LUI
Que manque-t-il généralement aux hommes? — Le sens intime, — ce sens qui fait l’artiste, le poète, le penseur, et sans lequel on ne peut jamais être génie créateur. S’il nous fait défaut, nous avons, selon la parole de l’Ecriture, des yeux pour ne point voir.
Dans la poésie religieuse réside la philosophie essentielle.
Notre philosophie doit éclore spontanément en notre sein, et se montrer au jour comme toute pénétrée de chaleur vitale. Les vérités de métaphysique sont subtiles et d’inspiration : elles s’éclipsent dès qu’on les veut lentement saisir par la ruse et les froids calculs.
Dans un esprit ignorant, fout se complique : il manque de puissance pour généraliser et simplifier.
Les courants magnétiques qui traversent le globe influent sur nos esprits, aussi bien que les aliments que nous fournit la contrée où nous vivons. Peut-être une étude approfondie du magnétisme terrestre nous donnera-t-elle un jour la raison des bouleversements sociaux, nés, semble-t-il, d’épidémies morales. Mais on n’en pourra jamais annoncer les retours avec l’exactitude
de l’astronome qui précise l’apparition des éclipses et des météores; car il faudrait faire la part de la liberté humaine.
Les philosophies tiennent intimement à la nature des philosophes qui les formulent. Les doctrines éclosent sur les tempéraments, comme les fleurs sur les plantes. Les penseurs, par cela même qu’ils ont l’esprit philosophique, le reconnaissent. Ils admettent parfaitement que leurs adversaires" puissent sentir librement, selon leur nature; aussi n’ont-ils point entre eux de ces haines violentes qui éclatent chez les sectaires des religions positives. La philosophie étant science foncière, intime, se tirant de l’individu plus que de ses lectures, elle ne s’apprend guère. Généralement, écouter parler philosophie n’emplit l’esprit de l’auditeur, fût-il lui-même un penseur, que de paroles nébuleuses. Les semences du discours ne fructifient point; elles ne sont que des graines sans germe. On pourrait dire — dans un sens large — que, dans les choses abstraites, on ne se comprend entièrement que soi-même. Le métaphysicien créateur ne connait pas de parole parfaitement correspondante à sa pensée. Faute de termes propres, il lui donne parfois une valeur et une signification particulières qui sont tout entières dans son esprit. Une sorte de divination tire pour lui les mots de leur sens restreint, pour les lui faire sentir dans leur relation, et renfermant chacun plusieurs idées. Sur l’une ou l’autre de ces idées, il arrête sa méditation. Cette révélation intérieure échappe à l’auditoire ; il reste toujours un peu étranger à ces sublimes spéculations de la métaph\'sique qu’il n’a point faites lui-même. Le professeur seul, inventeur de sa doctrine, peut toujours voir resplendir ses idées dans leur nudité native; les mots qu’il a choisis pour les rendre forment à ses yeux seuls comme un tissu léger, et d’une merveilleuse transparence. Néanmoins, on ne pourrait affirmer que de l’École ne soient sortis des philosophes; mais l’École ne les avait point
faits : elle leur avait seulement révélé leur aptitude. Le génie a toujours pour compagne l’indépendance de l'esprit, si pas du coeur. Si l’on a une confiance absolue au maitre, on ne crée point, on meurt disciple. Si l’on a plus de confiance en soi-même, on
s’écarte du maitre, pour vivre et créer librement, hors de l’École.
Les innombrables phénomènes de la nature ne sont que des modifications de l’unité. Il ne faut pas une longue étude pour s’en apercevoir. N’y eût-il point toutes les preuves tirées de nos observations, on sentirait vivre cette unité en l’univers, physionomie mobile, dont chaque phénomène forme comme un trait distinct et palpitant du même souffle. Où l’homme se sent empêché, c’est dans les explications. Il ne doit point se laisser entraîner par sa curiosité et le désir de tout éclaircir. Il doit craindre de transiger avec sa conscience lorsque l’ambition le pousse à fonder un système. Son esprit ne possède guère que des aperçus, et ses notions éparses ne peuvent être parfaitement reliées. Son intelligence est faible, imparfaite: bien des mailles sont déchirées, au filet qu’il lance sur la vérité primordiale, et il voit bientôt s’en échapper l’objet de son fallacieux désir. Son destin l’oblige à considérer de loin l’énigme créatrice. Qu’il sé défie donc des spéculations hautaines et téméraires, inutiles au bonheur de ses semblables. Un sentiment d’humanité doit le convier à faire taire sa curiosité indiscrète.
L’étude des sciences naturelles ouvre à l’esprit des perspectives inattendues : elle nous mène dans les ramifications de la pensée. Les étranges phénomènes qu’elle nous dévoile peuvent, si nous sommes bien doués, nous donner des inspirations. Cependant, lorsque nous n’y joignons pas l’étude de l’àme, elle nous égare,
MËUrËS de EMiLOsOPHtE
en nous faisant apparaître les accidents de la vie sous un jour trop intense.
Les grands poètes sont les seuls vrais psychologues. Sans poésie, sans compréhension intuitive de la nature, pas de psychologie. Quelques-uns imaginent qu’il suffit d’être savant spécialiste, et de s’appuyer sur les sciences positives, pour devenir l’égal d’Aristote ou de saint Augustin. Pour être psychologue, il faut une grande âme, chaleureuse, modeste, compatissante, et un esprit doué de divination. Mais on se refuse à reconnaître cette vérité : il y aurait trop peu d’élus!
Contempler avec amour la nature, c’est comme s’enivrer lentement à un fort breuvage qui, goutte à goutte, imprègne l’âme et fait monter au front les pensées exquises. La réalité apparaît alors dans sa magie. On ne voit pas seulement des couleurs et des formes : on comprend, et l’on pénètre au foyer essentiel. Les plus petits accidents de la vie, insignifiants pour la foule, impressionnent et jettent dans le songe métaphysique. Ce songe rend véritablement voyant. Il donne la souveraine philosophie; car la nature enseigne alors le mystérieux symbolisme des choses.
On ne paralyse point par des maximes de sagesse les élans d’un cœur passionné. Les âmes chaleureuses s’irritent aux remontrances, des esprits froids, parce qu’elles sentent que leur passion fait leur grandeur et qu’elles y voient un ferment de génie. La passion peut d’ailleurs s’accorder souvent avec la raison qui demeure simple spectatrice des écarts de l’âme. Les
HËÜRtS DE EHILOSÔPHIË
théories morales sont impuissantes à calmer les explosions d’un sang généreux; y parvinssent-elles, l’imagination s’épancherait en fantaisies funèbres. Que d’objets s’offrent à l’activité des cœurs ardents! De quelque côté que nous portions les regards, nous voyons lutter et souffrir, ici pour des biens terrestres, là pour une idée. C’est aux natures passionnées de descendre dans l’arène pour défendre une noble cause, plutôt que de se livrer à des spéculations attristantes ou de tenter la pratique de vertus froides pour lesquelles elles ne sont point nées. Autant le repos leur serait meurtrier, autant la lutte qui accroit le courage et la prudence leur est salutaire. Elles y peuvent trouver bonheur et gloire.
Stoïcisme.
Une sensibilité extrême conduit à pleurer son propre trépas. Accuser d’égoïsme, ces créatures qui vont répandre des pleurs sur la terre qui doit un jour les recouvrir, c’est mal les comprendre. D’où vient ce débordement de tendresse? D’une prudence de cœur qui obligeait à thésauriser des sentiments d’amour — ou d’une passion méconnue qui germe dans le silence et qui, privée de son objet, se refoule sur elle-même, s’y absorbe et s’extrava.se en larmes. Eh quoi, nous souririons de cette infortunée qui pleure sur ses illusions évanouies!.. Heureux ceux qui gardent assez de foi en l’humanité pour verser des larmes d’amour! de leur chagrin s’élève un religieux encens. Cette mélancolie se montre dans l’adolescence, l’âge de la croissance rapide, alors que l’illusion et la réalité livrent leur grand combat. Plus tard, on se chérit moins, parce qu’on s’estime moins. Quelquesuns, victimes de leur rébellion, voyant fondre les ailes de leur chimère, finissent dans l’ironie en se jouant d’eux-mêmes. Pourquoi ne redouterions-nous pas l’instant où notre cœur aura cessé de battre?
Les stoïciens avaient accoutumé de braver la douleur et de ne
HEÜRES de PHILOSOPHlÈ
se plaindre de rien. Beaucoup dévorèrent leurs jours à méditer gravement, hostiles à toute défaillance. C’est une altière philosophie, et courageuse; mais elle est forte et faible à la fois : forte par la paix qu’elle procure à l’esprit, faible par son défaut de tendresse. Sa résignation n’est que silence devant la nécessité : vertu d’égoïsme, exempte de crainte, il èst vrai, mais qui, se pa\-ant d’elle-même, se débarrasse volontiers des sentiments d’autrui. Nous y voyons de la grandeur, mais de la sécheresse; du courage, mais de la dureté; de la religion, mais celle du fatalisme. Chacun, trouvant en soi une vertu qu’il idolâtre, n’est plus porté à la chercher chez les autres et s’enferme en sa pensée orgueilleuse comme dans le seul véritable monde.
La loi d’amour du Christ doit reléguer dans l’ombre la justice inexorable; le cœur doit confondre le raisonnement. Nos pensées ne nous sont point données pour que nous les roulions sur ellesmêmes. Les exagérations de la tendresse, les langueurs et les défaillances d’une créature troublée par la passion, sont plus admirables que cette morgue philosophique qui fait d’un homme un pieu privé de rameaux et de sève. Aimez, pleurez, dévouezvous ! les larmes que vous répandez sur vous-mêmes en songeant aux autres, sont toutes brillantes d’une immortelle lueur.
Concors pietas.
Quelque grand que soit un homme, quelles que soient son indépendance et sa fierté, il est un esclavage auquel il ne pourra jamais se soustraire : celui des affections. Ni l’estime, ni le respect, ni l’admiration d’autrui, ne peuvent faire taire en lui ce désir d’être aimé qu’il a puisé aux plus nobles sources de la vie et qui le rattache à toute l’humiinité. Il cherchera toujours avec inquiétude dans la foule indifférente ceux qui pourront le comprendre et le chérir : des âmes sœurs qui lui fassent cortège dans le pèlerinage de la terre, et lui soient une consolation
Heürks de philosophie
aux jours où le découragement envahira son cœur. Quel est le mortel qui puisse se passer d’appui au milieu des choses décevantes qui l’environnent : évanouissement des formes, trahison des caractères? Il faut à l’homme un cœur généreux, un esprit ferme auquel il se ccmfie et qui, se livrant à lui à son tour, l’aide à porter sa propre misère. Plus son sentiment pénètre au fond des choses, plus il se sent désenchanté; plus il étudie les foules, plus il les trouve frivoles. La grandeur de son esprit et l’exubérance de son cœur ne lui font que plus vivement sentir l’immense froideur où il se meut. En élargissant le cercle de son observation, il ne fait qu’embrasser une plus grande part des douleurs humaines. Sa bienveillance et sa curiosité charitable épuisent son cœur. A sa propre souffrance, il a ajouté toutes celles que son esprit a découvertes ou que son imagination a pressenties. Il se voit, avec toute sa science et sa sagesse, comme un abandonné qu’attriste sans cesse le sentiment de sa solitude, l'out s’écroule, se disperse, s’évapore autour de lui! Dieu, qui le soutient aux heures de la joie, semble s’évanouir quand se lève l’infortune, et s’off're à lui sous l’apparence d’une fatalité muette. La nature, hélas! il peut la contempler; il peut, amusement d’esprit, en définir les expressions multiples et voir ses sentiments s’y traduire à sa guise, mais il ne lui livrera jamais tout son cœur. L’immensité matérielle ne comble point l’abinie spirituel : l’âme seule peut combler l’âme. Elles sont odorantes les fleurs des champs, il est majestueux l’orme de la foret, il est altier le roc dressé vers le ciel; mais que font à la créature désespérée le parfum, la beauté et la majesté d’un monde inconscient ? Elle n’y trouve qu’intérêt ou agrément. Son instinct d’affection rêve un autre bien, l’amitié d’un être dans lequel se marient à un esprit élevé un cœur généreux et une volonté qui puisse raffermir la sienne en ses défaillances.
Le cœ’ur ne peut davantage toujours fixer du regard le mystère invisible, que l’esprit sans cesse approfondir la forme apparente. L’intimité perpétuelle avec Dieu, qui enfante le mysticisme, et
l’intimité absolue avec la nature, qui engendre la métaphysique, dérobent à l’homme de son humanité. La mélancolie de l’orgueil trouble les vertus solitaires. La créature s’attribue une gloire et des forces qui lui sont étrangères. C’est par une pente favorable que, s’humanisant dans la réalité, elle peut chérir des êtres mortels. Les volontés les plus saintes, les cœurs les plus fiers, les esprits les plus dépouillés de convoitises n’ont pu vivre dans le mépris des affections. L’ascète perdu dans le désert aride, le chartreux en ses murs de pierres, les pères de l’Ëglise occupés de la culture des lettres et si vaillants dans leur renoncement au monde, n’ont pu entièrement détourner leur regard de ces corps de cendres où les âmes viennent un instant séjourner. Ils se sont lassés de leurs purs dialogues avec les esprits invisibles; il leur a fallu trouver sur cette terre un appui, tendre une main amie à un mortel qui pût les estimer en les aimant. Tous ils se penchent vers quelque passager du monde, comme pour affirmer par cette faiblesse leur humanité. Ils veulent le protéger, le défendre, l’environner de leurs propres pensées, et contempler leurs adorations réverbérées en lui. Et si cet être choisi, fauché par le perpétuel moissonneur, vient à disparaître, leur affliction s’épanche en paroles embrasées comme est leur âme. Saint Jérôme, ce vaillant lutteur, si redoutable aux ennemis du Christ et si impitoyable à lui-même, laisse éclater sa douleur à la mort de son disciple Népotien et nous la confie à travers quinze siècles ;
« A qui désormais, s’écrie-t-il, consacrerai-je le fruit de mes travaux? A qui mes lettres ambitionneront-elles de plaire? Où est ce disciple qui ne me laissait pas de relâche? Où est cette voix plus douce que celle du cygne? Mon esprit se trouble, ma main tremble, mes yeux se couvrent de nuages, ma langue balbutie. Si je parle, comme Népotien ne m’entend plus, il me semble que personne ne m’entend. Mon style même, devenu en quelque sorte sensible à ma douleur, est tout couvert de rouille, et le cri de mes tablettes a je ne sais quoi de sombre et de plus morne que d’ordinaire. Dès que je veux me faire
violence pour parler et pour jeter quelques fleurs sur la tombe de Népotien, mes yeux se remplissent de larmes, ma douleur se réveille, et je me trouve comme enseveli dans un abime de deuil. »
Et plus loin, revenant encore à ce désespoir qu’il ne peut vaincre : « En vain m’effbrcé-je de retenir mes larmes; elles inondent mes joues malgré moi, et mon âme, qui flotte entre les préceptes de vertu et l’espoir de la résurrection, se brise devant la perte d’un ami si cher. »
Le grand évêque d’Hippone, doublement illustre par le cœur et la pensée, a élevé, lui aussi, un monument immortel aux affections de la terre, en exprimant le désespoir qu’il éprouva à la perte de son ami. La douleur qu’il ne peut maîtriser nous le montre plus grand que s’il eût témoigné cette résignation soudaine qui, le plus souvent, n’accuse que fanatisme ou indifférence. On admirera toujours ces lignes à la fois sublimes et navrantes :
« La douleur de cette perte fit une si étrange impression sur moi qu’il n’y avait plus que trouble et obscurité dans mon cœur. Je ne voyais de toutes parts que l’image de la mort. Mon pays me devint un exil. Il n’y avait plus rien que d’insupportable pour moi dans ma propre maison, et tout ce qui m’était doux quand je pouvais le partager avec celui que j’avais tant aimé me devint un supplice ne l’ayant plus. Mes yeux le cherchaient partout et ne le trouvaient nulle part. Tout ce que je voyais m’était en horreur, parce que je ne l’y voyais point et qu’au lieu que, quelque part que je fusse sans lui, quand il vivait, tout me disait: — Le voici, vous l’allez voir tout â l’heure, — rien ne me le disait plus. Je ne me connaissais plus moi-méme, et mon âme, â qui je demandais sans cesse : Pourquoi êtes-vous triste â ce point-lâ, et pourquoi me troublezvous de la sorte? ne trouvait rien à me répondre; et quand je lui disais qu’elle se confiât en Dieu et qu’elle s’appuyât sur lui, elle n’en voulait rien faire, et sa désobéissance était bien fondée, puisque ce fantôme de divinité en quoi je voulais qu’elle mit
son espi^rance était quelque chose de bien moins réel et de bien moins bon que cet ami que je venais de perdre. Je ne trouvais donc de douceur que dans mes larmes; c’était de quoi je faisais mes délices, et elles m’étaient, depuis la mort de mon ami, ce qu’il m’était pendant qu’il vivait. »
Tels sont les accents de douleur de ces grandes âmes qui se sont reposées sur des sommets au.xquels nous n’atteindrons pas. Leurs sentiments, e.xaltés par une vie de sacrifices ignorés, sont embrasés de cette flamme spirituelle où jamais l’infidélité ne peut répandre ses ombres. Dans la maturité de leurs ans, ces hommes vénérables et chérissables ont gardé l’enthousiasme de la première jeunesse. Leurs luttes opiniâtres et l’étude profonde des sciences n’ont pu ternir la fraîcheur de leur âme. Fortifiés par leurs vertus et agités par une sensibilité éxtréme, ils ont, jusque dans la vieillesse, de ces explosions chaleureuses que le commun des hommes ne peut produire au déclin de l’existence. La sévérité de leur vie, loin d’attiédir leur affection pour les créatures, n’a fait que la vivifier, l’approfondir et lui donner des proportions infinies.
Les sages aussi, ces graves viveurs de la pensée, ont leurs heures de tendresse et éprouvent de ces désespoirs que leur philosophie ne peut calmer. Michel de Montaigne, le lo}'al mesureur des choses, l’apôtre de la modération, en fut un exemple : « Si je compare toute ma vie, écrit-il en parlant de son ami Etienne de la Boëtie, si je la compare toute aux quatre années qu’il m’a eflé donné de jouyr de la doulce compaignie et fociété de ce perfonnage, ce n’eft que fumée, ce n’eft qu’une nuict obfcure et ennuyeufe. Depuis le jour où je le perdis, je ne foys que traifner languiflant, et les plaifirs mefmes qui s’offrent à moi, au lieu de me conlbler, me redoublent le regret de fa perte... »
Ainsi, chez les penseurs les plus sévères, toute la philosophie peut SC fondre en larmes quand le cœur est profondément blessé. Leur réflexion, bien qu’accordée â la raison éternelle, et leur esprit, bien que se mouvant dans l’harmonie des nombres.
doivent s’incliner devant les élans d’un cœur affectueux. Les courants chauds de la vie font chavirer maintes volontés fermes que la sagesse approuve, et reforment la ligne rationnelle par l’itinéraire sentimental. Il y a mieux que la froide raison, il y a mieux que la muette abnégation, il y a la pitié, la charité, et l’amour avec ses divines défaillances. Le Christ lui-même, comme pour nous laisser un éternel exemple de compassion, pleure l’ami qu’il doit pourtant ressusciter. Il n’y a que les arbres morts qui reçoivent des blessures sans répandre de leur sève.
Pour les esprits vulgaires, l’amour n’est que joyeuseté. Dès qu’on prononce ce mot divin : aimer, ils sourient avec malice et d’un air de connivence; parfois même, ils partent d’un franc rire où se dévoile la trivialité de leur nature. Il n’appartient qu’à ceux dont l’esprit est grave et le cœur généreux de sentir l’amour dans sa lumineuse profondeur. Pour eux seuls s’ouvre l’abime spirituel où s’engloutissent les vanités de la vie, et au fond duquel brille l’aimant fascinateur qui est comme le regard de Dieu. Jeux, charmants ébats, plaisirs, toutes ces fumées de félicité s’anéantissent pour qui se penche sur le foyer de l’amour infini et s’enivre à la vapeur du monde originel. La passion devient concentrée, craintive et rayonnante. Celui qui l’éprouve, ne pouvant .se complaire au monde des formes, se réfugie dans le principe même de sa passion. On voit alors cette crise étrange d’un être se détournant de l’objet même de son adoration. Oh ! que cette fuite diffère de celle de la nymphe fuyant vers les saules! Dans sa ferveur, l’amant s’épouvante d’être vu, échappe aux étreintes de la réalité, et cherche l’immuable en son cœur. Que peut-il être.^ Une image trompeuse qui n’est la fin de rien, une ombre anxieuse tantôt évanouie. Son cœmr et sa pensée, heurtés par les accidents de chaque jour, pénètrent au royaume d’outre-tombe pour y goûter une extase indicible, affirmant ainsi le triomphe de l’idéal sur la réalité.
Dk'ina inspiciens pulchra exemplaria forma.
Celui qui spiritualise en son âme la créature aimée rend son image insensible aux injures du temps. Il nous montre la plus sublime expression de l’amour terrestre en nous rappelant la divine doctrine de Platon. Son amour, où le sentiment de l’art se mêle aux aspirations religieuses, on peut le définir : L’amour de Faviotir. Il repose sur le sacrifice, mais il se libéralise par l’adoration de la forme. L’amant entrevoit un rayon de la vérité absolue dans la beauté corporelle qu’il contemple : il )' trouve le reflet visible de Dieu. Il idéalise la forme plutôt que de personnifier l’abstraction. Son objet n’est pas lointain, flottant, insaisissable; il est là, présent à ses yeux, et toutes les aspirations de son cœur y convergent. Ce point d’appui à la terre nous est souvent nécessaire pour élever notre âme jusqu’aux sphères célestes. Pouvons-nous rompre le trait qui nous relie aux régions inférieures, et nous élancer sans soutien dans le champ de l’invisible?
Cet amour ardent et épuré, que nous attribuons aux conceptions du philosophe d’Hgine, appartient à toutes les âmes sensi|?les et fières; il est la source de l’héroïsme et possède les éléments sans lesquels les grandes œuvres ne sont guère possibles.
Le génie s’allume volontiers à la flamme du cœur en un âge où les sens ne sont pas éveillés et où les corps ne semblent que des regards d’âme. L’esprit, encore indécis et malléable, est soudainement transfiguré par l’apparition de la beauté qu’il pressentait et qui lui révèle *la divinité qu’il n’avait que rêvée. Peut-être un drame s’accomplit-il en l’âme de ce frêle enfant qui demeure plongé en sa rêverie ? Rien n’y paraît au dehors que sa pâleur et la tristesse de son regard; mais la blessure qu’il a reçue ne guérira pas; elle restera béante, comme pour engloutir les plaisirs qui s’offriront à son adolescence et à sa virilité.
Qui racontera le douloureux parcours de cette jeune âme dans les champs imaginaires où sa passion la transporte? Marchant jusqu’alors avec insouciance dans le sentier tracé devant ses pas, le candide enfant ne semblait qu’une ombre heureuse, et le voilà subitement arrêté, charmé, inondé de lumière par la vue d’une créature qui lui révèle un monde inconnu. Une expression indéfinissable, un doux accent, une marque de beauté aperçue sous un jour merveilleux fait vibrer toutes les cordes de son être. L’amour dormait en lui : à cette apparition , il s’éveille dans toute sa violence et lui donne une vie nouvelle. L’enfant tremble et frissonne sous le sublime sentiment qui l’obsède. Ses pensées se traduisent en flammes et en pâleurs fugitives que l’on voit errer sur ses joues. Il se sent accablé sous l’impression d’un regard; il l’évite autant qu’il l’appelle : ce regard lui est présent partout, plein de célestes paroles; désormais ce regard est le maître de sa destinée. Plus d’autre avenir pour le jeune amant que la contemplation de cette image immatérielle! — car dans le trouble où il est jeté, il oublie le corps. Ces traits délicats, ce sont des pensées d’amour; cet adorable visage, c’e.st une âme! La modestie, le respect, la vénération, envahissent son cœur. Un noble désir l’enflamme ; celui de sou propre sacrifice. Il a un songe où il se voit voué au martyre pour sauver l’objet de son amour. Cependant, son esprit se replie sur lui-même; l’amant se considère, s’observe, s’étudie avec honte et défiance... — Analyse désespérante! — Sera-t-il jamais aimé comme il adore? Il sera aimé pourtant, mais que lui fait un amour qui n’est pas infini comme est le sien ! Il se désespère de ne pouvoir inspirer la passion qu’il éprouve; sa fierté s’en révolte, et il ne veut point d’une affection reconnaissante en retour d’un amour passionné.
Que fait-il? Il lève les regards au ciel, et, avec un noble courage , il ramène en soi cette fièvre qui voulait se répandre au dehors : il aimera, sans espoir de retour.
L’éloignement, l’absence, ne lui pèsent plus. Ses inquiétudes sc sont évanouies; il aime une forme que sa pensée rend
HF.URES DE PHILOSOPHIE 8l
immuable. De la créature vivante, il a fait un marbre que le temps ne pourra altérer. C’est une idole dressée en son cœur, et qu’il aime hautement, profondément, religieusement. Que se flétrisse la beauté vivante, il ne la chérira pas moins! Défigurée, elle sera encore la beauté d’autrefois, pour laquelle il sacrifiera ses jours. Insensiblement, ce corps de chair, cette forme mobile, il l’a transfigurée en une âme d’une beauté impérissable. Du beau relatif il a fait le beau absolu; d’une réalité, un idéal.
L’enfant ainsi élevé à l’école d’un amour sublimisé a perdu, il est vrai, le goût des plaisirs qui auraient la foule, mais il arrive gravement à la virilité; toutes ses forces longtemps contenues débordent chaque jour en généreux sentiments, et sa vie n’est plus qu’une longue adoration.
La constance dans l’amour vient affirmer l’unité de notre âme, en même temps que sa profondeur et sa droiture. Elle est le plus charmant fruit du spiritualisme. On se dévoue, en dépit des événements; on se joue de la force matérielle, et l’extrême petitesse brave la grandeur aveugle. Ce rayon inaperçu des yeux, qui veille au fond d’un cœur fidèle, ne pourra s’éteindre, l’univers s’effbndrât-il sur lui : sa lueur n’est pas de ces clartés éphémères que les fumées de la terre puissent voiler; elle persiste à travers les ans, transfigurant lentement la créature de cendre pour la faire fleurir aux régions célestes. Par la douleur, le sacrifice, elle te travaille, 6 terre qui n’es jamais affermie! Elle t’éternise, o temps, dont les vagues bouleversées s’entrechoquent sans trêve; et vous, formes où se prennent les divines pensées, elle vous cherche avec ardeur, et dans votre fuite vous saisit, vous rassemble et vous immobilise en un sentiment impérissable!
L’amant qui n’est point soutenu par la contemplation de l’Idéal et une raison équitable, fruit de la culture spirituelle, ne peut se dépouiller de ces humeurs ombrageuses qui accompagnent les sentiments vulgaires. S’il lui arrive de ressentir un profond amour, il n’en recueillera que des fruits amers. A mesure que les années rembruniront ses esprits, il sentira s’élargir en son flanc une plaie qui sera pour lui la source de maintes souffrances. Cette plaie, c’est la jalousie. Qu’acdise-t-elle, sinon une nature inquiète qui rend l’homme jouet des apparences? Elle nait de l’irritabilité de l’amour-propre qui s’unit à l’instinct de propriété. Le jaloLi.x, sans cesse enflammé d’une ardeur inquiète, agité de craintes et tenaillé par une curiosité maligne, s’irrite des moindres paroles et des regards les plus innocents qu’il analyse. Il se prive du recours spirituel pour s’abandonner à ses instincts. Il semble que son amour, mêlé d’hostilité, doive un jour dégénérer en haine. S’il se savait un noble cœur, il s’y réfugierait : cette sécurité qu’il cherche au dehors, il la trouverait en sa conscience; mais son âme est pusillanime. Ce sentiment qui le met trop vite en éveil sur des fautes imaginaires, en est un sûr indice. Il se défie d’autrui parce qu’il a l’œil ouvert sur les choses trompeuses; parce que, se faisant une accoutumance au mal, il a vécu avec une froide pensée de ruse et d’espionnage. Toutes ses espérances s’arrêtent aux impressions fugitives de cette créature que le temps trouble et déforme. Il nous donne le ridicule et navrant spectacle d’un être ondoyant à la poursuite de formes flottantes, d’une vague qui s’irriterait du mouvement des vagues. Seul le sentiment religieux coupe cette fièvre des sens, et transporte l’amant sur un sommet où les vains tourments d’une curiosité maladive ne peuvent l’atteindre.