LIVRE IX
On ne parle plus àt lâ ntaison âe santé où Ton devait m^envoyer tout doucement mourir. Tant mietnci h presse, peut-être, m'aurait fait payer cher ce sem- MaDt de résurrection.. . La presse ! . . . j'ai senti sa colère. . . Ne sera-t-elle bonne que pour ma tombe? là oit scintille tant d'es^
prîl, n'y aura-t-il jamais un peu de cœur pour moi?
Un employé supérieur est venu rendre ce matin une courte visite à ma cellule. H lui a fallu quelques moments pour découvrir mon ombre au milieu de mes ombres.
Je n'ai à me plaindre ni de son regard ni de son salut. Iln'y a pas mis cet air d'autorité vaniteuse qui impose le respect et ne l'obtient pas. Je Tai vu chercher les mots pour formuler sa petite harangue. Enfin^ mesurant des yeux mes pauvres .quatre murs, il m'a dit avec un accent dé philanthropique pitié :
— Il faudra pourtant essayer de tous résigner, madame, car ceci, malheureusement, et il m'en coûte de le dire, n'est pas l'affaire d'un jour.. •
Hélas! qu'était-il besoin de me Tap-^ prendre? je ne le sais que trop. Ce n'est pas l'affaire d'un jour, que le martyre .d'une vie!.».
Rien de changé ! Je ne veux pas revivre, et je ne peux pas mourir. La pensée fixe qui m'obsède engourdit ma oon-
•oieneeet maâtrise ma raiiom. Si je cherche k les resMiur, « jt plcm^ un momeiM 4mis le gMffire oè «ifet ae débattent tat vain^ je ressemble an wfageur impra* dent qui, voulant sonder un abîme, est soudain pris de vertige et roule, précipité, <bine r^rioyable vide ifont rattractîmi l'étnîiiÉ pour Teagloiatir.
Le soir, la fièvre monte de mon cœur à ma tète comme une vague de feu. Je voudrais dormir, mais quel est le sommeil assez profond pour endormir mon âme? Si mes paupières se ferment, je rêve que je soufire, et que la mort, debout derrière mes grilles, les ébranle sans pouvoir les briser. Si, pour échapper à l'angoisse du rêve, je commande à mes yeux de s'ouvrir, ma fièvre se rallume, et ma tète se peu^ d'hallucinations étranges, jeux bizarres et
mystérieux de je ne sais quelle faculté égarée de sa voie.
De ces images fantastiques, il en est une seule que j'aime, et celle-là, je veux la dite : ma cellule prend l'aspect d'une tombe, et tout à coup la tombe s^illumine, sous la forme radieuse d'un berceau...
Que cette image est douce! chaque fois qu'elle m'apparaît, je voudrais la retenir ; mais, a peine mVt-elle souri, qu'elle s'évanouit comme un songe, emportant avec elle l'emblème touchant d'une suprême vérité.
Je veux retourner morte à Villers-Hellon.
En sortant du château^ on entre dans les grands prés, dont le gazon, en pente douce, est rayé çà et là par des lignes alternées de vieux noyers et de pommiers .
A gauche dort Tétang sous son parasol de tilleuls. Plus loin court le ruisseau sur un lit de cresson .
Quand on a dépassé le ruisseau et entr'ouvert la grille de bois rustique qui fait face à son petit pont, on se trouve au bas
d'un escalier moussu, encaissé dans une double haie d'épines blanches et de su-
reau.
L'escalier mène au village, et du village
on arrive à l'église, qu'il ne faut plus que traverser pour être au cimetière. . .
Mon Dieu I c'est là que je voudrais dormir!
La tombe de mes morts est une humble tombe. Quelques pierres... une croix...
deux dates. • • deux noms ! . . . C'est tout ! mais ce qui manque au front des cercueils, les cœurs le disent, et Dieu lit dans les cœurs. • .
Le pieux monument s'appuie à l'église, comme l'Espérance s'appuie sur la Foi.
Les prières de Tantd Tiemieiit, dès le matm» y réveiner Técho, et Fenœns béni du sanctuaire y mêle son parfîim au doux parfum des fleurs. Le soir, à la lueur mourante du crépascule, et au pied de la crmXy le regret en pleurs espère et prie, et Fadieu consolé dit : Au revoir. . .
Mon Dieu ! c'est là que je voudrais dormir !
Le printemps a chassé les vents impétueux et froids. L'anrore, à son lever, ne voit plus les rosées saturées de givre.
L^kfidbe des f>rés et ]a BKmsse des bc»s <mt déroule ibar tapis <ieYi^tdiire. LasoUtude a retrouvé ses chants, l'hirondelle son aid, le Jbviissoa sa parune. La nature, en habits de fâte, célèbre les pàq«ies de ia Greatio».
Hélas ! ces flots de vie ne m'apportent que des larmes. Cette sève, qui circule dans tous les êtres, n'est plus pour moi que la sève de la souffrance, que le rajeunissement de la douleur... Déjà ma couche n'est plus si froide, ma cellule n'est plus si sombre... l'azur miroitant du ciel colore mes ténèbres ; l'aîr embaumé du matin et la douce brise du soir me pénètrent de leur haleine Je sens mon
cceur battre plus vite, mon sang gonfler mes tempes. . . Je me surprends renaître quand, autour de moi, tout renaît^ et je
suis assise au banquet de la vie quand je me croyais dans les bras de la mort ! . • .
Que je suis malheureuse ! Il faut que je pleure sur un bienfait de Dieu^ et que, bannie, rejetée du monde, je mêle mon calice à la coupe même où il boit ! . • .
Ce soir Adèle, revenant de faire quel* ques emplettes, a laissé tomber sur mon lit un brin de réséda qq'elle rapportait à sa ceinture. La pauvre fleurette, fraîchement cueillie, était encore tiède des derniers baisers du soleil. Je Tai posée sur
mes yeux, sur mes lèvres.., Elle m'a rappelé ses jeunes sœurs de Villers-Helloa, dont les parfums ne m'arrivent plus, et je me suis mise à pleurer.
J'étais livrée à ce triste squvenir, qui se liait à tant d'autres, plus amers encore^ quand j'ai vu ma tante se rapprocher précîpitamment de mon lit, et que j'ai entendu Basson tousser, cracher, se moucher, changer déplace, comme elle lefait chaque fois qu'un nouvel incident peutm'attrister .
C'était une religieuse qui venait annoncer la visite du préfet. Je me suis rassurée.
M. Rouleaux-Dugage^ pour arriver S la prison, avait traversé un long boulevard, tout brûlant des ardeurs du soleil; son
tnmt rnssdbit àe «mur. Visksemité de ma cellirle Ta âiit reenkr ée ^Imx pasr. Il a paru aiftigé du tableau qui s'effnit de»
yant lui.
Ses regards allaient et venaient du pauvre lit de fer où j'étais couchée à ma bonne tante lui cédant son unique chaise, et de ma tante à sa fille toute rouge de larmes ; ils tombèrent ensuite sur Basson, et il ne put s'empêcher de sourire, en voyant l'effarement de la timide femme, qui s'effor* çait en vain de baisser le tablier de la cheminée à la prussienne, qu'elle avait convertie en armoire, et de rejeter dans l'om-^ bre le sabot fêlé qui lui servait de coffre à ouvrage.
— Vous êtes encore bien pâïe, madame^
m'a dit le préfet en vesaitf s'^aaseoir à mon chevet.
— Pas assez ^ monsieur, lui ai-je réponde. Je compte les jours^ ils passent, et la mort ne Tient pas.
— Je le sais; mais, dussiez -vous me trouver cruel, j^en suis heureux, pour vous d'abord, et pour la famille qui vous soigne si bien.
— Ah! monsieur, vous ne savez pas ce que je souffre?... J'espérais tant mou-
rir!
— L'espérance de mourir n'est chrétienne qu'autant qu'elle s'allie à la résignaticm.
J'ai demandé alors, toute tremblante, à M. Bouleaux s'il croyait réellement que j'allais recommencer à vivre.
Avant que le préfet ait pu me répondre, mft tante lui a jeté un regard si suppliant^ qu'il a compris son angoisse, et que, sans revenir sur ses paroles, il a essayé d'en atténuer l'effet ; mais le coup avait porté, un frisson convulsif courait dans tous mes membres, et mes yeux, démesurément ouverts, restaient attachés sur les siens avec l'expression de l'égarement et de la stupeur.
M. Rouleaux s'est penché vers moi^ et, me fixant à son tour, m'a dit d'un ton bref et décidé :
Je vous ai fait mal, madame. Eh
bien! il faut que de ce mal résulte un bien. Si vous êtes coupable, il est à désirer que le remords vous tue. Si vous ète^ innocente...
— Je le suis^ monsieur.
— Alors vous avez un grand devoir à remplir, et ce devoir, votre famille. . . , vos amis...^ la mémoire de votre père, vous l'imposent. Vous devez trouver dans vo-.
tre conscience le courage et la volonté de vivre. C'est avec du courage, madame, que les causes perdues se regagnent. En vous donnant ce conseil, pauvre femme! je ne parle pas en préfet, je parle en ami. Soyez forte, et n'oubliez pas que douter de Ta* venir c'est faire doutçr de vous.
— L'avenir humain?... . Mais, mon-
sieuty c'est la chose du mander et les foudres dn monde ne s'éteignent que sur un cercueil; . . Écoutez.
Quand j'étais forte, que j'avais du courage et que j'osais lutter seule contre la calomnie^ il disait, le monde^ que j'étais une impudente, une hypocrite, une femme sans cœur. Aujourd'hui que mes souffrances crient, qu'il les entend et quMl les voit saigner, il accuse ma faiblesse et raille mes pleurs... J'ai cru à la justice, monsieur, j'ai même cru à la pitié. . . Maintenant je n'y crois plus.
— Douteriez - vous aussi du dévouement, madame? a répondu le préfet, en me montrant du geste ma pauvre tante qui pleurait. • *
— 'Ma tante est ma mère , monsieur ; elle m'aime assez pour me désirer morte.
— Je ne le pense pas ; mais, d^ailleurs, l'abnégation d'autrui n'excuse pas notre propre égoïsme... Et puis, voudrîez-vous laisser une mémoire flétrie, si, comme TOUS le dites, la justice a été trompée en vous condamnant?
— Ahl monsieur, désabusez- vous. Vivante, je suis réprouvée ; morte, je serai justifiée, je serai pleurée. Il est si facile d'être juste avec les morts! Ils n'ont rien à demander, on n'a rien à leur rendre...
Vous froncez le- sourcil*, monsieur. .. Je n'accuse pas la justice. Ce n'est pas elle qui fait les martyrs , ce sont ceux qui la trompent. . .
— Je continne. Admettez que je paryienne à ramener l'opinion . Le pouvoir, gardien jalonx de la chose jugée, rivera pins fortement mes chaînes. Supposez, au contraire, que je fléchisse le pouvoir : l'opinion, irritée à son tour, me poursuivra de ses colères. Vous le voyez, je suis pressée entre deux écueils. Il ne me reste qu'à mourir.
— L'heure de la mort ne doit sonner qu'à l'horloge du ciel. Prenez garde, madame, il n'y a jamais loin du désir au moyen... Je ne prononce pas le mot; que votre conscience vous le dise.
— Je vous comprends, monsieur* ..
mais espérer la mort, l'appeler comme un bienfait, est-ce donc se la donner?
— C'est au moins en courir le risque. . .
c'est toujours une faiblesse qui dépouille le malheur de sa dignité.
— Mais, monsieur, si vous saviez le supplice que j'endure! On veut que je vive, et Ton me cloue sur cette couche, faute d'une robe à vêtir qui ne soit pas la robe de l'infamie! On veut que je vive, et on me dénie le droit d'apprendre et de m'instruire! On veut que je vive, et on me refuse un peu d'air, d'espace et de soleil ! . • . On ne veut pas comprendre que ce niveau brutalement légal sous lequel on m'écrase n'est qu'une inégalité cruelle qui décuple ma peine ! ! . . .
Assez! madame, assez!... vous me faites mal, a dit le préfet en se levant brusquement pour sortir. Je ne vous dis plus qu'un mot, un seul, et retenez-le bien:
retrouvez la volonté de vivre, et je trouverai le pouvoir de vous rendre la vie supportable et la résignation facile. Comptez-vous sur moi^ madame?
— J'y compte.
— Eh bien ! à mon tour, je compte sur votre raison .
Il y a devant ma porte un grand rideau de toile noire, qu'on a toujours soin de laisser retomber avant d'ouvrir, pour intercepter l'air vif et le jour éclatant du
dehors. M. Rouleaux n'a pas pris cette précaution en sortant, et, pendant qu'il s'entretenait sur ^le palier avec ma tante^ le vent du soir s'est engouffré dans ma cellule et un rayon de soleil m'a ébloui les yeux. Il y avait longtemps que je n'avais vu le jour. Ma tête s'est perdue, et^ sans penser à ma faiblesse^ sans rien calculer ni prévoir, je me suis élancée de mon lit sur les traces du rayon.
Adèle a jeté un cri d'effroi. M. Rouleaux et ma tante sont accourus; mais j'étais déjà tombée de toute ma hauteur sur les dalles, criant au préfet dans une sorte de délire, et d'une voix étouffée : c Emmenez-moi, monsieur! Emmenez- moi, ati nom de votre mère, emmenez-moi ! »
M. Rouleaux, presque aussi emu que
ma tante ^ Ta aidée avec la plus toachante bonté à me replacer sur nion lit. J'étais sans connaissance ; j'avais la tète et les genoux meurtris^ et je suis restée plusieurs heures sans reprendre mes sens.
Quelques semaines se sont écoulées, et mon cœur garde l'empreinte du rayon qui a frappé mes yeux. Ma conscience a gardé le souvenir des paroles si bienveillantes et si vraies du préfet... Une transformation s'opère en moi. Je ne vois plus la mort que sous l'image de la vie ; je n'envie plus
le silence glacé de la tombe; je n'aime d'elle aujourd'hui que son chevet de gazon emperlé de rosée, et sa croix de bois enroulée de lierre. .. Mon imagination se rallume à cette lumière ardente qui vivifie la nature. Elle me transporte aux sites les plus pittoresques, aux paysages les plus animés. Je voie les Vosges, aux cimes onduleuses et boisées^ que des ruines féodales blasonnent... Je vois ma chère et robuste Picardie, qui, la tète couronnée de chênes, laisse flotter au vent son manteau d'épis aux grains d'or... Je sens courir sur mon front cette vive haleine du matin qui fait crisper l'étang et trembloter la forêt.. • J'entends la pluie tomber en susurrant sur les buissons en fleurs, et mon âme, si longtemps affaissée, se réveille en-^ fin de ce sommeil de plomb où je la tenais engourdie.
M. Fourché s'est aperçu de ces modifications survenues dans mon état. Sa der»
nière visite avait quelque chose de mystérieux que je veux éclaircir« Il a dit à ma famille qu'il espérait beaucoup de mon entretien avec le préfet.
En prison, je ne sais rien de plus triste que la première heure du matin. Si je ne vois plus lever le soleil, je me souviens des jours où il se levait pour moi. Je retourne par la pensée à la petite chambre à tourelles que j'occupais à. mon cher Yillers-Hellon.
Alors^ de mon lît^ j'entendais les pauvres |>etits moineaux francs se poursui* tant sur les toits en piaillant et me réveillant par leurs jeux. J'entendais les chevai}x descendre à Tabreuvoir, les jeunes agneaux suiv|*e en bêlant leurs mères dans 1^ prés, le cornet des bouviers donnant aux faneuses le sijgnal du tmvail, la cloche de l'église tinter trois coups inégaux pour appeler les enfants à Técole et les grands parents, à la messe. J'entendais les laveuses battre leur linge en chantant^ et les cygnes effrayés s'envoler dans l'étang, , dont ils frappaient l'eau de leurs ailes.
Plus tard, c'était le jardinier qui arrosait les fleurs, et le vieux François qui entrait doucement dans la chambre de mon grand-père. « Fait-il beau? > lui demandait son maître, et le pauvre François,
qui déjà voyait trouble , médisait du ciel bleu, en parlant de brouillards, quand le soleil resplendissait sur l'horizon .
J'étais heureuse, en ce temps-là^ de reprendre ma vie oii je l'avais laissée. Le jour qui s'ajoutait à mes jours me semblait un pas de plus vers l'espérance... Mon Dieu, qui me laissiez dormir alors, et qui me refusez le sommeil aujourd'hui, mon Dieu^ ôtez-moi le souvenir de ce que je n'ai plus, ou rendez-moi ce que je regrette toujours !
Âh! que c'est beau la vie, la jeunesse, l'espérance et le matin I
VïII
A rheure de la visite de M. Fourché, j'ai prié qu'on me laissât seule.
Dès qu'il s'est présenté, je lui ai tendu la main, et je lui ai dit :
— Docteur, vous êtes mon ami?
Je crois vous l'avoir prouvé.
— Oui, et je m'honorerai toujours de m'en souvenir. Aujourd'hui j'ai besoin d'obtenir de vous une vérité qu'on me cache et que je me dissimule en vain. Je
vous. . . Voulez-vous, oui ou non,, desceii-' dre du rang de créature pensante à l'état d'être végétatif et même de créature immonde?... Toute la question est là.
— L'être végétatif ne souffre pas. Pour celui-là, je serais tentée de dire oui. Pour l'autre, j'en ai horreur.
— Et moi, je réponds que ni l'un ni l'autre ne sont faits pour vous, mais que depuis longtemps vous marchez en aveugle vers tous deux. Plus votre intelligence
^ est élevée, plus votre chute sera profonde. . . vous parcourrez tous les échelons de la folie. L'hypocondrie précédera la démence, et la démence aboutira à l'idiotisme... à rhébétement... J'ajoute, pour être complètement vrai, que^ dans cet état de dégradation , vous regorgerez de vie. . .
— Àh I monsieur, ce que vous me dites, là est affreux. Je n'y crois pas.
— Tant pis ! madame^ car c'est la vé* rite, et tous ayez besoin de la connaître tout entière pour vous sauver de Tabime où ypus courez... Il y a chez vous une force immense de vitalité. Votre guérisou; physique le prouve. Mais les facultés intellectuelles s'usent plus vite que les organes du corps. Prenez-y garde, madame^ cette obscurité absolue dans laquelle vous restez ensevelie depuis un an, cet état de mutisme que vous vous . imposez, cette at^ mosphère de silence et de mort qui règne autour de vous^ ce renoncement obstiné à toutes les consolations de la vie, cette abdication insensée de votre mémoire, de votre esprit, de votre raison, tout cela, constitue un vrai suicide moral ^ dont les
u. il
— 25« ~ conséquences m'effirayent plos que fous. . .
— Mais, monsieur, cette vie morale, qui doit être aujourd'hui ma seule vie, on me la dispute, on me la ravit, et vous le savez bien... La plante sans culture et sans soleil te dessèche et meurt. L'intelU* gence qui n*a pour aliment que la souffrance, et pour rosée que des pleurs, s'étiole et périt. . .
-^ Je vous arrête, madame* . . Étes^ vous résolue à vous aider, si l'autorité vous aide?'
A cette condition, oui*
— Voilà le mot que j'attendais. M. I& préfet m'autorise à vous promettre tou»
les livres que vous demanderez pour des
études sérieuses, ou comme moyen d'utiles et agréables distrsictioD^ (1).
— Je retrouve là M. Rouleaux-Dugage. . .
Et ma tante, et Adèle, et mon oncle, conv tinuerai-je à les voir ?
— La ekariflé ne foil pats d'un bienfait un marchés.. Maintenant [ ecouronnema mission. Vous allez quitter cette triste cdlute. On vous en prépare une autre, mieux appropriée à voire situation, et M. Chap* pus s'y prêle de la meilleure grâce du monde.
— Merci, bon docteur. M. le préfet veut me réconcilier avec la vie. Je vais m'es-
(1) À peine ayais-jc écrit ces lignes, qu'une excellente collection de livres m'arrivait.
sayer à cette grande œuvre, et je lui prouverai, j'eçpère, ma reconnaissance. Je me sens encore afsez femme pour ne pas vouloir être idiote. Cependant je me défie un peu de moi. Il y a tant à souffrir en prison, et j'aurai tant de luttes à soutenir!
— Vous aurez des auxiliaires puissants :
le culte de l'âme et le culte de l'esprit, la religion et l'étude, ce qui console et ce qui distrait. Le Tasse a retrempé son génie dans les fers^ et Galilée en prison révélait un secret de Dieu . Je vous laisse ce souvenir.
fX
J'ai passé la matinée avec le vénérable abbé GouraL.. Il a raison. Il aurait fallu être prête à vivre pour être trouvée digne de mourir.
0^ mon bien-aimé père! j'ai pensé à vous, et j'ai vaincu. Vous étiez brave devaut le danger. Je serai brave devant le malheur. . . Que la volonté de Dieu soit faite! que votre mémoire soit obéie, ô
«V u^ii3i^ père! j*ai pensé à yous, et
Ma tante m'a priée de Ini laisser enfin onYrir ma fenêtre. Je n'ai pas répondu.
J'aTais honte d'aTonerma défaite. Mais j'ai dit à Adèle de m'envelopper de son manteau pour me garantir de l'impression de Tair et du jour^
U y avait près d'un an que ma chambre o^'avait pas été aérée. Des fils d'araignée se balançaient, comme des stalactites de
poussière, le long des imu*s et di^plafoiMJi* Il A £aUu .quelque teiDps pour les abattr(9.
J'étouffais sous h manteau. J'ai un pau découvert ma tète^ et j'ai osé is^garder.le ciel. A peine l'avais-je entirevu» que je m'évanouissais dans les bras d'Adèle.
Mais j'ai bientôt repris connaissance. . .
cet éclair de liberté donné à mes yeux se reflétait sur mes grilles, qui semblaient me le renvoyer comme une dérision. C'était ma première épreuve dans la voie nouvelle où j'étais entrée. Je l'ai subie avec assez de fermeté.
La sœur ***^ toujours bonne et aimïible amie, a été ravie de mon raccommodement
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avec le soleil, et m'en a demandé les étrennes... Il était question d'une livraison périodique de quelques feuilletons religieux, éclos de ma plume de captive pour un journal de province.
J'ai refusé très- gracieusement, et j'en ai donné de fort bonnes raisons.
Dans la triste position qu'on m'a faite^ je ne peux ni ne doit faire descendre la religion du sanctuaire de mon âme dans les colonnes de la presse quotidienne.
Je veux que la morale sublime du Christ plane comme un rayon céleste sur tout ce qui naîtra de ma pensée; je veux qu'on sente le grand amour évangélique vivifier mes œuvres.
Mais faire de la religion selon et pour le monde, m'exposer au soupçon d'exploiter un moyen dans ce qui doit être un but, jamais!... Le martyre de ce monde «ne-
purera pour la vie des mondes futurs. Je ne veux pas d'une échelle qui me conduirait du ciel sur la terre. Je veux aller des ténèbres à la lumière , du mensonge à la vérité. Je n'entrerai pas dans le temple pour bien mériter aux yeux des hommes. . .
La prière doit être pure, intime, mystérieuse, comme tout ce qui s'adresse à Dieu.