‹ Heures de prisonChapitre 10 sur 150 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Cependant le groupe des premiers arrivés grossissait sans cesse, pressé, coudoyé, foulé par de nouveaux arrivants. Des femmes du faubourg, des ouvriers, des enfants, mêlaient leurs rudes voix aux voix douces des douces femmes de la société d'Argentac. Il fallait voir vite, ou courir le risque d'être étouffée dans cette cohue grossière, et Ton délibérait en haut lieu lorsque le monsieur important, qui était rentré à l'hôtel, a reparu une lampe à la main. Ce n'a été qu'un cri pour saluer son idée, et, chacun voulant Ti miter, chandelles, lanternes, bougies mises en réquisition, ont bientôt fait étinceler les glaces des portières.

C'était l'éclair précurseur de l'orage qui me menaçait. Les hommes du monde n'avaient pas commencé à satisfaire leur cruelle curiosité -que les hommes du peuple, voulant approcher à leur tour, se sont mis à esoalader le siège, le marchepied, la caisse et l'impériale même de la voilure;.

En vain les gendarmes voulaient-ils repousser cet assaut, qui m'exposait à être écrasée sous les débris de la vieille calèche, dont les ressort vacillaient et craquaient, comme si elle eût dû s'abîmer à tout instant. Le grondement menaçant de la foule couvrait leurs voix .•Ils ne pouvaient même plus se tenir aux portières...

Cuny a tiré son sabre.

— A bas les mouchards ! à bas l'empoisonneuse ! s'est mise à hurler la multitude en fureur. #

"Jusque-là, j'avais subi les tortures de cette scène cruelle avec le calme d'une stupeur muette; mais aux cris de Clémentine, à la vue de ces hommes qui allaient lancer leurs sabots à la tête des gendarmes, le courage m'est revenu. J*ai baissé les glaces, et, m'avançant dans le cercle de lumière que les lanternes projetaient autour de noui, j'ai

fixé mon regard sur une des femmes qui criait avec le plus de rage : « A l'eau! à Teau! » et je lui ai dit : « Vous me demandez? me voilà... Que vous ai-je fait, pour que vous me fassiez tant de mal? »

Cette femme m'a regardée... et s'est reculée sans plus proférer un mot. Ses voisins ont reculé comme elle, et les hommes se groupant à quelque distance, le vide s'est soudainement fait autour de la voiture.

Ai-je besoin de le dire? les ombres à douces voix qui étaient arrivées les premières, les premières aussi s'étaient enfuies au moment du tumulte.

Rentrées à l'hôtel, et un peu remises de leur peur, je les voyais ouvrir toutes les fenêtres et les encombrer tontes.

Un jeune garçon était resté perché sur le siège. Quelques ouvriers lui ont crié de descendre. L'enfant n'a fait qu'un saut, et, se dressant sur la pointe des pieds, pour

| dépasser la portière de toute sa petite tête bouclée, il m'a

! dit:

— Si ça vous ennuie de rester là en plan, madame,

| voulez-vous que j'aille aider le postillon à harnacher ses

| bêtes?

■ — Va, mon enfant; mais prends ces bonbons pour ta

i peine, et reviens me dire adieu.

Je n'avais pas achevé ces mots, que le cercle resté à deux pas de la voiture s'est éloignée de dix. Dans quelques groupes, on disait qu'il était affreux de tourmenter ainsi une pauvre femme si contristée et si à plaindre. Dans d'autres, on demandait aux gendarmes si je n'avais besoin de rien. J'ai prié Cuny de me faire apporter un verre de lait, et j'ai vu alors les mêmes femmes, qui, quelques moments auparavant, voulaient me jeter à l'eau, m'entourer, me

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