‹ Heures de prison (volume 2)Chapitre 7 sur 13 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

Il y a près d'un an que je n'ai écrit. J'espérais mourir, et je Tis. Dieu est grand! que ses décrets s'accomplissent!

Pendant des mois entiers, je ne me suis sentie vivre qu'en me sentant souffrir.

Ces luttes, ces combats, ce long anéantissement^ suivi d'un si pénible révoil, m'ont

complètement métamorphosée. De mon vieux moi d'autrefois, je ne retrouve de bien vivant que mon cœur.

Pourquoi irais-je aujourd'hui demander au néant de ces. heures mortes le secret de leurs douleurs ?

Pourquoi ? c'est * que durant cette longue, cette interminable agonie, mes larmes ont été essuyées, mes souffrances adoucies et partagées ; c'est que, durant tout ce temps, ma tante et ma cousine se sont tenues debout à mon chevet pour me disputer à la mort ; c'est que j'étais orphe- Une, le jour où la maladie m'a étendue, quasi-folle et désespérée, sur ma dure couche de captive, et que Dieu, en me res-

suscitaji^t à k vîe^ m'a rendu dans ma taate une mère^iet tlans sa fille une sewr.

Je croîs ravoir dît. Le calendrier qui mesure à l'homme la marche périodique du temps avait ramené la fête bacchanale des Fous. Les passions^ non plus cachées^ mais mises à nues par le masque^ hurlaient sans vergogne^ et couraient affolées par les rues, lorsque mon docteur^ me * jugeant perdue, avait cru devoir prévenir ma famille que, si je passais la nuit, je n'atteindrais pas, vivante, le jour qui suivrait.

Depuis huit heures une main de for étreignaît ma poitrine. Je n'étais soutenue

que par quelques gouttes d'eau sucrée, dont ma tante, de minute en minute, hu* mectait mes lèvres. La lé^e fumée bleuâtre qui flottait devant mes yeux me rendait indistincts les objets les plus proches. Un bourdonnement lointain, pareil à la chute de ces eaux souterraines que Tin* connu verse au néant, montait sourdement à mon oreille comme le tintement lugubre d'un glas qui s'éteint. Mon cœur tournoyait sur lui-même avec la rapidité d'un ressort qu'une main imprudente a brisé. Mes sens perdaient terre. J'étais comme suspendue entre le temps et l'éternité. Le mâtin, j'avais pu encore dicter à Adèle quelques mots d'adieu pour tous ceux que j'aimais, et il me sembla qu'alors le dernier souffle de ma vie s'était échappé avec le dernier soupir de mon cœur.

Adèle et sa mare avaient été entraînées vers une chambre voisine. Mon oncle seul était resté à genoâx près de mon lit... La douleur d'un vieillard est satréeî c^e de mon oncle s'exhala en prières, et, quand il se releva» calme, soumis, le front éclairé d'une espérance surhumaine, ce fut pour aller tendre les bras à sa femme et à sa fille, en leur montrant le ciel où ils me reverraient.

J'étais si faible; à cette heure, que mon haleine tachait à peine d'une ombre la petite glace que le docteur posait devant^es lèvres pour apprécier le déclin graduel de mes forces. Je ne parlais plus, le regard était mort dans mes yeux. On me croyait insensible à tout ce qui se passait autour de moi, et cependant j'ai gardé un souvenir si profond de ces heures de suprêmes an-

goisses^ que je le seas gravé dans le vif de Hioii cœur.

Avant qne M. Pourché eût prononcé Farrêt qui ouvrait ma porte à la mort, ma tante et sa fille allaient et venaient dans ma cellule avec Tempressement de dévouées gardes-malades^ qui^ sans souci de rien , s^aident de tout pour soulager des souffrances qu'elles partagent.

Une petite table placée à la tête de mon lit. était couverte d'un chaos de fioles /de bocaux, de sinapismes et de ventouses.

Des pots de toutes sortes, remplis de médicaments de toute espèce, bouillonnaient doucement sur les cendres étirées du foyer.

La chaise, la cheminée, le parterre, étaient encombrés d- objets. . . Ma fièvre semblait ^voir gagné de proche en proche. L'anxiété

faisait le désordre, et le troubïe produisait rembarras ; mais, la lutte terminée, et le mal ayant vaincu la vie, un silence

recueilli se fit autour de moi . Je restai seule

avec mon oncle, tous deux avec Dieu, et tète à tête avec la mort.

Peu de temps après, ma tante, appelée par mon oncle, fît enlever de la chambre tout ce qu'il y avait d'inutile ou d'embarrassant. Elle étendit un napperon de toile blanche sur la table, et y plaça entre deux flambeaux allumés un grand crucifix d'ivoire, dont les bras miséricordieux sem-* blaient se tendre vers moi (1).

(I) Je û*ai pas besoio de dire que bien de petits détails m'ont été donnés par ma famille. Mais les faits principaux me sont restés présents.

Pendant ce temps, Adèle, rentrée dans ma cellule, avait versé du vinaigre aroma* tisé et de l'eau tiédie dans un bol, pour me baigner pieusement le visage, les pieds et les mains. Elle remplaça mon mantelet trempé de sueur par une longue robe de nviit de basin blanc ^ mit en ordre mes cheveux épars sur mon oreiller, couvrit mon lit d'une courte-pointe très-propre, et, la toilette chrétienne achevée, se laissa tomber sur sa chaise en sanglotant.

Presque au même moment» l'abbé Coural entra... et, s'asséyant à mon chevet, il me dit d'une voix émue :

— Ma chère fille, l'heure de la délivrance va sonner... Vous attendez Dieu, le suprême Libérateur... Courage! dans

quelques instants peut-être^ ce sera Dieu qui vous attendra . . .

Je répondis paf un signe attendri et par quelques mots balbutiés avec eflFort.

Cependant il était visible que j'avais gardé

toute ma connaissance , et le bon prêtre put m'entretenir assez longtemps des grandes vérités de la foi.

A mesure qu'il parlait, mon âme s'allégeait insensiblement de ses attaches terrestres. Une quiétude ineffable la portait au-devant delà volonté divine, comme le flot porte à la rive la fleur que l'orage lui a jetée.

Si d'abord je m'étais troublée à la pensée d'atteindre si vite un but à peine entrevu, si je m'étais sentie émue à l'idée de

quitter pour jamais toutea les magpificeBr ces visibles de la créatLan. ei toutes les affections sensibles de la vie ^ bientôt je m'étais abandonnée à la movt^ comme au crépuscule du jour ^ allait s'éLaindre devant l'aujrom du joas qui ne St'éteuidEait pi,

L'œil de Dieu qjuipfeageait au &Bd de ma conscience en rompait tous les sceaux.

Mes. fautes mes égaffemaErta^ me& &ibles- Sfis^m'appavaissaieat eacacactèresmoUies et vivants^ pour déposer contre Bion moi à l'oreille sacrée qui mi'écoutait. J'apprenais à me connaître. La mort m'ensteignaii la vie, et, je le comprenais enfin, uvanl d'avoir pleuré, je n'avais pas vécu. . .

. QueUe émouvante et terrible scène que ce lûog râle de. la dernière heure, que ce

mystérieux prélade aux fnnérânies de la TÎe! J'en atteste tous ceux qui ont vu rombre de la mort s'^allonger sur leur couche, et, survivants de Fagonie, ont pu en rete-»

nhr les suprêmes leçons. A ce moment solennel, fèfre se dédouble. Taoïsme se divinise^ la personnalité s^efface, Tâme jette sen lest, comme le nautonîer que fa tempête pousse au port, et la cendre humaine, que réclame îa terre, se détache, humiliée, du rayon immortel que le ciel attend..*

L'abbé Coural, en me quittant, avait prié ma tante de me laisser seule. II craignait que des émotions trop vives ne ramenassent auic angoisses du regret mon

&me doucement endormie dans la paix du Seigneur. L'apaisement subit qu*il avait remarqué en moi lui faisait espérer que je me laisserais faucher par la mort sans révolte et sans lutte. . . Il se trompait. J'étais plus résignée que forte. Mon cœur se prit à trembler quand le tintement aigu de la

clochette qui précède le saint viatique vint peupler d'échos mourants la solitude profonde où j'étais ensevelie.

Ce moment de faiblesse ne fut pas long.

Je vis bientôt, comme à travers un voile, toutes les sœurs de la prison s'avancer processionnellement vers mon lit, un chapelet d'une main, un cierge allumé de l'autre. Arrivées devant la table où reposait le crucifix, elles fléchirent le genou, et allèrent se ranger au fond de la cellule, en récitant d'une voix sourde le royal

psaume du repentir.... Mon oncle ^ ma tante , ma pauvre Adèle , vinrent à leur tour s'agenouiller à mes côtés. Un groupe de prisonnières s'arrêta au seuil de la porte... et l'appel de Dieu retentit pour la dernière fois...

Quelques minutes après^ j'avais reçu le baptême de la mort. . . Mon cœur cessait de battre^ mes yeux de voir^ mes oreilles d'entendre... J'étais emportée dans l'immensité de Dieu.

ia2

Seize heures s'étaient écoulées dans ce repos extatique de mon âme^ quand mes yeux s^entr'ouvrîrent et que je me sentis retenue encore à cette terre, oii je n'avais pas sans doute assez pleuré. Il était nuit.

Ma tante et la sœur *** priaient à mon chevet. Au premier mouvement que je fis, elles s'élancèrent vers moi. Basson accourut avec la veilleuse, et la sœur tira sa montre pour compter les battements de mon pouls. Elle les trouva si faibles, qu'elle secoua tristement la tète, et, lais-

saut Teltoin3)er mofi l>f », «lie se remît k prier.

Ma tanfte ^tait moins alarmée. . . c Pauvre mère! lui dît la sœur... Vous voyez le jour qui commence à poindre... Les lampes qui se raVnment a cette lieure ne brillent im instant que pour mounr . »

Attenréepar tM paax)les, h. hatmembn se trouva mal. Sfi^oftlatranspwterdanis le couloir, pour lui (aire mspirer le granâ air.

Ma tante me s'était pas trompée... La vie s'acharnait encore à moi. Des crampes atroces agitaient tous mes membres. La fièvre me brûlait ; le délire était revenu

avec elle. M. Fourché, mande en toute hàte^ déclara que la violence de la crise avait déplacé le mal, et que, moribonde la veille^ je n'étais plus qu'en danger de iport.

De cette phase nouvelle de ina maladie je n'ai gardé qu'un bien vague souvenir*.

A mesure que les forces vitales se rani* maient en» moi, les facultés intellectuelles déclinaient. La merveilleuse lucidité qui m'avait fait assister au^ apprêts de ma mort m'avait peu à peu abandonnée. J'étais livrée à une sorte d'hallucination qui s'interposait sans cesse entre mes sensations et mes pensées. Si la vie*physique avait retrouvé sa voie, si matériellement j'étais sauvée, ma raison ne l'était pas... Je pouvais vivre... mais, hélas! peut-être vivre folle!

Singulier état! Je reconnaissais ma tante, Adèle, tous ceux qui m-enton* raient. J'éprouvais une reconnaissance religieuse et attendrie pour les soins qu'ils me prodiguaient. J'avais gardé dans sa plénitude la conscience de mon malheur. Mes pensées étaient justes, mes perceptions saines ; mais elles s'exerçaient dans un milieu faux, et si même, mentalement^ j'essayais de les produire, elles revêtaient une autre forme et n'avaient plus le même sens : le nuage prenait la place du rayon.

Je dois le dire aussi : les consolations religieuses, dont j'avais savouré les douceurs , m'avaient ouvert des perspectivessi belles, qu'il me semblait impossible que Dieu voulût me reprendre cette mort si précieuse qu'il m'avait lui-même appor-

tée. GlMpie jour ii^ét«t plus pour moi que Ift "««îlle du demiw malin; €« le preodernot de man fé^efl a f ^ube aovrdle, 6'était encore, c^étaît tm^purs une aspnratio& Ters la mort.

le n^ayais pas touIu laisser entrer dans ma chambre Tappareil de combat qui en aurait ^té enlevé. Fioles et potions^ pots et tisanes, usaient pèle-tnèle le long des murs. Un large rideau de lustrme noire était appendu devant la fenêtre, pour intercefAer les feMes jets de lumière qui auraveitt filtré a travers les interstices des volets. Uitrê était resté éteint, et, dans Tangle le plus reculé, brûlait nuit et jour une de ces pauvres Teilleuses dont la flamme presque imperceptible flotte va-

cîUiiite MT k surfne imflée d'i» verre d'eau.

lia ùtKhÙB ai»t «et aqiecc d(e vidutté

{rnide «t ainÉère^deB lieux afcMi4oiiiiés do sML fille ii'MMt4fte{)ariiiê«té&^^e le crucifix placé eu face de moi .

quMid ott m'annonfaiia vwite de M. La-

chtiod. Tjtùp £aiUe d'abord pourm'expfiquer k. pBeaeaœ de skh mMe al gésfrem déimsMr^ ft le \îft caoïaie dsM l« d0«cewrd'i» i6f«. leitepœleYetxMUMdlfeà sa Yoix ; mais bientôt je le Téommmsk wu larmes^ et je retrouvai le sourire pour le remericier de ses pleurs.

ÛQtteAoteimielBt oMWle. Mtaa état Voû* getîi. Je ae saît n je f^onoaçai une pa-

rôle. . . Je devais en avoir beaucoup dans le cœur.

Quelques moments après, l'abbé Gourai et M'. Fourché vinrent me voir^ et M. Lachaud s'entretint longtemps avec eux.

Adèle était assise à mes pieds ; ma tante occupait le fauteuil placé à la portée de ma main , d'où nuit et jour elle veillait sur moi. Basson, accroupie sur ses talons à deux pas de la veilleuse, festonnait une pièce de toile que je m'étais choisie pour dernier linceul.

Cette vie monotone était celle de tous les jours. M. Lachaud arrivait à la prison

un peu après l'angelus de midi. H s'arrêtait un instant sur le seuil de ma porte^ pour s'habituer à voir dans Tombre, craignant toujours de se heurter aux ténèbres visibles de mon quasi-tombeau.

Il venait à moi chaque fois plus triste^ plus désolé de ce renoncement à la vie

qui se révélait dans tous mes actes^ comme Tarrèt irrévocable de ma volonté.

— Pourquoi êtes-vous heureuse de nous quitter? me disait-il. Pourquoi sourire à des larmes qui vous pleurent? '

— Pourquoi?..,, y pensez -vous? Ce n'est pas la mort qui sépare^ c'est la vie.

Le sommeil rédempteur nous réunit tous. Ce ne sera pas moi qui vous quitterai, ce sera vous.

lios eolMtîeii» me pooiraieiit éÊte longs.

M. LadhaisileBCûiLtîniftttâTeemftfMiiilte.

Trop CMibfe eiMwe povp ifte avêler k «ette caïuiene doeœ et intmie, j'étais henreme de rinspirer du legàod, heureuse d'entendre vibrer ma pensée sur des lèvres amies»

d'écouter leàns rcÀn se fépondfre» de graver eti met les inileiiaos camesantee de leur parole*

M. Lachaud racontait à ma tante toutes left pipettes de num praèès, éomnérait jame à une nies souffiraaees pMsée§, el je le suivais danos œ long rédl arvee k joie de l'avare qui voit grossir son trésor.

Sa nairratioB, d'^abord. triste et sérieuse, s'apimaît de ptmse <m phtase. L'esprk bruyant et bàle de l'avocat éMMrdksak le cimat de l'afloô. Do ptéteiare de^TuMe il allait d'un bond à Paris. Il parlait de ses

études^ de ses projets et même de ses rêves... Puis il passait en revue toutes les merveilles de la cité reine, ses monuments, ses fêtes, ses spectacles, tout ce qu'elle recelait de grand, de féerique et de tant soit peu païen. Adèle restait indiffiérente ou sourde à ce» BiAg^ues éckos d'un monde dont elle me TouUît pa» faîte le sien. Quand ils pouvaient arriver jttSrqu'à moi^ je m'étoAnais d'avoir aimé, la vie; je m'affîîgeai& d'avoir pu eroîjre à ses promesses, et je me di&aisr tout bas : » Que la misère de l'hoiimua est pro&nde ! S'il ose dire : A toujours! il troa^; s'il dit :.

A demain l 'A meut. >

Ott avait compté sur le temps pour guérir ma raison. Le temps, cette fois,. semblait m'avoir oubliée. Mon état.ne s'améliorait pas, et M. Fourché^ qui craignait de laisser dégénérer mon idée fixe en manie, redoutait également les suites d'une crise qui ne m'enlèverait l'illusion dont je me berçais que pour me jeter brusquement dans l'atonie du désespoir.

Cependant les jours succédaient aux jours. Des affaires importantes rappelaient M. Lachaud à Paris. Il voulait rester. Il aurait dû partir. U sentait que la

moindre secousse morale pouvait amener

la folie ou la mort, que ma translation dans une maison de santé devenait indispensable, et que sa présence était nécessaire pour Tobtenir,

Il fit part de ses inquiétudes au préfet.

M. Rottleaux-Dugage, qui savait faire le méchant pour être plus facilement bon, n'accueillit pas de prime abord sa prière ; mais^ deux ou trois jours après^ il nomma deux professeurs de TËcole de médecine pour examiner mon état et lui en donner leur avis.

Je n'avais été prévenue qu'au dernier moment de cette visite officielle. J'en étais heureuse. La Faculté n'accepte guère que les rendez-vous de la mort... J'étais donc bien mal, puisqu'on avait choisi les plus

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