DLXIV
Il n’est point de grand artiste qui ne soit doué d’un esprit philosophique. Produisant des œuvres destinées à vivre en tous les temps, l’artiste de génie a dû non seulement étudier la réalité sous tous ses aspects, mais saisir toutes les corrélations de la nature et de l’esprit. On peut augurer que, dans la vie pratique, il est humain et juste; car, chez lui, l’inspiration doit avoir la raison pour compagne.
DLXV
Nous pouvons juger de l’esprit d’un homme à la façon dont il s’y prend pour dépeindre autrui. Le portrait qu’il nous en fera sera notre pierre de touche pour l’apprécier lui-méme. Que la plupart aient des yeux pour ne point voir, cela éclate quand on leur demande de dépeindre en quelques mots une personne qu’ils ont vue. Le plus grand embarras s’exprime sur leurs traits. Ils ne savent par quel bout produire le personnage dont ils doivent vous faire le portrait. N’observant jamais, ils disent de lui : qu’il a la figure insignifiante. Quelques-uns : qu’il porte les cheveux longs; d’autres : que sa barbe est noire. Ils ne sont frappés que de certains détails extérieurs. Vous devez les presser de questions, et arracher trait par trait, de leur mémoire, l’image que vous leur demandez. Aucun n’est à l’àme, à la physionomie, — hormis les poètes et les artistes.
DLXVI
Le philosophe convainct par des arguments; le poète persuade par des images de beauté. Il est dur de prêcher la raison aux
hommes, alors qu’on se sent poète; il est dur de se donner la mission de combattre l’erreur, et de se mettre ainsi aux prises avec le dragon, alors que l’on voudrait s’élever sur des ailes légères vers la beauté pure. L’esprit critique ne nous donne pour amis que les mécontents.
DLXVII
Les gens entêtés ne se laissent convaincre que par surprise. Ils demandent à être caressés d’une main et fustigés de l’autre : on ne les mène que par d’habiles détours. Dès qu’on leur présente la vérité sans masque, ils regimbent.
DLXVIII
Ceux qui sont vaniteux et privés de tout esprit aiment à jouer dans le monde le rôle de sensitives, fussent-ils physiquement des colosses. Ils se montrent susceptibles sur tous les points, pour qu’on évite de leur parler, ce qui les obligerait à dévoiler leur nullité; ils forment ainsi autour d’eux un cercle infranchissable. Le vulgaire, ne sachant comment aborder ces natures faussement exquises, les considère de loin, avec un sot respect. Il les croit d’une race supérieure, parce qu’ils se montrent sous un aspect friable, et comme devant tomber en poudre à la première parole de franchise.
DLXIX
Presque toujours, hélas! nous avons à nous repentir d’avoir épousé les querelles de nos amis. Excité par leurs discours, nous nous indignons avec eux de l’injure qu’on leur a pu faire. Mais les ennemis, qui semblaient ne jamais devoir se pardonner, un beau jour se réconcilient, et nous nous apercevons trop tard qu’on nous a fait jouer un rôle ridicule. C’était le beau rôle de conciliateur qu’il fallait savoir prendre.
DLXX
L’homme n’est jamais grand que par élévation d’âme et sentiment clirétien : faible alors aux yeux du monde, il est cependant véritablement héroïque. Du fond de leurs âmes généreuses, les dupés peuvent considérer avec mépris les dupeurs.
DLXXI
En exprimant nos pensées, il nous est permis de chercher l’acquiescement d’autrui, mais jamais son rire approbateur; car ce rire indiquerait que nos pensées sont malignes : qu’elles flattent les mauvais instincts de la nature humaine.
DLXXII
Les esprits vulgaires abondent en rires déplacés. Les plus grandes paroles excitent leur hilarité. Ils veulent ainsi témoigner qu’elles leur plaisent. Ils ressemblent aux idiots, qui éclatent de rire quand on leur met une vive lumière sous les yeux, ou qu’on leur présente un mets friand.
DLXXIII
Les ambitieux ont des rires fins et ironiques, par lesquels ils veulent narguer les allures franches et populaires. Ils croyent par là afficher quelque supériorité. Mais l’esprit intelligent qui les observe a vite découvert, sous leur face grimaçante, la maladie morale qui les ronge : l’impuissance, mêlée du désir de nuire.
DLXXIV
L’ambition mondaine est insatiable : plus elle acquiert d’honneurs, plus elle est ingénieuse à imaginer des intrigues, à ourdir des perfidies et à se forger des sujets d’envie. A quoi songe ce prince à la mine tourmentée? — A un autre prince, dont la noblesse est d’un siècle antérieure à la sienne.
DLXXV
La fin justifie les moyens : — telle est la maxime que certains modernes mettent en pratique lorsqu’ils s’immiscent, sous prétexte d’humanité, et par violence, en des affaires où ils n’ont rien à voir. Néanmoins, ils ne cessent de conspuer le précepte, l’attribuant à leurs ennemis, pour' les discréditer dans l’opinion, sans s’apercevoir de la naïveté de leur propre inconséquence.
DLXXVI
Je me défie autant de ceux qui exaltent le raisonnement que de ceux qui exaltent le sentiment. La science de l’âme est de pure intuition. A quoi eût servi à Marc-Aurèle d’être versé en nos sciences?
DLXXVII
En psychologie et en poésie, il n’est point de progrès, parce que ce sont des sciences d’inspiration.
DLXXVIII
Les esprits les plus violents sont toujours les premiers à engager Técrivain à se montrer débonnaire. Qu’il demeure obscurément blotti dans sa peau d’agneau, semblent-ils dire, et que jamais il ne montre sa vigueur aux regards de ses ennemis. Qu’il se tienne hors de toute action sociale, laissant impassiblement déchirer sa toison par ceux qui le jalousent. — Entre temps, ces conseillers ne manquent jamais une occasion de dire que tel écrivain est e.xcellent de cœur mais puéril d’esprit, car c’est bien le moins qu’il aient sur lui la supériorité du jugement, puisqu’ils se sentent humiliés par l’élévation de son âme. Leur approbation n’est donc que caresse méprisante.
* DLXXIX
Il faut savoir se tenir assez éloigné des intrigues pour ne point 3^ tremper, mais assez près pour en distinguer le labyrinthe, et le dessiner, afin d’instruire les crédules.
DLXXX
Qui est doué d’un esprit enthousiaste et d’une âme confiante, éprouve, à l’endroit de l’humanité, des désillusions qui l’obligent bientôt à s’en détourner, et à se livrer avec ardeur à l’étude du cœur humain. Il connaîtrait tous les hommes, que sa science n’en serait pas accrue. Le peintre n’a sur sa palette, qu’iin petit nombre de couleurs; et cela lui suffit,- car son génie lui apprend à les fondre entre elles de manière â produire toutes les nuances imaginables.
DLXXXI
Le silence exprime tantôt le mépris, tantôt la crainte, tantôt la sérénité intérieure. Habituel chez certaines personnes, il est la marque d’une résignation mêlée d’une douce tristesse. Il nous rappelle alors cette mélancolique parole de Dante : « Lorsqu’ils me demandaient quel était cet amour qui m’avait tant fait souffrir, je les regardais en souriant et je ne leur disais rien. »
DLXXXII
Ceux qui ont l’âme sensible parlent peu quand la fortune leur sourit : ils n’élèvent la voix que lorsqu’ils sont fouettés par l’adversité. Ils sont semblables aux arbres de la forêt : silencieux tant que dure l’été, et qui, aux jours d’octobre, soupirent et se lamentente.
DLXXXIII
Quelques-uns sont silencieux par calcul intéressé : tantôt pour couvrir par le mutisme une bassesse innée que leur expansion trahirait, tantôt pour obliger autrui à rompre le silence et à devenir communicatif; l’attention qu’ils lui portent devient un piège.
DLXXXIV
On s’imagine à tort que la vanité n’existe point dans les classes inférieures de la société. C’est une erreur. Dès qu’elles échappent à la stupidité grossière, elles se voient assaillies de vaniteux , désirs. En général les hommes estiment au-dessus de leur valeur ce dont ils ne sont pas dans l’habitude de jouir. Une longue possession de la fortune et de ses privilèges mène les hommes â la simplicité et à certain détachement.
DLXXXV
Autrefois, dit-on, vous pouviez suivre impunément vos meilleurs penchants, en vous montrant indulgent, serviable, expansif, sûr qu’on n’abuserait pas de votre bonté bienveillante pour vous manquer d’égards. On observe qu’aujourd’hui vous devez vous garer des gens qui ne sont point de votre monde, la vie appartenant aux audacieux et aux intrigants. Votre expansion cordiale ne serait qu’objet de ridicule, i moins qu’on n’en profitât pour vous exploiter; et encore, on exploitera votre confiaiKC en ricanant de votre simplicité, qu’on nommera duperie.