‹ Heures de philosophieChapitre 6 sur 102 · LXX · texte numérisé non relu

LXX

Un amour que Ton n’ose dévoiler se trahit en troubles indicibles dès qu’on se trouve en présence de la créature aimée. On tremble de la revoir, et l’on voudrait fuir à son approche. Ces transes sont enfantées par le sentiment de la pudeur, toujours palpitant dans les âmes naïves et enthousiastes. Un tel amour, qui mène celui qui l’éprouve au plus sublime renoncement, est souvent méconnu. L’amant semble un mystère à l’objet de sa passion; il l’étonne plutôt qu’il ne le charme, et il se voit condamné à dévorer son cœur en présence d’une créature indifférente que son imagination divinise en l’entourant comme d’un cercle de flammes. Plus calme et plus osé, il verrait peutêtre sa passion partagée; mais son ardeur, sa fierté, le mutisme dans lequel il s’enveloppe, en font un être importun. Le sentiment de l’ordre, qui veille dans les esprits paisibles, s’effra)-e d’un cœur passionné que le délire emporte jusqu’à se craindre luimême : il n’y veut voir que fièvre passagère. Les amours expansifs et sereins sont mieux accueillis parce qu’ils semblent plus normaux et plus durables.

Toute passion s’apaise par la possession de l’objet aimé. Un doux enivrement se répand sur l’existence. Le cœur n’est plus éprouvé par ces désespoirs romanesques qui, s’ils ont leur beauté, sont néanmoins une source d’infortunes. Comment deux créatures qui se sont liées devant Dieu et devant les hommes prolongeront-elles la durée de leur amour? Par la retenue mutuelle qui ne cessera de raviver leurs sentiments d’enthousiasme. La politesse et les prévenances que nous avons pour un être, nous le font estimer davantage. A mesure que se fortifie notre estime, croît notre affection. La gêne et les souffrances que nous endurons pour ne point lui déplaire sont autant d’aliments

à notre amour. 11 semble que l’affection, pour défier les événements, doive lentement se développer, en un labeur silencieux. Il en est comme du chêne, qui ne résiste aux tempêtes qu’après avoir longtemps souffert, dans ses racines, d’un travail obscur et persistant. C’est un sentiment naturel à l’homme de chérir ce qui lui a demandé des soins. 11 se glorifie ainsi dans l’objet même de ses attentions. Son amour-propre s’en mêlant, il lui répugne de penser qu’il ait pu se dévouer à un être indigne de sacrifice. Or le grand dévouement, c’est celui de tous les jours, celui qui, toujours soutenu par une volonté ferme, s’accomplit dans la gravité de la conscience. On se trompe si l’on croit que la gravité rabat nos joies et les transforme en sentiments maussades. Elle les fortifie, au contraire, les empêche de tourbillonner au gré de mille désirs, et les unifie en un sévère contentement. Le recueillement dans un amour partagé est plein de charmes. L’esprit, fermé à toutes les incitations frivoles, thésaurise ses plus délicates pensées, consacrant ainsi l’amour dont le cœur est embrasé. C’est surtout après plusieurs années d’une vie en commun, que la réserve est réclamée. Voudrait-on y chercher encore la violence de la passion? On ne pourrait renouveler les troubles des jours écoulés sans diminuer le prestige que l’on peut conserver à la créature aimée. Que ceux qui désirent ne plus s’abandonner demandent au ciel un amour sans défaillance, une réflexion courageuse, une pudeur mutuelle qui les divinise à leurs propres yeux. Ils obtiendront ainsi la sécurité dans un amour qui gagnera en durée ce qu’il aura perdu en vivacité. La chanson ne sera pas bruyante, il est vrai, mais elle sera lointaine et répercutée par les échos intimes de l’âme. Elle résonnera jusque dans les chagrins de la vieillesse, lorsque l’esprit débile et le corps affiibli seront assaillis d’images funèbres, et que les époux toucheront pour ainsi dire à leur pierre tumulaire. Elle les bercera comme en un songe, et une voix leur dira : « Toute joie se retrouve par ceux qui ont religieusement aimé. Tu as tout donné, et tu n’as rien perdu! » Tel est l’amour dans sa gravité recueillie. C’est pour l’avoir méconnu que beaucoup voient

HÈUrES de PhILÔSOl>HlË

SC troubler des unions qui avaient commencé par des lieures d’ivresse, et que se perdent dans l’indifférence des amours qui semblaient s’être préparées au ciel.

Ah! misera quos hic graviter Deus iirgel!

A l’âge des premières passions, alors que l’adolescent vulgaire, tourmenté par l’instinct, poursuit une créature convoitée, le poète, pour lequel toute heure de jeunesse est une adoration, s’effraye de la profondeur de l’amour qu’il porte en lui. 11 se sent sous le regard d’une divinité lorsqu’il se trouve en présence de la beauté, de la grande jeunesse, de la candeur. Il a honte de sa nature imparfaite. Saisissant d’une vue la distance qui le sépare de la forme idéale que lui offre la réalité, il s’humilie, s’anéantit devant elle. Il voudrait la fuir, tant il l’aime! Il craint de la profaner par son approche, et d’établir une dissonance là où doit régner une divine hafmonie. Il s’imagine que ses imperfections projetteront leurs ombres sur la forme candide de son idole; et troublé de pensées déchirantes, blessé d’un trait céleste, il gagne déjà la forêt solitaire, implorant ses rameaux de l’ensevelir sous leur ombre en le dérobant à son amour.

Tu fioles insams animi compescere luctus.

Virgile.

La femme romanesque, qui arrive à la maturité de sa vie après avoir vainement cherché l’amour qu’elle s’est imaginé, refuse le plus souvent de se soumettre au destin en s’inclinant devant la froide réalité. La beauté de ses formes accroissait sa bonté, parce que, belle, elle se sentait plus puissante. Ceux qui l’approchaient, séduits par l’harmonie de ses mouvements, n’apportaient aucune

HEÜRF.S t)E PUlLOSO^MÏE

entrave à ses pas. Elle s’avançait dans la vie en souriant à ses admirateurs, croyant volontiers à l’amour idéal et à ses abnégations. Mais arrive le jour où sa beauté est à jamais flétrie! — son âme s’attriste d’amères découvertes, et son cœur, si confiant d’abord, s’emplit de craintes. Elle voit que ceux qui l’entourent ont pour elle d’autres regards et que tous ses beaux palais s’écroulent des nues. Effrayée du temps, révoltée des leçons de l’expérience, elle sent pâlir et s’éteindre son bonheur avec les derniers jours de sa jeunesse. Le sentiment de l’art, qui la dominait à son insu et l’enchantait à toute heureuse harmonie, souffre du désaccord qui s’établit entre son âme, encore remplie d’enthousiasme, et son visage, dont la beauté s’altère. Aimer alors, quelle témérité! Trop réfléchie pour se méconnaitre, trop aimante pour vouloir renoncer à inspirer l’amour, elle tombe en un noir chagrin qui la transfigure, en un désespoir qui l’emporte jusqu’au mépris de l’idéal. Irréalisables étaient donc ses plus nobles rêves ! vains, ses plus fiers tourments! transfuges, les affections! — « Cesse donc, ô mon cœur, s’écrie-t-elle, de croire à la divinité de l’idéal! aveugle-toi aux plaisirs frivoles! » — Blasphème à la vie, sombres paroles d’une infortunée que le désespoir aveugle! C’est la pitié qu’un tel égarement réclame, pour qui étudie le cruel acheminement à ce suicide moral et voit la pente rapide qui mène de la foi au scepticisme. C’est la miséricorde que l’on voudrait faire naître chez les superbes et les vertueux par dédain, en leur montrant comment se découragent les âmes ardentes qui voient s’évanouir ce qu’elles avaient cru immortel. Ne pourraientelles, ces âmes, retrouver leur félicité perdue? Trois voies de salut s’offrent à elles. La première est presque un miracle dans la vie : la Providence seule peut leur faire apparaître un mortel qui puisse leur exprimer cet amour qu’elles croyaient introuvable. A cette apparition, les voilà ressuscitées dans le plus doux triomphe de leur cœur; les voilà redevenues heureuses de vivre, par la seule promesse d’une affection constante. — La seconde voie est le retour au passé, à ce premier amour dont elles ne recueillirent que douleurs. Qu’importe l’indignité de la créature aimée? Puisque

Heures de EntLôsôPHlE

leur passion ne peut s’éteindre, mieux vaut peut-être contempler une forme idéalisée aux heures de leur jeunesse que d’en chercher une autre à leur adoration. Qu’elles s’arrêtent à cette première illusion qui les ennoblissait ! qu’elles s’affermissent dans la constance ! Le sentiment du sacrifice, le souvenir d’injures imméritées, la tristesse inséparable d’un amour méconnu, divinisent les cœurs qui se croyaient désenchantés. — La troisième voie les mène à l’abandon de recherches souvent inutiles ; au mépris d’une fidélité qui enfante une langueur morale voisine de la volupté, et fertile en mélancolies quand elle n’est ravivée par une imagination fière. Par cette voie, elles arrivent au sentiment de la charité universelle. Elles épanchent alors leurs sentiments dans la nature, l’humanité, la multitude des êtres inconnus ; elles les voient tressaillir de toute l’ardeur dont elles sont embrasées; elles embellissent, modèlent sous leur bienveillant regard toutes les laideurs et toutes les difformités, vivant reposées sur les plus hautes cimes de la pensée.

Une longue désillusion conduit les grandes âmes à ce détachement, leur apprenant que chérir noblement la terre, c’est aimer le ciel.

Il est une quatrième voie , remède souverain à tous les désespoirs ; elle est la plus âpre et demande une énergie quotidienne : c’est celle qui mène au cloitre. L’âme, lassée du monde, entre alors dans cette allée de cyprès où ne chantent point les oiseaux printaniers, où ne murmure point l’abeille laborieuse: sombre avenue d’une verdure impassible, où rien ne trouble le silence de l’espace que le mystérieux dialogue de la créature et du Créateur.

Incola ego siim in terra.

Il est de rares mortels éloignés des plaisirs, dont toute la vie se passe dans le recueillement. Tristes, et bercés dans les délices d’un amour infini, ils vivent distraits des amusements terrestres.

considérant d’un regard limpide l’écoulement des choses mortelles. Leur esprit a la profondeur céleste, et leur mélancolie la transparence angélique : âmes écloses en une patrie étrangère, elles arrivent en ce monde déjà initiées à tous les secrets des cœurs. A la jeunesse, aux plus nobles espérances, elles unissent le désenchantement des créatures éprouvées. Promenant un douloureux et bienveillant regard sur les objets passagers qui les environnent, elles se montrent tout innocence, et vieilles cependant comme l’immortalité! Adolescentes, elles ont le songe; viriles, le calme; séniles, la placidité que ne trouble jamais le souffle des événements.

Elles voudraient s’ébattre, oublieuses de la destinée , qu’elles ne le pourraient. Les plaisirs profanes qui tenteraient de les corrompre ne les feraient qu’un instant tressaillir. Rivées pour peu de temps à ce monde ondoyant, plongées dans une abstraction passionnée, elles ne contemplent que la réverbération intime de la nature et ne peuvent se troubler aux images extérieures. Leur existence n’est qu’une attente entre la vie et la mort, une longue passion qu’elles endurent résignées, sentant toujours vibrer le verbe d’un immortel amour.

Qui n’a rencontré, dans les landes désertes, le creux d’une carrière abandonnée lentement emplie par l’eau des nues ? Là , nul concert d’oiseaux, nulle touffe d’herbe, nulle fleur: — un morne silence planant sur une eau sourde et cristalline, qui jamais ne tremble à la nageoire ou à l’aile d’un être vivant. Cependant, entourée d’un ciel bleu et de roches grisâtres, cette eau est verte ! Les êtres qui l’approchent craignent de la frôler, et pendant que la bruyère d’alentour crépite au soleil de midi, si la silhouette d’un ramier voyageur ou la figure d’un pâtre s’y reflète, c’est pour soudainement s’évanouir. Mare mystérieuse! tu ne peux vivre et tu ne peux mourir. Tu as l’éclat et pas la jeunesse ; tu as la douceur et pas les attraits; tu es limpide, et les vivants te fuient! Ta destinée est de ne jamais te répandre sur les stériles sommets qui te tiennent prisonnière; mais du moins as-tu la joie, quand les ombres de la nuit s’épandent sur les terres, de palpiter de la vie illimitée du ciel étoilé.

Heures bÉ PHiLôsôtHtÉ

Ce que tout homme devrait enseigner, c’est la simplicité. Les profondeurs infinies sont là germantes, et Dieu se réjouit de l’obscurité volontaire des êtres aimants. Enfants et vieillards, qui marchez dans la simplicité volontaire de votre cœur, vous êtes tous dans le mystérieux esquif qui vogue vers l’océan de l’éternelle félicité. Avec vous sont les opprimés, les innocents diffamés, les créatures rebutées du monde, les chercheurs de vérités, tout le douloureux cortège dont le pèlerinage s’accomplit sans révolte. Qui ne comprend vos tristesses, vos secrètes mélancolies, et cette gloire intérieure qui vous incline devant ceux qui ne vous valent point!.. Que de fois, doux promeneurs, vous vous êtes sentis meurtris par la foule active, et faibles devant la nature, devant ces hauts rochers au pied desquels vous cheminiez en les pénétrant de votre sentiment d’amour! Mais quelle consolation vous était offerte dans l’intimité de votre tristesse résignée, et quel charme ineffable avait pour vous ce chagrin que votre esprit idéalisait et par lequel vous sentiez s’accroitre vos mérites!

Que la grave jeunesse parle avec amour de la jeunesse frivole, des esprits irréfléchis, des caractères faibles, et de tous ceux qui, n’étant pas encore dans la maturité de leurs ans, tressaillent aux formes extérieures — adolescents joyeux, que le malheur n’a pas encore inclinés aux songes; âmes légères, mobiles comme l’onde et soulevées par toutes les brises du ciel, futiles, portées aux chimères, mais qui sèment les joies sur la terre! — Que la grave jeunesse salue leurs espérances et applaudisse à leurs doux transports ! Il y a dans la vie des jours de printemps où les jeux et les plaisirs doivent chasser la réflexion sévère. Les éclairs de joie s’échappant de l’innocence sont beaux toujours quand la raillerie ne s’y mêle point et quand la bonté

HEURES DE ^HILOSOPHIE

transparaît dans le plaisir. Chantez tous vos chants de jeunesse, oiseaux printaniers, avant que la verte feuillée se dépouille! Hirondelles agiles, h.âtez-vous : déjà les frimas s’avancent, qui ralentiront vos ailes I

Beati pacifici.

La bonté est la qualité souveraine devant laquelle tous les autres mérites doivent s’incliner. Elle est faite de douceur, de modestie et de clémence; mais elle possède la gravité, la grandeur et l’équité. Sa douceur nait de sa force; sa modestie, de son respect humanitaire; sa clémence, de son intelligence du cœur. Elle est profonde, grande, généreuse, parce qu’elle éprouve et qu’elle comprend, parce qu’elle est un cœur et un esprit, c’est-à-dire une âme. Sereine et dévouée, elle porte en elle-même son triomphe et sa gloire. La bonté élargit autour d’elle comme une auréole chaleureuse; elle est à la fois populaire et divine, formée de toute la terre et de tout l’azur qui viennent s’unir à l’homme. La terre incline celui qui est bon vers ses frères mortels, en le faisant vivre penché sur les douleurs humaines; le ciel lui donne l’élévation du corps et fait voguer en son âme, comme en un firmament, les sentiments tendres et généreux. La bonté applaudit à la joie et s’attriste à l’infortune. Elle ne cherche pas à divertir : les paroles et les gestes qui l’expriment ont la profondeur sacrée. Jamais emportée dans les plaisirs, parce qu’elle regarde au loin, vers les douleurs étrangères, elle n’est jamais désespérée, parce qu’elle sait que, par delà les ténèbres prochaines, brille le soleil de Dieu. Telle est la bonté véritable, telle est cette qualité admirablement humaine. Il n’y a que les grandes âmes, a dit Sophocle, qui sachent combien il y a de gloire à être bon.

La bonté protectrice du penseur est le fruit de l’amour et de la méditation morale rendue clairvoyante par ses propres

épreuves. Celui qui pense religieusement a la bonté active, intelligente et juste; il est le protecteur, l’ami, le défenseur des hommes. Lui aussi, en ses années d’irfexpérience, avait la bonté passive qui est nudité d’âme, douce croyance aux vertus d’autrui. Ce temps passe, emporté par les vérités sucessives. Il faut un jour descendre des régions chimériques, pour fortifier son idéal. Le génie véritablement bon demeure attentif à la voix intérieure qui lui crie: Sois humain, et suis les seuls conseils de ton cœur. Bienveillant pour les faibles et secourable aux opprimés, ne crains point les superbes. Ta bonté te reste, malgré tes combats; car nul ne peut contre le génie qui a pour bouclier son cœur! — La bonté répand un charme tout-puissant sur celui qui la possède. Il s’en dégage une attrayante lueur qui fait taire l’envie, subjugue les plus altiers et émeut la foule indifférente.. La bonté rayonne d’elle-même; isolée, privée de toutes les qualités qui grandissent un homme, elle garde toute sa séduction. Elle donne le tact du cœur, cette qualité rare, que l’intelligence et la science sont impuissantes à produire. Comment cet homme, esprit obscur, élevé en un milieu rustique, est-il prudent en paroles, simple d’habitudes, et surpasse-t-il en distinction tel gentilhomme de la cour? — Cet homme est bon : il a la sensibilité clairvoyante de l’âme. A l’heure du péril, ce sera lui le secourable, lui le défenseur, le héros et le martyr, alors que tous les fiers personnages auront fui. Qui ne s’est trouvé en un village par un jour de fête, et, se mêlant au groupe des campagnards, ne s’est charmé aux expressions de bonté qu’il y découvrait? Chez les esprits ambitieux, la bonté n’existe guère, le désir de paraitre éveillant en eux l’envie et le mépris. La bonté qui est toute simplicité se détourne des intrigues par lesquelles ils se meuvent. Cette large base où s’appuient les caractères sincères manque à leur esprit subtil. Ils ont la fausse bienveillance qui consiste à reprendre ceux qui parlent selon leur cœmr, et à les forcer à louanger les pervers, en feignant de ne point croire à la cruauté des méchants et aux trahisons des fourbes : rôle facile.

heures t)E EhILÔSÔEHIË

qui leur permet de faire la leçon aux justes et de paraître meilleurs que les bons !

De telle bonté à telle autre, il y a toute la distance du bestial au divin. Il y a des bontés intermédiaires et neutres, faites de paresse et d’indifférence; des bontés de famille, tout instinctives. Il est une bonté de Sybarite, engendrée par la pléthore du bonheur; une bonté de lassitude ; on se traîne dans la vie, sans haine ni amour. Il y a même la bonté sournoise ; on est paterne. Selon l’extension qu’on se plait à lui donner, le mot bonté signifie obscurité ou lumière. L’arbre, la roche, le béat, sont bons; c’est la végétation inconsciente, la négation de l’activité réfléchie. La critique ne démêle rien à ces bontés natives, providentielles ou fatales, qui reflètent la puissance obscure. Les êtres inoffensifs ne méritent ni blâme ni louange : ils ne portent aucune entrave au bien. Le silence des passifs qui ourdissent leur destinée est peut-être fécondant. Aux intelligents seuls, de vivre dans la simplicité consciente, et de se niontrer généreux en bonnes oeuvres. Puisque, tous, nous sommes marqués du même signe de mort, ayons la compassion mutuelle, et embellissons notre court passage sur cette terre par des pensées d’affection. La bonté, qui est tout harmonie, n’est ridicule qu’aux yeux de la sottise, qui est toute désharmonie. La vie s’écoule comme un songe, troublée d’apparitions maudites si nous cessons d’aimer, enchantées de visions heureuses si nous vivons de la grande vie, celle du cœur. Que la douce et bonne parole, comme l’eau filtrant de la roche qui surplombe, tombe de l’âme penchée vers les infortunes! qu’elle imprime sa marque dans les cœurs les plus endurcis, les creusant lentement, pour qu’ils puissent s’emplir de la rosée du ciel! Le joyau que nous devons faire resplendir, c’est le cœur; sa clarté dissipe au loin les ombres de la malice. L’esprit de bonté élève et divinise; il est le germe de l’immortalité. Par lui seul, semant les vérités, on vivra aujourd’hui, demain, toujours, par delà les jours et les contrées, enseignant la chaumière et le palais; et l’amour qu’on aura ainsi répandu, d’autres, épris du même idéal, le perpétueront.

SunI lacrima rerum.

S’il peut y avoir du charme dans la contemplation de la nature, il n’y a que souffrance dans l’étude de l’humanité. C’est un douloureux spectacle que celui dHine multitude ardente au gain, qui se précipite en aveugle aux richesses, sans même s’apitoyer sur les infortunés qu’elle meurtrit à chacun de ses pas. La forêt, avec ses branches hautaines, ses jets désordonnés, et toutes ses plantes qui périssent étouffées, ne nous attriste pas ainsi : privée de liberté, elle semble germer dans l’innocence, à un souffle mystérieux. Qu’il en est autrement de l’humanité! On ne peut la considérer froidement; et si le regard s’y promène, il ne sait où s’arrêter de confiance. Tour à tour il tombe sur des orgueilleux, des indifférents, des faibles : les uns k secourir et protéger, les autres à rappeler à la véritable vie. Mais la plupart, gouvernés par un matérialisme instinctif, ont pour la force une estime involontaire qui leur fait généralement respecteriez méprisables et mépriser les respectables. Faussés dans leurs premiers sentiments, ils ont été élevés dans les frayeurs plutôt que dans les espérances. L’objet de leurs craintes à leurs yeux se divinise et les détourne de la bienveillance. C’est un brillant météore qui les charme, renfermât-il une force cruelle et destructive. Ils s’éloignent des pauvres et des débiles; ils méprisent l’enfance, y voyant l’impuissance et le servage. Ce qu’ils recherchent, c’est le pouvoir de commander, de ruiner même les plus petits pouvoirs. Eussent-ils connu l’infortune, ils n’en dédaignent pas moins les misérables. Que les autres se tirent à leur tour du mauvais pas! Pour eux, les voilà saufs, indifférents au reste!

Tel est le train commun du monde : avidité, indifférence, égoïsme triomphant. On ne se met point dans les yeux des autres pour se voir soi-même, ni en leur cœur pour apprécier ce qu’ils éprouvent.

Trop souvent ceux chez lesquels la jeunesse est en sa fleur

oublient les douleurs passées, les premières larmes qu’ils ont répandues, et toutes les folles terreurs dont ils ont été assaillis alors que, tendres et frêles, ils étaient comme les jouets de la force. Ce qu’ils ont souffert, de plus puissants, ils le font souffrir à leur tour à ceux qui leur sont soumis. Il semble que les forces qu’ils acquièrent avec les années, loin de les rendre secourables aux faibles, ne doivent leur servir qu’à les opprimer davantage. Ils veulent exercer aveuglément autour d’eux la plénitude de vie qui les tourmente, et de leur contentement personnel se dégage la dureté. Leurs allures soudaines, impétueuses, les rendent cruels aux créatures craintives qui devraient en attendre la pitié, et qui s’effrayent de rencontrer la puissance sous l’aspect de la barbarie. Beaucoup, qui ne peuvent alléguer la fièvre de leurs sens aux reproches que leur inhumanité leur attire, pourraient invoquer leurs souffrances journalières, la perpétuité, la monotonie de leur labeur, qui, en voilant leur intelligence, les a rendus insensibles aux malheurs d’autrui.

La perpétuité dans la joie comme dans l’infortune, en reportant toute l’attention sur soi-même, enfante l’indifférence au cœur de l’homme. Est-il toujours heureux? nulle voix chagrine ne vient l’avertir, en son allégresse, qu’il vit en un monde de souffrances. Est-il toujours malheureux? nul désir ne le porte à s’enquérir de ses compagnons de peine : le poids de sa misère lui paraissant une charge assez lourde. Cependant l’homme peut anoblir ses joies ou sanctifier ses douleurs ; il peut, en modérant ses instincts et réveillant ses esprits, sortir de ce corps qui l’opprime, pour porter les regards sur l’humanité, sur les amis et les frères inconnus. Ces rayons qu’il absorbait stérilement en soi, il peut les répandre sur des pauvres gens qui souffrent, en affermissant ainsi sa propre vertu.

Quel sévère contentement le pénètre lorsqu’il se sent vivre en des cœurs simples où sa pitié se réverbère en reconnaissance , pendant qu’il voit son âme s’enrichir de tous les bons sentiments qu’elle prodigue! Quel triomphe de voir cette âme, tantôt accablée par les plaisirs ou les travaux, se relever fièrement, étendre

les ailes comme pour en protéger un univers adoré! L’existence qui jusque-là n’avait paru qu’un rêve ou un fardeau, acquiert, subitement une réalité profonde : on était un être sans appui, agité par le plaisir ou la douleur, et voilà que la vie, inondant l’âme, s’épanche jusque dans l’infini. Cet amour qu’on laissait sommeiller trouve tout à coup son objet; il s’éveille, se transfigure, s’éternise, par le noble emploi qu’on en fait.

Plus le cœur se répand, plus il se fortifie; plus il se prodigue en généreux devoirs, plus il s’emplit de grâces célestes. A l’homme courbé sous la misère générale, pour lui venir en aide, il est permis de dire, comme Jésus au pasteur Christophe : — « Tu portes le monde ! » — Que l’indifférent se hâte donc à la bonne œuvre, qu’il brise la froide pierre de l’égoïsme qui le tient captif, et que, pareil à la source qui jaillit du rocher, il répande ses paroles comme des ondes fécondantes, sur les frêles tiges, sur toutes les plantes altérées de la plaine : — que de frêles, que d’altérés! — les enfants, les malades, les pauvres, les opprimés ; l’humanité presque tout entière! Plusieurs, âmes ardentes, travaillent à l’œuvre du salut social : la régénération des corps et des cœurs ; les uns en veillant à la prospérité publique, les autres en prêchant la tolérance, la concorde, et par là humanisant les hommes. Mais une force d’inertie les repousse : le scepticisme. L’égoïsme est toujours là, torpille qui paralyse; l’égoïsme, fruit des cœurs incultes. C’est à travers les périls que les hardis champions du progrès doivent naviguer. Ils vont se heurter à deux monstrueux écueils : le groupe avide et le groupe indifférent. Souvent leur carène s’y brise, et s’ils gagnent le large, ils ne peuvent que prévenir du danger ceux qui s’avancent en leur sillage. Comment transformer de sombres rocs en une terre fortunée? — Par la culture des cœurs. Il n’y a fraternité qu’entre les cœurs qui se comprennent. Les esprits de même force, si le sentiment fait défaut, ne se recherchent que pour se combattre et s’entre-détruire.

Fronti nulta fides.

Il ne faut pas être profond observateur pour s’apercevoir qu’il règne dans la foule à demi civilisée une sourde hostilité pour le cœur et une admiration stupide pour l’intelligence subtile, sœur de la ruse et de l’intrigue. L’honnête homme se sent menacé par la malice humaine, qui cherche ses endroits faibles pour la cribler de traits empoisonnés. Une attitude hautaine serait un excellent, bouclier, mais Dieu garde l’homme sincère de s’en servir jamais! Si la plupart se déprécient entre eux, c’est que la vérité ne peut encore se faire jour. L’indulgence, cet ornement divin de la raison , ne se rencontre guère, chacun étant plus fier d’avoir pu compter les imperfections d’autrui que d’avoir pu apprécier ses qualités. On estime le talent au-dessus du génie , l’esprit au-dessus du sentiment, et le, grammairien prétend régenter le poète. La rouerie gagne vite la faveur du monde, et la sincérité est exposée à la raillerie s’il lui arrive de s’exprimer en une forme incorrecte. Que dis-je! sincérité et stupidité sont devenues des synonymes, et l’habitude est prise de ne plus sortir qu’avec un masque — masque de bonté, de noblesse et d’amour, croirait-on? — Non, hélas! masque d’indifférence, de dureté et d’orgueil. On se fait visage de pierre, avec l’espoir de devenir cœur de pierre. On se croit respectable, et, véritablement, on est très respecté, c’est-à-dire craint. Les malins cherchent une idole à encenser, et circulent dévotement autour du bel esprit. Le trouvant hautain, incompréhensible, persifleur, ils lui voient mille qualités dont la première est, assurément, le mépris de l’espèce humaine. Pour eux, c’est un trait de génie qu’un coup de trahison, et c’est une lueur merveilleuse que celle d’un œil de proie, trouvant une nuit épaisse. Le hideux couple, — la matière et la malice, — est alors le seul adorable; on mange à belles dents, on raisonne finement, mais on n’aime point. Il semble que le sentiment soit une faculté de luxe qui doive conduire à la ruine. On se le montre

d’un geste moqueur partout où il parait ; on le raille avec effronterie, et, poussé par une vulgarité instinctive, on imite les polissons qui lancent des pierres aux rossignols. Cette admiration pour l’esprit d’intrigue et la fortune, admiration qui s’allie toujours au mépris du sentiment de beauté, est l’im des caractères de toqte plèbe subitement enrichie, instruite, mais non encore civilisée. La bonté semble faiblesse; la beauté, chose futile; la sincérité, folie. Les gens probes ne sont plus que des dupes, et les intrigants deviennent des héros.

La diversité des positions parmi les hommes est la plus éloquente expression de leur activité. Dieu, le grand semeur, disperse les âmes, de par le monde, d’une main mystérieuse et souveraine. Ces âmes, qui ont peut-être germé ailleurs, éclosent, fleurissent d’une vie inflétrissable, ou s’alanguissent, pour bientôt fondre dans la nuit, selon qu’elles ont bien ou mal usé de leur liberté. Cette liberté intérieure, qui est la source de toute faute et de tout mérite, nous la possédons tous. Nul ne peut nous la ravir. La liberté que nous devons acquérir est celle qui nous permette d’exprimer nos sentiments et nos pensées. Par elle disparaîtront les préjug;és et les abus qui empêchent les petits de grandir et les grands de diminuer, selon leur valeur. La circulation des idées s’établira, active et fécondante, élargissant notre atmosphère morale. La liberté réveille, agite, entremêle, renouvelle, épure, rallie les existences, produisant la diversité dans l’unité. Elle enfante la grande fluctuation nécessaire à la vie des multitudes. Le mouvement, fût-il aveugle, c’est déjà la vie. Cette chose énorme, qu’on nomme l’Océan, et qui vivifie la nature, serait un foyer de mort si le mouvement venait à y cesser. L’Océan a l’activité, la diversité et l’unité. Ses myriades de flots, vivant dans la poursuite, dont les uns bondissent aux falaises pour retomber s’engloutir sous la lame qui leur succède, et dont les

autres brillent au fond des anses paisibles pour aller mourir mollement sur les algues de la côte, sont comme l’image de l’humanité, avec ses êtres innombrables, tour à tour engendrés et détruits, tour à tour obscurs et rayonnants, douloureux et joyeux, mais où chacun concourt à l’Œuvre collective. Ayons l’unité de l’océan, l’activité et la diversité de ses flots, mais joignons-y l’intelligence du but à atteindre : le bonheur de l'humanité. Ayons cette marche ferme et régulière que donne la conscience de la justice; ayons l’abnégation qui nous sacrifie à nos frères; mais ne retombons sur nous-mêmes que pour nous avancer au delà du but de notre premier .effort, et voir un jour crouler ces hauts rochers, déjà minés par la persévérance de nos aïeux, et qui tiennent encore l’humanité captive.

Rerum umbra mendaces.

Quelle plus grande marque de notre faiblesse que le désir de briller aux yeux de ceux-là mêmes que nous méprisons ! Effrayés du vide de notre âme, nous cherchons dans autrui une approbation qui nous serve d’appui et nous rassure sur notre néant. La louange, l’opinion, le seul regard même du vulgaire, n’exprimât-il que l’étonnement, suffit à repaitre notre vanité. Nous nous entourons d’objets précieux, nous défiant de notre propre valeur, et nous nous formons ainsi une auréole qui colore la pâleur de notre être. Les uns bâtissent à grands frais un palais qui les consume en soins; d’autres, corps chétifs, vivent dans les festins ; quelques-uns roulent par les rues, à grand fracas, et tâchent de rayonner de par les roues de leur char. Tel, l’œil craintif, et miné par les années, porte à sa poitrine un joyau dont l’éclat fait injure à sa morne vieillesse. Tel autre, invalide du passé, mène en laisse deux lévriers couverts de mantelets armoriés, aux heures où la foule se rend au jardin public. Chez tous perce le même désir d’être remarqués.

applaudis, et en tous leurs actes se révèlent les caractères de la mendicité. Ils te tendent leur sébile, ô bon public! sois-leur secourable en songeant aux souffrances qu’ils endurent pour te plaire ou t’inspirer le respect! Accorde-leur un peu de ton admiration, un peu de ton estime : tu les enfleras de joie. Extasie-toi sur les dorures qu’ils t’étalent, salue-les gravement en te rangeant à leur passage, et tourne la tête pour les suivre du regard jusqu’à perte de vue ! Ces témoignages d’attention ou de déférence sont les seules faveurs qu’ils ambitionnent et les encouragent à vivre. Toi disparu, ils prendraient en dégoût cette vie où ils veulent t’apparaitre en triomphateurs. Quelle est leur si grande folie? De vouloir, en dépit d’eux-mêmes, paraître et resplendir, d’être dépourvus de réflexion, de remplacer leur être moral par un personnage de commande, et de se croire admirables pour s’être logés en un masque de beauté. Si la vanité est pardonnable, c’est dans les glorieuses années de la jeunesse, alors que l’adolescent cherche à ses rêves un cadre brillant et qu’il se mêle aux foules pour y faire rayonner sa joie. L’amour du luxe n’est alors que l’explosion de l’instinct de la beauté, et non ce désir de domination qui ronge les esprits futiles et les âmes languissantes. Aux fleurs d’embaumer les prés et les champs, éparpillant leurs pétales au gré des brises; mais aux fruits de germer lentement à la branche, sous le soleil fécondant, jusqu’au jour où, dans leur maturité, ils tomberont d’eu.x-mêmes ou seront cueillis par la main du maître.

Le mépris du beau et de l’honnête, l’ambition, l’envie, enfantent la véritable misère, celle de l’âme; misère très commune, mais qui, habilement voilée, s’attire les hommages de la foule par cette perfidie même qui devrait la faire honnir. Que ce soit à la gloire du peuple! les vrais misérables n’appartiennent pas à la classe des déshérités de la fortune. Si le peuple est vulgaire, il est rarement pervers; car la vulgarité et la perversité sont des

qualités qui se repoussent. L’une est la marque d’une nature inculte, l’autre est le fruit d’une éducation faussée. Le matérialisme expansif de l’homme vulgaire le prive de la retenue et de la froideur, compagnes nécessaires de la perversité. L’homme pervers est prudent, discret, ambitieux, couvant longuement l’œuf d’où éclosent ses perfidies, et montrant à la fois un esprit patient et subtil. Sous des formes enjouées, il cache la laideur morale que la connaissance d’autrui l’oblige à celer. La pauvreté du journalier, son morne labeur, la vue de ses compagnons d’infortune, lui donnent une gravité virile, une droiture de sentiment, qui lui font dédaigner les hypocrisies et le portent à marcher l’âme découverte. D’ailleurs, une femme dont il est le seul appui, des enfants dont il doit tarir les pleurs, l’obligent à considérer sérieusement cette vie, cause de si fréquentes douleurs. Naturellement éloigné de l’enjouement cruel des esprits vaniteux , le pauvre reste simple de cœ'ur. Il n’a pas de ces heures d’oisiveté où il puisse creuser dans sa pensée d’obscurs labyrinthes, pour y abriter le démon de la malice et des ambitions déçues.

L’ambition, qui se complait dans l’intrigue, ne s’allie point au sentiment de la gloire. On nait pour la gloire, et l’on y est porté invinciblement. Dès que l’esprit de l’homme a conçu une grande œuvre, il ne lui reste qu’à l’enfanter ou à dépérir. L’ambition est pleine de prudences et ne cesse de serpenter; mais le génie arrive à ses fins droitement, naturellement. C’est une flamme, vacillante il est vrai, parfois obscurcie de fumée, mais tendant toujours vers la région élevée. Les ambitieux circonviennent l’humanité, mais les hommes de gloire l’éclairent. On est ambitieux pour obtenir des honneurs équivoques; on réalise le sentiment de la gloire à force d’avoir été sincère et d’avoir aimé la vérité. Toute gloire, hormis la gloire guerrière, découle d’un sentiment d’amour, soit de la beauté, soit de

MEÜRES bE PHtLÔSOfHlË

toi

la justice. Les uns ont subi les tourments de la passion, et ils chantent avec des accents divins leurs souffrances secrètes. D’autres, mathématiciens, moralistes, penseurs, se sont épris des vérités abstraites, et s’y consacrent loin du bruit des foules. Les uns et les autres sont les amis des hommes. Les premiers sont les vigies de la Jeunesse aventureuse; les seconds sont les nautoniers qui les guident à la terre du devoir. Vivez dans l’intrigue, êtres joyeux et fallacieux : le temps, comme des fétus inutiles, vous emporte, pendant que germent noblement dans le sacrifice les coeurs qui ne doivent point périr.

Pascitur in vivis livor.

Envie. — Triste et commune passion ! Il n’est guère de cœur où elle ne soit tapie. Les moindres qualités d’autrui la réveillent , la gonflent, et lui font répandre son venin. Que sont encore, près d’elle, l’ambition et la vanité, défauts qu’éclaire un rayon d’idéal, et qui s’allument plutôt à l’amour de soi qu’à la haine des autres? L’envie est pleine de lâcheté et profondément obscure. Son seul désir est de confondre dans sa nuit la supériorité qui l’offusque. Elle prend racine dans ces âmes basses, dans ces esprits impuissants qui, ne pouvant parvenir à vaincre loyalement, cherchent à empoisonner. Elle ést née des instincts matériels, se marie volontiers au mensonge et enfante la médisance et la calomnie. Il est d’une âme fière de ne la point apercevoir. Mais lorsque l’observation a fait tomber les voiles de pourpre de la jeunesse, où peut-on porter les regards sans la découvrir? Est-il un bel objet qu’elle ne puisse souiller? Génie, titres, honneur, fortune, beauté, vertu, toutes les grandeurs de la vie deviennent son point de mire. Tel s’irrite d’entendre sonner à son oreille un nom illustre; tel autre, d’entendre retentir un sac d’écus; un troisième jalouse des qualités physiques qui lui sont étrangères; un quatrième, des vertus morales qui font

Heures Oe EHIlosOPMIE

injure i ses vices. En première ligne, l’envie s’attaque au génie, car il ne s’acquiert point; puis au titre, car il s’acquiert difficilement; puis à ce bouquet de mât de cocagne qu’on nomme fortune. On voudrait croire que la beauté, la bonté, trouvent grâce à ses yeux : l’observation écarte ce sentiment d’indulgence. Pour l’envieux, il n’y a ni grandeur, ni beauté, ni bonté. C’est un crime pour l’homme d’entrer dans la lumière. L’humanité est ténébreuse. Il faut l’enfoncer dans son caveau funèbre. Mais quelles sont les fins de la créature envieuse? Parvenir au sommet d’une pente luisante, comme le vaniteux? Se fixer sur une cime altière, comme l’orgueilleux? Nullement. Son seul désir est d’entraîner toute clarté dans sa nuit. Il n’aspire point à se grandir, mais à diminuer autrui ; il ne possède qu’une force corrosive qui, complice du néant, accomplit bassement sa mine nocturne. C’est une plaie que je dévoile ici. Il faut un remède, et je ne le trouve que dans le sentiment chrétien, ou dans ces pensées de haute philosophie que les Épictète et les Marc-Aurèle ont léguées à nos méditations.

A quoi bon ces sottes colères? Tu ne dois t’émouvoir que si tu es attaqué avec franchise, et encore dois-tu juger d’où p.art l’attaque. Les embûches de la malice ne méritent que ton mépris. Que veulent ces esprits félons, en fondant à ton adresse une parole équivoque dans un discours doucereux? — Blesser ton amour-propre. Ton irritation, marquant une blessure reçue, les charme; ils se croient puissants pour avoir pu t’offenser, sans songer qu’à ce compte, le basilic les surpasserait. Ne le sais-tu? le monde est troublé par des gens pleins de malignité, qui, ne pouvant opprimer directement, et d’ailleurs convaincus de leur faiblesse, transforment en venin leur sang décomposé, et rôdent, le sarcasme aux lèvres, autour des créatures expansives dont le bonheur les humilie. — Vilaine engeance, agitée par

Heures bE 1>H1 LôSophié

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un souffle de mort, singulièrement habile à mortifier les modestes, et qui ne peut se repaitre que des signes de douleur arrachés à la vanité d’autrui. Elle prospère, grâce au rapide développement des richesses, qui a permis à des gens d’éducation diverse de se rencontrer sur le même parquet. N’ayant les uns sur les autres aucune prééminence bien établie, ils vivent dans les souffrances d’un amour-propre en révolte. Tu dois, jugeant clairement le monde, pouvoir regarder de haut d’aussi ridicules manèges, en te disant qu’être susceptible, c’est mal comprendre.

Mais parler d’autrui est une satisfaction d'envie que se donne volontiers le monde subalterne qui a jeté ses langes aux orties et par son habileté a pu se construire un nouveau nid avec de riches brindilles rapinées çà et là. Oyez discourir, rangés autour d’une table, ces petits hommes en mue dont les visages contractés portent les marques de leurs humiliations et de leurs impuissantes révoltes. 11 semble qu’ils aient les regards sans cesse braqués sur ces hommes qui, au perchoir social, occupent ces hautes branches auxquelles, en dépit de leur génie industrieux, ils ne pourront jamais atteindre. A les entendre, tous les ridicules sont gravés au front des personnages qui naquirent avec un patrimoine. Nul n’échappe aux propos malicieux de ces pauvres êtres rampants, que l’ambition dévore : on est fortuné sans avoir rien fait pour l’être! Cela suffit à échauffer leur bile. — Est-on économe? Qu’est-il de plus honteux que l’avarice! Est-on généreux? Qu’est-il de plus stupide que la prodigalité! Ferme-t-on sa porte aux pauvres? Cœur impitoyable! L’ouvre-t-on? C’est encourager la mendicité! Va-t-on assidûment à l’église? Esprit hostile au progrès social! Ne fréquente-t-on pas les prêtres ? C’est de bien mauvais ton! Court-on les fêtes? Une telle vanité prouve un petit esprit! Vit-on seul ? Signe d’orgueil! Parle-t-on librement et sans

Meures Ue t>MtLOSO{>HlË

apprêt? Quelle banalité! Agit-on à sa guise? C’est viser à l’originalité! Aime-t-on le plaisir de la chasse? Amusement grossier! Cultive-t-on les lettres? Ridicule passe-temps! Grossiton? La paresse et la gourmandise peuvent seules mener à l’embonpoint! Maigrit-on? Conséquence inévitable d’une conduite déréglée!.. Tel est l’esprit de bienveillance qui règle leurs discours. En fait, ayant le cœur vide, sauf de désirs ambitieux, de quoi alimenteraient-ils l’entretien? Il y a bien les infortunes du peuple, dont ils pourraient dire un mot, et sur les moyens d’y porter remède... Mais pour regarder dans le puits des misères humaines, il faudrait baisser le front; or ce n’est pas là le moyen de se hisser à un bon poste.

Fiducia formée deerpU.

Ne nous laissons jamais prendre aux mines sévères et aux démarches solennelles. Le plus souvent tout ce digne extérieur ne sert qu’à voiler les vilenies internes. Un pli à un vêtement : quelle honte! Un cœur dévoré par la vermine des ambitions : qu’importe si un fier plastron le couvre! Hostilité perpétuelle entre les penseurs et cette engeance orgueilleuse. Les plus hauts, les plus fiers, sont des esclaves, esclaves du monde. Assis sur leurs tapis, ils chantent d’une voix traînante la molle chanson de la servitude. La vanité qui les lie, ils ne l’aperçoivent point. Pas de frères! mais des inférieurs à mépriser et des supérieurs à courtiser. Et quelle balance? — Celle de l’or et des titres. Ils meurent ainsi, et tombent dans la nuit, la tête renversée.

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