‹ Heures de prison (volume 2)Chapitre 5 sur 13 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

Mes douleurs de tête deviennent insupportables; d'heure en heure je sens se rétrécir le cercle d'airain qui serre mon front. Mes mains brûlent, et j'ai froid.

Une force inquiète me chasse hors de mon lit, et je n'ai pas touché le pavé, que mes yeux se voilent, et que je tombe évanouie dans les bras de Basson.

La pauvre feiuoie ne me quitte ni jour ni nuit ; mais le bruit de ses paroles, qui me berçait d'abord, me fatigue et m'irrite.

J'ai peur d'être bientôt hors d'état de la laisser parler... Âh ! que je voudrais mou-.

• rir vite !

, J'ai voulu me voir encore une fois, et Adèle m'a fait parvenir, en dépit des consignes, un petit miroir de poche qui avait appartenu à son frère.

Que je suis changée !

Mes yeux ont un éclat qui glace. Leurs prunelles ardentes semblent prêtes à trouer leur orbite, pour n'y plus regarder qu'en dedans. Là pâleur de mon front est terreuse. Mes joues sont plus décolorées encore, et, de chaque côté de ma bouche^ Tongle bleu de la mort a creusé déjà ce trait grimaçant et hideux, spectre moqueur des sourires éteints. • .

J'ai fait signe à Adèle d'emporter le miroir, et, renversant ma tête sur l'épaule de ma tante, je me suis mise à pleurer.

Serais-je donc encore assez femme pour bouder la mort de ce qu'elle est si laide?

L'hiver engendre le printemps; la nuit

enfante Faurore ; la mort mène à la vie, et la tombe mène au ciel !

J'ai vonlu savoir de quel nom la science baptisait mes souffrances. C'est tout à la fois une fièvre nerveuse et une nostalgie :

le mot du pays pour l'exilé, le mot du soleil pour le captif.

Les soldats suisses^ enrégimentés à Paris« mouraient en cherchant de l'âme, à l'horizon^ la ligne bleue de leurs montagnes. Comment pourrai-je guérir de mon

ennuî^ moi qui porte le deuil de ma vie, qui ai perdu rhonneur^ et qui le pleure?. . •

La visite de M. Fourché a été plus longue qu*à l'ordinaire. Son regard sérieux et méditatif semblait sommer ma douleur de lui livrer ses secrets. U a commencé à écrire une ordonnance, puis il Ta déchirée et m'a dit :

— Pourquoi ne prenez-vous pas les remèdes que je vous prescris ?

— Parce que ce serait boire la vie, et qu'à cette pensée tout mon être se révolte.

— Ainsi , madame» vous vous laissez mourir?

— ' Oui et non, docteur, car j'ai perdu Fusage de ma volonté. J'obéis à des sensations y auxquelles j'appartiens plutôt qu'elles ne m'appartiennent... Hélas! je vous le jure, mon dégoût de la vie n'est ni prémédité, ni raisonné : c'est de la lassitude, de l'anéantissement; c'est quelque chose d'instinctif qui me détache de tout ce qui est, en me rendant tout antipathique et contraire.

— Aivez-vous au moins essayé de combattre ces répugnances, et de lutter contre le mal?

-^ Je Tai essayé, docteur, et toujours le mal m'a vaincue. Chaque fois que j'ai voulu prendre de force un des médica»

ments que vous ordonniez^ il s'en est suivi des spasmes^ des étouffiements, qui persistaient jusqu'à ce que l'estomac eût rejeté le remède qu'on lui avait administré malgré lui... Ah! croyez-le, docteur, mon état est cruel ; toutes les impressions extérieures me blessent ; le contact de. la vie, sous tous ses aspects et sous toutes ses formes, m'est un supplice atroce. . . La moindre clarté du jour me cause une douleur aiguë, et le plus léger bruit re* foule avec tant de violence les battements de la vie dans mon cœur, que je ne peux plus le supporter sans me trouver mal. G^ désir impçrieux de mourir, qui est en moi et malgré moi, n'est qu'un invincible besoin de repos. . . le sommeil de ma dernière

heure m'a gagnée. •• Plaignez-moi, monsieur, plaignez-moi. . . car je n'ai pas vécu, et j'aurais voulu vivre, car c'est la vie encore que je cherche dans la mort ! . . .

Un spasme violent m'a rejetée, à demi évanouie, sur mon oreiller. La sœur *** a aidé M. Fourché à me frotter d'éther la paumer des mains et le front ; puis elle a dit :

— Monsieur le docteur, ne craignezvous pas que madame ne soit homicide d'elle-même?

— Je ne le crains pas, ma sœur, a répondu M. Fourché d'un ton sévère, et votre conscience peutètre en repos. Madame

Marie n'a pas besoin de recourir au suicîde. . . la douleur la tue.

La douleur me tue! Merci, bon docteur; ces paroles me consolent.

Je comprends^ à la physionomie sérieuse de ceux qui m'abordent, que je suis plus malade, et cependant je souffre moins... Il se passe des journées entières sans que je reprenne le sentiment de moi- , même. Le silence m'engourdit; mais, au

moindre bruit, mon cœar se distend et se gonfle. Il pèse sur ma poitrine^ et Fon dirait qu'il va s'afFranchir des liens de chair qui l'enserrent. .. Je marche à Tagonie...

Hier, je me suis fait porter à la croisée. Le ciel^ gris et bas^ était encore sali par . récume mouvante des nuages, que le vent chassait devant lui comme un troupeau de fantômes. Le mûrier de la cour tordait en frissonnant ses branches nues, marbrées de givre, et, à la fenêtre d'une des pauvres maisons voisines , une vieille femme en haillons réchauffait sous son ^haleine les petites mains glacées de deux enfants en pleurs.

Quelle tristesse! quel deuil!... et ce-

pendant, c'est là l'image que je cherchais; c'est ainsi que je voulais revoir la terre pour la dernière fois... Si le printemps renaissait^ si les rayons du même soleil qui teint de bleu les pervenches rêvenaient se jouer sur le rebord des toits, si les oiseaux chantaient, si la brise en passant m'apportait ses caresses, peut-être retrouverais-je trop de force pour me sentir mourir.

Je suis restée quelques jours sans pouvoir écrire; je veux cependant que mes dernières pensées retournent à ceux que

j'aime, comme le legs suprême de inon suprême adieu. Lorsque ma main défaillante ne pourra plus se traîner sur ces pages, je veux les signer avec mes larmes; je veux les sceller de mon dernier soupir. •• Quand je serai délivrée, ne serontelles pas libres? Quand j'irai à Dieu, 6 mes chers absents! n'iront-elles pas à

Depuis que Tabbé Coural me parle de Dieu, je ne me sens plus orpheline. Ma patrie n'est plus la terre que je quitte^ mais le ciel que je vais chercher ... Tout

est étroit icî..« Tout est grand, tout est splendide là -haut.... là -haut! y attein- • drai-je?... Oui, mon Dieu, car vous êtes père^ car vous me tiendrez compte de ce que je souffre... Oui, mon Dieu, car vous savez que mes fautes n'ont pas été des crimes, et que mes regrets ne sont pas des remords...

Vin

Je ne lis plus. . . j'écoute la mort ! . . . J'écris rarement... Qu'ai-je besoin d'additionner mes larmes? Dieu les compte...

* Mes journées se passent dans la léthar-

gie d'un somnolent repos; mais yers le soir, à l'heure où la fièvre se rallume, mes pensées engourdies se colorent ; le présent s'efface, et je retourne en rêve aux lieux aimés, où se sont perdues mes riantes années d'enfant et déjeune fille.

Je revois les pelouses emperlées de rosée du parc de Yillers-Hellon. Je revois ses grands saules, qui se mirent tout tremblants dans les eaux bleuâtres de l'étang, ses allées fraîches et sinueuses, ses arbres centenaires^ ses fleurs restées pour moi les plus parfumées et les plus belles, car elles avaient mon àge^ et comptaient leur vie par soleils^ quand je comptais la mienne par printemps.

Je revois aussi les montagnes agrestes de l'Alsace, ses colonnes de pins qui me

donnaient leur ombre^ ses ruisseaux clapotants qui roulaient mon image, ses sentiers rocailleux tout peuplés de mes songes, ses châteaux forts, dont les ruines me prêtaient leurs échos.

Mon père, ma mère, ma sœur, tous ceux que m'a pris la mort^ ou que le destin m'enlève, tous ceux que j'ai tant aimés et que j'aime encore^ reviennent s'asseoir à mon chevet.. • Je les vois... leurs sourires me caressent, leurs larmes me consolent... et dans leurs regards tendrement attachés sur les miens ma conscience se reflète, mon cœur doucement se repose. . .

Endormez-moi, mon Dieu, endormezmoil... Si je me réveillais maintenant, je les aimerais encore. .. mais eux, hélas! ne seraient plus là pour ni'aimer ! . . •

Avant-hier soir on a voulu me mettre au bain ; un spasme violent m'y a surprise^ et, quand je suis revenue à moi, après un évanouissement de quelques heures ^ j'étais couchée sur les genoux de ma tante.

Son souffle courait sur mes tempes pour y ramener la vie,et mes deux mains glacées étaient pressées dans les deux mains d'Adèle,

. J'ai cru d'abord qne je continuais un rêve ; mais, une larme de ma tante ayant coulé sur ma joue, je me suis serrée contre elle, frappée de l'idée qu'on allait venir m'arracher de ses bras.

La bonne mère a compris mon étreinte^ et, m'embrassant avec tendresse, elle m'a dit : € Calmez-vous , ma fille , nous sommes ici pour ne plus vous quitter. »

Ne plus me quitter ! depuis que ces paroles sont tombées sur mon cœur, je souffre sans à peine le sentir. Mes pieds sont brûlés dans des chaussons de moutarde ; mes spasmes se sont aggravés de convul-

sions et de délire. On m'entoure^ on me plaint, et cependant il y avait bien longtemps que je ne m'étais trouvée aussi résignée et aussi heureuse.

Quand je ne suis pas dans les bras de ma tante, ma tête repose sur Tépaule d'Adèle.*. Elles vont, elles viennent, ne parlant, nes'occupant que de moi. Le matin, deux voix s'unissent pour confier mon

mal à Dieu. Le soir^ je m'assoupis, bercée encore par des prières et deslarmes...

O mes amis! ne me plaignez plus...

J'étais seule à souffrir la vie... pour souffrir la mort, je suis trois.

La sœur ^ vient souvent savoir de mes nouvelles. Elle pleure avec ma tante, et sourit à travers des larmes en me montrant le ciel. Ce matin^ elle s'est agenouillée devant mon lit, pour échanger la mé-

daille de son rosaire contre celle qu'Adèle a passée à mon cou.

— Pauvre dame ! m'a-t-elle dît, vous me laisserez bien ce souvenir?...

— Ah! ma sœur, vous m'en laissez bien d'autres que je présenterai à Dieu...

— Qnç lui direz-vous pour moi ? ^ at-elle repris ingénument.

— Que j'étais^ honnie de tous, et qua V0U6 m'avez a'îmée, « .

Et la bonne sœur s'est mise à pleurer.

Page 1