II
^tre route regarde TOrient... la mienne est dans ces quatre murs... Je n'ai pas le courage de mesurer, étape par étape, Tespace, le vide, l'abîme qui se creusera peu à peu entre nous; mais j'ai la force de vous dire : « Partez ! Si votre devoir est de vivre, le mien est d'af^ren^dre à mo«ir ^ rir. . . » Laissez-moi maintenant vous tendre la main et retenez mou dernier adieu . . .
J'étais à bout de mes forces Je fis signe à ma tante que je voulais èlre seule, et elle entraîna M. Lachaud, M. Coural et Adèle dans la pièce voisine.
Dne heure après, ma tante revenait me dire que M. Lachaud, d'abord sourd à leurs conseils, était descendu, avec l'abbé Couralj, pour aller arrêter sa place à ia malle-poste.
Un. sanglot fut ma réponse.
— Gomment! Marie, médît ma tante, regretteriez -vous ce que vous venez de faire?
— Je ne le regrette pas. . . Je le pleure.
M. Lachaud parti, la vie de nouveau se recula de moi. Mes deux étoiles de Tulle • s'étaient éteintes , et tout ne me fut que ténèbres. Le soleil manquait à mon cœur.
M. Tabbé Gourai, mon oncle, M. Fourché^
venaient me voir tour à tour dans l'après -dîner. J'écoutais leur parole avec respect; je les remerciais d'un regard, plus souvent encore d'une larme; mais leurs conseils n'atteignaient que le vide.
J'aurais voulu les suivre, et je ne le pouvais* pas... c'était cruel! l'ennui s'infiltrait comme un venin dans toutes les parties de mon être. Mon image, ma voix, l'ombre et la vibration de ma vie m'étaient également insuportables. Je restai près d'un an sans pouvoir me résoudre à me servir d'un miroir, sans m'exprimer autrement que par des signes de tète ou des mots mal articulés...
Qu'ai-je besoin de le dire? Il fallait le cœur d'une mère pour trouver des excuses à de si persistantes désolations, à de si opiniâtres désespoirs. Cependant je n'é-
tais pas ingrate. Si je n'adressais presque jamais la parole à ma tante^ mes yeux la suivaient partout, et je ne pouvais la voir s'éloigner un instant sans souffrir. Si je m'endormais, c'était la tète sur son épaule ou la main dans sa main. -^ Ma tisane était mauvaise si elle ne l'apprêtait pas ; mon oreiller me blessait si elle ne l'avait pas rangé. Sa tendresse, saintement maternelle, prévoyait tout, parait à tout.
Uniquement préoccupée de moi , c'est à peine si elle m'avait quittée quelques heures depuis le jour pu elle avait pu faire sa demeure de ma prison.
Pour la première fois de sa vie elle avait dépouillé les insignes de sa royauté do mestique, et le trousseau de clefs , depuis trente ans appendu à sa ceinture, avait été abandonné à une jeune domestique, en-
— ai4 —
core nud babik ei mexparimentée. Elle veUl^t toutes les nuits et ne dormait un peu» vers le matin , que toute habillée et clans un grand fauteuil qu'elle appelait son lit de roses.
Adèle, de son côté, avait transporté ses pénates dans la prison. En yain ma tante la pressait-elle de se distraire et de sortir. A peine avait^Ue mis les pieds sur la porte qu'elle rentrait. Elle disait que le bruit l'attristait, que le soleil lui faisait mal. Elle préférait à toutes les causeries jeunes et gaies de ses amies d'enfance sa petite place de sœur de charité, quelquefois au fond de ma ruelle^ le plus souvent au pied de mon- lit. C'était elle seule (quand je le permettais) qui dénouait et tressait mes cheveux ; c'était elle qui animait de ses allées et venues le néant de notre soli-
tade et la parait d'un peu d'ordre et de propreté.
Et cependant tout man<|uait dans la pauvre cellule, doublée d'omlM^, de silence et de larmes. Faute de table, ma tante dtnaît sur ses genoux ; faute de chaise ^ Basson
s'asseyait sur ses talons. Cruches et fioles,
tasses et cafetières, traînaient processionneUement un peu partout. Un torchon blanc étemin dans un coin servait en même temps de toilette, de InbliothèqiK et de bureaa. Pour suppléer à la veilleuse, dont la mèche sombraiit au moindre choc, Basson avait métamorphosé une grosee pomme de terre en bougeoir et l'avait enveloppée d'un ooitiet de papier en guise de gk^e ou d'abat-jour.
La prolongation du séjour de ma tante
et d'Adèle dans la prison {faisait ombrage ' à l'autorité. Les subalternes murmuraient tout haut des empiétements de la faveur sur les règles inflexibles de la consigne.
Les mains se fatiguaient d'ouvrir, de fermer et de rouvrir les portes, pour le va-etvient des infatigables dévouements qui me servaient.
On préluda par de mauvais vouloirs et des difficultés de tout genre. Tantôt la pauvre Adèle était arrivée quelques minutes trop tôt, et il fallait qu'elle attendit, dans un vestibule exposé à tous les regards et à tous les vents, le bon plaisir du gardien^ qui n'ouvrait jamais qu'en grognant.
Tantôt^ au contraire, on était arrivé quelques minutes trop tard, et il fallait se presser, courir, oublier tout, pour suivre plus vite la religieuse, dont la présence était
nécessaire jusqu'à Tescalier de la tour.
Mais rien ne rebuta la tendresse d'une mère et d'une sœnr. Ma tante et Adèle souffr;iient pour moi et nç se plaignaient pas de souffrir. Cependant les fatigues de cette vie d'inquiétude et d'abnégation déteignaient visiblement sur leurs visages décolorés et amaigris. Les amis, les alliés de la famille, engageaient mon oncle à les éloigner, au moins une partie de la journée, de ma cellule ; et mon excellent oncle répondait :
— Je ne vois pas la souffrance là où je vois le devoir. Dieu m'a donné, dans ma nièce, un enfant de plus ; je ne dois pas la laissera des inains étrangères. Ma femme et ma fille ont une mission sainte qu'elles rempliront jusqu'au bout. Die» leur
en donnera la force.... et qu'on ne les plaigne pas! leur dévouement fait leur bonheur.
De la fin de mars à la fin d'avril, mon état fut à peu près stationnaire. Mon mal ne dormait jamais, tandis que ma raison ne s'éveillait plus» J'avais horreur des aliments. Le docteur ne prescrivait plus que quelques cuillerées de bouillon et de lait pour me soutenir, et je ne les prenais même qu'avec dégoût. C'était le spleen dans toute son intensité.
Ma tante était^Ue un peu moins triste, Adèle avait-elle souri par mégarde à quelque naïveté de Basson, j'en concluais que je n'étais plus en danger; je me désolais, et la fièvre reparaissait avec les syncopes.
N'était-ce qu'une senteur égarée du printemps, qu'un souffle d'air pur, qui venaient, de je ne sais oii, e£Qeurer mon visage, les.larmes s'amassaient silencieusement dans mon cœur, et je passais la journée à pleurer sans que l'on sût pourquoi , sans cfaejê vouiusse jamais le dire^
Les voiéts de ma cellule ne s'ouvraient plus. Les pâles luenrs de la veilleuse étaient emprisonnées nuit et joar soni» ks feuilles d'un gros in*quarto entrouvert.
Les rideaux de mon lit étaient toujours fermés. Je faisais Fessai de mon tombeau.
Je ne voulais ni me distraire ni être distraite de Findomptable pensée fiûce ancrée sous mon front. Si mon oncle me proposait d'entendre quelques lectures, j'y mettais pour condition le clioix^ l'unique choix des oraisons funèbres les plus désolées, des sermons les plus imagés sur la mort , des méditations les plus sombres sur les fins de Thomme et sur Téterni té.
Les jours, bien rares/ où je me sentais moins possédée de ma lypomanie (1), je consentais à écouter dans l'ombre les Litanies de la Vierge et le Chapelet ; je permettais à ma bonne tante de me chanter^ à voix basse, ses chères complaintes du
(i) Je fais honneur de ce mot savant à mon oncle, qui est placé comme un sage à la tête d'une maison de fous.
temps jadis, au berceau de ses enfants, et je devais parfois à l'innocente mélodie quelques minutes de sommeil. Assez souvent je priais Adèle de prendre les Méditor Hans poétiques de M. de Lamartine^ et je me faisais lire le Lac et le Crucifix, Tadieu du cœur et l'adieu de l'àme^ le regret du poëte et le souvenir du chrétien.
 l'exception de deux ou trois sœurs, affectueuses et bonnes, je ne voyais aucune autre personne de la maison. Je savais pourtant que le directeur et la supérieure demandaient avec intérêt de mes nouvelles, tout en désirant peut-être que ma guérison fit disparaître enfin les hAtes incommodes de la maladie.
Les lettres de mes amis, loin de m'étre une consolation, m'étaient un sujet de
tristesse; arrivait -il un pli, timbré de Saint-Martin ou de Paris, je brisais le cachet avec Timpatience du bonheur; mais, faisant aussitôt un douloureux retour sur moi-même, je ne lisais pas la lettre et je ne voulais pas qu'on me la lût. Je l'enfonçais sous mon oreiller, comme si j'avais eu peur que la vie se cachât dans un mot.
Cependant la crainte de paraître oublieuse envers ceux qui m'avaient si noblement protégée à Tulle me faisait triompher par moment de ma triste manie. Je crayonnais quelques mots sur un bout de papier; Adèle les passait à Fencre, et je les envoyais aux absents.
Ici, j'achève cette longue et monotone revue de mes souvenirs. C'est le décalqué de mes larmes... Lecteur, je te bénis, si quelquefois tes pleurs se sont mêlés aux miens.