions voir le passé, le présent, l’avenir? que ce temps, qui me parut si long, et qui vient de s’écouler entre l’époque de la conscription et le moment où les tambours battirent, n’ait été que d’une seconde; que pendant cette seconde, c’est-à-dire iiislanianèment, mon esprit rétroagissant ait imaginé les longues péripéties de l’événement qui devait se produire? Questions insolubles tant qu’on n’aura pas précisé ce qu’est la chair et ce qu’est l’esprit, tant qu’on n’aura pas surpris la pensée circulant dans les fibres du cerveau, tant que l’homme n’aura pas acquis un sixième sens. L’âme estelle cause ou produit? Qu’est-ce qu’une vie d’homme sans.âme? Qu’est-ce, sur la terre, qu’une âme sans chair? Où est la réalité? où est l’illusion?

HËÜRËS bË MllLÔSÔPHlË

Illlus.

Fermons les yeux et tenons-nous recueillis, si nous voulons assister à la germination de notre pensée. Il semble qu’elle se développe dans le tissu extérieur du cerveau, là où les sensations se produisent vivement. Plongeons-nous quelques moments dans le silence, nous sentirons comme les idées nous viennent fortuitement, et comme leur vol est capricieux. Elles voltigent, diraiton, dans l’atmosphère qui nous entoure, attendant que l’une ou l’autre porte de l’esprit s’entr’ouvre; et cette porte entr’ou verte, c’est comme un état de passivité momentanée des fibres, né des ondoiements de la vie dans le corps. Voici que des vapeurs montent au cerveau : il devient obtus; voici qu’elles se dissipent : il est alors tout clair, tout réceptif aux idées ambiantes. Une idée approche, sentons-nous; nous allons la saisir, nous allons l’exprimer... mais le sang dégage une nouvelle brume, qui afflue à la tète. Impossible de fixer l’idée ! Nous n’avons fait que la sentir. Notre esprit n’était pas apte à l’accueillir lorsqu’elle s’est présentée : l’idée nous a glissé sur le front. D’abord, c’était une sensation vague qui nous tournait vers certaines régions spirituelles, et une volonté inquiète qui planait au dessus. L’esprit désireux voulait s’ouvrir aux atomes indéfinis errant dans l’espace. Puis, voici qu’un groupe se présente, se dessine. La volonté s’en empare, le formule... mais est-ce bien l’idée qu’elle cherchait, et dont elle n’avait qu’une vague intuition.^ Le jugement est consulté ; c’est bien cela! Ne lâchons pas l’idée! Que la volonté s’y fixe et cisèle l’ébauche informe! La pensée éclot, s’orne, se parachève... Nous connaissons maintenant la marche de notre esprit : — instinct qui d’abord porte notre attention vers telles régions spirituelles, — état réceptif, — esprit qui accueille l’idée, — volonté qui se dirige vers la sensation germante, — jugement consulté, — volonté qui se remet à l’œuvre, ornant, élaguant, repoussant, — satisfaction de Pâme, — triomphe de la pensée, — manifestation extérieure.

Heures de HhîlôsôpHie

Comme il serait intéressant de pouvoir décrire la métamorphose des sensations en pensées, de donner la topographie du cerveau par l’analyse intime! Je juge : — où siège le jugement? J’ordonne : — où siège la volonté? Je réfléchis : — dans quelles profondeurs se réfugie ma pensée?.. L’âme est dans la base des sourcils, a dit Straton. Il eût pu dire : la volonté. Si la contraction ramène au centre, l’expansion fait rayonner du centre au dehors; d’où, la puissance imaginative résidera plutôt vers les tempes. Ne semble-t-il pas que les idées, échappées du type éternel, errent comme des ombres dans la nature? Attirées vers le front de l’homme, par des idées innées et congénères, tantôt elles se groupent à son sommet, tantôt elles paraissent gagner l’intérieur du cerveau.. . Admirable sujet d’étude qui n’aura jamais qu’une valeur subjective, observations trop nuancées, trop délicates pour être généralisées. A chacun d’y voir selon ses yeux! Nous sommes enveloppés dans nos sensations comme en une vaste fourmilière. Celui qui s’y arrêterait pour les exprimer au fur et à mesure de leur éclosion en pensées, créerait une œuvre multiple, disparate, étrange; mais bien des pensées qui semblent sans liaison peuvent être liées entre elles par des fils invisibles pour tout autre que celui qui les a conçues. Au vol tournoyant d’un insecte se rattache tel problème philosophique; à telle image, telle idée. Il se fait en nos fronts un travail incessant de composition et de décomposition, soumis à la loi d’association des idées, qui elle-même nait de l’harmonie de l’univers, dont tous les êtres se mêlent, et se démêlent, s’enfantent et se dévorent dans une activité providentielle. Frappés des formes capricieuses de la vie, nous sommes souvent portés à n’y trouver que des effets du hasard. Pourquoi des idées arrivent-elles souvent au cerveau après de longs circuits? Pourquoi se font-elles prier à la porte et ne peuvent-elles être introduites au sanctuaire que par des idées associées? Pourquoi d’autres, au contraire, entrentelles .à l’improviste et s’installent-elles en nous à notre insu? Il y a des idées casanières, qui passent des années entières en un même front, et par un trop long séjour y éteignent toutes

heures bE [’HiLÔSOPHIE

les autres. Il en est d’autres, voyageuses, à peine saisissables. Certaines idées nous guettent sur une tige d’herbe, tandis que certaines autres descendent des nues et arrivent à nous du sein d’une nature grandiose. Quelle horloge mesurera le temps de leur germination ? - — A travers quelle substance ont-elles pérégriné avant de nous atteindre? Mille questions se pressent pour déchirer le voile d’ombre qui nous couvre. Que de choses à dire ! mais il ne suffit pas de voir devant soi une profonde carrière de marbre, il faut pouvoir l’e-xploiter et en créer des statues et des groupes animés.

Q.u’est-ce que la vérité?

Pilate à Jésus.

Il faut s’entendre sur ce mot vérité; il faut savoir si l’on veut parler de la vérité essentielle ou de la vérité humaine. Et auparavant, il serait nécessaire de constater ce que nous sommes, de saisir le rapport de ce qui est en nous avec ce qui est hors de nous. Nous sommes des êtres infiniment bornés, mais expansifs, ardents à sortir de l’obscurité pour entrer dans la lumière. Nous gravitons providentiellement autour du centre, foyer divin. Ce qui est en nous, c’est ténèbres et clarté. Ce qui est hors de nous... Je m’arrête .à ce mot : dehors, pour le définir. Il comprend pour nous toute la sphère d’action de notre esprit et de notre cœur. Les génies sublimes, tels que Descartes, Newton, Pascal, en éloignent les bornes pour ce qui concerne l’intelligence du front; les grands poètes, pour ce qui concerne l’intelligence du cœur. Dans cet espace intellectuel et sentimental, qui va de l’idiotisme au plus pénétrant génie, s’agite misérablement l’espèce humaine, tour à tour inquiète, rebelle, résignée; et cet espace, il n’est pas tout le dehors, bien qu’il offre un champ à toutes nos investigations. 11 y a le côté transcendcntal de la vie universelle : la clarté invisible, enfuie au sein de Dieu, clarté à laquelle nous aspirons

vaguement, mais qui échappe à notre vue. Il y a deux vérités : l’une apparente, saisissable par l’intelligence; l’autre, entrevue par l’âme, indéterminée, troublante, inexplicite. Si je dis : deux vérités, veux-je entendre qu’elles puissent être en opposition? Certes non. La vie est une; tous ses flots roulent, tournoient, concourent à la même fin. Mais l’être éphémère, imparfait, doué de cinq sens, raisonne d’après ses propres impressions. Dès qu’un point de son cerveau s’échauffe au détriment de la chaleur ambiante, en le jetant dans l’abstraction, il sent qu’il glisse sur la pente de l’abime, et au plus tôt il se ramène au dehors apparent; il cherche l’équilibre humain, c’est-à-dire la raison commune, qui ne fasse pas de lui un être anormal. Instinctivement, l’homme se défie des extrêmes. Il a peur de sortir de la circonférence de son cercle pour s’aventurer aux zones incandescentes de la vérité créatrice. Il veut raisonner d’après son œil de chair aussi bien que d’après son regard spirituel. Il se peut que tu sois dans la vérité, ô Swedenborg! mais je ne tenterai pas de te suivre dans ton vo\'age aérien, craignant de perdre trop de vue cette terre. Est-ce aux nuées du sanctuaire que tu me mènerais? N’est-ce pas en des régions où mes ailes ne pourraient me soutenir? Qui me le dira? J’ai hâte de rentrer dans l’existence normale, en accordant ma voix à celle de la foule, pour que chacun puisse saisir mes paroles... Ainsi s’interrogeant, conversant avec soi-même, l’homme -yeconnait deux vérités : l’une humaine, apparente, non pas pour cela relative — rien ne peut être relatif qu’à la vérité primordiale. Ce que nous appelons vérité relative, c’est la vérité plus ou moins personnelle, sans rapport nécessaire avec la vérité essentielle; le mot de : convenance lui va mieux; — l’une donc est humaine et se découvre dans notre cercle d’action, tandis que l’autre est divine, mystérieuse : c’est un soleil lointain ; nous ne pouvons l’entrevoir que tout maculé par nos imperfections. Les cœurs humbles, résignés, s’inclinent devant cette nuit lumineuse, Quelques-uns, mpnis du télescope et du microscope, tâchent d’arriver à découvrir le secret de la création. Ils ne font,

hélas! que des trous de lumière : les ténèbres ne semblent que plus épaisses dans les alentours. Que les mortels se fondent en leur divin amour, comme les premiers, ou bien qu’ils s’accentuent par la réflexion, comme les seconds, ils n’entreront pas pour cela dans l’éclatant domaine de la certitude. Tout ce qu’ils affirment est sujet à contrôle. Le contrôle, qui le fera? — Dieu, la fin dernière. Je vais, je viens, je pense, je dis, j’agis, applaudi des hommes, ou bien ridicule à leurs yeux. Si mes paroles et mes actes sont sincères, qu’importe? Suis-je responsable de la masse de nuit qui, selon mon tempérament, obscurcit ma pensée? C’est à travers des lentilles de couleurs diverses que nos yeux spirituels voient. C’est à travers des prismes, à travers des verres concaves, des verres convexes, que l’on regarde, tour à tour rendant difforme ce qui est droit et redressant ce que est difforme... Je me ramène à la question : Qu’est-ce que la vérité?.. La vérité humaine? — C’est la bonne intention qui achemine au contentement intime. La vérité essentielle? — C’est Dieu même; on ne la définit point : on s’agenouille avec humilité devant cette réalité infinie... Qu’est-ce que la vérité? — Certes, il n’est pas d’un sage de répondre catégoriquement à une question aussi captieuse!

Impedimenta.

Maintes fois on est amené à penser à l’étude que l’on pourrait faire des diverses races humaines et des instincts qui leur sont propres, instincts que nous voyons se perpétuer à travers les siècles, en dépit des bouleversements sociaux. Déjà le regard de la science est tourné de ce côté, mais il ne faudra pas moins d’un siècle de patientes observations pour jeter un peu de lumière sur cette question complexe. Nous sommes encore loin de connaitre les peuples qui couvrent le monde; nous avons à peine pénétré en ces pays barbares où vivent des peuplades sédentaires

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qui n’ont pu se modifier par un commerce extérieur. Un seul homme ne pourrait d’ailleurs espérer accomplir une telle tâche; sa vie n’y suffirait point; car il faudrait qu’il fût profondément versé dans la science historique, mais encore qu’il parcourût lui-même le globe pour juger par ses propres yeux. Et cet homme, fût-il savant et observateur, ne serait pas certain encore de rapporter de ses études et de ses voyages une science précise : il devrait avoir une sorte d’intuition pour pouvoir apprécier la nature intime des hommes.

Notre amour-propre nous égare à notre insu. Quelques phénomènes, qui n’ont point de valeur générale, enflammant notre imagination, nous ont vite fait formuler une théorie. Nous commençons par la synthèse, cherchant après coup, dans la réalité, des faits qui puissent étayer notre système.

Les travaux de Lavater, et plus tard ceux de Gall et de son élève Spurzheim, ne sont que d’une utilité relative. Le premier, esprit délicat, poète mystique, âme pénétrante, qui voulait de prime abord apprécier les hommes par ses sympathies et ses antipathies, s’applique plutôt à l’étude de l’individu qu’à celle de la race; il considère plutôt la face mobile de l’homme, sa physionomie, que sa forme persistante, qui est du ressort de l’ostéologie.

La structure du crâne ne nous offre guère que des formes fatales, héréditaires. Les modifications qu’y apporte la culture intellectuelle y sont légères. C’est surtout sur la figure vivante qu’elles s’impriment; c’est là que nous pouvons trouver la marque des habitudes de la vie. Aussi Lavater fixait-il son attention non seulement sur les rides de la peau, mais encore sur le son de la voix, l’accent, le geste, la démarche. Il pouvait ainsi mieux pénétrer le mystérieux asile de la nature intérieure. Lavater ne savait point dessiner. Il dictait ses dessins à un élève : il n’a donc pu nous faire saisir les nuances expressives qui parfois décidaient de son appréciation. Lavater mort, ses plus subtiles observations sont mortes avec lui. Sa science estelle bien réelle, objective, c’est-à-dire universellement et éternellement vraie? Cette ignorance du dessin chez un homme dont

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la science repose presque tout entière sur l’étude des formes a lieu de nous surprendre; elle diminue notre confiance en son œuvre. Ce qui se voit bien par l’œil intérieur, se dessine avec vérité, avec magie, instinctivement. Nous voyons en Lavater l’auteur d’un système plus ou moins étayé par l’expérience. Le coup de génie est d’avoir fondé une théorie sur des observations jusqu’alors éparses. Lavater a frayé la voie. D’autres physiognomonistes, à la fois philosophes et grands artistes, s’y avanceront plus loin et plus sûrement. Le docteur Gall s’attache surtout découvrir, par la configuration du cerveau, nos diverses inclinations. Le champ de son observation est moins vaste, plus ferme, par là même semble plus accessible aux investigations et aux généralisations de la science. S’il est trop restreint pour qu’en l’explorant on puisse arriver à la connaissance de l’homme moral, il peut suffire pour expliquer quelques-uns de ses instincts. Mais Lavater et Gall ne peuvent encore nous offrir que des données scientifiques bien incomplètes. Ce n’est qu’après de longues recherches dans le domaine de l’histoire, de la paléontologie, que l’on parviendra à découvrir si, à l’origine, il y a diversité de races humaines, ou si elles rayonnent toutes d’une seule race, lentement diversifiée par les milieux où elle a vécu. On appréciera alors l’influence de la terre sur le corps, et par suite sur les instincts, les sentiments, les mœurs, l’esprit et les institutions sociales.

Cependant, la vie sociale n’étant qu’une succession d’action et de réaction, il restera, par contre, à préciser la force réagissante de la volonté sur la matière, de l’esprit sur la forme extérieure. Telle contrée est-elle plus propre que telle autre aux institutions libérales.^ En celle-là, le côté rationnel de l’homme doit-il se développer davantage; en celle-ci, le côté sentimental? Faudrait-il croire que les mêmes institutions ne conviennent point à tous les peuples, que chacun doit suivre l’impulsion de son génie particulier? Quelle est la mesure de l’influence d’un gouvernement sur une race, de la volonté sur l’instinct, et réciproquement?

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En écoutant son orgueil, on aimerait à croire que la pensée est assez libre pour transformer complètement la nature morale de l’homme et décider de l’avenir des sociétés. Malheureusement, il est en l’homme une force innée, fruit de l’incalculable travail des métamorphoses antécédentes, qui peut le rendre rebelle à certaine culture morale. Ne voyons-nous pas, dans les orphelinats, des enfants soumis à la même discipline montrer les caractères les plus divers, et la nature triompher de l’éducation? Et, dans une même famille, des frères qui ont toujours vécu ensemble, doués de caractères inconciliables et qui reproduisent des types d’aïeux de souches diverses? C’est le côté fatal de la vie, né du tempérament, d’où se forme le caractère. Si d’un ignorant on peut faire un savant, on ne peut d’une âme passionnée faire un cœur froid, parce que l’âme embrasse, en même temps que l’esprit, toute la vie sentimentale et animale. L’âme elle-même peut, selon les milieux où elle est jetée, se transformer; car vivre, c’est muer; cependant, le temps qu’elle y met se précise difficilement. En combien de siècles une race dépaysée sera-t-elle transfigurée? Cette interrogation surgit naturellement à la vue de peuples voisins et soumis à la même forme de gouvernement , qui néanmoins ont perpétué des qualités originelles et demeurent séparés par le caractère et par les mœurs.

Il y a dans l’homme des idées essentielles, étincelles divines, antérieures aux impressions des sens; et d’autres, d’ordre moyen, que la nature extérieure suggère. Cependant, les premières ont aussi besoin de l’éveil des sens pour se produire. Sans le secours de la nature, elles demeureraient latentes. Il en est comme de la lumière du jour, dont les éléments existaient avant que le soleil fût créé.

Nous sommes faits de tous les éléments de l’univers, et véritablement chacun de nous est un petit univers. Les sensations agissent différemment sur nous, et, selon la délicatesse de l’un ou de l’autre sens, réveillent diverses séries d’idées. Les objets intérieurs nous inspirent, parce que nous possédons les atomes qui y correspondent. Les idées n’éclosent à nos fronts que lorsque nos sens sont éveillés par des impressions, au contact fécondant de la nature externe, ou par l’intermédiaire de la mémoire.

L’infiniment petit échappe à nos regards, mais ses effets peuvent être surprenants. Certaines molécules, stériles pendant plusieurs générations d’hommes, peuvent subitement se développer, se multiplier, en un même individu, au point d’annihiler toutes les autres. Parfois il a fallu des siècles pour leur incubation. Ainsi pourrait-on expliquer la reproduction du type de l’ancêtre chez l’enfant.

Quand l’esprit a une grande complexité, il unifie. Il ne particularise que parce que tous les éléments de la généralisation lui manquent.

Toutes ces âmes vivantes qui, semblables à des étincelles d’un foyer éternel , viennent s’enfermer dans les contours bizarres de la matière et ne peuvent s’en échapper que par la mort, quel plus merveilleux objet offert à la méditation des hommes ! La science cherche à percer l’énigme de cette étonnante prise de forme, en se

livrant à mille conjectures sur la création. Elle perçoit vaguement l’unité première et les rayonnements de cette unité; mais quand elle veut descendre aux explications, elle montre son impuissance.

Le savant analyste que le spectacle de la nature n’émeut point, ne voit que distinctions et divisions : la vie intime et générale échappe à sa perspicacité. Il découvre cent forces vitales où il n’en devrait trouver qu’une. Il ne remonte point au principe.

Il y a comme deux consciences, l’une qui nait du retour volontaire du sentiment sur lui-méme; l’autre, instinctive et spontanée. Cette dernière est le germe qui renferme nos sentiments et nos idées, et d’où ils s’échappent, aux impressions du monde naturel. Elle est antérieure à toutes nos pensées générales et métaphysiques, et comme un effluve du monde primordial. La conscience réfléchie s’applique à la psychologie plutôt qu’à la métaphysique. L’intelligence, la science même, y ont une grande action; elle peut nous mener hors de la morale naturelle.

Souvent le désaccord se produit entre la conscience spontanée et la raison humaine. Au point de vue absolu, l’intention semble suffire... — les actes de barbarie consciencieuse seraient excusés... Cela jette la pensée dans un abîme.

De même que nous naissons avec des instincts, nous naissons avec des idées latentes. Notre esprit est comme un être femelle qui ne conçoit que dans les instants où il est fécondé par les sensations.

La vie flue du centre à la circonférence et reflue de la circonférence au centre. Hors de cette circonférence immense nous devrions ne pouvoir rien imaginer; si la vie universelle est pleine, sans vide, illimitée, nous ne pouvons lui attribuer une forme. Voici où l’esprit est embarrassé! Comment e.xpliquer ce flux et ce reflux, cet écoulement perpétuel, sans imaginer un espace libre, qui permette la palpitation? En effet, cela ne s’explique pas plus que l’essence divine. Le fini ne peut distinguer l’infini, pas plus que l’œil son orbite. On découvre vaguement la vérité, par le sentiment métaphysique... Tout est plein, et tout se meut; le dehors, c’est le dedans, et l’inverse.

rvwSt ffsa-jTov. — Ne rapportons pas seulement ce précepte à l’étude de notre esprit. Qu’il nous donne le conseil de pénétrer notre nature physique. Tout est dans tout. Ce corps humain, étudié attentivement, nous révélera l’univers, et nous y verrons luire son expression idéale : l’harmonie.

Lorsque, contemplant les êtres de la création, nous voyons tant d’animaux aux formes variées, souvent étranges, quel sentiment s’élève en nous? — Celui de l’esclavage. Chaque

animal semble une vie emprisonnée dans une forme. L’âme captive vient regarder le jour aux deux lucarnes percées par la nature au sommet de sa prison.

Si, avant de commencer une dissertation sur des questions abstraites, on définissait les termes que l’on se propose d’employer, que d’éclaircissements! Les plus violents adversaires abonderaient parfois dans le même sens. La. grammaire tient intimement à la psychologie. Celui qui ferait le dictionnaire le plus approfondi serait le plus nuancé des génies, le plus grand des psychologues. La science des langues et de leur origine est la plus essentielle qui soit. Comment cette infinie parcelle de limon, libre et animée, a-t-elle une voix tour à tour joyeuse et gémissante? Comment s’est diversifiée en dialectes cette voix éloquente sortie des entrailles même de l’iinivers? Toute la métaphysique semble contenue dans la linguistique.

Les pensées profondes sont armes à double tranchant. Si nous voulons que nos paroles soient entendues de tous, nous devons éviter de particulariser, nous devons parler généralement, pour que, du fond de notre âme, une irradiation se produise dans un auditoire composé d’intelligences douées d’aptitudes diverses. Nous ne pouvons guère pénétrer dans tous les esprits â la fois que par allégorie, en faisant sentir et songer, plutôt qu’en expliquant. De là, le style figuré de l’Évangile. Aux génies seuls, il est donné de saisir les accents divins dans leur sens complexe.

Notre défaut commun est de trop exiger de la nature humaine. Les hommes ne s’élèvent jamais que sur des points. Pourquoi demander l’intelligence sociale à ceux qui veulent vivre dans l’humilité intime? Le plus grand génie est celui de la bonté, car cette qualité est à la fois expression naturelle et divine.

Ce n’est pas de propos délibéré que tu dois songer, mais en te laissant aller passif à ta nature. Laisse toutes choses se réfléchir naturellement en toi; tu te sentiras comme un univers pensant.

Une germination perpétuelle se fait au fond des âmes chaleureuses, paisibles et sincères. Des pensées 'innombrables y éclosent sans cesse comme ces bulles d’air que nous voyons aux jours du printemps, monter du fond d’une onde transparente.

L’univers ne forme qu’un monde — spirituel pour notre âme, matériel â nos yeux. — Nous possédons deux moyens de connaissance : l’expérimentation et l’inspiration. Celle-ci doit pouvoir être confirmée par l’expérience, de même que l’expérience doit trouver sa sanction dans le sens intime. L’esprit éternel se communique à la fois à notre raison, par notre intelligence, et à nos sens par nos impressions.

Nous sentons vivre en l’univers infini tous les germes de nos pensées. Comme nous, il est conscient et se fait le porte-voix de la vérité éternelle qui vit en lui. Nous ne formons qu’un avec la nature; nous y sommes attachés, comme au sein de sa mère l’enfant qui n’a pas encore vu le jour.

A mesure que notre esprit s’approfondit, nous sentons diminuer le sentiment de notre personnalité, et nous voyons notre âme opérer sa sortie de l’amour-propre.

LU

Entrer en révolte contre le destin témoigne d’un égarement de la raison. Il faut savoir naviguer de conserve avec le cours inéluctable des événements en nous laissant docilement régir par les lois éternelles. Toi, naguère si fortuné et si ingambe, te voilà perclus par un fatal accident; du faite de la prospérité, te voilà précipité dans un abîme de misères; de la gloire dans l’opprobre; de la santé, dans les affres de l’agonie! Iras-tu t’en tourmenter, et, t’arrêtant aux causes secondes, prétendre qu’un tel sort, tu ne le méritais pas? Téméraire orgueil! Tout ce qui nous advient s’est justement produit; tous les événements qui nous abaissent et nous élèvent, sont providentiels; ils sortent de la raison divine cachée à la curiosité indiscrète, mais ouverte à l’ânie clairvoyante, qui est à la fois jugement et amour.

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