LIVRE X
grande tombe, ouverte peut-être à de plus grandes douleurs.
Mon cœur, souviens-toi d'hier, et fais chanter, s'il se peut, mes verrous et mes grilles... J'ai toujours craint la pitié... mes amis! regardez-moi, pendant que ma plume court pour vous.
Ma cellule est carrée. Une morte y respire. Je viens de dire à ma garde d'aller, en droite ligne, de la porte à la fenêtre, et de compter ses pas. Elle en a fait douze. Ses pieds sont grands : les miens, dans le même espace, s'y placeront deux fois. J'appelle cela être au large... et vous?
Les murs ont été passés à la chaux, mêlée d'une pincée de noir. C'est de la vérité locale.
Voici le mobilier : •
A côté de la porte, une cheminée en tôle dont le tuyau monte obliquement contre le mur, avec des airs de boa constrictor : c'est fort laid, mais c'est chaud.
En face de la cheminée, une étagère qui - attend mes livres; sous l'étagère, une table à deux fins; près de la fenêtre, une commode, et, vis-à-vis la commode, mon lit caché sous une niche de percale lisérée de gris.
Plus deux chaises, et un fauteuil en chemise de toile.
Voilà tout : 'mais n'est-ce pas du luxe pour une pauvre femme qui a passé près de deux ans sans autre ameublement qu'une chaise?
J'allais oublier ce que j'ai de plus précieux, la sainte et petite chapelle de mes souvenirs.
Vers le milieu du lit, j'ai une statuette de la Vierge, adossée au mur sur une tablette recouverte d'un napperon blanc. De chaque côté sont suspendus les portraits, cerclés en velours noir (l'or est prohibé), de mon père, de ma mère, de mon aïeule et de mon grand-père.
Devant moi> et au-dessus de la cheminée, j'ai fait pla-
cer le crucifix qui était d'abord à mon chevet. Il faut que le regard divin m'aide à porter ma croix... Sous le crucifix, se croisent pieusement deux branches de cyprès, cueillies dans le cimetière de Villers-Hellon...
Le cimetière'.... Villers-nellon!... mes amis! ne me demandez plus rien... J'achève avec des larmes ce que j'ai
osé commencer par un sourire on ne remonte pas
longtemps les flots de la douleur. ..
Je guéris lentement. L'âme se soumet, mais le cœur jutte encore. Vivre, n'est-ce pas nourrir une infortune qui n'a d'autre halte possible que le tombeau ?
J'ai regardé mon malheur en face. J'y trouve des devoirs, et j'y cherche en vain une espérance. Pourquoi, comment suis-je ici?... que la cupidité le dise!...
C'est elle qui est venue me saisir au milieu de ma famille où je ne l'attendais pas. Je ne me croyais pas assez riche pour être marchandée, et, quand je donnais ma vie, on prenait ma dot : on m'escomptait comme le zéro qui suit le chiffre qu'il centuple. Plus tard, c'est la cupidité, c'est elle qui m'a calomniée, dénoncée, livrée... elle qui a demandé à la justice le prix de mon sang... et maintenant qu'elle ne m'a plus laissé que des larmes, c'est elle encore qui veut étouffer ma voix, et condamner ma cause à l'oubli!...
Elle a, pour m'opprimer, la liberté, la fortune, un arrêt qui, en quelque sorte, légalise sa haine. En m'insultant, elle ose se dire l'écho de la justice, et moi, si je veux me défendre, elle me bâillonne et me crie : « Souffre et meurs!... voilà ton lot. »
Mon Dieu, c'est vous que j'implore. Parlez, parlez pour moi.