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je le méprisai. Voilà tout au plus, me disjc, la moitié de mon être! Que ses pas sont courts et sa démarche malaisée! Ses yeux semblent mesurer l'espace avec tristesse. Sans doute c*est un centaure renversé par les dieux et qu'ils ont réduit à se traîner ainsi.
< lemed^ssais souTent de mes journées dans le Ut des fleuves. Une moitié de moi-même, cachée dans les eaux, s'agitait pour les surmonter, tandis que l'autre s'élevait tranquille et que je portais mes bras oisirs bien au-dessus des flots. Je m'oubliais ainsi au milieu des ondes, cédant aux entrainemcns de leur cours qui m'emmenait au loin et conduisait leur hôte sauvage à tous les charmes des rivages. Combien de Tois, surpris par la nuit, j'ai suivi les courans sous les ombres qui se répandaient, déposant jusque dans le fond des vallées Tinfluenee nocturne des dieux ! Ma vie fougueuse se tempérait alors au point de ne laisser plus qu'un léger sentiment de mon existence répandu par tout mon 6tre avec une égale mesure, comme, dans les eaux où je nageais, les lueurs de la déesse qui parcourt les nuits.
< La jeunesse est semblable aux ibréts verdoyantes tourmentées par les vents: elle agite de tous cdtés les riches présens de la vie, et toujours quelque profond murmure règne dans son feuillage. Vivant avec l'abandon des fleuves, respirant sans cesse Gybèle, soit dans le lit des vallées, soit à la cime des montagnes, je bondissais partout comme une vie aveugle et déchaînée. Mais lorsque la nuit, remplie du calme des dieux, me trouvait sur le pen
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chant des monts, elle me conduisait i rentrée des carêmes et m*y apaisait comme elle apaise les ?agues de la mer, laissant survivre en moi de légères ondulations qui écartaient le sommeil sans altérer mon repos. Couché sur le seuil de ma retraite, les flancs cachés dans l'antre et la tète sous le ciel, ]c suivais le spectacle des ombres. Alors la vie étrangère qui m'avait pénétré durant le jour se détachait de moi goutte à goutte, retournant au sein paisible de Cybèle, comme après l'ondée les débris de la pluie attachée aux feuillages font leur chute et rejoignent les eaux. On dit que les dieux marins quittent, durant les ombres, leurs palais profonds, et, s^asseyant sur les promontoires, étendent leurs regards sur les flots. A^nsi Je velflais, ayant à mes pieds une étendue de Vie semblable à la mer assoupie. Rendu à l'existence distincte et pleine, il me paraissait que Je sortais de naître, et que des eaux profondes et qui m'avaient conçu dans leur sein venaient de me laisser sur le haut de la montagne, comme un dauphin oâbHé«ur les syrtespar les flots d'Amphitrlte. «...Mes regards couraleiit librement et gagnaient les points tM plus éloignés. Comme des rivages toujours humides, le cours des montagnes du couchant demeurait empreint de lueurs mal essuyées par les ombres. Là survivaient , dans les clartés pâles , des sommets nus et purs. Là je voyais descendre tantôt le dieu Pan , toujours solitaire, tantôt le chœur des divinités secrètes, ou passer quelque nymphe des montagnes enivrée par la nuit. Quel-
qucrois les aigles du mont Olympe traversaient le haut du ciel et s'évanouissaient dans les constellations reculées ou sous les bois inspirés. L'esprit des dieui , venant à s'agiter, troublait soudainement le calme des vieux chênes..
«...Vous poursuivez la sagesse, 6 Mélampe ! qui est la science de la volonté des dieux , et vous errez parmi les peuples comme un mortel égaré par les destinées. II est dans ces lieux une pierre qui , dès qu'on la touche, rend un son semblable à celui des cordes d*un instrument qui se rompent , et les hommes racontent qu'Apollon, qui chassait son troupeau dans ces déserts, ayant mis sa lyre sur celle pierre, y laissa cette mélodie. O Mélampe! les dieux errans ont posé leur lyre sur les pierres, mais aucun... aucun ne l'y a oubliée. Au temps où je veillais dans les cavernes, j'ai cru quelquefois que J'allais surprendre les rêves de Cybcle endormie, et que la mère des dieux , trahie par les songes, perdrait quelques secrets ; mais je n'ai jamais reconnu que des sons qui se dissolvaient dans le souffle de la nuit, ou des mots inarticulés comme le bouillonnement des flsuves. >
Âevue des Deux Mondes , 15 mai 1840., Poètes et romanciers MODERNES DE LA FRANCE; Georçes de Gvérin, par Georges Sand.
Heureusement que les regrets exprimés par le célèbre écrivain , eu égard au petit nombre de travaux de notre ami , seront
altéDués par la publication prochaine de ce qu'il a laissé, et sous ce rapport nous sommes beaucoup plus riches que nous ne l'avions d'abord pensé. Celui à qui les lettres intimes ont été adressées, M. Barbey d'Aurevilly, prépare une édition des œuvres de Georges de Guérin où entreront une foule de pièces nouvelles , dont l'amitié avait jusqu'ici trop gardé le secret.
(7) On connaît les pièces de Milton dont nous avons emprunté le tilre, en regrettant de n'avoir pu nous borner à nous rendre l'interprète fidèle du maître; mais le mélange de mythologie païenne et de merveilleux moderne dont Milton a usé , selon le goût de son temps , doit rendre fort scabreuse la traduction de ces deux belles et étranges compositions.