LIVRE X Ç
Pas un de mes verrous n'a glissé. Le petit coin de l'horizon qui m'apparaît brumeux dans le cadre de ma fenêtre se découpe tristement sous le fer de mes grilles. Je reste clouée sur mon lit de douleur, enveloppée dans les perpétuelles ombres des gémonies de la loi... et cependant une douce pensée, une pensée de liberté, a redressé mon front, a fait battre mon cœur.
Je crois avoir dit qu'en arrivant ici, et au moment de me séparer de ma pauvre Clémentine pour me laisser enfermer seule, seule pour toujours, dans ma nouvelle prison, une jeune sœur, douce, gracieuse, un peu craintive, m'avait serré la main et m'avait regardée en pleurant.
Je l'aimais pour cette pieuse larme qu'elle m'avait donnée. Elle m'aimait pour toutes les angoisses qu'elle me voyait souffrir. Chargée du service de Tinfirmerie, elle m'apportait mes potions pour la nuit ; mais, d'après la règle, elle ne venait jamais seule, et, tandis que sa compagne s'asseyait gravement sur mon unique chaise, elle s'agenouillait près de mon lit, me faisait baiser la croix de son chapelet, gonflait mon oreiller, relevait ma couverture, me parlait un peu de tout, sans oser rien me dire de la douce affection que je voyais sourire dans ses yeux : c'était l'ange des consolations que Dieu m'envoyait à l'heure des abattements.
Un jour, je la vis entrer d'un air mystérieux dans ma cellule; une jeune novice, qui m'était inconnue, l'accom* pagnait.
— C'est ma sœur, me dit-elle. Nous serons deux maintenant à prier pour madame.
— Et moi, lui dis-je, j'aurai à vous aimer deux fois.
La sœur me regarda sans me répondre, mais avec une charmante expression d'amitié. La petite novice avança la tête sur l'épaule de sa sœur, fit deux pas vers mon lit, recula intimidée ; puis, cédant à une émotion irréfléchie, elle se jeta à mon cou. J'en fus attendrie.
— - Et la règle? et les statuts? s'écria la sœur en allant, tout effrayée, fermer la porte.
— La règle? je l'ai oubliée, dit* la jeune novice en me tenant enfermée sous les ailes d'étamine bleue de sa guimpe; mais je me souviens que l'Évangile nous ordonne d'aimer le prochain comme nous-même. Or, moi, j'aime madame; oui, je l'aime, et j'ose le dire, tandis que vous, ma révérente sœur, qui l'aimez aussi, vous vous feriez un scrupule de l'avouer.
La petite altercation entre les deux religieuses dura quelque temps. La sœur aînée se lamentait en pensant que la cadette, n'ayant pas encore renoncé à sa jeunesse, s'en allait riant, pleurant et pensant tout haut, sans souci de la règle et sans peur des statuts.
A partir de ce moment, elles se firent l'une et l'autre un grand mystère de l'affection qu'elles me portaient. L'afnée n'arrivait jamais que sur la pointe des pieds, le »gard effaré, le doigt sur les lèvres, se donnant toutes les peines imaginables pour allier sa conscience avec son cœur, la règle avec la sympathie. La cadette franchissait l'escalier comme un oiseau, me souriait en ouvrant la porte, pleurait avec moi si je pleurais, souffrait avec moi si je souffrais, s'emparait de mon petit miroir pour y surprendre les plis de son voile, et cherchait surtout mon cœur pour y faire parler doucement le sien.
La pauvre fille pesait à peine ses quinze ans ; ses chagrins n'étaient guère que des souvenirs d'enfant gâté. Elle avait quitté sa mère et sa poupée pour rejoindre au