‹ Heures de philosophieChapitre 90 sur 102 · DLXXXVII · texte numérisé non relu

DLXXXVII

Si l’on arrachait les instincts de ruse et de convoitise des entrailles de l’homme, sans doute on pourrait le civiliser parle raisonnement; mais il fiuidrait toutefois qu’on lui inculquât le sentiment de l’idéal , car tous les raisonnements dont on lui ornerait le front ne lui serviraient qu’à ruser davantage, et plus sûrement.

DLXXXVIII

Plus l’amour de la perfection se fortifie en nous, plus vite nous apercevons les vices qui déparent la nature humaine, et plus douloureu.sement nous en sommes impressionnés.

DLXXXIX

Ceux qui gouvernent avec une pensée d’équité se suscitent une foule d’ennemis qui les accusent de fourberie, par cela seul qu’ils n’écoutent pas les conseils de la violence. Toutefois, tant qu’ils gouvernent, ils n’ont pas trop à souffrir de ces haines intéressées de gens subalternes, impuissants à leur nuire, et, d’autre part , les déférences extérieures dont on les comble sans cesse les trompent à leur insu sur la valeur de tels témoignages; ils s’y arrêtent volontiers, oubliant alors les mécontents qui s’agitent dans l’ombre. Mais si un jour ces mêmes gouvernants sont débarrassés du fardeau du pouvoir, ils aperçoivent l’humanité sous un autre aspect. Le manège de l’ambition cessant de s’exercer sous leurs yeux, et la solitude s’élargissant autour d’eux de plus en plus, ils voient bien mieux qu’autrefois la bassesse des hommes, et leur imagination l’exagère, car ils ne reçoivent plus de ces marques de respect qui les aveuglaient jadis sur le mobile de leurs administrés. Lorsqu’ils tenaient l’autorité, amis et ennemis politiques s’entendaient dans la reconnaissance de leur pouvoir. Maintenant que les voilà dépouillés de toute force légale, ils sont abandonnés des individus aussi bien que de ces partis extrêmes avec aucun desquels ils ne voulaient pactiser. Un doute cruel s’empare d’eux. Ils se demandent s’ils n’ont pas fait fausse voie. S’ils devaient tant faire pour cette humanité servile, superbe, oublieuse; si cette tension spirituelle, dans laquelle ils vécurent par devoir, était bien utile, puisque, à peine sont-ils disparus de la scène, tout leur édifice semble s’écrouler... Mais ce jugement lui-même, inspiré par une vive désillusion, est erroné. Ils doivent chasser de leur cœur tout regret des actes accomplis avec bonne intention; ils doivent goûter en paix le repos qu’ils se sont acquis. N’eussent-ils enseigné que la prudence, leur œuvre est salutaire. Alors qu’ils gouvernaient, ils jugeaient les hommes d’un endroit trop élevé; rentrés dans la foule, ils les jugent d’un endroit trop bas, relativement au premier qu’ils s’obstinent à ne

HEÜRfiS OË PHtLÔSOPHtË

point vouloir perdre de vue. Quand on est dans une lumière vive, on distingue mal ce qui s’agite dans l’obscurité, et quand on est dans l’obscurité, on s’aveugle en voulant tenir sa vue fixée sur une lumière vive. Lorsqu’on a toujours vécu dans une lumière tempérée, loin du prestige du pouvoir et de ces transitions soudaines de fortune, on est dans un meilleur milieu pour apprécier l’humanité.

DXC

Les gouvernants qui, durant une longue carrière, ont pratiqué les hommes, ont pu remarquer que celui qui ne ruse pas devient la dupe des habiles. Cette perfidie des hommes, la dévoileront-ils à leurs enfants pour qu’ils se mettent sur la défensive, ou bien leur laisseront-ils nourrir de nobles rêves sur la fraternité universelle, au risque de les voir un jour devenir les victimes des ambitieux? — Ils les placeront dans la voie de la vérité en les avertissant des embûches humaines et en leur inspirant la commisération pour la faible humanité, considérée d’un point de vue divin.

DXCI

Les pauvres travaillent pour se nourrir; ceux qui ont amassé commencent à se sentir remués par le levain de l’ambition; mais la plupart s’arrêtent en chemin. Comblés des jouissances de la fortune, ils perdent tout idéal et deviennent indifférents aux honneurs; le pas.sé ni la postérité ne les inquiètent plus, et ils s’endorment à l’ombre de ce mancenillier : le bien-être. Là se termine leur mouvement d’ascension hiérarchique.

DXCII

S’il y a peu de gens propres à atteindre aux honneurs, c’est que la plupart n’ont pas assez d’idéal pour voir au delà du

pécule, et que les honneurs exigent presque toujours des sacrifices pécuniaires.

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