‹ Heures de philosophieChapitre 85 sur 102 · DLIX · texte numérisé non relu

DLIX

Confiant en sa nature, que l’on imagine toujours excellente et parfaitement accordée au diapason de la vérité primordiale, on est prompt à prononcer sur les questions les plus abstraites et de pure métaphysique. Se prenant pour miroir, on estime que le paysage de la vie universelle est clairement réfléchi en s'^n âme, et que ce qu’il exprime, c’est le vrai éternel. Comme on sent vivre en soi les premiers principes, on s’y précipite avec ardeur, pour saisir d’emblée la vérité. Ce procédé, qui liait de la passion de connaitre rapidement, et aussi d’une sorte de fierté d’âme, a sa grandeur, mais il peut mener au dédain des sciences particulières. La jouissance que l’on éprouve à se sentir instinctivement porté sur un sommet d’où les horizons s’étendent indéfiniment autour de soi, fait que l’on répugne à descendre aux détails et que l’on néglige l’observation d’innombrables phénomènes, étude par laquelle pourraient se fortifier les aperçus généraux. Ainsi, on sort de la raison pratique par trop grande élévation philosophique. Cependant on n’en a pas moins d’utilité, car le défaut commun des hommes est de se laisser entraîner dans l’obscur labyrinthe des curiosités étroites et de s’égarer dans les spécialités. Il est bon que des génies généralisateurs les ramènent aux vues d’ensemble, dont ils sont sans cesse écartés par la vivacité de leurs désirs.

S’il faut des parties agissantes pour former un tout vivant, c’est à ce tout que doivent à leur tour s’alimenter les parties. Du sentiment de l’ensemble nait la justesse des aperçus particuliers. De même que la philosophie doit s’aider des sciences pratiques, ces dernières doivent tirer leur direction de la philosophie. La science est semblable au corps humain qui a un centre nutritif et un foyer moteur de la volonté. Les extrémités et les centres agissent réciproquement les uns sur les autres, par une palpitation perpétuelle.

La vie se disperse et se ramène sur elle-même au milieu de son cercle, pour de nouveau se disperser. Il y a tour à tour divergence et convergence. De la condensation naissent les actes, et du retour des actes, la concentration. Si la variété sort de l’unité, l’unité est comme le fruit de la répercussion intime des variétés.

Page 1