HOTES
Pour qui aura lu altenlivement le Centaure, cette recherche fcrupuleme et hardie dont la prétendue insurOsance est confessée Iciavec trop de modestie, est clairement révélée. Mais, au risque de passer pour pédant nous-méme, nous n*hésiterons pas à dire qu'il Ta ut lire deux et même trois fois le Centaure pour en apprécier les beautés, la nouveauté de la forme, Foriginalilé non abrupte et sauvage, mais ralsonnée et voulue, de la phrase, de rimage, de l'expression et du contour. On y verra une persistance laborieuse pour resserrer dans les termes poétiques les plus élevés et les plus concis une idée vaste, profonde et mystérieuse comme ce monde primitif à demi épanoui dans sa fraîcheur matinale, à demi assoupi encore dans le placenta divin. C'est en cela que la nature de ce petit chef-d'œuvre nous semble différer essenliellemcnt de la manière de M. Ballanche, qui, à défaut des termes poétiques, n'hésite pas à employer les termes philosophiques modernes, et aussi de Ghénier, qui ne songe qu'à reproduire l'élégance, la pureté et comme la beauté sculpturale des Grecs. Nul n'admire Ballanche plus que nous. Cependant nous ne pouvons nous défendre de considérer comme un notable défaut cette ressource technique qui l'a affranchi parfois du travail de l'artiste, et qui détruit l'harmonie et la plastique de son style, d'ailleurs si beau, si large et si coloré d'originalité primitive. La pièce de vers, malheureusement inachevée, qui est placée à la suite du Centaure, ne me parait pas non plus, comme il pourra
sembler k quelques-uns au premier abord, une imitation de la manière de Chénier. Ces deui essais de M. deGuérin ne sont point des pastiches de Ballanche et de Chénier, mais bien des développemens et des perfectionnemens tentés dans la voie suivie par (ux. Il ne semble même pas s*étre préoccupé de l'un ou de l'autre, car nulle part dans ses lettres, qui sont pleines de ses citations et de ses lectures, il n*a placé leur nom. Sans doute il les a admirés et sentis, mais il a dû, avant tout, obéir à son sentiment personnel, à son entraînement prononcé et Ton peut dire passionné vers les secrets de la nature. Il ne Ta point aimée en poète seulement, il l'a idolâtrée. Il a été panthéiste à la manière de Gœthc, sans le savoir, et peut-être s'cst-il assez peu soucié des Grecs, peut-être n'a-t-il vu en eux que les dépositaires des mythes sacrés de Cybcle, sans trop se demander si leurs poètes avaient le don de la chanter mieux que lui. Son ambition n'est pas tant de la décrire que de la comprendre, et les derniers versets du Centaure révèlent assez le tourment d'une ardente imagination qui ne se contente pas des mots et des images, mais qui interroge avec ferveur les mystères de la création. Il ne lui faut rien moins pour apaiser l'ambition de son intelligence perdue dans la sphère des abstractions. Il ne se contenterait pas de peindre et de chanter comme Chénier ; il ne se contenterait pas d'interpréter systématiquement comme Ballanche. Il veut savoir, il veut surprendre et saisir le sens caché des signes divins impri-
mes sur la face de la terre; mais il n*a embrassé que des nuages, et son ame s'est brisée dans cette étreinte au dessus des forces humaines. »
Fragmens du Centaure.
«...O Mélampe, qui voulez savoir la vie des centaures, par quelle volonté des dieux avez- vous été guidé vers moi , le plus vieux ei le plus triste de tous? Il y a long-temps que je n'exerce plus rien de leur vie. Je ne quitte plus ce sommet de montagne où l'âge m'a confiné. La pointe de mes flèches ne me sert plus qu'à déraciner les plantes tenaces ; les lacs tranquilles me connaissent encore, mais les fleuves m'ont oublié. Je vous dirai quelques points de ma jeunesse ; mais ces souvenirs, issus d'une mémoire altérée, se traînent comme les flots d'une libation avare en tombant d'une urne endommagée. Je vous ai exprimé aisément mes premières années, parce qu'elles furent calmes et parfaites ; c'était la vie seule et simple qui m'abreuvait , cela se retient et se récite sans peine. Un dieu, supplié de raconter sa vie , la mettrait en deux mots , 6 Mélampe.
« L'usage de ma jeunesse fut rapide et rempli d'agitation. Je vivais de mouvement et ne connaissais pas de borne à mes pas. Dans la fierté de mes forces libres, j'errais m'étendant de toutes parts dans ces déserts. Un jour que je suivais une vallée où s'engagent peu les centaures, je découvris un homme qui côtoyait le fleuve sur la rive contraire. C'était le premier qui s'offrit à ma vue,