‹ Heures de prisonChapitre 106 sur 150 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

quand l'envie m'en prendra; je pourrai parler haut, prier bas, causer un peu de tout, penser à tout, tout espérer... Je vivrai enfin; mais n'allez pas croire que je cesse pour cela d'être une honnête fille et une bonne chrétienne Seulement, je veux faire le bien en famille, au grand jour, au grand air, bien entendu selon les commandements de Dieu, mais un peu aussi selon ma tête et selon mon cœur.

Ce long discours de la jeune sœur m'avait permis de réfléchir. Je l'attirai doucement près de moi et je gardai le silence.

— Qu'avez-vous, madame? me dit-elle en me voyant pleurer. N'allons-nous pas partir? où fais-je couler des larmes de joie de ces yeux qui en ont tant versé de douleur?

— Je pleure, petite sœur, parce que nous ne partirons pas, parce que nous ne devons pas partir... Soyez calme, et, à votre tour, écoutez-moi : je ne pourrais vous conduire à votre mère, puisqu'il me faudrait passer à l'étranger. Je pourrais encore moins vous abandonner...

— M'abandonner ! que voulez-vous dire? reprit la sœur en m'interrompant vivement; mais j'entends vous suivre partout.

— Hélas! je suis encore plus pauvre que vous , qui ne possédez rien. Comment pourrons-nous vivre loin de la France?...

— Ne vous en inquiétez pas. Je suis jeune, je suis forte, je travaillerai pour deux...

En disant ces mots, l'enfant semblait implorer comme une grâce la permission de se dévouer pour moi.

— Et votre mère? lui dis-je en l'embrassant avec effusion.

— Ma mère ! oh! si elle vous connaissait!

— Mais elle ne me connaît pas. Elle dirait que je vous

ai entraînée, que je vous ai fait perdre le goût de la vie religieuse, que je vous ai sacrifiée pour me sauver. Ce que dirait votre mère, le monde le penserait, et cette fois l'arrêt du monde m'atteindrait justement, car je l'aurais mérité.

— J'écrirai la vérité à ma mère.

— Cette vérité empêcherait-elle que je n'eusse eu la faiblesse de vous écouter? Ne suis- je pas votre aînée? Ne vous.dois-je pas protection et conseil? N'insistez donc pas. Je n'aurai pas la lâcheté d'accepter un dévouement qui serait pour vous un remords. Je ne possède au monde que ma conscience. Entre elle et la liberté, mon choix est fait. Ne me pressez donc pas davantage. Vous me feriez beaucoup souffrir et je ne céderais pas.

La sœur se tut, mais elle sanglotait... Je pleurais aussi. Tout à coup elle s'écria :

— Eh bien, oui, vous avez raison... Je vous ferai sortir, et tout aussitôt je rentrerai au couvent... Ainsi vous serez sauvée sans qu'il m'en coûte un regret...

— Mais vous ne savez donc pas que la loi a des peines terribles pour les complices d'une évasion?

— La loi? bel obstacle! Que peut-on faire? me mettre en prison? J'y suis... Me condamner? Les honnêtes gens diront que ma conduite a été d'une fille de cœur. Les juges verbaliseront? Je dirai aux juges que je vous aimais parce que vous étiez bonne, et que je vous ai fait sortir de prison parce que vous ne méritiez pas d'y entrer. Les religieuses? En restant dans leur maison, elles ne m'en voudront plus. Vous le voyez, madame, rien ne doit nous arrêter. Voilà qui est conclu... Maintenant, séparons-nous bien vite pour ne pas éveiller les soupçons. Lundi vous serez libre, je vous le jure !

— Mais je suis si faible, qu'il m'est impossible de marcher.

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