‹ Heures de poésie (volume 2)Chapitre 35 sur 55 · LE PRÊTRE · texte numérisé non relu

LE PRÊTRE

En des temps éloignes, âge simple et pieux, La guerre régnait seule aux cœurs de nos aïeux ; L'honneur, ce mot que Dieu fit exprès pour la France,- De ces vieux cbevaliers fut toute la science :

Ils ne reconnaissaient pour devise et pour loi Que leur dame et leur Dieu, la patrie et le roi, Et ces bommes d'airain qui rêvaient aux victoires Avaient mis l'ignorance au nombre de leurs gloires.

Mais le prêtre du Christ recueillit en ses mains

L'héritage oublié du reste des humains,

Et le docte savoir que repoussait le monde

Arrêta près de lui sa course vagabonde.

Ainsi voit-on la source indécise en son cours

Se perdre et s'abîmer en d'inconstans détours,

Mais si, plaignant ses eaux, quelque main bienfaisante

Vient creuser un bassin pour l'onde obéissante.

Soudain précipitant ses murmurans canaux.

Elle y viendra fixer le cristal de ses eaux,

Et le faible courant qui n'existait qu'en songe ^

Devient un lac brillant où le cygne se plonge.

Tels s'ouvrirent bientôt ces asiles pieux

Où des hommes, amis du silence et des eieuit, Charmaient par le travail leur longue solitude Et remplissaient leurs jours de travail et d'étude » Philosophes sacrés dont les saints monumens Ont éclairé déjà la sombre nuit des temps, Et, comme des fanaux sur nos rives obscures.

Doivent guider nos pas jusqu'aux races futures.

Le bruit de leurs vertus, de leurs doctes travaux Retentit dans le monde en de lointains échos ; Bientôt à leurs conseils les rois les convoquèrent Le peuple les bénit et les grands les flattèrent. Et ces hommes vantés virent leur piété Accroître à tous les yeux leur sainte autorité. Ils ne songèrent plus que le Christ eût pu dire : tt Je n'ai ppint en ce monde établi mon empire ; i Et négligeant dès-lors leur vieille mission En leur cœur simple et droit naquit l'ambition.

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Puis, comme un faux ami qui flatte pour séduire, L'opulence près d'eux tenta de s'introduire : Ce ne furent d'abord que des trésors pieux Dernier don, que léguaient en mourant nos aïeux ; Puis les grands et les rois, fondant des monastères, Du moine laboureur agrandirent les terres.

De la culture au peuple enseignant les leçons Ses travaux au désert obtenaient des moissons. Reconnaissance à lui! — Mais dans ses mains babiles Ces biens s'accumulaient plus dangereux qu'utiles, Le luxe triompba de sa longue rigueur, Et la vertu bientôt s'exila de son cœur :

Ainsi, nourri par Dieu qui protège sa fuite, Jadis dans le désert, l'ingrat Israélite De la manne du Ciel croit s'enrichir en vain, Ses trésors amassés souillent bientôt sa main .

Cependant les grandeurs et les biens de l'église

Devenaient pour le monde une terre promise y

Et sans interroger leurs goûts ni leurs talens

Le riche au fond du cloître exila ses enfans.

Cet asile au désordre offirit une ombre amie,

Et des vices du siècle il connut l'infamie.

Brillaient encore pourtant d'éclatantes vertus ;

Car le Ciel est toujours pour ses fils abattus

Ou des guides puissans, ou de sages modèles,

Amis qui, dans la paix, parlent aux cœurs fidèles ;

Divins consolateurs, otages précieux,

Dont Dieu, pour quelques îoùrs aime à priver les cieux.

Cet âge est loin de nous. — Un autre âgecommenccf Age au libre regard, dont la robuste enfance

Les mains rouges de sang, jouait aux échafauds,

A qui la gloire, après, fit porter ses drapeaux.

Age où tout est confus, scepticisme et croyance,

Où tout semble englouti comme en un goufire immense ,

Dans les vastes bouillons se grossissant soudain

Lançant avec fracas des débris de son sein ;

Age où tout m'apparaît en démence , en délire,

Et qui semble pourtant avide de produire ;

Age qui dans l'horreur d'un bouleversement

Semble annoncer au monde un autre enfantement ;

Des hommes dont la fourbe à l'orgueil réunie

Poursuivait le très-haut de sa froide ironie.

Regardant autour d'eux, et reculant d'efiroi.

Ont déjà, les premiers, redemandé la foi. *

Us sentent dans leur cœur (cruelle expérience !)

Le vide inattendu d'une sainte croyance,

£t moi, dans l'âge encor où vivre n'est qu'un jeu

J'ose parler au peuple et lui nommer son Dieu.

Peuple! ajoute à mes chants une foi sans contrainte D'un cœur libre et loyal ils conservent l'empreinte; J'ai trop voué mon culte au Dieu de liberté Pour travestir ici l'auguste vérité.

Je parle, du Christ seul le saint zèle me touche Son culte est dans mon cœur , sa parole en ma bouche: Repousse des méchans le symbole imposteur.

Peuple ! retourne enfin au culte du Seigneur.

Du prêtre si j'ai peint la mondaine influence S'appuyant du savoir et vivant d'opulence, Pourrais-tu de nos jours redouter ces abus ?

Ton tonnerre gronda ! —Soudain ils ne sont plus. — ^Réponds,qui pourrait donc t'effirayer en un prêtre? Le savoir? mais le monde a voulu tout connaître, Du fond de son orgueil présomptueux et vain n a voulu monter jusqu'au Verbe divin, Et croyant de la foi dépasser la lumière.

C'est la foi qu'il retrouve au bout de la carrière. —La richesse?— Ici, peuple, à tes yeux, par pudeur,

Que ne puis-je \oiler ton propre déshonneur?

Ses biens, tu les as pris au jour de ta colère. . ,. .

Mais ne rappelons pas ta vengeance à la terre,

Un pardon généreux, peuple, a tout efface :

Le prêtre de son cœur a banni le passé.

Oh dis, serais-tu donc moins grand, moins magnanime

Que rhomme dépouillé qui pardonne ton crime.

Que le père exilé qui pleura ses enfans,

Fils ingrats et cruels, aux bras nus et sanglans,

Heureux, quand Dieu voulut apaiser la tempête

De trouver une pierre où reposer sa tête.

Voilà rhomme ! voilà le prêtre du Seigneur !

Son âme fut jetée au creuset du malheur, £t, semblable au métal que le feu purifie, La vertu dans les pleurs croît et se fortifie.

Par la main du très^haut monarque délrôuë,

Il contemple son Christ d'épines couronné,

£t s'abaissant enfin jusqu'au divin modèle,

Humble et pauvre, il voit mieux combien sa part est belle

O prêtre du vrai Dieu, ton ministère est grand.

Las du doute, aujoiu'd'hui le monde te comprend

Non revêtu des dons de l'humaine puissance

Et fatiguant les yeux de ta vaine opulence.

Mais fort par ton exemple, et grand par tes vertus,

Trésors des anciens jours que nous avons perdus.

Il veut pour assurer ta nouvelle influence.

Aux sentiers du savoir que tu marches d'avance.

Et te reconnaissant pour un guide nouveau

De la foi, sur tes pas, il suivra le flambeau ;

Il veut qu'indifférent aux choses de la terre.

Soldat de Jésus-Christ tu portes sa bannière.

Comme lui, parmi nous descendu pour souffrir.

Prêcher la charité , pardonner et bénir.

7 août l83^.

YIII.

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