‹ Heures de philosophieChapitre 7 sur 102 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

L’orgueil — tnenlis elatæ liimor — est le maître vice de l’homme. Il est mêlé de mépris, de présomption et de haine.

ne produisant en lui qu’irritation, révolte, et autour de lui, que meurtrissures. Il est un crime de l’esprit : le rayon veut se faire foyer en reniant son origine. L’orgueilleux croit posséder tous les attributs de Dieu. Il est intelligence, il est raison, il est patrie, il est amour. Mais de quelle façon! Le moi, enflé et maladif, répand son venin sur des qualités, admirables quand elles ont une échappée vers l’infini. Il les dénature en s’isolant et s’échappant du grand courant spirituel. Qui observe les orgueilleux, leur trouve à tous les mômes marques de souffrance. Tournés au mal, ils ont tous la môme clairvoyance des défauts d’autrui, bien qu’ils soient aveugles aux leurs. La faiblesse universelle, reconnue, savourée, fait leurs délices. Le monceau des vices humains ne forme-t-il pas la motte sur laquelle ils s’asseyent en triomphateurs.^ Se croyant centres, ils reçoivent toutes les images de laideur en concordance avec leur esprit; ils les renferment en leur cœur pour quintessencier leurs impressions et s’enorgueillir en l’ivresse de la difformité. La mélancolie les ronge. Ils se disent seuls la lumière; aussi ne peuvent-ils briller que dans la nuit circulaire. Où est la perspective heureuse qui réveille leurs espérances? Ils sentent bien néanmoins que leur divinité est fragile, et c’est vainement qu’ils tentent d’étouffer l’accent de leur cœur, qui leur dit que leur propre éclat est faux, leur triomphe éphémère. Il y a divers orgueils : orgueil de naissance, orgueil d’argent, orgueil de raison. Le dernier est le pire, parce qu’il nie implicitement l’esprit éternel et qu’il trouve à chaque instant l’occasion de s’exercer. Le premier est le plus souvent un orgueil de cœur qui peut s’allier à des qualités généreuses; quant au second, il est si obscur, qu’il ne mérite que la commisération. On peut opposer deux remèdes à l’orgueil : la religion et la philosophie. Les livres de piété ne manquent point, mais ils s’adressent aux cœurs pacifiques qui n’ont point encore senti les atteintes du vice, ou qui en sont déjà préservés par le refroidissement de la vie. Ceux qui sont encore troublés par les ardeurs de leurs sens sont peu sensibles au style pur et sobre des écrivains

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religieux, car il y a chez eux une couche d’argile à percer avant d’arriver à leur ame. Leur esprit ne s’arrête qu’aux formes accusées du style. Il leur faut offrir des pensées voyantes qui, plaisant à leur imagination, puissent les convaincre matériellement. On les amène ainsi au spiritualisme, en déployant à leurs yeux le phénoménal spectacle de la nature sans cesse mouvementée par les flots des heures. S’ils ne s’humilient point devant l’Esprit, peut-être seront-ils effrayés par l’énormité et la puissance de l’univers, et daigneront-ils reconnaître leur infinie petitesse. Ils compareront alors ce point, qui est leur corps, avec l’immense désir qui l’anime, et, saisis de la disproportion , ils verront leur néant en présence de la grandeur du mystérieux univers. Qu’on mène l’orgueilleux sur la haute tour! Qu’on lui montre, à ses pieds, ces petits grains de poudre sans voix perceptible, qui s’entre-croisent languissamment et qui sont ses frères de chair! Ce grain tout seul, sur le tertre, c’est un poète illustre; ces grains rassemblés, c’est une voiture de maître, attelée de quatre chevaux superbes; ces deux grains rapprochés, ce sont des amants qui se jurent une fidélité éternelle; cette poussière épaisse, c’est une armée, et ces points brillants que l’on y voit percer, c’est l’état-major du roi! Quel que soit son orgueil, le spectateur aura bientôt reconnu sa fragilité, et il lèvera son regard vers l’incalculable profondeur du firmament.

Quelques misérables, ' rongés par l’ambition et la vanité, s’échappent du peuple, où ils sont nés, et appuyant le pied sur leurs anciens compagnons d’infortune, atteignent certaine élévation équivoque d’où ils se croient en droit de mépriser leur berceau. Ils considèrent la pauvreté comme une tache dont ils se sont lavés, et entourés de gens de leur. espèce, ils se livrent aux hilarités, oublieux du malheur.

On croirait qu’il en dût être autrement, et que ceux qui ont vaincu la misère, ayant pu compter les souffrances qu’elle engendre, seraient plus humains envers ceux qui n’ont pu, comme eux, échapper à ses étreintes. L’expérience nous enseigne

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le contraire. Elle nous montre le parvenu malmenant l’ouvrier dont il était naguère le compagnon. Nous n’en pouvons trouver l’origine que dans l’accroissement des instincts matériels et de l’égoïsme, au mépris du spiritualisme, qui enseigne la charité. Ceux dont le sentiment est inculte cherchent à se surpasser extérieurement et à obtenir certaine autorité qui les fasse respecter par la crainte qu’ils inspirent. Ils exaltent ainsi leur amour-propre en dédaignant l’humanité, et l’on pourrait dire que, plus ils s’enrichissent, plus ils deviennent redoutables aux pauvres. Comme ces hommes vivant indifférents en leur logis, qui se réjouissent en une nuit d’hiver de se sentir chaudement abrités pendant que la grêle ébranle les vitres de leur croisée, ils sont joyeux de se sentir au-dessus de la région malheureuse et d’en être sortis grâce à leur génie industrieux. Ils oublient volontiers les ornières où ils se sont traînés, les souffrances dont ils ont été les spectateurs. Ils feignent même d’y avoir toujours été étrangers, comme si avoir travaillé était un déshonneur et avoir souffert un crime. La plupart, faussés en leur éducation, se sont imaginé que la richesse pouvait dispenser de la possession des seuls vrais trésors : ceux de l’âme. C’est un malheur que les hommes qui ont l’énergie, le courage patient et des bras pour le travail, n’aient point l’intelligence, et que les esprits cultivés soient le plus souvent privés de sentiments libéraux. L’humanité reste ainsi en hostilité avec elle-même, partagée entre les qualités du cœur et celles de l’esprit, les uns épuisant leurs forces en un travail aveugle, les autres utilisant leur esprit à se grandir par les souffrances des inhabiles.

Les violents, auxquels manque ce sens délicat qui permet de saisir les nuances, accusent volontiers de jésuitisme — terme impropre — ceux qui, par .sentiment de charité chrétienne, ne se

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laissent pas entraîner avec eux à leur mouvement d’indignation contre le crime ou l’injustice. Ils montrent par li leur ignorance de l’âme humaine, si faible, si complexe, toujours mêlée de bien et de mal! Ils ne savent point faire la part de la fatalité, en tenant compte des circonstances atténuantes. Ils souffriraient de devoir reconnaître que, s’ils éprouvent de la joie à châtier durement un coupable, il est des âmes, aussi sensibles que les leurs â l’injustice, qui tremblent de devoir punir avec sévérité, et sont plus occupées de l’amendement du coupable que de son châtiment. Ce qu’ils appellent, en leur langage cru: fausseté, hypocrisie, corruption, n’est le plus souvent que prudence, compassion et science du cœur humain.

Ce n’est pas parce qu’on ferait des gestes altiers et qu’on enflerait la voix, qu’on aurait une âme noble; ce n’est pas parce qu’on raisonnerait d’un air convaincu, qu’on serait sensé. On s’agite dans les vanités du monde externe, on éparpille ses forces par impuissance de pouvoir se circonscrire en son noyau. La volonté manque pour dompter la vie extérieure. On a bien sur l’épaule ce filet qu’on nomme épervier, mais il n’est pas garni de ce plomb qui, après l’avoir forcé de se déployer, le ramène sur lui-même pour qu’il enferme la proie.

La distinction dans les formes serait une qualité charmante si elle était toujours accompagnée d’indulgence. Le plus souvent elle nous isole, et, céleste qu’elle se trouve, croit se compromettre en se popularisant. Beaucoup s’imaginent que la perfection individuelle implique l’éloignement des créatures imparfaites et des objets difformes. La contemplation assidue d’un idéal esthétique avec lequel nous nous identifions n’est pas sans nous

enfler d’orgueil et nous porter au dédain : on est idéaliste, mais on manque de cette bonté puissante, douloureuse par son humilité. On n’ose s’aventurer aux contrées désolées, parmi des créatures ténébreuses, craignant d’y défaillir d’horreur et d’y ternir la blancheur de ses ailes. Certes, il est admirable de concevoir la beauté, de lui vouer un culte, de toujours s’abreuver à sa source, de se complaire en des formes noblement rêvées en des heures d’amour. On montre par là une nature élevée, mais non véritablement humaine. Vivre humainement, c’est vivre idéalement et terrestrement. Si nous nous éprenons de l’élégance externe, pour épurer nos sentiments, nous devons aussi considérer la laideur avec l’espoir de découvrir sous le voile trompeur la beauté morale, ou quelques germes de vertus ignorées qui réclament la lumière. Comme l’orpailleur, il nous faut remuer avec patience les obscurs graviers pour y trouver des paillettes d’or.

O quantum caligims nurntibus humanis objicit magna félicitas!

SÉNÈaUE.

Il est des cercles antichrétiens où s’enferment quelques privilégiés de la fortune, et qui n’existent que par la vanité et le mensonge. Qne tous ces gens qui se réunissent pour se complimenter et se sourire des lèvres viennent un jour à se considérer froidement, ils se disperseront en rougissant de leur bassesse. Qu’est-il en effet de plus digne de pitié que ces hommes qui, appréciant la valeur de ces réunions banales, s’y complaisent néanmoins, cherchant leur bonheur dans un aveuglement volontaire? Perfidies et joyeusetés souvent s’allient, et nulle pente n’est plus glissante que celle qui mène du bonheur à l’insensibilité, de l’insensibilité à la fourberie. La civilisation extrême nous dénature lorsqu’elle aiguise les sens jusqu’à induire en mollesse et hypocrisie. Qu’on soit complimenteur, c’est une faiblesse

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qui ne répugne pas toujours aux cœurs honnêtes qui veulent vivre en une expansion sympathique; mais qu’on recherche les puissants, qu’on les encense, pour pouvoir mieux s’écarter des faibles, c’est la marque d’un naturel pervers, qui se traduit par la forfanterie et des coquetteries cruelles. Il est rare qu’un sentiment inculte uni à un esprit raffiné ne produise l’outrecuidance, ne froisse les sentiments vrais, et ne donne à l’enflure l’apparence de la force. Quand la civilisation se raffine, les pièges se multiplient; le monde devient scène, la vie comédie, et les hommes s’alanguissent dans le scepticisme ou s’endurcissent dans l’orgueil. Geste rapide, voix claire, verbe tranchant, sont des signes communs aux gens qui, au lieu de juger les hommes individuellement, les classent de prime abord selon la hiérarcliie établie. L’expérience qu’ils ont acquise n’est pas née de leurs propres observations; ils la tiennent d’autres esprits qui ont feuilleté pour eux le livre du passé. Ils ont des théories de savoir-vivre devant lesquelles tout instinct délicat devrait s’incliner. Le luxe où ils vivent contraste avec la pauvreté de leur âme, et dans toutes leurs œuvres il y a un aspect difforme qui ne peut tromper le penseur. L’amour des formes, tel qu’ils l’entendent, n’est autre que l’amour des manières, des comédies habiles. Il est sans nul rapport avec le sentiment de l’art; il aveugle même sur la véritable beauté; bien plus, il démoralise. Que fait-il, sinon humilier le canir par le geste, sinon tourner l’attention vers les objets artificiels, sinon substituer à l’âme le vêtement? 11 borne les horizons de la pensée, en faisant négliger l’étude du visage, seul point de l’être où l’âme transparaît. Le regard, cet indiscret révélateur des joies et des souffrances, des amours et des haines, on l’oublie alors, devant la taille d’un brillant joyau. Qu’importent vos vertus aux vaniteux? Mépris pour vous, si vous êtes hors la mode! Incapables de découvrir la beauté et la noblesse par l’instinct artistique qui leur manque, ils s’appuient pour juger des hommes et des choses sur l’opinion de soi-disant experts, battant des mains dès qu’ils applaudissent, se grimant de rage dès qu’ils font la moue. Qui le croirait ? leur

amour aussi demande la sanction d’autrui et désire pour piédestal l’opinion publique! Jeunes, beaux, pleins d’ardeur, ils vont choisir, semble-t-il, l’objet de leur passion, ils se laisseront fasciner par quelque profond regard; ils n’écouteront que la voix de leur cœur; ils seront eux-mêmes, enfin, de par leur jeunesse et par leur virilité? Qu’on se détrompe. Les beautés modestes, qui n’ont point cours, ils les dédaignent; mais ils se ruent au satin, au velours, aux décors, aux créatures légères dont l’inconstance a fait le renom. Enorgueillis de pouvoir circuler autour de ces faux astres, ils s’enivrent en un paradis vénal, et dépensent leurs forces en paroles empruntées, pour plaire à la poupée superbe dont ils sont les chevaliers servants. Esprits faibles, cœurs petits, vivant d’apparences, qui ne s’aperçoivent point que la nature porte contre eux témoignage, en faisant naitre, dans les rangs obscurs du peuple, de fières beautés, des créatures nobles auxquelles il suffirait de quelques répétitions sur la scène du monde pour être transfigurées en altières duchesses. Ils jugent un être par des qualités qui ne lui sont point personnelles, avec ces ambitieux instincts qu’ils ont développés depuis leur enfance et par lesquels leurs vues sont sans cesse perverties. Adorateurs du succès, chercheurs de plaisirs faciles, ils tressaillent de tous leurs membres à l’idée de la mort. Ils s’éloignent des infortunés, des tristes, des misérables, comme s’ils craignaient de s’y souiller! De quel droit ces ombres sur notre chemin ? disent-ils, glorieux et divins qu’ils se croient. Bien nés pour ne voir autour d’eux que des courtisans et des bouffons, ils meurent sans avoir aimé, sans avoir souffert, sans avoir compris. O.Lr’on ne croie point à leur reconnaissance! Il en est qui, à l’heure du danger, implorent le secours du passant, et qui, une fois hors péril, s’indignent de devoir serrer la main d’un sauveur plébéien; — beau secours donné, belle proie échappée à la mort! — La profondeur d’âme ne se rencontre point chez ceux qui n’ont point médité, et qui jamais n’ont suivi les élans qui les portaient à braver la souffrance. Beaucoup souffrir, c’est vivement sentir, c’est véritablement vivre. Les bons vivants n’ont point

vécu : ils ont passé. Il n’y a nulle pitié à attendre de ces têtes polies, et de ces toujours joyeux visages. Ces beaux insectes tourbillonnant aux bougies ignorent leur prochain comme ils s’ignorent eux-mêmes. Ils n’osent descendre en leur pensée pour s’y instruire de leur valeur en analysant leurs propres forces. Cet approfondissement intime dissiperait leurs illusions en les obligeant- ;\ dédaigner les feintes qui font le charme de leur vie. Ils ne peuvent considérer sans inquiétude l’homme pensif : il est comme un vivant reproche à leur indifférence et à leur vanité; son esprit recueilli devient le réflecteur de leurs sentiments frivoles. S’il se liasarde à élever la voix dans ce retentissement de paroles vaines qu’on nomme discours mondains, il est accueilli par un silence glacial : un aérolithe tomberait du ciel que l’assemblée n’en serait pas plus surprise, car c’est une apparition étrange qu’une réflexion sincère parmi des gens trompeurs, parmi des coeurs vieillis et des esprits routiniers, façonnés aux artifices. Ils feignent de ne pas comprendre ces vérités qui les blessent. Leur nature d’emprunt voudrait en imposer aux caractères qui ne se laissent point détourner de leurs vues par des ambitions puériles. Ils se fâchent contre les clairvoyants qui marchent hardiment hors de leur ornière et qui tâchent d’arracher le masque dont la société se couvre. Voyant avec effroi un regard attentif pénétrer leur âme au travers de ses formes gracieuses et câlines, ne pouvant jamais triompher franchement de la vérité importune, ils s’en détournent avec les airs du dédain, cherchant ailleurs les esprits affaiblis et malléables qui nagent en leurs eaux troubles. Que d’enjouement pour cacher une trahison! que de coquetterie pour préparer une médisance! quel étalage d’urbanité pour faire une dupe! Droiture, élévation, morale, poésie, amour : mots irritants pour les esprits mondains. — Droiture : qualité digne d’un pédagogue ; élévation morale : vertu du rêveur; poésie, amour ; illusions de désœuvrés. L’expérience, voilà la grande force, jointe à la rouerie! Avoir promené ses regards sur tous les ridicules humains, avoir empli le vide de son cœur d’observations malignes, ne plus être qu’un réservoir

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