‹ Heures de prisonChapitre 105 sur 150 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

couvent sa grande sœur. Le voile lui avait paru charmant, le petit air important qu'il fallait prendre avec le bonnet et la guimpe l'avait enchantée.

Pendant les premiers jours de son noviciat, elle aurait voulu que les prières fussent toujours plus longues, que les jeûnes ne finissent jamais. Elle aurait voulu subir à elle seule tous les supplices qu'elle admirait dans le martyrologe. Elle enviait les tortures, elle ne rêvait que palmes vertes, arènes, lions et bourreaux...

Biais l'obéissance, cette dure abdication de la volonté, lui coûtait toujours, et, sous ses habits de nonne, elle restait encore, sans s'en douter peut-être, jeune fille de tête, de cœur, et de petits défauts mignons : c'était là le souffle du regret qui éteignait peu à peu les feux follets de l'imagination.

La vocation religieuse ne s'improvise pas : c'est la greffe deTange sur l'homme... et la greffe meurt si la tige qui la porte n'a déjà ses racines au ciel ; hors de cette condition, cacher une tète espiègle sous le voile, ensevelir ses quinze ans sous la bure, c'est donner de fausses rides à la jeunesse et de fausses vertus à la folie : c'est souffler sur le soleil pour l'éteindre.

Quelquefois, aux heures de récréation, la petite sœur s'échappait du milieu de ses compagnes pour venir partager ma solitude, et souvent mes ennuis. A peine déshabituée de cette douce vie du foyer, qui a pour ange gardien une aïeule ou une mère, elle préférait venir pleurer avec moi qui l'aimais que de s'égayer tristement avec des religieuses qui perdent, par leur vœu ; le droit de se choisir une amie.

Touchée de sa candide affection, je la lui rendais de tout mon cœur. Je lui réservais toujours sa part des bonbons et des fleurs que de chères sympathies envoyaient

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sous mes verrous. Je lui disais combien sa mission de miséricorde était belle si elle savait la comprendre, mais que, pour la remplir dignement, il fallait l'aimer.

Lorsque, appuyant ses deux coudes sur mon lit, elle voulait se faire raconter des histoires d'un monde qu'elle ne devait pas connaître , je m'appliquais à détruire les éblouissantes féeries de ses rêves; j'essayais doucement de lui faire pressentir les amertumes et les ennuis de cette vie agitée , dont elle voyait les horizons trompeurs à travers les prismes enchantés de l'impossible et de l'inconnu.

Mais, mon sermon fini, elle recommençait son antienne de plus belle ; insouciante et légère, comme on l'est â quinze ans, elle se riait des froides paroles de la raison. Elle croyait se souvenir que toute voix libre chantait, que toute saison sur terre portait ses fleurs ou ses fruits. Elle me disait que les épines n'étaient que la tige des roses, et que les croix poussaient aussi bien à l'ombre des couvents qu'au soleil des vallées.». Je la plaignais ; c'était une enfant

liiei* matin, la petite sœur est entrée chez moi plus soucieuse que de coutume, et> sans jeter son coup d'œil au miroir, sans me voler une violette, sans répondre au baiser que je lui envoyais, elle s'est laissée tomber dans nies bras : je me suis aperçue qu'elle pleurait.

— Qu' avez- vous , enfant? lui ai-je dit en lui serrant la main; qu'est-il donc arrivé de fâcheux?

r- Je m'ennuie à la mort.

— À la mort? Allons, que je vous fasse honte! Si je vis, moi, pauvre désespérée, ne pouvez- vous faire bon ménage avec votre ennui? votre tôte a mal aux nerfs. Que

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serait-ce donc si votre cœur saignait comme le mieu? La jeune novice leva ses grands yeux vers moi, et me dit avec une vivacité étonnante :

— Je le savaisbienquele malheur vous tuait! Eh bien! continua-t-elle en ouvrant les rideaux de ma fenêtre, eh bien ! madame, voyez comme le soleil est beau, comme le ciel est bleu!

Je tournai mes regards vers la fenêtre. La journée était magnifique. Mille gouttelettes de rosée ruisselaient sur les carreaux diamantées par l'éclat de la lumière et bleuies par l'azur foncé du firmament.

— Eh bien! reprit la sœur, est-ce beau cela?

Je ne répondis- pas, mais elle s'aperçut qu'une larme roulait sur ma joue, et alors elle s'écria en frappant des mains :

— Cela vous fait mal? tant mieux ! vous vous laisserez tenter.

— Tenter? comment? pourquoi? Je ne vous comprends pas.

— Vous voulez être libre ? me dit la sœur d'un ton décidé.

— Quelle question ?

— Eh bien ! partons.

Je restai stupéfaite*

— Partons, vous dis-je* J'ai la double clef de votre porte; j'ai une robe que ma sœur m'a donné à raccommoder ; j'aurai facilement un voile et une guimpe. C'est demain mon tour de sortie pour aller à la messe de six heures, à l'hôpital, je ferai la malade. Puis, une ou deux minutes après le départ des autres sœurs, et quand tout notre monde sera occupé au lever des femmes, nous nous glisserons dans le parloir des gardiens. Je dirai, tout en courant, que nous allons rejoindre nos sœurs. H les auront

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vues passer; ils ne s'en étonneront pas. Une fois dehors , nous irons nous réfugier chez quelqu'un de vos amis. Nous trouverons le moyen de gagner le port de Cette... Cette! entendez-vous? Cette ! C'est-à-dire la liberté, la mer, la vie!... Embrassez-moi, madame, soyons sœurs de cœur des ce soir, puisque nous serons sœurs d'habit dès demain...

Tout cela était dit avec une telle volubilité et une telle confiance dans le succès, que je fus quelques moments sans reprendre conscience de moi-même.

Pendant ce temps, la folle et chère petite novice tirait de ses grandes poches des voiles, des guimpes, qu'elle m'essayait presque malgré moi, en s'extasiant sur ma bonne grâce à porter des habits qui me rendaient méconnaissable et servaient merveilleusement ses projets.

— Ma pauvre enfant, lui dis— je. en rassemblant mes forces pour soulever le poids de mon émotion , je vous aime de penser ainsi à moi; mais... la chose est impossible.

— Impossible? non. Si ce n'est pas assez de l'affirmer, Je vous le jure. Écoutez : les gardiens ne vous connaissent pas, dans cette saison il est encore nuit à six heures. Un seul surveillant garde la petite porte. Quand il nous ouvre, il est à moitié endormi, habitué qu'il est à nous voir sortir chaque matin pour la messe. 11 n'y a que l'imprévu qui met la prudence sur ses gardes... Croyez-moi, ajouta l'enfant en me prenant la main et en la couvrant de baisers, je suis sûre du succès. Je sais ce que vous souffrez. J'ai surpris vos larmes tout à l'heure , quand vous avez jeté les yeux à la fenêtre. Votre mal, c'est la prison qui le cause. Votre fièvre, c'est le regret qui l'allume... Ne résistez donc plus. Allez, mes précautions sont bien prises... Ah ! quel bonheur, ma chère dame ; je pourrai rire alors

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