II
de vilenies plaisamment ornementées, voilà ce qui permet de répandre l’intérêt en ses discours! S’estimer par-dessus les autres hommes, faire la révérence à la fortune, avoir la face hypocrite et des nerfs de saltimbanque, aiguiser sur ses lèvres un sourire railleur, ruminer sans cesse de frivoles propos, narguer un inférieur, prendre un air patelin devant un supérieur, persifler les petits et singer les grands, voilà ce qui hausse le mondain en l’estime des siens! Voyez une réunion de ces joyeux vivants; assistez à ce banquet où, en style de province, la fleur de la jeunesse est conviée, et tachez de distinguer la 'gentilhommerie .de la plèbe, l’écume de la lie. Le vêtement et les gestes seuls les séparent. Le fond est le même : scepticisme et ignorance, motivés d’une part, impardonnables de l’autre. Si, dans la classe privilégiée, où la charité et l’amour devraient croître avec vigueur, apparaissent de rares chevaliers bardés comme leurs ancêtres, sinon d’une cuirasse, du moins d’une fierté humaine, et qui pourraient inscrire sur leur bannière les vertus théologales, le reste n’est qu’une bande avide, un ramas d’esprits tors et de cœurs dépravés qui ne trônent que par la jeunesse, la richesse et la bombance. Effrayés du silence de leur âme, ils se cherchent, s’appellent, s’attroupent pour le divertissement, traversent la verte forêt, armés de pied en cap, s’attablent, et là, leur cœur étant morne et leur esprit vide, ils se portent des santés et poussent des hourras. Mais leur gaieté a je ne sais quoi d’effrayant et d’homicide. Leurs joyeusetés sont comme envenimées; leurs compliments, obliques; leurs paroles, pleines d’équivoques; leurs regards, malicieux sans intelligence, hardis sans franchise, doucereux sans bonté; gens échauffés plutôt qu’ardents, brusques plutôt que fiers, comédiens avant tout, et parfaits mimeurs. L’un raconte une histoire filandreuse; son discours se traine tortueusement, comme une vipère au travers des ronces. L’autre nasille, la bouche de travers, le regard narquois : il croit lancer des flèches et ne répand que de la bile. Un troisième a des glapissements de joie et flétrit les choses les plus sacrées d’expressions déshonorantes. Campé dans son heureuse étoile, il se joue du sentiment, se
servant volontiers de paroles qu’il ne souffrirait pas en la bouche de son laquais : il se croit trop haut placé pour pouvoir jamais faillir. Tel autre, décharné par l’anémie, et qui semble au public un preux émacié par les austérités, éclate en facéties burlesques, dés qu’il se trouve à huis clos, parmi les siens, larves en délire, à la poitrine sèche. Si pourtant l’un d’entre eux se montre simple, soyez sûr que sa simplicité n’est que dégoût de la vie, scepticisme : les bras fatigués tombent le long du corps. Les sots ! qui s’imaginent vivre et ne font que sauteler dans le néant, rire dans la nuit, hurler dans le silence de la mort! Que la maladie les saisisse ou que le malheur les hante, les voilà les plus dolents des êtres, bas, serviles, lèche-pieds et montrant bien que tous leurs dehors libres, joyeux, hautains, n’étaient que la boursouflure d’une lâcheté latente. Esprits simples qui vous laissez prendre à ces comédies de joie, et qui concourez au mal par votre aveuglement, nous vous plaignons pour cette illusion qui vous humilie. Et toi, jeune homme pensif, qui te fourvoies en ce vilain monde, et qui, par bonté, t’inclines devant de ridicules personnages que tu pourrais confondre d’une parole, nous voudrions réveiller ton courage en t’inspirant le mépris pour les superbes. Qu’est-ce donc qui t’en impose? L’habit? Afliiire d’argent. La fortune? Tel varlet rusé peut amonceler de l’or. Les manières? Singeries bientôt apprises. L’éloquence? Depuis des siècles, les mêmes paroles sont redites de la même voix et accompagnées des mêmes gestes. L’esprit? Serait-ce de l’esprit que de parler pour ne rien dire, que de faire rire à la confusion des modestes, que d’enfler quelque aventure bien fade? Cet esprit-là court les chemins et les comptoirs, et tel barbier n’en est pas dépourvu, qui ne manque jamais de plaisanter sur la lune et les étoiles! Est-ce donc là ce qui t’en impose : la parure et la subtilité ? Ne serait-ce pas plutôt l’expérience qui se reflète en ces âmes blasées, leur méchanceté, leur perfidie, qui t’épouvantent et t’obligent à garder devant elles la réserve? N’est-ce pas que tu devines que toutes ces banalités, qui semblent tomber des lèvres avec insouciance, ont leur noire profondeur, et que tu te sens
cheminer sur un sol peu sûr, qui s’effondre sous le poids de tes honnêtes sentiments? Tout fleurit au dehors, reluit, étincelle, charme l’indifférent; mais pour toi, qui cherches la beauté dans la sincérité, tu respires le parfum de mort qui s’exhale de ces réunions malsaines. Tu y vois le mensonge élevé en gloire, l’orgueil fêté, lantrigue courtisée; sous la fleur, tu découvres l’âcre poison; sous la douce parole, le fer meurtrier. Mêlé à ces poupées cruelles, à ces pantins rigides ou hilarants, tu sens se paralyser tes plus nobles sentiments. Tous ces hommes de vitrine, picoreurs de vanités, qui allient la roideur du perroquet à la souplesse du serpent, t’inspirent l’aversion. Vainement tu cherches les figures dans ces étoffes, l’âme dans ces figures ; tu ne trouves que draperie et masques tragiques. Rassure-toi, cependant; le mensonge est chose e.xtérieure et passagère, et nul ne peut sur la véracité de ta pensée. Un jour naitra le Juvénal qui humiliera les superbes et les fera danser sur la raquette de la satire aux regards des modestes méconnus. Il trouvera des amis qui l’aideront dans son œuvre de vérité vengeresse et qui livreront aux hommes d’intrigues un clair combat. Il dira aux humbles : « Demeurez en votre simplicité, mais instruisez-vous, veillez à vous !» — et aux superbes ; « Connaissez-vous, transformez-vous. Tu n’es que cendre, espèce orgueilleuse. Hâte-toi de te courber, si tu ne veux que, de sa main équitable. Dieu t’abaisse! » — Peut-être, à cet appel, la dignité des premiers grandira-t-elle, et les seconds sentiront-ils se réveiller leur conscience endormie. S’ils persévèrent en leur voie inhumaine, le châtiment retombera sur leurs fronts; ils végéteront en leurs ténèbres morales; ils plongeront en leur âme trouble, comme l’insecte dans la vase, et s’y engloutiront. Leurs ennemis vivront â jamais. Ils ont pour eux l’immense univers et l’éternelle vérité.
Qui ne le sait? il est des créatures mondaines, ignorantes de la réalité, et qui ne sont jamais sorties de la sphère des sentiments
ii6
aimables. Comblées de toutes les faveurs du sort, troublées par l’unique désir d’être aimées, et rendues timides par la crainte de tomber du cercle enchanté de leurs illusions, elles n’osent porter le regard vers ces couches inférieures de la société, où les sentiments expansifs sont sans cesse refoulés par un entourage hostile. Leur ignorance volontaire fait leur charme et leur grandeur. Heureuses et bienveillantes, elles laissent fuir leurs jours en une rêverie que ne pourraient interrompre les propos ambitieux; leur âme, â la fois sensible et fière, pourrait se mêler, sans que sa bonté en souffrit, à des esprits orgueilleux et vains qui tenteraient inutilement de porter atteinte à leur candeur en y trouvant un sujet de raillerie : elles y seraient insensibles et continueraient à se tenir au-dessus de ces vilenies, ayant de leur côté la paix, la joie, le triomphe intérieur. Qu’il serait ardent, leur cœur, s’il pouvait demeurer assez embrasé pour toujours no}Tr en sa brume chaleureuse les esprits froids qui voudraient le blesser! Les années, hélas! ennemies de nos joies, dissolvent insensiblement le vaporeux édifice des illusions humaines. Un jour ces âmes, d’abord inattentives â la vie profonde, se trouvent descendues, avec un regard clair, en cette réalité navrante sur laquelle elles espéraient rester aveugles. Puisse alors leur idéal ne pas s’éteindre, et, mieux dirigé, leur donner un second enivrement : celui de la bonté consciente.
Lorsqu’on sort d’une réunion avec l’âme épanouie et une plus grande bienveillance pour les hommes, c’est un signe certain que le niveau moral y était élevé. Au contraire, si l’on en revient découragé, c’est qu’on s’est trouvé dans un milieu sceptique. C’est le propre de la société véritablement chrétienne de nous peupler l’âme de sentiments d’indulgence.
Meures Ue pHiLOsôPMtF.
Les mal-appris voient toujours prétention où il n’y a que distinction.
Certains, pour avoir remarqué la gaucherie du paysan, s’imaginent que prendre partout ses aises est signe d’éducation. Mais leur naturel étant vulgaire et leur esprit inculte , les libertés qu’ils s’octroient ne font que mieux éclater leur trivialité.
Quand la mondanité s’accompagne d’une politesse extrême, d’une grâce native et d’un sentiment de bienveillance, elle a un grand charme, car elle est alors aussi naturelle .â la créature mondaine que la douceur à la colombe. On n’est plus un vaniteux, on est qn artiste, un amant, un dilettante. Attentif à plaire, à obliger, à ne point blesser, même les plus susceptibles, on parvient â un haut degré de perfection.
Les meilleures paroles tombent dans la boue. On parle trop. On n’est point écouté, ou bien l’on est la proie des plagiaires. Quant à enseigner, c’est folie : chacun a son opinion toute faite, et ne s’en déprendra pas, à moins qu’on n’use de flatterie pour lui faire lâcher prise. Si l’on ne veut qu’amuser l’auditoire, qu’on jase, mais d’une voix mélodieuse! Tout au plus est-il permis de parler librement aux siens; — j’entends à ceux livrés aux mêmes travaux que soi. Et encore, il y aura toujours lâ une oreille qui recueillera le fruit de vos méditations, pour en
MEÜRES 6E PHÎLOSOPHIÉ
faire son bien. Mettant de côté tout amour-propre, le mal ne serait pas grand si l’on répétait vos paroles telles qu’elles furent dites; mais tombées dans certains esprits, elles n’en peuvent sortir que défigurées.
La plupart veulent s’affirmer par la contradiction. Vous leur faites remarquer la sérénité du ciel : — tel n’est pas leur avis. Vous n’avez pas vu ce petit nuage immobile sur l’horizon? Quelle courte vue! Ne prétendez donc pas leur imposer votre opinion! Eux aussi, ils existent véritablement; ils ont des yeux pour voir et un jugement pour apprécier!.. — Même amourpropre saugrenu dans les questions de sciences et de beaux-arts.
Nous nous irritons contre ceux qui nous qbligent à réfléchir : ils apportent des obstacles à notre vie expansive, semble-t-il, et anéantissent nos illusions. Certes, ce n’est pas sans quelque fatigue qu’on ramène sa pensée sur elle-même. — Et, d’ailleurs, est-il bien possible que nous soyons dans l’erreur, et que le voisin nous en remontre? C’est de notre libre mouvement, sans observations d’autrui, que nous eussions, tôt ou tard, reconnu notre erreur!.. — Il y a donc plusieurs raisons pour lesquelles nous n’aimons point ceux qui nous font réfléchir. Nous ne faisons guère de retour sur nous-mêmes qu’après avoir été meurtris ; il y a alors nécessité. On peut même dire que nous avons de l’aversion pour la réflexion : elle nous révèle trop clairement la vanité de nos opinions. Plutôt que de nous y livrer, nous préférons courir au-devant de tous les malheurs. Que dis-je! nous préférons parfois la mort! Au milieu des horreurs d’une guerre civile, demandez à ces concitoyens qui se battent avec acharnement les griefs qui ont armé leur bras.
HEÜRËS bE PHtLÔSÔt>HfE
Peut-être la plupart seront-ils embarrassés de vous répondre. Avant de se lancer dans la mêlée, ils eussent pu méditer pendant vingt-quatre heures ; mais c’était plus court de prendre une arme et de verser le sang.
Pourquoi les discoureurs ne parviennent pas à s’entendre? parce qu’ils discourent sur des extrémités, se tenant éloignés du cœur de l’arbre de la science. Juchés au bout des rameaux, ils n’aperçoivent point le tronc, d’où s’écartent leurs divers perchoirs. Chacun s’emporte, sur son point, sourd aux raisons des interlocuteurs. Il y a confusion de langues. Écoutez-les! ils ne pénétrent presque jamais au fond de k'question, et ne font pour la plupart que de l’escrime oratoire. Ils raisonneraient bien, et avec profit pour tous, s’ils s’écartaient moins de la pensée commune, si, donnant à leurs méditations une plus large base, ils se plaçaient pour voir circulairement.
Une telle prolixité m’effraye! Cette science, qui fait m’apparaître toutes les doctrines professées par les plus illustres philosophes anciens et modernes, me déconcerte! Je n’y vois qu’amalgame sans fusion. J’y trouve de nobles exemples, d’ingénieux raisonnements qui, toutefois, ne me semblent que paroles volantes; car le pivot sur lequel tournent les discours de l’orateur, je le cherche vainement. Ne parlerait-il que pour me prouver que sa mémoire est excellente? J’aimerais mieux qu’il me parlât de la force de ses muscles pectoraux; cela m’apprendrait du moins quelque chose que les livres ne me disent point. Il ne suffit pas de beaucoup dévorer : on doit pouvoir digérer ce qu’on a absorbé; et pour cela, ce qu’il faut, c’est un cœur chaleureux et modeste, divinement embrasé par l’amour de la
no
vérité, un cœur qui oblige l’esprit à s’assimiler la vie, après qu’il l’a saisie dans sa complexité. S’il vient à manquer, l’homme n’est rien que l’inutile écho d’autrui.
cm
Les penseurs endurent le supplice des sourds : ils voient la nature remuer à leurs yeux sans en comprendre les expressions , multiples. Par intuition naturelle, ils sentent que les formes, mouvementées par la métamorphose, sont comme les phrases d’un discours éternel. Une curiosité ardente les ronge; tout les sollicite à chercher, découvrir, connaître, et tout les arrête et les repousse en leurs efforts investigateurs. La chenille qui arpente, le bouton qui éclôt, la poussière qui tourbillonne, la fauvette balancée dans les frêles branches, le lion efflanqué s’allongeant sur sa proie, l’étoile, la neige, la mousse, le roc, l’eau courante... que de paroles incomprises! Mais l’œil de chair ne fait que pressentir une vision d’outre-monde, et ne voil point. V’oir n’est comprendre que pour l’état de perfection absolue. Or, l’homme qui regarde en méditant est frappé du sentiment de son imperfection et de son impuissance. Par delà son horizon spirituel, il croit entendre vaguement, dans le lointain, une musique harmonieuse. Il voudrait s’en approcher pour en distinguer les mélodies. C’est alors qu’une voix intérieure l’arrête par ces mots : Non procédés ainplius! Il se demande s’il est déchu ou s’il n’est pas encore arrivé. — Déchu plutôt, tombé d’un astre où était cet éden dont il a gardé un souvenir inconscient. De là, ses mélancolies, son regret du passé et ses appréhensions de l’avenir. L’éducation dogmatique n’est pas la cause de son inquiétude superstitieuse. Le barbare au milieu de la forêt agitée par la tempête, ou en présence des flots en tumulte, songe instinctivement au grand problème. — Comment me trouvé-je en un tel gouffre d’effroi ? — telle est sa pensée intime ; telle est la voix de la nature. La créature sent que son âme a des ailes
Heures de philosophie I2î
mutilées et qu’elle est la victime d’une faute originelle. Elle cherche la consolation en se rabattant au fond d’clle-mcme, avec humilité, et non en se disant que ce corps tourmenté gravit fatalement l’échelle de la création. La culture scientifique moderne voudrait le lui enseigner; mais son instinct y répugne. Prisonnière pour un temps dans la vallée e.xpiatoire, elle sent son corps trop chétif devant l’univers, et sa personnalité spirituelle trop vivace devant l’infini passif, pour qu’elle ne souffre pas d’une telle opposition. Elle se voit née craintive et orgueilleuse selon qu’elle s’affaiblit ou se fortifie; elle pressent qu’il en doit être ainsi tant qu’elle n’aura pas dépouillé sa véture mortelle.
Qnanlo simplicius, quanta est hunmnius, illud!
Marti.sl.
Il est des êtres ennuyeux et tristes qui produisent des livres énormes, ennuyeux et tristes comme eux. Incompréhensibles aux autres et à eux-mêmes, ils dégorgent sur le papier la matière des livres qu’ils ont dévorés pendant cinquante années d’étude ; ils la rendent en une substance tant triturée, qu’elle en est informe et insipide. Patients dans leur curiosité, ils divisent, subdivisent, établissant des catégories et traçant dans l’invisible de petits compartiments. Leur esprit trotte-menu croit avoir trouvé le centre de l’être, d’où leur système doit rayonner. Les voilà allant et venant avec leur génie pointu et leur science étoufî'ée, montant, descendant le fil du raisonnement, et nous étalant leur savoir en réflexions entre-croisées. Quel trame ! Ce serait donc là tout le mécanisme des âmes, — de la vôtre, de la mienne, de toutes les âmes vivantes? C’est ainsi que nous sentons, que nous voulons, que nous pensons? — Assurément!
La belle trouvaille, renouvelée des Grecs, est imprimée et se lit par delà les frontières. C’e.st une merveilleuse dentelle, digne
HÈÜRfeS DE PHtLOSOPHiË
des aranéides, bien tendue, où les raisonnements sont habilement filochés; mais on ne s’y hasarderait pas volontiers, ne sachant où elle s’appuie ni quelles en sont les attaches. Ces philosophies abstraites n’ont jamais rendu un homme meilleur; stériles pour l’humanité, elles dévorent les cœurs en subtilisant les esprits, et accusent chez leurs auteurs un sang pâle et une circulation dans la gêne. Heureux les peintres, heureux les poètes, qui, rêvant à leurs pensers de gracieux contours, s’inclinent avec tendresse vers les créatures, en imprégnant de leurs aspirations les objets qu’ils contemplent! Trop enchantés pour déchirer leurs rêves par une froide analyse, épris de l’idéal et de la beauté voilée, ils se laissent flotter aux régions du cœur.
• Heureuses les natures qui veulent éterniser leur amour et qui prolongent les charmes de la jeunesse à travers toute leur vie! — Et infortunés, ces esprits qui tentent de briller par-dessus les affections! Ils édifient une œuvre sèche, qui sera poussière demain : œ*uvre énorme parfois, mais morte, et là gisante sans racines, comme le tronc d’un chêne renversé sur les arbrisseaux de la forêt.
Voyant de haut toutes choses, et remarquant combien les hommes sont en général ambitieux et fourbes, l’esprit sage que l’expérience a dépouillé de tout amour ardent s’éloigne dédaigneusement de la tourbe vénale. Il se refuse à prendre parti en ces luttes où les combattants sont pour la plupart mus par l’intérêt particulier, s’appuyant sur le peuple dès qu’il peut leur être utile, et lui faisant faux bond dès qu’ils ont obtenu, avec son aide, l’objet de leur convoitise. A l’exemple de Démocrite, il sourit du pitoyable jeu que les mortels jouent sous ses yeux; il y trouve même un certain plaisir. Le naturaliste, armé du microscope, ne prend pas plus grand intérêt à contempler les rotifères qui évoluent dans une goutte d’eau. xMais cette philosophie d’abstention est-elle parfaitement
MEÜRES de EHtLOSOPHlË
humaine? Ne faut-il pas qu’au front du philosophe, s’allume certain phosphore qui le fasse sortir de l’observation pure? Ne faut-il pas qu’il soit, lui aussi, actif et créateur? qu’il parcoure bravement, mêlée à la foule ignorante, l’obscure vallée de misères, s’enthousiasmant et s’indignant tour à tour aux actions de ses frères mortels? Se contentera-t-il de contempler leurs cruels travers? En pleurera-t-il, en demeurant néanmoins paisible aux cimes de sa pensée? N’aura-t-il pas son illusion généreuse : l’espoir de porter remède aux souffrances qu’il a pu comprendre ? Dès lors, il ne pourra accuser tels écrivains moralistes de manquer de philosophie, parce que, enflammés par le sentiment de la justice, ils se seraient laissé emporter par leur indignation.
Ce qui caractérise le monde moderne, c’est l’indifférence affectée, née de l’ambition. Elle est devenue de bon ton : il ne faut s’étonner de rien, puisqu’on connaît tout. Le petit bourgeois huppé marche carrément sur les parquets du prince. Il se garde de dire que l’ameublement est splendide : il a grand’peur qu’on puisse croire qu’il n’est pas habitué à la vue d’un tel luxe. — De même, à l’égard des sentiments. Un tel a tué son meilleur ami. — « Ah! cela est mal de sa part! » Votre vieil oncle est tombé du haut de sa tour. — « Vous plaisantez! lui, si prudent! » — On se croit fort, et l’on n’est que pauvre comédien. Parfois on s’exalte, bavant à tout propos : on a produit son effet, bon ou mauvais. Quant à l’enthousiasme — sv 9ti; à<s9u.oi — cette flamme divine nourrie par la conscience, il faut l’aller chercher en d’autres siècles.
Que de gens osent professer leur mépris pour la philosophie. Hors des faits, ils ne veulent rien voir. Ils accusent les penseurs
Mf.üres dë piülôsophîë
de tisser des fils d’ombre. Rendez-vous utiles à la société, disent-ils. Voilà, au devant de votre porte, un chemin vicinal qui n’est pas réparé. Songez que vous êtes en un siècle de progrès, et sachez tuer en vous tout esprit byzantin! — On pourrait répondre : Pavage pour pavage, à celui qui se fait dans la fange, avec des cailloux, nous préférons celui qui se fait au front de l’humanité, avec des idées! — Mais je pense bien qu’ils sont logiques en leur moquerie, car, au fond, ils ne croient même pas qu’ils ont une âme.
Le moi est haïssable. Sur cette parole, la plupart de dire qu’il faut se taire sur soi. Gloire aux grands hommes inconnus! L’obscur bourgeois en est charmé. Donc, plus de souvenirs personnels, plus de mémoires! O honte! il serait permis à l’écrivain de raconter les moindres événements de sa vie, et d’y intéresser les générations présentes et à venir! Ces grands moi pourraient se dresser impunément au jour de la célébrité, en face des petites individualités qui n’ont que durée de feux follets! Ils s’affirmeraient hautement, pendant que ces derniers, — la puissante majorité, — devraient mourir tout entiers pour n’avoir pas su mener une plume sur le papier? — Le brave homme ignore qu’au fond du moi du poète palpite le cœur même de l’humanité, et que c’est en exprimant vivement ce moi qu’il chante les élévations et les défaillances humaines. L’auteur des Contemplations, dont la personnalité est d’être universel, s’écrie en livrant au lecteur les souvenirs de sa vie : « Est-ce donc la vie d’un homme? Oui, et la vie des autres hommes aussi. Nul de nous n’a l’honneur d’avoir une vie qui soit à lui. Ma vie est la vôtre, votre vie est la mienne, vous vivez ce que je vis; la destinée est une. Prenez donc ce miroir et regardez-vous-y. On se plaint qnelquefois des écrivains qui disent moi. Parleznous de nous, leur cric-t-on. Hélas! quand je vous parle de moi.
je vous parle de vous! Comment ne le sentez-vous pas? Ah! insensé, qui croit que je ne suis pas toi! »
— C’est un esprit dans les nuages! — Ceci est dit de ce ton dont on dirait : — Voilà un homme disparu ! il n’est plus à craindre, il ne peut nous nuire : moquons-nous-en ! — Il est donc vrai que, pour certains hommes, les nuages se forment à deux pieds de la terre! Si l’on ne veut point ramper à leur façon, si l’on ose se tenir debout, voilà qu’aussitôt on leur apparait la tête dans les nuages! Leur faible vue ne monte même pas aux genoux du poète, dont le front s’évanouit à leurs regards, comme dans une vapeur lointaine : le pauvre homme est dans les nuages ! — Comment pourrait-on entendre ses paroles ! Comment pourrait-on les approuver, sans se faire injure à soi-même! Ils osent parler, ces esprits nuageux, de l’àme immortelle, de l’amour infini, de la nature, à laquelle l’homme doit s’inspirer; de la fraternité universelle, des constants sacrifices qu’elle commande, et ils poussent l’ignorance jusqu’à ne pas admirer le génie de ces gens qui parcourent, sans s’y égarer, le labyrinthe des ruses commerciales! O toi, qui préféras mourir pauvre plutôt que d’aduler les puissants et de trafiquer aux dépens d’autrui, sache que tu as vécu dans les nuages! Et vous, ombres illustres, qui vous appeliez Dante Allighieri, Pétrarque, Torquato Tasso, Camoëns, apprenez que vous étiez des esprits troubles, incapables de réussir en la moindre entreprise industrielle !
Le grand avantage de ceux qui vivent dans les nuages sur ceux qui vi\Qv\i terre à terre, c’est qu’ils distinguent clairement les faits -et les gestes de ces derniers; c’est qu’ils apprécient parfaitement ces êtres à courte vue qui trottinent sans cesse par les chemins battus ; c’est qu’ils trouvent en leurs ruses un sujet de perpétuel divertissement ; tandis que ceux-ci ne peuvent apercevoir les juges qui les considèrent de haut; car ces nuages, qu’ils voient
dans la pensée d’autrui, c’est dans leur propre esprit qu’ils gisent, — et il en est tout offusqué.
ex
Fax!
Laissez filer le ver à soie. Ne courez pas autour du nid. Ne touchez pas à l’œuf de la couveuse. Ne criez pas quand l’oiseau se pose sur la branche. Ne rompez pas le fil qui tient la chrysalide au rebord du mur. Ne marchez pas sur la glace alors qu’elle est fragile. Ne piétinez pas la jeune pousse. Ne sifflez pas quand les grues émigrantes cherchent une contrée hospitalière. Ne gravez pas votre nom dans la tendre écorce de l’arbre alors que la sève printanière se porte à sa cime. Ne sautez pas sur la barque qui a son fardeau. Laissez la neige couvrir la mousse qui doit reverdir. Ne mettez pas le flambeau sous des yeux fatigués par les veilles. Ne troublez pas, par vos paroles, la rêverie du poète. Vivez en paix, avec le respect du travail d’autrui, et recueilli en votre œuvre !
Un homme toujours juché sur sa justice et sur son honorabilité est le plus souvent impitoyable. Il voit le fait, sans se soucier des circonstances. L’enfant ne trouverait pas d’excuses à ses yeux. En famille, il est despote; dans le monde, impoli. Si tel homme a menti, c’est un coquin! Si tel autre a volé, qu’on le pende! Peutêtre son cœur serait-il le défenseur de l’accusé, car tous nous avons un cœur; — mais son esprit est au-dessus, qui fait l’office du ministère public. Enivré de sa justice et de son honorabilité, il oublie les devoirs de l’humanité, tire orgueil du châtiment, et s’en rapporte en tout aux articles du code, son seul catéchisme moral. Bien frapper un coupable, voilà son rôle; mais dès qu’il s’agit de soutenir le faible, de pardonner une faute légère ou de
récompenser le dévouement, le Dieu n’est plus là. Doué de qualités froides, purement négatives, il n’obéit qu’à la crainte. S’il est dévot, c’est qu’il' craint les flammes éternelles; s’il vit en paix avec ses voisins, c’est qu’ils pourraient lui nuire; s’il refuse de prendre un fruit sauvage à la haie de son frère, c’est qu’il craint de tomber de son trône de justice, et s’il salue si bassement ce vilain charretier, c’est qu’il redoute l’opinion publique. Ces humeurs sont le propre de gens qui ont passé leur vie en province, dans une famille supérieure à l’entourage, et dont l’esprit n’a pas été affiné par l’expérience du monde; les nuances de sentiment leur échappent, et ils ne voient partout que couleurs tranchées. Ils sont de marbre précieux, si l’on veut, mais ce marbre est resté pierre brute, et il écorche les âmes de ses aspérités.
Il est ridicule de voir certaines gens s’ingénier à comprendre, par leur esprit, des choses de pur sentiment. Les voici en présence d’un paysage peint. Ils le trouvent admirable, et ils ont raison. Mais dès qu’ils veulent étayer leur opinion, ils tombent dans des raisonnements absurdes, et on leur retire ce qu’on leur avait d’abord accordé de goût et de jugement. D’autres vont plus loin, et prennent une marche inverse. Ils ne se permettraient pas, pour juger d’une oeuvre d’art, de commencer par la synthèse; il leur faut, de prime abord, analyser, mesurer des lignes, peser des couleurs : — « Oh! la longue touffe d’herbe! Oh! la singulière branche de frêne! et comme il a le bec pointu, le chardonneret qui s’.y pose! » Le paysage est-il sombre ou riant, ils ne pourraient le dire. Ces esprits froids et analytiques ne se laissent jamais séduire par la seule harmonie. Ils sont sans cesse préoccupés des moindres détails, ce qui leur donne un caractère malveillant. S’ils écoutent une symphonie de Beethoven, ils ne pourront l’admirer pour avoir remarqué qu’il s’y est produit une fausse note. Qu’on leur ouvre un poème de Goethe, ils nieront sa
beauté, s’ils y décou%Tcnt une épithète hasardée. Un orgue d’Allemagne joue sous leur croisée : — « Que signifie, disent-ils, ce grincement du cylindre? » — Voici un carillon posé sur leur table. Au milieu du plus bel air, ils s’en approchent curieusement, et disent : « Pourriez-vous m’e.\pliquer le système de cet engrenage? » — O cruels anatomistes de l’art, vous ouvririez, le scalpel à la main, le cœur de la femme qui vous aime, pour y découvrir le secret de son amour!
Écoutez-vous les uns les autres. — C’est dans la conversation surtout que se révèle l’égoïsme. Les bavards croient captiver tout leur auditoire, — et véritablement, ils le tiennent captif, le garrottant des liens de leur phraséologie. Les uns s’imaginent intéresser, les autres émouvoir; chez tous règne la même outrecuidance. Un parleur perpétuel pour dix écouteurs rangés en victimes autour de lui, ceci est violent! Plaignons cependant cet homme qui s’empare de l’attention de ceux dont il sera bientôt maudit!
On SC montre bien peu observateur en accusant d’égoïsme les écrivains et les artistes! Leur expansion prouve la générosité de leur âme. Ils se refusent â jouir seuls de leurs impressions ; ils veulent faire partager à la foule leurs sentiments et leurs pensées. En prenant le public pour confident de leur vie intime, ils prouvent combien ils estiment l’humanité. Qui pourrait croire qu’un esprit sérieux soit assez vain pour sacrifier à l’étude les belles années de sa vie, dans le seul espoir d’être un jour appelé artiste ou homme de lettres? Le véritable égoïste, c’est toi, lecteur indifférent, qui profites des durs travaux d’autrui, et, le plus souvent, ne jettes qu’un regard distrait sur ces œuvres qui ont coûté à leurs auteurs tant d’inquiétudes et de veilles.
De divers esprits.
' Plus un esprit est vif, aiguisé, brillant, moins d’ordinaire il a d’ampleur. La largeur d’esprit nous donne une sorte de prudence dans nos jugements; c’est une modération provenant de la clairvoyance de notre âme, une bienveillance universelle pour toutes les manifestations, soit de la nature, soit de l’humanité. On pourrait dire aussi que la largeur d’esprit est produite par le développement normal d’un esprit sincère, raisonnable et aimant, qui a beaucoup observé. La défiance de soi est un des caractères de cet esprit large qui participe du sentiment et qui s’élève facilement aux idées générales. Il SC rencontre surtout chez les philosophes et chez les poètes, parce que les uns et les autres vivent en présence de l’humanité ondoyante, parce qu’ils étudient attentivement la nature, conversant avec ses formes, ses couleurs lointaines, avec le ciel tour à tour profond et nuageux, où l’esprit ne peut se fixer avec étroitesse. La largeur d’esprit est plus que la simple raison : c’est la raison échauffée, dilatée par le cœur. L’esprit systématique est une des antithèses de l’esprit large, qui ne fait qu’aimer, chercher, espérer. Les spécialistes, qui n’étudient qu’un aspect de la vérité, ne brillent en leur science qu’au détriment de la largeur de leur esprit. Voulant toujours approfondir sur un meme point, ils diminuent le champ de leur intelligence par la trop grande tension qu’ils lui donnent; il en est comme d’une bande d’étoffe qui se rétrécit à mesure qu’on l’allonge.
Les poètes sont les esprits larges par excellence, et tous les génies noblement embrasés. Pascal ne se montrait pas esprit large lorsqu’il écrivait : « Quelle vanité que la peinture, qui attire l’admiration par la ressemblance des choses, dont on n’admire pas les originaux! » Le grand Pascal exprimant un mépris pour un ordre de sentiments s’éloigne, en ce poiut.
HEURES DE l’HILOSOPHIE
des esprits larges. S’il est admirable, c’est par l’étonnante profondeur de son génie. Il raisonne de son seul point de vue; or, il en faut plusieurs pour voir d’ensemble la vérité humaine.. Il est des esprits larges que pénètre une rêverie troublante. Ils deviennent alors esprits vagues. Il ne faut pas confondre l’esprit vague avec l’esprit abstrait. Le premier se perd en s’élargissant; le second, en s’approfondissant: c’est un puits; plus nous nous y enfonçons, moins nous sommes sensibles aux variations de lumière qui se montrent à la margelle. L’esprit abstrait s’allie volontiers aux caractères fiers et droits : c’est .se sentir bon que de se complaire à la racine de ses pensées. Cet esprit, vivant de sa propre substance, est essentiellement analytique; à la longue pourtant, cette substance finit par s’épuiser à être tant triturée, et le penseur éprouve le besoin de se retremper au monde externe; mais il s’en trouve alors si éloigné qu’il préfère demeurer en son for intérieur... Et l’abstrait reste plongé en son abstraction, s’y rengorgeant vertueusement. La distraction est son état habituel; la constance, sa plus belle qualité. L’abstraction est comme l’alliance étrange de la couleur et du chiffre, de la chaleur et de la ligne, l’union de qualités sans rapports entre elles. C’est le retrait du cœur au front, une fougue de vie qui se refoule en la pensée pour sc manifester en une fierté pleine d’ivresse intérieure.
Il est une abstraction, fruit de la passion. Heurté par la réalité, on s’enfonce dans la profondeur de son être, et là, loin des inconstances et des déceptions, comme armé par la lutte, on se blottit en son amour sévère, que l’on fait rayonner en sentences brèves.
L’esprit de généralisation révèle une hauteur d’âme, un point de vue supérieur d’où l’esprit embrasse, d’un regard circulaire, les phénomènes qui l’environnent, en les rapportant à leurs lois. Les généralisations naissent le plus souvent sur la ruine des passions, à ce temps de la vie où les instincts, émoussés par l’expérience, nous inclinent à la modération. Moins hautain que le génie abstrait, moins désenchanté, l’esprit généralisateur
considère avec bienveillance les formes extérieures de la vie et cherche à les réunir en une grave harmonie. Petit est le nombre des esprits qui généralisent, parce que, harcelés par les impressions du moment, mêlés aux événements qui nous entraînent, nous ne pouvons les contempler avec calme. Nous vivons au jour le jour, particularisant volontiers et nous jetant aux émotions présentes. Rappeler le passé, évoquer l’avenir, comparer les phénomènes divers, les rapporter à des lois, nous semble oiseux et triste. Notre action dans la vie semble se paralyser par les aperçus philosophiques, et il y a dans la généralisation comme un agrandissement sévère qui répugne à nos sentiments frivoles.
La subtilité de l’esprit naît de la sécheresse du cœur. Elle détruit l’œuvre de l’amour, qui est de simplifier. Elle se joue de la majestueuse bienveillance des grandes âmes. Privé d’appui moral, l’esprit subtil est sans perspective sur l’avenir. Il raille la hauteur d’âme, et, acrobate qu’il est, il trône, de par son agilité, aux applaudissements d’un public ébloui. Ce ne sont pas les esprits prompts, lucides, qui sont exceptionnels : ce sont les esprits larges, profonds. On n’aurait pas une excellente vue parce que, de près, on verrait clairement; on ne serait pas un génie parce qu’on prononcerait de judicieuses paroles sur une question de mur mitoyen! Cependant, le monde se défie des esprits larges. Il les croit faibles, parce qu’ils ne sont ni audacieux, ni rapides, ni précis : — comme s’il était possible de voir les choses lointaines, parées du même éclat que celles qui sont à nos pieds! comme si le voile d’ombre ne s’épaississait pas à mesure que nos horizons s’étendent! comme si une pierre n’était pas plus vite enjambée qu’une colline! comme si les regards portés à travers l’espace ne se troublaient pas à la distance! Sans doute, l’horloger, qui voit distinctement chaque
rouage d’une montre, pourra railler l’astronome, qui ne saisit pas dans ses moindres détails le mécanisme du vaste univers! L’astronome hésite, cherche, tâtonne dans l’immensité, tandis que lui, l’horloger, est infaillible! 11 n’affirme rien que de bien clair. Non seulement il sait de combien de minutes telle montre avance ou retarde, mais il dira toutes les raisons de son mouvement. Qu’est le plus grand astronome près de cet horloger qui peut parler du temps sans se tromper d’une seconde?
ex VII
Quoi de plus rare que l’union de l’élévation du sentiment à la subtilité de l’esprit? Cette élévation est une cause d'insuccès dans les affaires publiques, par le mépris qu’elle inspire pour l’intrigue. Dans les pays libres de fraiche date, c’est une illusion que le peuple se forge à plaisir, de croire que l’instruction et l’esprit placent les hommes au même niveau, et de ne pas estimer l’éducation morale. La plupart des clioses se saisissent autant par le sentiment que par l’esprit. On pourrait même dire que la raison, privée de cœur, ne nous donne qu’une demi-intelligence. Le sentiment a besoin d’étre rendu clairvoyant, et ce n’est pas l’œuvre des livres, mais des habitudes qu’on a contractées dès l’enflmce. Il est parfois utile d’émettre de telles réflexions devant ces esprits collégiens qui se rengorgent en leur savoir, et dont l’œûl rusé essaye de railler les sentiments délicats qu’ils ne peuvent saisir.
Amour, père des arts.
S’il nous était donné de connaitre l’enfance de tant d’artistes et de poètes, que les siècles ont célébrés, nous y trouverions presque toujours quelque orage intérieur, une passion inassouvie.
Heures de t^iifLosopHlE
une souffrance intime qui, en exaltant leur sensibilité, a grandi leur désir de s’immortaliser. Le génie des arts ne peut guère se développer que chez des âmes éprouvées très jeunes par l’amour et longtemps tenues en éveil par le malheur. Il fallait que le talent se joignit à l’inspiration et que l’esprit s’aiguisât par une ferme volonté.
La vie facile a ses fondrières et ses lacs dormants, où les individualités, quelque puissantes qu’elles soient, s’engloutissent. Combien n’en périt-il pas, de ces esprits d’élite, qui eussent produit des chefs-d’œuvre s’ils ne s’étaient laissé glisser sur la pente des plaisirs, au lieu de réaliser leurs jours, par la réflexion, en sentiments durables! Rien ne s’édifie sans un labeur opiniâtre, et toute couronne spirituelle est le fruit d’une victoire remportée, tantôt par la passion sur l’habitude, tantôt par la raison sur les appétits. Si la philosophie a des luttes à soutenir avant de trouver sa voie dans cette forêt emmêlée où germent
à leur caprice les sentiments et les pensées contradictoires, le poète a aussi les siennes, et s’épuise en un travail d’autant plus ingrat qu’il est moins explicite. Les divines élégances et les gracieuses créations qu’il nous offre, se sont le plus souvent formulées après de longs désespoirs : les larmes ont arrosé CCS plantes virginales qui n’expriment qu’abandon et douceur. C’est que le poète sent vivement en lui le double entraînement du monde matériel et du monde spirituel, et qu’il ne peut réaliser ses aspirations que par la fusion intime de la nature et de l’idéal. Il est miroir, et alors, vivant passif, il réfléchit avec fidélité les formes extérieures. Il est foyer, et alors il rayonne sur ces mêmes formes en les pénétrant de sa lumière. Ame double, qui mêle la contemplation féminine à l’action virile, il doit unir à la passivité du sentiment la force de la volonté.
Que vient-il faire sur cette terre, où toutes choses se dispersent comme des pailles au souffle d’un ouragan qui semble déchaîné de par delà les mondes.^ — Ouvrier de l’Éternel, il vient combattre la métamorphose et perpétuer la durée des formes changeantes en les animant du rayon d’amour que le ciel
lui a transmis. Il idéalise les images qu’il s’assimile; il vivifie de sa propre vie l’objet qu’il pétrit de son talent, et il fait entrevoir l’infini en des formes précises. Nous séduisant par l’éloquence de ses œuvres et nous révélant des sphères que nous ne pouvions pressentir, il exerce envers nous un véritable apostolat; il nous apporte, par un doux enseignement, une philosophie de sentiment que nous acquérons sans ennui et que nous pénétrons d’un seul regard. Nous lui sommes redevables des sentiments délicats qui circulent en nos âmes, évoqués par des images heureuses. En luttant et souffrant pour la gloire d’une idole, le poète travaille pour nous; il nous expulse de nos fronts et nous oblige à descendre aux chaudes régions du cœur. Sa mission est doublement utile : elle met à la fois une digue aux flots du scepticisme et elle arrête l’essor des visionnaires, en mêlant l’esprit à la nature.
Mais longue et difficile à suivre est l’avenue qui mène de l’amour de l’idéal à sa réalisation en une œuvre artistique! Après les troubles de l’amour viennent les douleurs de l’enfantement.
Il faut qu’elle paraisse au jour, qu’elle vive sur la terre, cette forme charmante que l’âme a longtemps couvée en elle! Il faut que les soins que l’artiste prodiguait à son idéal s’adressent un jour au marbre, â la toile, au papier, objets insensibles! Que d’inquiétudes pour ne pas les affaiblir en les reproduisant, toutes ces extases, tous ces soupirs qui furent l’enivrement d’un printemps disparu! Ces arômes qui s’élèvent de la forêt en une soirée de juin, ces folles brises qui murmurent dans les halliers, ces ombres qui jouent sur les chemins verts, sont plus faciles à exprimer que ces lueurs fugitives qui illuminent le co;ur du poète. L’inspiration est prompte, la main lente, les émotions s’entre-chassent, et souvent le travail doit s’achever sur un sentiment qui se meurt.
Parfois, découragé de ne pouvoir traduire fidèlement ce qu’il . éprouve et de se voir empêché par une matière rebelle à ses efforts, il s’éloigne de son œuvre, pour bientôt y revenir, en suppliant le souffle divin qui l’inspire de lui venir en aide. Ce
Meures bE PHiLosot>HtE
ns
poète que nous voyons glorieux aujourd’hui, ne cueillit point froidement les lauriers qui le couvrent. Il n’a pu triompher aux regards des hommes que par le violent désir de perpétuer la flamme de son amour.
Voyons nous-mêmes chez l’enfant s’opérer le grand miracle. Ses yeux rencontrent un jour une forme qui l’enchante. Pendant une nuit de fièvre, il se sent possédé par une pensée d’une profondeur inexprimable, et dès lors, le temps, avec sa marche sans merci et ses rapides transformations, l’épouvante. Il veut ancrer sur cette terre l’éblouissante tendresse qu’il sent fleurir en son cœur. Il veut graver un nom sur l’écorce d’un arbre : — ah! si jamais son confident tombait sous la cognée! Il prend un crayon et tente de reproduire la belle forme qui le séduit : — mais il se hâte de l’effacer, le savant professeur pouvant en rire. Il va à son clavecin, pour le faire soupirer et tressaillir : — mille voix s’en échappent et s’évanouissent au vent des bois. Quel courage déploie l’enfant inspiré! Quelle lutte il soutient pour s’élucider et sortir du chaos de sa voluptueuse gestation! Il veut créer un chef-d’œuvre, il veut être immortel, non par ambition, mais par amour. N’est-il pas le sanctuaire de cette image qu’il veut immortaliser? Puisse son amour palpiter pendant une éternité et se répercuter dans tous les cœurs aimants! Agité d’un plaisir mêlé de désespoir, il se détourne des plaisirs et des jeux de ses compagnons pour prolonger ses rêves jusque bien avant dans la nuit. Cher le.xique, qu’il feuilletait en ses soirées si pleines d’ardeur, il te revoit avec ta reliure de carton vert qu’il tourmentait sans relâche, emporté par l’impatience d’exprimer ce qui tourbillonnait en lui! Et toi aussi, pauvre lampe, qui l’éclairais en ces veilles solitaires, il te revoit, avec ta rouge lumière, tremblante sur les blanches feuilles de papier qu’il déchirait sous ses fiévreuses ratures! De toutes ces pages, auxquelles il sacrifia tant d’heures, que fait-il pourtant? Il les livre aux flammes. Elles lui semblent aussi puériles que sa passion est grave; il doit reconnaître son impuissance à traduire son amour, il doit laisser battre vainement ce cœur haletant
HrX'RES DË milLÔSOPHlE
après le durable et d’où s’échappe une parcelle d’âme avec chacun de ses soupirs. Déjà son enfance n’est plus; l’adolescence est venue accroître le fardeau de ses songes. C’est pour lui l’infini et l’immensité. La nature ne lui semble qu’un coin de son esprit; il la transiigure à son plaisir, sentant palpiter en son cœur les émotions les plus diverses. II est lumineux, et il est trouble; il est plein de paroles, et il est morne; il est plus grand que tous, et en dessous de tous. A la fois timide et ardent, il veut planer sur le monde, et il se sent des fers aux pieds.
Qui croirait que, de ces jours de désordre, doit mûrir quelque fruit? Qui croirait que l’enfant inhabile, pleurant sur son impuissance,pourra un jour élever un monument à la gloire de son amour? C’est en se submergeant dans sa douleur qu’il se fécondait. Ah ! épines et fleurs ont germé sur cette âme labourée par l’inquiétude et .inondée de larmes, — épines et fleurs! — amères paroles et douces pensées; — les premières, semées par l’expérience de la vie; les secondes, par le souvenir des jours d’innocence. Mais après les années de labeurs et de troubles, viennent les heures de repos et de gloire intérieure. V’oici l’œuvre du poète réalisée; voici son amour sauvé de la nuit, son passé ressuscité , son avenir enfanté! l’artiste triomphe enfin de voir le fruit de sa passion recevoir l’approbation des hommes. Qu’importe le monument élevé par son génie! Qu’il soit tableau, statue, symphonie, poème, il défie les efforts du temps. Il vit et vivra, parce que là brûle un feu qu’alluma une étincelle divine, et que lâ vibre une âme en consonance avec l’éternelle vérité et qui se perpétuera en résonnant en d’autres âmes.
Le poète a désormais accompli sa destinée. Il peut disparaître. Son amour, il ne l’emporte point : il le lègue à l’humanité pour qu’elle s’en glorifie.
Que de larmes il faut contenir pour produire une image sévère en un- franc relief! Ce n’est pas au sortir du maillot qu’on
meures Dé philosophie
apprend à condenser sa pensée. Le cœur doit se dévorer, creuser sa caverne, où les événements, filtrant goutte à goutte, élèvent leurs dures stalagmites. La méditation, fruit de la passion profonde, donne au style la sobriété et rend les paroles durables. Les cœurs joyeux éparpillent leurs forces, les disséminent dans les plaines basses; ils sont semblables à ces folles fleurs croissant à de tièdes inondations sur un limon fertile, et qui sont balayées à la première rafale. Ils portent en eux-mêmes un germe de mort : leur bonheur facile. S’ils n’avaient point donné carrière à leurs plaisirs frivoles, ils se fussent perpétués par le recueillement. De la sincérité de leur passion serait née la tristesse réagissante, mère de la condensation. Honnêteté, amour, réflexion, douleur, tels sont les éléments qui composent le marbre tumulaire sur lequel se gravent les noms des penseurs illustres. La réalité paraissant décolorée à ces âmes altérées d’infini, elles se réfugient en elles-mêmes, et se perpétuent en s’approfondissant. Tristesse, de devoir ainsi s’enfouir en soi pour prolonger sa vie! Tristesse, de sacrifier ses printemps si courts et les tendresses qui en font le charme, à un avenir incertain! Tristesse, de laisser se pétrifier ces gouttes de rosée que l’on voudrait voir s’évaporer dans les rayons solaires! Tristesse, de sacrifier ses plus chers désirs aux froids principes , â ce noir granit dont la dureté fait le mérite! Mais consolation, de ne pas sentir toute sa vie s’écouler avec ses jours! Consolation, de ressusciter les images de joie ou de douleur évanouies, et gloire, de reproduire enfin, en une forme impérissable, cet idéal auquel on consacra sa vie!
exx
La nature, merveilleux Protée, nous explique le Verbe dans la multiplicité de ses formes ; elle nous offre des images en rapport avec les divers états de notre âme. Tout paysage a son type en nous ; il est symbole. Il semble parfois que chacun des âges de notre vie peut se formuler en un paysage qui en reflète
l’esprit. Si le vieillard, aujourd’hui assis au pied de la blanche muraille, à l’extrémité du chemin bordé de buis, évoque le souvenir de son enfance, il reverra la place du village, avec ses grands tilleuls, les moineaux dans les haies, la chapelle dans la verdure, et toutes les images naïves de la vie. S’il se reporte aux jours de son adole.sccnce, il se sentira transporté en un vallon perdu, bordé d’ombreuses forêts. Sous les saules centenaires, il regardera couler une rivière aimée où la génisse alanguie descend au travers des roseaux, pendant que le chant des glaneuses se mêle aux tintements d’une cloche lointaine. S’il songe aux années de sa virilité, il se retrouvera chevauchant par les contrées désertes et les cités, passant tour à tour de l’âpre solitude aux foules bruyantes. Les doux décors d’avril auront disparu ; ils glisseront pour d’autres, loin de scs regards; les chênes auront remplacé les églantiers, et les hautes roches lui auront fait oublier le gravier où, avec de joyeux enfants, il cherchait des coquillages. Ainsi demeurent en nous, par la communion de l’âme et de la nature, les formes qui ont été en concordance avec les divers âges de notre vie.
C’est surtout chez les peuples germaniques que la compréhension du monde naturel est vive; non seulement la pénétration de la nature par les investigations scientifiques, mais sa divination par les instincts. La physique, la chimie, la géologie, l’astronomie, découvrent par de patientes recherches. Leurs découvertes lentement s’accumulent et se succèdent en dehors des individualités. Mais il est un autre moyen de connaître et de disserter de natura rerum ; il dérive du cœur, de la puissance de l’instinct spirituel. Quinze siècles après Lucrèce, sont apparus les penseurs allemands, qui, chose merveilleuse, ont pu approfondir en s’élevant. L’Orient indien, inconnu aux Latins, qui ne s’inspiraient que des Grecs, nous a envahis insensiblement, en éveillant chez quelques écrivains le rêve métaphysique. Ils entendent vibrer les lois de la nature; ils interprètent, par une réflexion intelligente, les divines trouvailles du cœur. Un échange perpétuel d’elîluves s’accomplit entre les deux mondes, visible et
HEÜRES de PHiLOSOPHtE
invisible, donnant aux écrits des poètes allemands un accent humanitaire et prophétique, c’est-à-dire philosophique; car la philosophie ne s’emprisonne pas en un système : elle n’est profonde et vraie que si elle a son origine dans le double amour de l’idéal et de la nature.
Certes, il ne faut pas se plonger dans la nature, au point d’y délayer son âme; il ne faut pas non plus s’en écarter, sous prétexte d’idéalisme. Il faut la transfigurer par son embrassement. Qu’advient -il de l’homme qui veut s’abstraire de la nature? Il demeure isolé au milieu du grand courant vital. Au mépris de l’humanité, il cherche une perfection trompeuse. S’il est philosophe, le voilà systématique; s’il est religieux, le voilà sectaire et fanatique. Le spectacle de la nature, sans ces.se germante et périssante, jamais immobile, mais variée, plantureuse, pleine de ressources, abaisse les orgueils solitaires et amollit les cœurs impitoyables.
Nous trouvons du charme en l’automne brumeux, parce qu’il nous oblige à vivre de la vie intérieure, et aussi parce que ses phénomènes sont en harmonie avec nos âmes inquiètes. Les charmes de l’été semblent muets à ceux qui, n’étant pas tout entiers à l’heure présente, veulent jouir de la perspective des jours à venir.
L’automne est éloquent ; placé aux confins des derniers beaux jours de l’année, il nous fait pressentir le temps où le bonheur terrestre aura pris fin pour nous, éveillant ainsi en nos âmes le mélancolique sentiment de la fugacité des choses. Qu’il serait insensible celui que ne pourrait émouvoir la féerie que la nature nous offre au moment où elle va s’ensevelir dans la longue léthargie de l’hiver! Quel roman que cette terre qui, tantôt florissante et animée de créatures joyeuses, est presque subitement touchée comme d’un souffle de mort, et insensiblement SC dépeuple, fouettée par les ayerscs et les ouragans! L’intime
Meures me philosophie
majesté du spectacle voile sa désolation. On s’enfonce dans la foret tout embaumée du vivifiant arôme des plantes dans leur maturité; on suit le chemin vert bordé d’ornières submergées, et bigarré par la multitude des feuilles mortes ou mourantes, les unes déjà brunies et reployées, les autres dorées et brillantes de leur dernier éclat. Les aubépines, les ronces et les églantiers à demi dépouillés laissent voir les gazons déserts et chenus où les plantes survivantes aux beaux jours montrent leur pâleur. A travers les taillis éclaircis, on aperçoit, en une sombre perspective, les rameaux noirâtres des vieux arbres qui se tordent au-dessus de la triste assemblée des arbustes et des pierres moussues, immobiles compagnes de la broussaille frissonnante. Lorsque la journée est sereine, une mélancolie pénétrante nous saisit. On se sent mourir avec cette nature expirante qui ramène nos pensées à l’éternel, en mettant nos espoirs hors de la terre changeante. Mais quand on se promène en la forêt, alors qu’elle est remuée en ses profondeurs par le souffle puissant des vents d’équinoxe, combien plus forte est l’impression sur nos âmes! On croit entendre le bruit menaçant des grandes eaux; c’est la même rumeur, continue, violente, tumultueuse. Sous les lourdes nuées emportées d’un vol superbe vers l’horizon, la rafale vagabonde arrache des lamentations aux cimes épaisses des arbres séculaires, et des soupirs aux tendres arbrisseaux.
C’est le temps où la volonté occulte qui régit l’espace et veille au fittal retour des saisons, amène les tragiques et hivernales aventures. La nature, accomplissant son drame aérien, se dépouille de la parure qui l’embellissait aux jours de l’été, et nous offre le tableau d’une lutte gigantesque, dont l’expression est poignante, contemplée dans la mystérieuse pantomime d’une forêt bouleversée par l’ouragan. Comme cette pensée, que toute la vie universelle n’est encore qu’esclavage, s’empare alors vivement de nous! Nous nous sentons livrés â l’océan des clioses changeantes, emportés dans le vaste naufrage, et faisant des efforts pour affirmer notre liberté en dépit de la fatalité des saisons qui nous transfigurent. Nous voudrions échapper â ce
monde de métamorphoses auquel notre chair nous lie, et nous
élever aux régions silencieuses de l’immuable De là, songe,
méditation, espoir lointain, poésie, enchantement des jours d’octobre.
Esthétique.
Il faut que l’art pénètre la philosophie, comme il faut que la philosophie ser\'e d’appui au sentiment artistique. Un philosophe qui ne serait pas artiste, manquerait d’un des éléments nécessaires à l’exposition de la vérité; un artiste qui ne serait pas philosophe serait impuissant à formuler la beauté sérieuse et profonde. Par l’amour du beau, on s’élève aux plus hautes conceptions de la pensée; par la compréhension de la vie présente, on parsûent à exprimer vivement son idéal. Beauté et V'érité, qualités fondamentales que les génies seuls savent allier dans leurs chefs-d’œuvre.
C’est seulement dans les études qui nous charment que nous pouvons devenir habiles. Le travail auquel nous nous livrons dans la seule vue d’obtenir un succès ne produit jamais des fruits d’une grande saveur.
La mémoire ne retient qu’en les décolorant les objets qui sont sans attraits pour notre âme. Les seuls grands savants sont ceux qui ont véritablement aimé leur science, ceux qui l’ont humanisée en y transfusant pour ainsi dire le sang de leurs veines. C’est dans les arts surtout que l’individualité doit exprimer son triomphe. On doit y montrer clairement son ascension vers l’idéal. La pente naturelle, l’inspiration d’abord, puis les procédés et le travail d’une volonté patiente. Tant d’hommes, dont la gloire a traversé les siècles, ne le doivent qu’à la puissance de leur cœur et à l’expression sincère de leur vitalité !
HEURUS DE PHILOSOPHIE
De la passion et de l’action nait l’art. On reproduit la nature après qu’elle s’est amoureusement réverbérée en l’âme. Le sujet doit se laisser pénétrer par l’objet, pour se l’assimiler en le spiritualisant. Il faut posséder la double puissance de la subjectivité et de l’objectivité. Sommes-nous à la pensée pure, nous dédaignons l’observation, pour n’envisager qu’un aspect des choses : celui qui répond aux sentiments que nous avons le plus volontiers caressés aux belles années de la vie. Nous nous contentons de frôler la réalité, et nous éloignons ainsi notre œuvre de l’humanité à mesure que nous l’idéalisons davantage. Sommes-nous tout entier à l’objet, nous négligeons le coté intime, spirituel, métaphysique, des objets que nous voulons e.xprimer. Nous produisons des œuvres robustes, d’un franc relief; mais l’infini de la vie y fait défaut. C’est par l’action réciproque de l’âme sur la nature et de celle-ci sur l’esprit, que se manifeste le grand art. L’idéal particulier ne' s’humanise que par la profonde connaissance de la réalité, et celle-ci ne se formule noblement qu’après avoir été colorée à cette flamme sacrée que tout grand artiste porte en soi. Aimer, observer, souffrir, concevoir : enchaînement naturel qui doit mener l’artiste à la réalisation de son génie en une œuvre durable.
exxv
La facilité d’exécution dans l’art est souvent un empêchement à demeurer sincère. Le cerveau étant saturé de science et dévoré d’activité, la parole et la main vont plus vite qu’elles ne le devraient. La mémoire et les nerfs accomplissent machinalement leur œuvre, sans attendre que le calme se rétablisse en cet océan spirituel que chaque homme porte en soi. On croit avoir abordé au sol ferme de la vérité, alors qu’on chasse encore sur ces ancres. Ün a couru des bordées, par besoin de mouvement,
plutôt que par désir d’atteindre au vrai. On manquait de cette boussole, infaillible conseillère : la conscience. Ce n’est point en marchant toujours que l’on fournit une belle carrière et qu’on laisse des empreintes durables; c’est en marchant avec fermeté, prudence, et en mettant en pratique le rvûfli (tskutov des anciens. Il faut que l’inspiration ait ses timidités. Un cœur embrasé, uni à un esprit délicat, est l’unique source des pensées profondes; mais pour que ce cœur s’exprime explicitement en des œuvres d’art, il faut qu’il soit fouillé avec talent par un esprit aventureux. Le plus souvent, hélas! il y perd ses confiances, sa naïveté, son génie prime-sautier! De l.\, une sorte de contradiction, qui ne permet guère aux plus nobles âmes de se montrer dans leur nudité aux regards des penseurs, et qui donne la renommée aux esprits habiles qui ont su le mieux parer le fond banal de leurs œ'uvres par des procédés esthétiques et des ornements d’emprunt.
Par amour de la beauté éternelle, nous veillons à notre style, à notre diction. Peines souvent perdues! Certain public, dont le défaut premier est la suffisance, prend notre effort pour marque d’infériorité, et nous considère de haut. De là, en grande partie, le mépris qu’il professe pour les poètes. — Ils sc font beaux et harmonieux pour plaire! Cela sent les tréteaux. Fi donc! croient-ils que l’homme puisse respecter les objets dont il s’amuse?
Cependant, il est une poésie tonnante : celle des prophètes. Elle inspire le respect par la terreur. Aussi ce mot de prophète ne fait-il point sourire les petits esprits, comme celui de poètes. La vérité est qu’il y a, du côté des premiers, grand entraînement et conviction profonde, puisqu’ils osent rouler, aux regards de la multitude, leurs imaginations, comme le torrent, gonflé par l’orage, roule pêle-mêle à la mer, pierres et arbrisseaux arrachés à la montagne. Mais au fond, dire prophète, c’est dire génie intuitif, c’est dire poète.
Le caractère absolu de certains philosophes de génie leur donne une physionomie accentuée, individuelle; mais ces penseurs, en voulant trop dépouiller l’esprit de ses inclinations humaines, pour nous en montrer la contexture, tombent dans la sécheresse et voilent l’une des faces de notre nature : celle qui regarde les affections. Ce sont des esprits qui se balancent sans cesse entre le néant et l’éternité, ne tenant pas compte des faiblesses de notre nature fragile, qu’ils placent comme en dehors de l’éternité. L’infini serait tout, et le fini, pur néant!.. Leurs spéculations superbes peuvent nous mener au dégoût de la vie, aussi bien qu’à de sublimes sacrifices. On leur préfère les écrits dont le charme réside dans la simplicité et la bonté, comme on préfère une pauvre tente sous le ciel bleu au plus merveilleux des souterrains.
Si l’artiste est amant de la distinction, de la grâce, de la beauté, il ne trouve pas seulement du charme dans les formes élégantes, mais partout où il découvre la naïveté de la nature libre. La seule vue d’une bohémienne alanguie par la misère suffit à entraîner sa pensée vers l’infini. L’aspect d’un pauvre enfant à demi nu, assis sur la berge du chemin désert, l’arrête et lui ouvre la région des songes. La jeunesse, le malheur, la liberté, la mélancolie inconsciente, le silence dans la douleur, la pauvreté timide qui donne au vêtement le naïf contour, quel attrait pour un coeur d’arti.ste! Cette compréhension de la beauté naturelle est propre aux esprits qui, après avoir dédaigné les vérités nues pour les beautés parées, et avoir recherché les élégances de la forme, découvrent enfin dans la simplicité le charme magique, et s’y reposent avec confiance en humanisant leur idéal. L’arbre épris d’azur, qui s’élevait
du fond des herbes, et dont les premiers jets avaient hâte de gagner les nues, s’est arrêté dans sa croissance altière. Couronné d’un feuillage ombreux, il abaisse ses rameaux vers les humbles plantes que naguère il semblait fuir.
Le peintre doit voir les objets réels, plus grands, plus beaux, plus vivants qu’ils ne sont, pour pouvoir les reproduire dans leur simple réalité; car il faut tenir compte de notre bassesse native, et de la difficulté de la reproduction, qui nous porte à vulgariser et à rendre notre copie toujours inférieure au modèle.^ Lorsque, dans une œuvre d’art, nous admirons le réalisme du peintre , nous n’imaginons pas l’inspiration et l’embrasement d’âme qu’il lui a fallu pour rendre si poignante une expression de la vie naturelle. Cette pensée peut s’appliquer également à la littérature et aux sciences abstraites. En philosophie, c’est une faute particulière aux matérialistes que d’observer les choses de trop près, et trop froidement. Il faut produire une perspective aux regards de l’espritj pour qu’il apprécie sainement l’infinie réalité. C’est de loin, de haut, et chaleureusement, qu’il doit contempler les fugitifs phénomènes de la vie présente, en les noyant dans cette ombre transparente qui s’exhale de toute âme aimante et adoucit l’âpre contour des faits.
exxx
Dans l’art, c’est le sentiment de la vérité, c’est-à-dire de la vie, qu’il faut manifester, pour produire des œuvres originales. Mais cette vie, le recueillement, aussi bien que le mouvement extérieur, peut l’exprimer, car elle est tantôt intime, idéale, et tantôt matérielle; dans le premier cas, elle n’est que voilée par la tranquillité de la forme. Il ne faut pas qu’une a-uvre sente
IIKURES DE PHILOSOPHIE
ropprcssioii d’une école, soit classique, soit réaliste. Les réalistes, eux aussi, ont leur manière conventionnelle. La chose importante pour l’artiste est de chercher en soi ses propres aptitudes, et, dès qu’il les .a découvertes, de s’y livrer avec grande indépendance.
Le critique intelligent sait distinguer dans les œuvres d’art les génies originaux; l’inexpert ne voit partout que plagiats et reproductions : il confond dans un meme mépris toutes les œuvres épiques, y trouvant de la monotonie. Où il y a simplement harmonie, il voit uniformité. Cette monotonie, il pourrait bien la trouver à la mer, remarquant que ce sont toujours les mêmes flots, toujours les mêmes nuées, et toujours les mêmes astres, émergeant des flots, pour s’y replonger, après avoir décrit leur cercle. Qui n’est pas versé dans l’art, peut confondre la Vénus de Cléomène avec telle Vénus moderne. Cependant, un monde les sépare; — et ce monde, c’est une nuance.
Inspiralion et création.
Les créations littéraires et artistiques exigent des procédés, mais l’inspiration doit avoir plus d’autorité. Après les poésies paraissent les prosodies; après les œ'uvres d’art, l’esthétique. Nos instincts doivent jouer leur rôle avec liberté aux heures de l’enfantement, pour que notre âme s’épanouisse comme la prairie aux jours du printemps. L’élaboration intime qui précède la production doit s’accomplir à notre insu, nous oflrant dans ses phénomènes le spectacle de la nature. Contemplez le ciel aux derniers jours de février, alors que les lourdes nuées tournoyantes sont dispersées par la lutte des vents contraires; soyez le spectateur attentif du silencieux tumulte des vapeurs
pourchassées à l’aventure sous la voûte basse du ciel; assistez à CCS rapides désagrégations de formes qui font, par-dessus nos têtes, la plus étrange des féeries : vous n’aurez encore devant les yeux qu’une pâle image de ce qui s’accomplit en l’âme du poète ou de l’artiste, aux heures où le génie la féconde et prépare ses enfantements. Ce qui semble aveugle est mû par la clairvoyance infinie. Ces formes qui se heurtent, s’enchevêtrent; ces tons, qui vus en détail semblent jurer, contemplés dans leur ensemble, manifestent l’harmonie. Tout concourt â l’unité. Ces longues chaînes de nuées disjointes et disparates, qui se suivent à l’horizon comme des troupeaux fatigués rentrant aux étables, ne formeront bientôt plus qu’une masse harmonieuse noyée dans une lumière tempérée. Lutte et division à la première vue, mais harmonie suprême pour qui voit dans leur ensemble la variété des mouvants phénomènes. Voilà comment procède la nature, par une élaboration con.stante, multiforme, d’apparence trouble, harmonisant simultanément tous ses coins. Voyez l’œuf, le graduel développement du germe dont nulle partie ne se parachève isolément. De l’épanchement et de la confusion sort la forme précise. Les créations s’opèrent universellement et solidairement, chaque atome obéissant à la vie générale. Ce ne sont donc point les détails qui font naître l’ensemble, mais bien l’ensemble qui produit les détails, comme la pensée éternelle, activité centrale, est génératrice des faits. Des étincelles rassemblées ne peuvent reformer le foyer qui les éparpille. Ces vérités aperçues, tournons-nous vers le poète et l’artiste créateurs. Dans la fougue de l’inspiration, ils produisent leurs chefs-d’œuvre, comme d’instinct, éclairés et échauffés par un feu intérieur. De même que l’esprit divin, leur âme est partout à la fois. Émus au sentiment général des cho.ses, ils travaillent d’une main audacieuse, sûrs d’eux-mêmes; car un ardent et vaste amour les possède. Sans nulle préoccupation des détails, ils les font paraître néanmoins, aussi naturellement que les troncs d’arbre produisent les branches, et les rameaux le feuillage. Le bouillonnement intime, né de la lutte de toutes les
sensations éprouvées et de tous les sentiments perçus, se traduit par des formes admirablement équilibrées. C’est que les génies sont à la fois dans la vie éternelle et dans la vie quintessenciée. Leurs idées, obéissant à l’impulsion providentielle qui dirige les astres, se meuvent d’un mouvement intelligent qui ne peut produire qu’harmonie. Remplis d’humilité doivent être des hommes aussi généreusement doués à leur naissance, et auxquels Dieu destine la double immortalité. Que sont-ils, sinon les porte-voix de la vérité infinie?
Les peintres qui prônent à tout propos le réalisme, et qui, pour appuyer leurs discours, nous montrent un coin de paysage banal reproduit avec une vérité saisissante, nous prouvent qu’ils sont experts en leur métier, mais qu’ils ne se croient point, par cela seul, des génies de premier ordre! Certes, on peut mettre certaine poésie en tout objet que l’on reproduit; cependant une forêt nous semblera toujours plus belle qu’un champ de betteraves. On objecte qu’il doit suffire de se montrer vrai : encore faut-il bien choisir ses modèles. Tout portefaix n’est pas digne de représenter Hercule. L’élévation de l’âme n’est pas un obstacle à la justesse du coup d’œil. C’est d’ailleurs affaire de nature : on cherche ses modèles selon son âme.
En général, les artistes qui, par manque de persévérance, ont gâché leur vie, sont les plus difficiles lorsqu’ils ont à porter un jugement sur des œnivres d’art. S’ils sont mécontents des autres, c’est qu’ils sentent qu’eux-mêmes ils eussent pu faire mieux s’ils n’avaient été enivrés d’amour-propre. L’artiste de génie est naturellement bienveillant; il s’arrête à contre-cœur aux imperfections des inhabiles, laissant au critique les affligeantes
analyses. C’est en se tournant vers la beauté qu’il veut s’élever, et non par l’abaissement de ses rivaux.
Il faut pouvoir estimer dans l’homme le bel animal : les bas-reliefs du Parthénon ont droit à notre admiration; mais il ne faut pas être tout entier au côté extérieur de la vie. A travers les formes les plus contrariées, il faut savoir aimer l’âme. Les peintres mystiques du moyen âge ont exprimé la beauté intérieure. On doit leur passer bien des incorrections de dessin. Leurs naïvetés sont chérissables.
C’est un tort de dire qu’il suffit de produire des effets, et qu’une ébauche vaut un tableau parachevé. En général l’ébauche ouvre le champ à la rêverie, tandis qu’une peinture minutieusement terminée restreint les horizons de la pensée. Le propre des génies est de parachever leurs œuvres en y laissant subsister le caractère fécondant de l’ébauche. Ils ne sont point mesquins, car, bien que précisant les détails, ils savent, par sentiment d’harmonie, les noyer habilement dans l’ensemble. Nous admirons la beauté de la prairie, sans en compter les marguerites; cependant, elles s’y trouvent, avec chacun de leurs pétales. On doit donc éviter les extrêmes, dans l’art comme en toutes choses. Le temps présent a trop d’impatience. Il s’ensuit qu’en peinture on se contente parfois de faire preuve de tempérament artistique; on ne travaille plus consciencieusement; on empâte à l’étourdie. C’est une réaction peut-être volontaire contre les froideurs académiques, la nature reprenant ses droits. Le malheur, c’est qu’on se contente souvent de l’inspiration matérielle, au mépris de celle qui nait de la contemplation de l’idée pure, — car il est une inspiration indépendante de la nature
HEURES DE PHTLOSOPHIÉ
tjô
externe, d’une noblesse supérieure à tous les modèles; témoin les œuvres de Claude Lorrain et du Poussin.
Le sentiment du sublime dans l’art exclut les expressions de joie aussi bien que celles du chagrin. Il ne peut produire que la sérénité ou la mélancolie.